16.
- Papa n'est pas décidé à quitter l'Arcadia, mais il n'est pas davantage décidé à quitter le Dock Orbital ?
- On va résumer ainsi, Sky !
- Qu'est-ce qui le retient ?
Skyrone tendit le bras et prit le verre de grenadine sur la table qui se trouvait entre son transat et celui de son cadet roux.
- Ce n'est pas que je veuille qu'il reparte. C'est juste que j'ai du mal à suivre son raisonnement !
- Il boude comme un ado immature, pouffa Aldéran.
- Lui, bouder ? Qu'est-ce que tu lui as fait, Aldie ?
- Moi, mais rien du tout ! protesta Aldéran dans un sursaut. Pourquoi est-ce que ce serait systématiquement de ma faute ? !
- Parce que tu es un trouble-fête ambulant ! Allez, raconte au lieu de grimper sur tes ergots !
- La terreur pirate ronchonne car on l'a réduit à l'état de « couverture chauffante » pour sa progéniture !
- Ah oui, là, je comprends ! Il s'est fait démasquer durant cette dernière période où il a veillé sur toi.
- Un borgne veillant sur un aveugle, ça ne manquait pas de sel, gloussa le grand rouquin balafré.
- C'est ça, moque toi ! Tu étais bien content qu'il soit là !
- J'avoue… Vous étiez tous là, comme toujours… C'est juste moi qui n'ai pas été à la hauteur, comme d'habitude !
- Mais tu nous es revenu, comme à l'accoutumée ! sourit Skyrone.
Depuis l'autre côté de la piscine du Manoir, Ayvanère et Hoby les observaient.
- On dirait qu'il se sont complètement rabibochés, qu'ils ont retrouvé leur éternelle complicité, remarqua le cadet de la fraterie Skendromme et Président des chantiers navals du même nom. Je ne peux que m'en réjouir !
Il remplit un verre de citronnade, rajouta du sirop de sucre et un nuage de gélatine aromatisée, le tendit à sa belle-sœur avant de se servir lui-même.
- Skendromme Industry a beau me prendre quinze heures de mes journées, quasi, j'étais tellement malheureux de devoir faire l'intermédiaire entre eux !
- Et moi donc, soupira Ayvanère en s'asseyant sur l'une des chaises longues aux pieds desquels l'eau arrivait à mi-hauteur. Ils étaient tous les deux tellement malheureux, mais tellement en opposition aussi, enfin uniquement du fait de Sky. Nous avons tous souffert de la disparition d'Aldie mais lui plus que nous tous, tellement ces deux-là sont proches ! Delly m'a dit qu'il avait presque tout gardé pour lui…
- Il est bien pareil à Aldéran…
Hoby s'allongea sous le parasol.
- Je dois repartir d'ici une heure, je vais laisser Aldie et Sky finir de s'entretenir tranquillement. Ayvanère, tu pourras leur dire que je passerai les voir cette semaine sur leurs lieux de travail pour leur remettre leur chèque annuel de participation aux bénéfices de SI ?
- Pas de souci, je transmettrai le message, assura-t-elle. Tu es sûr de ne pouvoir rester pour le barbecue ? Ils vont le regretter.
- J'ai une importe réunion à préparer et en ce but j'ai deux collaborateurs à voir à RadCity.
Aldéran et Skyrone continuant de discuter, Ayvanère et Hoby firent de même un bon moment durant encore.
Bien qu'il s'agisse d'une soirée en famille, Aldéran avait demandé aux siens – sauf forcément Hoby reparti depuis des heures – de se mettre en tenue de soirée pour un menu aussi raffiné qu'interminable qu'il avait composé lui-même et envoyé aux cuisines du Manoir pour sa confection.
- On devrait se mettre plus souvent ainsi en frais, sourit Ayvanère. Tu es beau comme un paon : chemise blanche, longue veste noire, pantalons bleu pétrole – tu es à croquer et je demanderais ta main si tu n'étais déjà mon époux !
- Et tu es toujours le plus superbe perroquet que je connaisse, fit-il en flattant les épaules nues, la taille juste moelleusement épaissie par les deux maternités et enivrantes au possible, la jupe fendue sur le travers juste ce qu'il fallait pour dévoiler légèrement les cuisses dorées et fermes.
- Et toi, arrête de me reluquer de cet air lubrique, je viens de passer bien trop de temps à me coiffer, me maquiller et à passer sans un pli cette robe de la couleur de mes yeux !
- Tu n'en es que plus superbe. Allez, descendons, sinon je te désape et je te bouffe comme repas jusqu'à l'aube.
- Désolée, mon beau rouquin, mais moi je meurs de faim et c'est mon estomac que je dois contenter !
Ayvanère cligna de l'œil à l'adresse de son mari.
- Toi, je serai contente de te savoir à l'AL-99, à pister ce Fantôme de Gardlyne, car hors du boulot, tu n'es qu'un satyre ces derniers temps !
- J'ai du temps d'abstinence à rattraper… Un temps que je t'ai imposé pour t'empêcher de voir les incisions de mes avant-bras… Je vais te le répéter, une millionième fois, Ayvi : je t'ai dans la peau ! Je le pense et je le vis.
- Je sais. Maintenant, allons rejoindre Sky et Delly pour ce festin que tu nous promets depuis vendredi soir ! Dommage qu'Eryna soit elle aussi repartie pour préparer son nouveau vernissage ! Nous sommes bien peu nombreux…
- Mais en dépit de leur absence, les nôtres sont en âme et en amitié avec nous. Crois-moi, Aldie, nous sommes tous là et ça ne dépend pas du nombre de couverts à table… Et plus le temps passe, plus je suis affamée !
- Ma terrible lionne…
Ayvanère rit, prit la main de son époux et l'emmena hors de l'appartement pour l'amener à la Salle à Manger Bleue du Manoir où, en tenues soignées, Skyrone et Delly se trouvaient déjà.
- Un couvert de plus ? tiqua Skyrone.
- Oui, n'en déplaise à certains esprits chagrins, notre père adore se régaler !
Aldéran se tourna vers l'une des arcades de la pièce, souriant à un pirate à la chevelure de neige tout de noir vêtu, écharpe de soie rouge au cou, une couleur d'or ceignant sa taille fine, et gants blancs aux mains.
- Nous allons d'abord sous le dais de verre, papa, pour l'apéritif. Viens !
Albator s'avança, souriant légèrement à sa famille.
- Aldie, ne t'avise plus jamais de me faire ce chantage, souffla-t-il au passage près du grand rouquin balafré.
- Quel chantage ? fit aussitôt curieux Skyrone !
- Oh, rien de bien compliqué : je lui ai dit que s'il ne revenait pas sur le plancher des vaches, j'envoyais le Lightshadow à l'abordage de l'Arcadia !
- Et ça a suffi ?
- Disons qu'il a fait mine d'y croire. J'ai juste ajouté que l'Archange pourrait m'aider. Là, je crois l'avoir un peu convaincu, même s'il n'est là que pour nous tous !
- L'Archange ?
- La dernière folie de Hoby, via Skendromme Industry, un clone ou un mix de folie entre l'Arcadia et le Lightshadow, avec en bonus un canon de tir indépendant qui n'a rien à envier au Feu de Saint-Elme du Karyu qui n'est plus que rouille désormais… Le futur prometteur allié au passé… Je ne sais quoi en penser…
- Aldie, ferme-là, intima son père. Tout comme ta femme, j'ai très faim, et j'apprécierais un red bourbon bleuté – la dernière création de Bob – en apéritif.
Aldéran rougit, rosit, se détendit et sourit.
- Le godet est déjà servi, je n'ai plus qu'à y ajouter un glaçon pour qu'il te soit apporté bien frais !
- Des glaçons ! rectifia Albator.
Aldéran avait promené petite Drixie, pour la dernière fois du jour. Le chiot était retourné à son panier, s'y était roulé en boule et avait bâillé avant de mettre le museau entre ses pattes pour dormir.
- Ayvi ? fit-il en entrant dans le duplex.
- Je suis toujours sur mes dossiers, lança cette dernière depuis l'étage.
- Et moi, je vais plancher sur les miens… En dépit de ton aide, ma mie, je patauge dans une merde pas possible – ne m'en veux pas du raccourci !
- Je comprends…
Ayvanère eut une mine triste.
- Quand je te sors, tu retrouves le sourire, ta vue est optimale. Mais tu reviens ici, les examens ophtalmo sont en baisse, tu passes tout comme Hoby quinze heures par jour à l'AL-99… Tu dois te ménager, tu es encore fragile…
- Je suis au top ! rugit le grand rouquin balafré, revêche, obstiné, opposé ! Et cette Gardlyne, une fois que je l'aurai près de moi, je vais l'exploser !
- Sauf qu'elle agit toujours à distance, tu ne la verras même pas venir… gémit Ayvanère.
- Nous verrons bien, conclut Aldéran, en réalité incertain au possible, dans l'inconnue la plus absolue, et inquiet – moins pour lui que pour les siens.
