Chapitre 14
Bonjour à tout curieux qui arrêtera son regard ici, en espérant qu'il y trouve distraction ou objet de réflexion, ou toute autre activité le contentant... Je ne me lasse pas de vos commentaires mesdames Miriamme, France- ena, Gwladys, Laura et je vous remercie encore et toujours de votre enthousiasme communicatif, de votre confiance quasi inaltérable!
Bonne voyage aux côtés de notre héros,
Calazzi, ("deus ex machina", ;D dédicace au commentaire de Miriamme).
«Cet amour
si violent
si fragile
si tendre
si désespéré
Cet amour
beau comme le jour
[…]
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
[…]
Nous n'avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
[…]
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends- nous la main
Et sauve- nous.»
Jacques Prévert, Paroles, Cet amour.
Heureux qui comme Darcy a fait un long voyage... Ou l'odyssée de Darcy
Élisabeth s'était éclipsée dans un mouvement maladroit, lestée de son étrange accoutrement. Chaque parcelle de son corps le tiraillait douloureusement, l'inertie elle- même lui coûtait, un hérisson avait dû se loger dans sa gorge martyrisée. L'expert en sciences médicales qui l'avait accueilli à son réveil si éprouvant (qu'il avait cru mourir plutôt que revenir à la vie) lui avait asséné une étrange vérité...il avait traversé un état de coma «léger», ce que lui aurait désigné comme un épais brouillard entre la vie et la mort, entre lui, l'inanimé, et les autres, vaquant à leurs vies bien remplies. Sa vision d'abord troublée avait été source de malentendu plutôt qu'un canal de perception permettant une accroche pour soutenir son entrée fracassante dans le monde éclairé et bruyant des vivants. Les bruits confus au- dessus de lui l'avaient déstabilisé car dans un premier temps, personne ne s'adressait directement à lui. Une terrible sensation d'isolement l'avait tenaillé au milieu d'un capharnaüm humain renforcée par des contacts froids avec des machines, des mains gantées inamicales palpant ses sites vitaux.
Le pire s'était incarné dans la privation de liberté de mouvement, matérialisée par l'existence de liens autour de ses chevilles et poignets. Quel était ce monde où l'on empêchait une personne inconsciente (incapable de prendre la main sur son corps) de s'activer à son réveil? Pourquoi n'avait- il pas succombé? Dans quelle trappe était- il tombé cette fois- ci? Était- il de nouveau en 2012? Était- ce enfin le lendemain? Il n'avait appris que plus tard qu'il avait mis en péril sa propre intégrité physique.
La présence d'Élisabeth l'avait profondément perturbé car il se trouvait dans une situation de vulnérabilité indéniable et inconfortable, elle- même lui avait paru inhabituellement désaxée. Combien de temps s'était- il écoulé entre leur dernière rencontre et aujourd'hui, si l'on considérait qu'il n'avait pas changé d'époque? Le chagrinavait assombri l'expression juvénile de ses traits. Cette Élisabeth avait enduré des épreuves, il en avait acquis la certitude. Cela le concernait- il? En était- il responsable d'une manière ou d'une autre?
Son odyssée serait- elle comparable à celle qu'avait chantée Homère? Darcy pouvait- il s'identifier à Ulysse le héros littéraire par excellence, célébré pour son courage et sa ruse. Une Pénélope l'attendrait- elle à son retour? Des prétendants s'étaient- ils déjà positionnés pour reprendre les rênes du domaine? Et Georgiana...sa chère Georgie, comment allait- elle? Qui s'occupait d'elle? Un double de lui- même, celui qu'il remplaçait à l'ère moderne, s'était- il substitué à lui- même? Connaissait- il les mêmes affres que lui dans la vie d'un autre? Le périple odysséen avait confisqué dix années de vie à Ulysse, le prince d'Ithaque, et pour lui, Fitzwilliam Darcy de Pemberley, combien d'années d'égarement cela coûterait- il? Les dieux de l'Olympe régnaient- ils sur son destin? Seigneur! Rien ne permettait d'éclaircir cet imbroglio, bien au contraire, le mystère s'épaississait... Son errance sans fin dans l'univers prenait des allures de supplice digne de ceux infligés à Prométhée ou à Sisyphe. Un grognement émis par son propre larynx mit fin à la course folle de ses pensées, le replongeant dans la frustration d'un corps immobilisé depuis trop longtemps et surtout contre sa volonté puisqu'il était attaché au lit. C'est alors qu'un événement inespéré, incroyable prit forme sous ses yeux ébahis...Une silhouette bondissante reconnaissable entre mille autres, avançait dans sa direction. Malgré un accoutrement semblable à celui porté par Miss Élisabeth un peu plus tôt, il avait su immédiatement qui venait à sa rencontre.
«Bonjour William! J'ai eu tellement peur, si tu savais! J'ai cru que tu étais en train de mourir dans cet hôpital, loin de nous! Ah Mon Dieu! Le sourire et les larmes se disputaient le monopole de son visage, elle semblait si...rayonnante, si heureuse...
-Bonjour...Georgie...Il coassait tant bien que mal...La douleur et l'émotion jugulant son désir de s'exprimer, il sentit les pleurs débordés de ses yeux pour rouler le long de ses joues, dévalant jusque dans son cou et ses oreilles. Il n'était même pas en capacité de les essuyer! Le sentiment d'impuissance associé à ces retrouvailles amplifia sa détresse...
-Oh, mais ils t'ont attaché! Mais pourquoi?» Georgiana s'émouvait donc de sa condition de supplicié...Qu'elle soit le sosie ou non de sa petite Georgie, elle en possédait les mêmes qualités de cœur...Elle s'était précipitée sur lui, le caressait de ses mains légères, encore enfantines.
La douce jeune fille avait rapidement compris l'impossibilité de parler dont souffrait son grand frère, elle restait penchée au- dessus de la barrière relevée, à laquelle les liens étaient rattachés, et lui souriait béatement, ne rompant pas le contact tactile avec lui, comme elle l'eut fait avec un tout petit enfant. Elle lui racontait les terribles moments passés loin de lui, à prier pour qu'il vive malgré le pessimisme ambiant, malgré la peur et l'incertitude. Georgiana n'eut guère le temps de lui en apprendre plus car ils furent interrompus dans leur tendre scène par deux autres ombres recouvertes des mêmes oripeaux.
Fitzwilliam Darcy avait songé au retour d'Ulysse à Ithaque, auprès de Pénélope mais là, là...Il atteignait les jardins d'Éden! Ces deux figures si longtemps perdues et pleurées se tenaient devant lui, avec une telle... évidence... L'inquiétude semblait avoir creusé des sillons le long des yeux de son père...Seigneur! Son père, debout, là à portée de sa main! Il maudit encore une fois cette nouvelle sensibilité (modernité oblige?) qui prenait le pouvoir sur son habituelle maîtrise de lui- même. Il n'osait pas poser son regard sur celle qu'il devinait être sa mère. Trop, c'en était trop pour lui, après toutes ces péripéties subies au cours de ces derniers jours... Comment pourrait- il réagir en la voyant, cette merveilleuse première femme de sa vie? Celle dont il connaissait le sourire secret, exclusivement réservé à son enfant, celle dont la voix avait enchanté les quelques heures dévolues aux rencontres mère- enfant permises par leur rang dans la société. Celle qui n'avait pas pu illuminer les jours de cette chère Georgie. Et pourtant, le cœur gonflé d'amour, il osa. Il laissa son regard embrasser d'abord toute sa silhouette, pour parvenir en douceur jusqu'aux doux contours de son visage. Ses yeux se remplissaient de ses traits parfaits, les années n'avaient en rien dégradé sa beauté, au contraire, elle apparaissait dans toute la splendeur d'une femme d'âge mûr. Elle lui souriait gentiment, tranquillement, alors que tout son être à lui tremblait, se perdait en convulsions, proche de l'évanouissement provoqué par un excès de bonheur! Sans même y songer, il récitait en son esprit un «Notre père», enchaînant avec un «Je vous salue Marie, pleine de Grâce», afin de remercier le Ciel, ses habitants, l'univers tout entier de lui offrir une telle félicité, après tant de solitude. Toujours incapable d'échanger des paroles avec ceux qui lui avait tant manqué, il emplissait ses pupilles et sa mémoire de leurs traits, de leurs voix. Ils paraissaient un peu empruntés, hésitant dans leurs propos, hormis sa sœur qui n'avait pas quitté sa place auprès de lui, sa main porteuse de chaleur humaine sur la sienne. L'heure des soins leur apportèrent quelque soulagement mêlé d'un regret au moins aussi intense. Sa famille se sépara de William, scellant leur départ par un baiser de chacun sur son front.
Les jours défilèrent au rythme des rééducations, des soins basiques, des auscultations mais surtout des visites tant attendues des êtres chers. William Darcy n'avait pas recouvré la mémoire de l'accident qui l'avait plongé dans ce coma de six jours dont tous lui parlaient. Aux heures de solitude il avait recomposé le puzzle: il avait quitté précipitamment Rosings, prenant le volant (encore un objet inconnu de lui) de sa voiture dans un état émotionnel extrême qui avait dû altérer ses réflexes et surtout sa prudence habituelle. Il était sorti de la route quelques kilomètres plus loin. Ce récit amenait de nouvelles interrogations, pourquoi était- il bouleversé à son départ? Quelle était sa destination? Élisabeth Bennet connaissait- elle la raison de cette précipitation? En était- elle l'élément déclenchant? Pourquoi ne l'avait- il pas revu à l'hôpital depuis son réveil?
«Ah, voici mon patient préféré! Bonjour M. Darcy. Comment vous portez- vous en ce jour très certainement exceptionnel? Le propriétaire de cette voix onctueuse dérangeait systématiquement le dit privilégié...qui sut enfin pourquoi il était envahi par un sentiment de réminiscence chaque fois qu'il croisait cet obséquieux représentant du corps médical. Le nom inscrit sur la blouse avait été repassé au feutre noir d'un trait épais et ferme.
-Bien, Docteur Colins, je crois même que je suis prêt à sortir du service dés maintenant. Répliqua abruptement l'impatient.
-Quelle incroyable coïncidence, M. Darcy! Un sourire mielleux étirait sa lippe. J'allais de ce pas m'enquérir de votre approbation...car je m'apprêtais à vous annoncer que j'estimais, en accord avec notre estimé chef de service, que l'heure de votre transfert d ans un service plus...conventionnel était déjà arrivée.
-Mes parents sont -ils informés? William contenait à grand peine son aversion et son incompréhension de la situation, puisqu'il avait enfin reconnu le fameux M. Colins si présent dans les souvenirs de ses derniers jours! Comment était- ce possible?
-Non, je pensais que vous seriez heureux de vous en charger vous- même, mon cher M. Darcy. Oh comme il aimait se gargariser de ce nom, synonyme de...pouvoir. Cependant je peux...
-Je vous remercie Docteur, je le ferai moi- même.»
Son seul désir s'apparentait à fournir la distance maximale entre eux deux le plus rapidement possible. Une nausée grondaitet menaçait le précaire équilibre mis en place depuis plusieurs jours. Colins pouvait- il posséder le don d'ubiquité? Comment pouvait- il exercer la fonction de secrétaire particulier auprès de sa terrible tante et celle de médecin, ici et maintenant? Était- il vraiment revenu de son coma? La folie avait gagné toute sa vie, infiltrant la moindre fibre nerveuse...
Il dirigea ses pas vers l'infirmerie où il faillit heurter cette jeune femme qui lui avait parlé alors qu'aveugle et terrifié, il émergeait de ce brouillard entre la vie et la mort. Si tant est qu'il en était ressorti... Cette infirmière à la voix si douce, si rassurante aux heures sombres devina la vulnérabilité de ce patient pour lequel elle s'était prise d'affection au fil des jours, en particulier pendant la période de coma au cours de laquelle elle avait pris le relai de la jeune visiteuse épuisée par ses longues heures de monologue. Charlotte Lucas avait entouré les jeunes gens de son aile protectrice, leur offrant des paroles consolatrices, leur dispensant quelques encouragements, leur procurant les indispensables contacts physiques qui seuls réconfortent les cœurs meurtris.
Tout affaire cessante, elle raccompagna William jusqu'à son lit où elle lui intima gentiment de s'asseoir à ses côtés. Il lui ouvrit les portes de son esprit en tourment, franchement, en toute confiance, il lui décrivit la poignée de souvenirs qu'il possédait de sa vie d'avant où rien ne faisait sens, surtout depuis qu'il avait constaté que certains éléments de ces images appartenaient à ce qu'il vivait inconscient. Il lui avoua le rôle que le Dr Colins mais elle aussi, jouaient dans ces souvenirs troublants. Lorsqu'il eut déversé toutes ses interrogations, toutes ses craintes, sans fard, sans fausse pudeur, Charlotte reprit la parole pour lui indiquer que l'esprit, la sensibilité des personnes plongées dans le coma restaient inexplorés et que, par conséquent, il était fort probable que certaines zones de son cerveau bien actives aient intégrées des éléments extérieurs à ces pseudo- rêves. Il y avait probablement intégré des détails de son environnement immédiat.
Subsistait le doute quant aux autres composantes de ses «souvenirs», il n'avait pas dépeint l'intégralité de ceux- ci à Charlotte Lucas de crainte qu'elle ne condamne d'emblée ses facultés mentales déjà fortement ébranlées. Ses propos sur l'inclusion de fractions de la réalité dans les images qui défilaient dans son esprit au moment du coma lui semblaient parfaitement rationnels, crédibles mais ces dernières, de quelle nature étaient- elles? Rêve? Souvenirs? Délire?
Il scrutait le plafond, savourant son dernier jour dans ce service de réanimation, lorsqu'il entendit une voix haut perchée, déclenchant une alarme dans une zone cérébrale primitive, cette voix, voyons, il connaissait bien cette voix...A qui appartenait- elle? Il aurait juré qu'elle était rattachée à un souvenir désagréable...
A suivre
L'Odyssée: Chant lyrique ou épopée attribuée à Homère, aède grec ayant déjà écrit L'Illiade. Cet écrit date approximativement du VIII° siècle avant JC et qui constitue l'un tes textes de référence de la littérature occidentale retraçant les péripéties d'Ulysse, prince d'Ithaque, disparu depuis 20 ans (dix ans de combat daurant la guerre de Troyes et dix autres d'errances) alors qu'il tente de regagner son île, où l'attend patiemment son épouse Pénéloppe (qui déjoue l'impatience de ses prétendants en défaisant chaque nuit la tapisserie qu'elle éxécute la journée en leur présence) et leur fils Télémaque. Je vous invite à relire ou rafraîchir votre mémoire...
