Recoucou à toutes et à tous! Comme promis, voici la suite. Et encore, merci, merci, merci pour vos gentils mots! A très bientôt!

14.

Je vois Alex contourner la voiture tandis qu'un portier a ouvert la portière de mon côté. Je m'extirpe prudemment du véhicule, mes pieds se posent sur un tapis rouge qui recouvre le sol jusqu'à l'entrée. Waouh… le fameux tapis rouge que j'ai si souvent vu à la télé. Et c'est toi qui le frôle à présent ! Je n'ai pas le temps de réfléchir à tout ce qui m'arrive, tout s'enchaine très vite, Alex est là, il m'attend en souriant à moitié. Je lui rends un sourire nerveux, j'agrippe le bras qu'il me tend et, brusquement, un déluge aveuglant de flashs nous mitraille. Nom d'un chien ! Mes yeux papillonnent, j'aperçois un groupe de journalistes, agglutinés à l'entrée de l'hôtel, appareils photos à la main, et que quelques costauds gaillards habillés en costumes sombres tentent de maintenir à distance. Mon cœur bat si fort dans ma cage thoracique que j'ai l'impression qu'il va éclater.

« Souris et fais quelques signes de la main, me chuchote Alex entre ses dents. C'est ce qu'ils attendent de toi. »

J'arrive à peine à hocher la tête, je suis tétanisée. J'ai le réflexe de soulever légèrement ma robe qui traine sur la moquette, ce n'est vraiment pas le moment de te retrouver par terre ! Surtout avec ces talons aiguilles auxquels je ne suis nullement habituée. Nous avançons lentement, bras dessus bras dessous, les photographes braillent le nom d'Alex pour attirer son attention. Ce dernier affiche une assurance toute calculée mais il ne s'arrête pas. J'essaie de l'imiter, je souris et j'esquisse un petit geste de la main juste avant qu'on ne disparaisse sous l'auvent.

Nous débouchons dans un immense et luxueux hall. Mon Dieu, c'est une vraie splendeur ! Mes paupières clignent à toute vitesse, j'admire furtivement le décor tandis que je suis Alex d'un pas hâtif, et j'en suis subjuguée. Cet endroit est somptueux, encore plus que l'hôtel où nous séjournons. Les dorures qui ornent portes et boiseries scintillent, éclairées par des lustres en cristal qui jettent mille feux. D'imposantes colonnades en marbre blanc contrastent avec le grenat de l'épaisse moquette sur laquelle nous nous déplaçons à pas feutrés, ou encore celui des lourds double-rideaux de velours retenus en embrases devant les portes fenêtres. Un peu partout, des vases en cristal remplis de fleurs, disposés sur des guéridons en acajou. Nous longeons une sorte de salon où des gens sont tranquillement assis sur de grands canapés en cuir, ou réunis autour de petites tables rondes recouvertes par des nappes d'un blanc immaculé. Ils discutent calmement, ne nous regardent même pas.

L'atmosphère ouatée des lieux me donne la chair de poule. C'est si intimidant. Je lance un coup d'œil à Alex mais celui-ci continue d'avancer sans broncher. Il a l'habitude de ce genre d'évènement, c'est évident. Je soupire intérieurement : pourrais-je jamais m'y faire, moi ?

Un homme, lui aussi impeccablement habillé, nous guide vers la salle immense où se déroule la réception. Il s'arrête devant une double-porte en bois capitonnée tout en débitant un discours de bienvenue qu'il maîtrise à la perfection, puis il disparait et nous nous retrouvons devant un énorme escalier tout de marbre rose, une merveille, recouvert lui aussi d'un tapis.

En contrebas, une foule d'invités est déjà rassemblée. Partout, de petits groupes de deux ou trois personnes qui discutent, une coupe à la main. Une musique douce me parvient, lointaine, mais le bourdonnement des gens présents noie tout le reste.

Seigneur Dieu ! J'ai les jambes en coton. Ma main s'accroche désespérément au bras d'Alex, mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine.

« Alex ! Mon Dieu, c'est bien toi ! »

Une voix tonitruante vient de retentir sur notre droite. Un homme grassouillet, habillé lui aussi en smoking, s'approche de nous, une coupe de champagne à la main. Je sens Alex se raidir brusquement à mes côtés.

« Georges, comment vas-tu, commente-t-il en affichant un petit sourire guindé. »

L'inconnu me regarde et je vois son sourire s'accentuer.

« Je te présente Anne, ajoute Alex en se tournant légèrement vers moi. C'est… une amie. »

A mon tour je tressaille. Quoi ? Une amie ? J'affiche un sourire de politesse mais mes yeux se dévient inévitablement vers Alex qui persiste à garder sa grimace affectée. Nom d'un chien ! Cesse de me regarder de la sorte ! J'ai soudainement la désagréable impression d'être avec une personne qui m'est étrangère, je ne reconnais plus, l'espace d'un instant, l'homme que j'aime. Où est passé l'Alex qui, un peu plus tôt dans la soirée, me faisait d'indécentes promesses d'amour ?

Nous descendons les marches, accompagnés par « Georges ». J'entends vaguement Alex m'expliquer que c'est un collègue de travail mais je ne retiens pas ce qu'il me dit de plus à son propos. Mon esprit est en effervescence, mon ventre noué. Nous parvenons en bas de l'escalier et là commence mon enfer, à proprement parler. Tous ces regards qui se posent sur nous, au fur et à mesure que nous traversons la foule, Seigneur, c'est horrible. Mes joues s'enflamment violemment, mes yeux battent frénétiquement avant de fixer le sol. Mes doigts s'enfoncent dans la manche de la veste d'Alex. Au secours !

« Alex ! Ann ! »

Karen, qui vient de nous apercevoir, surgit parmi les invités et vient à notre rencontre, bras grands ouverts.

« Comme je suis contente de vous revoir, mes chéris ! s'exclame-t-elle en nous embrassant chaleureusement l'un après l'autre. »

Pour la première fois depuis mon arrivée, je parviens à sourire sincèrement. Je suis surprise de constater à quel point la voir me soulage. Enfin quelqu'un que je connais parmi tous ces inconnus !

« Annie, vous êtes ravissante ! poursuit Karen en me considérant de haut en bas. Cette robe vous va à merveille ! »

« Merci, dis-je, confuse. Vous aussi, vous êtes très belle. »

Elle porte une robe noire à la longue traine et au large décolleté, dont le tissu fluide masque ses rondeurs et lui donne un air des plus élégants.

« Moi ? Bof, je m'en fiche d'être belle ou pas, fait-elle en haussant les épaules d'un air badin. J'aime être moi-même, et au diable les gens à qui ça ne plait pas, hein, Alex ?... Alex ? »

Interpellé pour la seconde fois, Alex daigne enfin se joindre à notre conversation.

« Oui, Karen, oui, fait-il avec impatience. »

Je le regarde et fronce les sourcils. Je viens de m'apercevoir qu'il ne tient plus ma main et qu'il se tient sagement écarté de moi. Bon sang, mais que lui arrive-t-il ? J'ouvre la bouche pour lui poser la question lorsque, soudain, d'autres invités se matérialisent à nos côtés. La réapparition d'Alex dans la vie mondaine suscite la surprise et, évidemment, beaucoup de curiosité. Karen se charge de faire les présentations.

« Vous ne connaissez pas Annie, commence-t-elle en m'attirant gentiment à elle. C'est… »

« Une amie, intervient Alex brusquement. »

Je vois le regard de Karen croiser le sien, elle le toise un instant et toute gaité a déserté son visage d'habitude si jovial. Elle ouvre la bouche, la referme, fronce les sourcils puis, à nouveau, elle sourit, cette fois d'un petit air pincé.

« Oui, Ann est une amie, répète-t-elle lentement. »

Je fais semblant de sourire d'un air décontracté, même si je sais que le rouge vient de me monter aux joues. Amie… Il ne veut pas que l'on sache, pour nous deux ? Pourquoi ? Pourquoi, alors, m'avoir entrainée ici, avec lui ? S'il ne parvient toujours pas à assumer notre relation ? Je l'observe, je cherche à croiser son regard, mais il m'évite. Il a engagé la conversation avec une connaissance et me tourne désormais ostensiblement le dos. Je suis désemparée, je ne comprends pas ce changement d'attitude, je baisse la tête, j'ai envie de pleurer. Durant dix bonnes minutes, le bavardage, auquel je ne prête pas grande attention, embrume mon cerveau. Toutes ces personnes évoluent dans un milieu auquel je ne connais pas grand-chose. Je n'ai, de toute façon, aucune envie de parler avec qui que ce soit. J'ai juste envie de disparaitre. Je reste là, à écouter bêtement les gens discuter avec Alex et pas une fois il ne se tourne vers moi. C'est comme si, tout à coup, je n'existais plus. Les questions fusent, on s'enquiert de ses projets futurs, de la sortie de « Emma l'enchanteresse », on discute sur mille et une choses. Cependant, personne n'ose l'interroger sur ce qui lui est arrivé durant cette longue année d'absence. Je capte, de temps à autres, quelques regards curieux à mon intention mais, heureusement, personne ne m'importune avec des questions indiscrètes.

« Venez, Annie, dit Karen, tout à coup, en glissant son bras sous le mien. Je vais vous présenter à quelques-unes de mes amies. Elles seront ravies de faire votre connaissance ! »

Je lance un coup d'œil à Alex, mais celui-ci persiste à m'ignorer. Je ravale la boule qui m'obstrue la gorge avant d'emboiter le pas à Karen, à contrecœur. Je m'éloigne, tête baissée, puis je m'arrête et hasarde un coup d'œil derrière moi… et mon cœur bondit. Alex est en train de me regarder. Les gens autour de lui continuent de jacasser joyeusement, mais lui, il m'observe de loin de ses deux petits yeux félins. Nos regards s'accrochent l'un à l'autre l'espace d'une brève seconde…que t'arrive-t-il ? J'esquisse un sourire mais il ne me rend qu'un rictus crispé. Je fronce les sourcils, j'essaie de deviner une réponse dans ses prunelles mais son visage reste hermétique.

« Annie ? »

Je sursaute et me tourne vers Karen qui m'attend en compagnie de deux dames. Je réprime une grimace. Encore des présentations en perspective…mais Karen est si gentille qu'on ne peut rien lui refuser. Je me joins à elles, Karen anime la discussion, elle a le don de l'éloquence. Les deux inconnues sont charmantes aussi, je l'admets, et j'essaie de me montrer le plus polie possible. Mais mon esprit est ailleurs. Cette soirée qui devait être merveilleuse vire au cauchemar. Mes yeux cherchent Alex désespérément, mais il ne se trouve plus là où je l'avais laissé il y a seulement quelques minutes. Mon regard fait le tour de l'immense pièce, je ne le vois nulle part, il y a tant de monde ici ! Beaucoup trop de monde pour moi !

Des serveurs tournoient au milieu de la foule proposant canapés et champagne, et j'en profite que l'un d'eux passe à proximité pour prendre une coupe. J'ai réellement besoin d'un remontant. Je bois plusieurs gorgées d'affilées tandis que mes yeux continuent de balayer fébrilement le reste des convives.

« Annie, ma chérie, ne vous tracassez pas, dit Karen tout à coup. »

Je tressaille et lorsque je me tourne, je m'aperçois, soudain, que les deux dames se sont retirées.

« Mon Dieu, excusez-moi, Karen, je ne me montre pas d'une très agréable compagnie, ce soir, je sais, fais-je, embarrassée. »

« Ce n'est rien, ma chérie, je vous comprends parfaitement. »

Ses deux prunelles me contemplent d'un air pénétrant. Le feu envahit mon visage, mes yeux sont rivés sur la coupe vide que je tiens à la main. Karen s'approche de moi et pose sa main sur mon bras.

« Il ne faut pas lui en vouloir, Annie. Je sais que c'est un moment assez difficile pour vous, mais il faut le comprendre. Tous ces gens le connaissent de longue date… et ils l'ont toujours vu avec Ella. Il ne lui est pas aisé de se montrer, ainsi, en votre compagnie, du jour au lendemain. Les gens sont très intolérants, ils le jugeront, sa réputation en sera sérieusement touchée, vous comprenez ? »

Mes doigts se resserrent autour du cristal miroitant.

« Il faudra bien qu'un jour, nous nous montrions ensemble en public, non ? fais-je amèrement. »

« Donnez-lui un peu de temps. Il n'est pas encore prêt. »

Ah. Et quand le sera-t-il ? J'inspire profondément, j'essaie de contenir les larmes qui commencent à dangereusement s'accumuler sous mes cils.

« Veuillez m'excuser, Karen, je dois aller à la salle de bain, dis-je brusquement. »

« Oh, euh, oui, bien sûr. C'est là-bas, au fond, vous prenez cette porte et c'est au bout du couloir. »

J'acquiesce et je file, sans regarder en arrière.


Ce sont des rires tonitruants qui me sortent brutalement de ma torpeur. Depuis quand suis-je enfermée dans cette cabine ? Je jette un coup d'œil à ma montre. Mon Dieu, ça fait une demi-heure que je suis assise là, sur ces toilettes. J'avais juste un besoin urgent de m'isoler, d'être seule, afin de remettre un peu d'ordre dans le chaos qui assombrit mon esprit. Je pense et repense aux paroles de Karen. Lui donner du temps… Elle a raison, ça ne doit pas être évident pour lui, pareille situation. Sa femme n'est pas morte depuis si longtemps que ça et il y a, en plus, cette différence d'âge…

Il pourrait être ton père… La ferme, Julie ! Pourquoi diable tes leçons de morale resurgissent à chaque fois dans ma tête ? Je tape du pied, c'est exaspérant cette voix qui ne cesse de me rabâcher ce que je ne veux pas entendre !

Je me lève. Oui, je pense être capable de lui accorder le temps dont il a besoin, je l'aime, je ne veux pas lui mettre la pression, je ne veux pas me montrer égoïste et capricieuse.

Je me sens un peu plus sereine, je lève la main pour ouvrir le loquet, lorsqu'une phrase attire, brusquement, mon attention.

« … une amie…, mon œil ! »

Quelqu'un pouffe. On ouvre un robinet, on pose un sac sur le rebord du lavabo. Ma main retombe mollement contre mon flanc.

« Qui croit-il berner ? enchaîne une seconde voix, railleuse. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure qu'ils ont une liaison. Elle n'a cessé de le dévorer des yeux depuis qu'ils sont arrivés ! Quant à lui… c'était carrément dégoûtant de le voir la reluquer en douce ! »

La bile me monte à la bouche. Les deux dames gloussent puis les commérages repartent de plus belle.

« Et moi qui le prenait pour une personne pleine de bon sens, reprend la première voix d'un ton offusqué. Franchement, quelle honte. S'enticher de la sorte d'une jeune fille à peine majeure ! »

« C'est scandaleux, en effet. Elle pourrait presque être sa fille. Qui l'aurait cru ! Alex a toujours été une personne si grave, si réservée ! Et voilà qu'il fait un tel caprice ! C'est consternant. »

« Oh, ça prouve bien que les hommes sont tous pareils. Ils ne résistent pas dès qu'ils voient un jupon, des hypocrites ! Qui cachent bien leur jeu sous des apparences de sérieux et de sagesse. »

Mes mains agrippent ma robe, je tremble de rage, comment osent-elles ?! Comment osent-elles parler ainsi de lui ?! Et ça se dit des amis ! J'ai envie de vomir. J'envisage de sortir et cracher ce que je pense à ces deux vipères, mais je serre les dents et reste là, terrée dans ma cachette.

« Heureusement, Ella n'est plus là pour voir un tel spectacle. »

« Oui. La pauvre doit se retourner dans sa tombe… »

On ouvre la porte, les deux voix odieuses s'estompent. Je suis à nouveau seule. Je dois m'appuyer contre le mur, le vertige s'est emparé de moi, j'ai la nausée. C'est horrible. Je n'ose imaginer ce que doivent penser les autres invités. Tu savais que, forcément, ça arriverait, me chuchote ma conscience. Tu le savais, au fond de toi, que ça ne serait pas facile.

Oui, je le supposais, mais entendre de tels propos nous concernant, de vive voix, ce n'est pas du tout pareil !

Je finis par m'extirper de la cabine, j'atteins le lavabo, je me regarde dans la glace. Mon visage est livide. Je ferme les paupières, j'inspire profondément, il faut que je tienne le coup, je me fiche de ce que peut penser cette bande de mégères. Allez, un peu de nerf, Annie ! Je me redresse, je me pince les joues, je remets un peu d'ordre dans mes cheveux, je lisse ma robe et je sors.

Je passe devant l'orchestre qui continue de diffuser une musique douce. Je prends une seconde coupe de champagne et je me faufile entre les gens à la recherche d'Alex. Et merde. Pourquoi ai-je tout à coup la désagréable impression que tout le monde est en train de me regarder en douce ? Les murmures, les chuchotements que j'entends à mon passage se transforment progressivement en d'insoutenables bourdonnements qui me martèlent les tympans. Je retiens mon souffle, je m'exhorte au calme. Allons, tu exagères, ils ne parlent certainement pas de toi. Enfin, pas tous.

« Annie ! Vous voilà enfin ! »

Je stoppe net, une filiforme silhouette masculine me barre soudain le passage. Je relève les yeux : ah ! Andrew ! Une vague de soulagement parcourt mon corps.

« Oh ! Andrew, comment allez-vous ? »

« Très bien, merci, et vous ? Je vous cherchais depuis là tantôt ! Karen m'a dit que vous ne vous sentiez pas très bien. Ça va ? »

Il me dévisage d'un air soucieux. Je m'empourpre. Lui a-t-elle raconté ? Oui, bien sûr qu'elle l'a fait, c'est évident.

« Oh, oui merci. Euh… cette soirée est un succès, félicitations, dis-je pour dévier le sujet de conversation. »

Andrew me sourit avec affabilité.

« Merci, dit-il. Karen adore organiser ce genre d'événement. Elle aime faire les choses en grand, ajoute-t-il, une note d'humour dans la voix. »

Je l'observe tout en souriant. Une lueur éclaire son doux regard lorsqu'il mentionne sa femme. Même si, en ce moment, il se moque gentiment d'elle.

« Vous venez ? dit-il en m'invitant d'un signe de la tête à le suivre. Le buffet vient d'être ouvert. »

J'accepte le bras qu'il m'offre et nous quittons la salle pour déboucher, à l'arrière, sur une terrasse. La cour intérieure de l'hôtel a été transformée, pour l'occasion, en patio. Je prends une minute pour admirer le décor qui, une fois de plus, me charme. Le lieu a été agrémenté d'imposantes plantes vertes et d'une profusion de fleurs disséminées un peu partout, dans des vasques en albâtre ou, encore, dans de gros vases en marbre. Tout est décliné dans les nuances du lilas, des ornements floraux aux luminaires, en passant par les vaporeux voilages des portes fenêtres.

En dessus de nos têtes, des guirlandes formées d'un enchevêtrement de fleurs et de lampions se balancent mollement sous le moindre souffle d'air. De suaves fragrances embaument l'air de cette nuit à la douceur exceptionnelle.

« Ah ! Enfin un peu d'air frais ! s'exclame Andrew en inhalant profondément. L'ambiance à l'intérieur devenait étouffante, n'est-ce pas ? »

J'acquiesce, on dirait qu'il lit dans mes pensées… Cette réflexion me ramène soudainement à ma préoccupation première. Où est Alex ?

« Andrew, je… »

« Venez Annie, m'interrompt ce dernier en m'entrainant doucement vers un côté de la cour. Prenez donc quelque chose, le buffet est excellent, vous verrez ! »

Le buffet est disposé sur une longue table. Des serveurs très stylés se tiennent discrètement là, à disposition de qui veut être servi. J'examine la nourriture en clignant des yeux. Nom d'un chien ! Quel choix ! Des entrées délicates de saumon et de caviar, des viandes froides, des salades, des desserts à n'en plus finir… il y a certains plats que je n'ai même jamais vus de ma vie. Je suis un peu perdue face à une telle profusion de mets. Je tiens une assiette à la main mais je n'ai, en réalité, aucune envie de manger.

« Andrew, n'auriez-vous pas vu Alex ? »

Je m'exprime en affectant le détachement. Cependant, mon désarroi transparait trop à travers les intonations de ma voix. Andrew me rend un sourire empli de bienveillance.

« Alex ? Je crois l'avoir vu à l'intérieur, il parlait avec quelques messieurs, des amis que nous avons en commun. »

Mes yeux se reportent vers la porte-fenêtre et je sens qu'Andrew suit mon regard. Mais il ne prononce pas un mot : ni questions indiscrètes, ni conseils inopportuns. Il garde, au contraire, un silence plein de tact, et je devine que par ce mutisme il veut me montrer que je peux avoir en lui un ami, un confident, une personne sur laquelle compter, et qui saura faire preuve d'une discrétion appréciée.

Il s'attend à ce que je retourne dans la salle, et ce n'est pas l'envie qui me manque. Mais je me retiens, jugeant ce geste trop impoli envers un hôte si sympathique. Nous faisons un brin de conversation, les gens autour de nous se servent, parlent, rient, quelques-uns sont retournés avec leurs assiettes dans l'immense salle et se sont assis à de petites tables rondes disposées sur un côté de la pièce. J'entrevois, à travers les vitres des portes fenêtres, quelques couples enlacés qui dansent. Je soupire intérieurement. Je les envie.

« Annie, je vais devoir vous quitter, s'excuse Andrew. On va bientôt apporter le gâteau, et ce sera le moment pour moi de réciter un petit discours. Vous savez, tous ces protocoles auxquels doit se plier le parfait amphitryon, ajoute-t-il, une note d'ironie dans la voix. »

« Oui, bien sûr, Andrew. »

« S'il vous plait, servez-vous, insiste-t-il avant de partir. Les crêpes fourrées au chocolat sont délicieuses. J'en mangerais bien… mais Karen m'oblige à suivre le même régime qu'elle, vous savez, pour l'encourager… »

Il lève les yeux au ciel, hausse les épaules puis me dégote un clin d'œil avant de s'éloigner, un petit sourire narquois aux lèvres.

Je regarde, attendrie, cet homme amoureux partir et j'ai presque envie de pleurer. Où diable est passé Alex ? J'ai tant besoin de lui à mes côtés, ce soir. Tant besoin de l'entendre me chuchoter des mots tendres et me dire que tout ira bien, que rien de ce que puisse penser les autres n'a d'importance.

Je repose mon assiette, saisis une troisième coupe de champagne et m'extrais de la petite foule qui s'est, maintenant, rapprochée du buffet. Je rebrousse chemin jusqu'à la salle, je le cherche un instant avant de l'apercevoir : il discute avec deux inconnus. Je m'arrête, je n'ai pas envie de le déranger, je préfère attendre qu'il ait fini de discuter. Je m'écarte un peu et me poste du côté de l'orchestre qui continue de jouer une douce mélodie. Quelques couples dansent dans l'intimité d'un éclairage tamisé. Je les observe brièvement, la gorge nouée, puis mon regard se reporte invariablement sur Alex. Je brûle d'envie d'aller l'enlacer, simplement, sentir son odeur délicieuse et la douce sensation de ses bras réconfortants. J'aimerais tant danser avec lui, au lieu de rester là, à le contempler en secret …Elle le dévore des yeux… Mon Dieu, est-ce si flagrant que ça ? Un sourire idiot étire les commissures de mes lèvres. Oui, certainement. Comment ne pas le faire, de toute manière ? Je suis si amoureuse…Tout en lui me captive, me fascine, ses qualités mais, également, son sale caractère. J'aime ses sourires, sa voix, mon Dieu que j'aime sa voix… et puis j'aime lorsqu'il hausse un sourcil en signe de réprobation et lorsqu'il relève le coin de sa bouche en une moue dédaigneuse. J'aime sa façon de marcher, de bouger, de parler, sa façon de me regarder, de me toucher, de me faire l'amour… oui, j'aime tout de lui.

Une larme roule sur ma joue que j'efface immédiatement du revers de la main. Mon Dieu, non ! Pas ici !

Le tintement d'une cuillère que l'on frappe contre un verre me ramène brutalement à la réalité. Andrew, qui se tient debout sur une sorte d'estrade, remercie d'abord l'assistance d'être venue partager avec lui une occasion si spéciale, puis il entame un petit discours plein d'éloges envers sa femme qui le rejoint et dépose sur ses lèvres un chaste baiser. Je les contemple, au désespoir. Je me sens si seule, abandonnée au milieu de tous ces gens, je suis tellement déçue par cette soirée, par l'attitude d'Alex à mon égard…

« Il devrait être interdit de laisser une aussi charmante personne seule et ainsi à l'écart. »

Je sursaute. Un homme que je ne connais pas se tient là, à côté de moi, adossé à un petit guéridon. Sourire aux lèvres, l'étranger me dévisage avec une insistance telle que j'en rougis, mal à l'aise.

« Pardon ? fais-je sans comprendre. »

« Oh, vous ne connaissez pas ? Et moi qui croyais faire le même effet que Patrick Swayze…, dit-il d'un air énigmatique. »

Hein ? Voyant que je ne pige toujours pas, l'inconnu croise les bras, une lueur malicieuse erre sur son visage.

« Dirty dancing, scène finale, lorsque Patrick arrache sa « bébé » des griffes de son père, vous vous souvenez ? »

Je fronce les sourcils.

« Ce n'est pas ce qu'il dit, dis-je d'un ton légèrement railleur. Il dit, je crois, « personne ne laisse bébé dans un coin. »»

« Bon, d'accord, j'admets, ce n'est pas mot pour mot ce qu'il dit, réplique l'inconnu en riant, mais je vous regardais depuis un moment déjà et vous étiez là, à contempler ces personnes danser avec tant de tristesse dans les yeux… que je me suis dit qu'il fallait vous arracher à vos sombres pensées. »

Je m'empourpre tandis que mon étrange compagnon m'observe, une expression indéchiffrable sur le visage.

« Je vous incommode ? s'enquiert-t-il. »

« Oh, euh… non, dis-je. »

« Tant mieux, car je vais, à présent, vous inviter à danser avec moi. »

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