Quatorzième partie.

Élisabeth détourne le regard pour que son fils ne puisse pas voir ses larmes et passe la porte sans se retourner. Sur le chemin du retour, la jeune femme parle peu, mais réfléchit beaucoup. Elle imagine plusieurs scénarios, mais la solution parfaite à son problème ne vient pas. Elle cherche ensuite à faire parler Saul, mais n'obtient aucun succès. Il est fermé comme une huître et ne répond à aucune de ses questions. Un immense soulagement saisit la jeune femme lorsqu'elle voit apparaître la forteresse qui devance le château. À aucun autre moment, autant que maintenant, elle n'avait pu comprendre pourquoi la vue du château l'avait toujours rassurée. C'est comme si même en ne sachant pas qui elle était, elle avait toujours eu le sentiment de rentrer chez elle en le voyant. Alors que c'était vraiment le cas aujourd'hui. Toutefois, personne ne devait le deviner. Elle allait devoir continuer à agir comme une domestique amnésique. Il lui serait nécessairement beaucoup plus difficile de feindre devant Jane, Ralf et William Darcy, le père de son enfant et l'homme qu'elle aime toujours à la folie.

C'est sur le bateau, en route pour sa patrie, embarquée de force par les rebelles qu'elle avait réalisé être enceinte. Comme elle l'avait dit à William, elle avait accueilli cette nouvelle avec joie sans toutefois pouvoir la partager avec lui. Cette seconde grande traversée avait été une épreuve particulièrement difficile pour sa santé. Elle avait été malade presque tout le temps. Arrivée en Angleterre, elle avait été conduite au château où elle avait été jetée dans un cachot et nourrie comme un chien. Elle avait passé près de deux ans dans cet espace restreint et insalubre. C'est là qu'elle avait accouché de Thomas dans de grandes souffrances, assistée par deux autres prisonnières qui s'étaient portées volontaires. Les conditions sanitaires étant plus que précaires, elle avait été malade pendant plusieurs semaines avant de retrouver un peu d'énergie. Au fil des mois, son fils avait réussi à survivre malgré le manque de nourriture et d'air sain. Le pouvoir quand à lui était passé entre plusieurs mains durant cette période de noirceur sans que jamais Élisabeth ne revoie le soleil. Puis, peu de temps avant que Thomas ne fête son deuxième anniversaire, George Wickham était descendu dans les cachots pour les emmener ailleurs elle et son fils. Là où une autre prison les attendait, hors des mûrs du château. Élisabeth comprend maintenant que ce changement correspond probablement au moment où les alliés avaient repris définitivement le pouvoir en Angleterre obligeant les révolutionnaires à quitter la ville pour aller se cacher à la campagne.

Saul arrête brusquement le cabriolet devant l'entrée de la cuisine à l'instant même où Élisabeth revivait par la pensée, le moment précis où elle avait été heurtée par la carriole. Heureusement que les secours étaient arrivés assez vite pour empêcher les révolutionnaires de remettre la main sur elle. À moins que ce soit plutôt parce qu'ils l'avaient cru morte. Sans attendre une seule seconde de plus, Élisabeth saute sur le sol, salue Saul d'un signe de tête discret et lui promet de ne pas manquer son rendez-vous du lendemain, au moment d'aller faire les courses. Celui-ci se penche vers elle, renouvelle ses menaces et la congédie d'un geste négligeant de la main.

Lorsqu'elle entre dans la cuisine, elle constate que les choses suivent leur cour. Le repas du soir est terminé depuis quelques minutes, la vaisselle est déjà rangée dans les armoires et les provisions nécessaires pour le lendemain matin sont déjà placées sur la table. Élisabeth soupire de soulagement et se dirige vers sa chambre. Sur le chemin, elle ne croise personne. Ne voulant pas aller se coucher tout de suite et ayant besoin de se délier les jambes compte tenu des nombreuses heures passées sur le banc inconfortable du cabriolet de Saul, Élisabeth désire se rendre dans son jardin, curieuse de savoir si elle ressentira quelque chose de particulier maintenant qu'elle se souvient de tout.

Les émotions à fleur de peau, Élisabeth ouvre la porte métallique et la referme consciente d'avoir effectué ce même mouvement tellement de fois sans savoir à quel point son jardin lui manquerait une fois loin du château. Elle traverse l'espace vert et constate à quel point il est devenu essentiel à son équilibre psychologique. Elle s'approche du banc, mais ne s'assied même pas dessus. À la place, elle avance et touche les plantes ayant la conviction que celles-ci peuvent sentir qu'elle habite désormais son corps avec l'ensemble de ses souvenirs et son expérience de vie. Des pas qui s'approchent, l'obligent à se retourner.

-Anna? Je vous cherchais! Lui lance l'homme qui possédait encore son cœur sans le savoir : En fait non! Ce n'est pas totalement vrai. Ce n'est pas moi qui vous cherche, mais le docteur Porter. Il souhaiterait que vous alliez le voir maintenant.

D'abord muette, Élisabeth baisse les yeux, fuyant son regard, lui répondant simplement : Très bien! Elle ne s'attendait pas la revoir si vite. Pas sans avoir le temps de se préparer mentalement en tout cas. Les jambes tremblantes sous le coup de l'émotion, Élisabeth avance lentement et passe devant lui pour sortir du jardin.

Intrigué par son silence, William la retient par le bras et lui demande: Vous êtes sure que vous allez bien Anna?

Jetant un œil sur sa main, Élisabeth frissonne repensant à cette fameuse nuit où ces mêmes mains l'avaient caressée, se posant partout sur son corps. Troublée par ces images qui remontent de sa mémoire et par la proximité physique de William, Élisabeth comprend pourquoi il lui avait semblé très agressif lorsqu'elle avait fait sa connaissance alors qu'elle était Anna. Elle avait été surprise par sa rudesse et avait même cru - à tors - qu'il s'agissait de l'un de ses traits de caractère. Mais maintenant que tout lui manquait de lui, maintenant qu'elle se souvenait de leurs baisers passionnés aussi, Élisabeth sait qu'il est tout sauf violent. En tant qu'amant, elle l'avait découvert tendre et doux comme un agneau. Elle sait maintenant qu'elle se trouve dans la même position que lui, qu'il n'y a rien de plus difficile que de se trouver devant l'être aimé et être obligé de contenir ses sentiments et brider ses envies. Et Dieu seul sait qu'Élisabeth le désirait, surtout maintenant qu'elle savait à quel point l'amour physique pouvait être un moment de grâce inégalable.

Pressée de mettre de la distance entre elle et lui afin d'éviter de commettre l'irréparable, Élisabeth se fait violence et répond enfin à sa question: Je vais très bien, merci monsieur Darcy.

-Et votre mari? Lui demande William en relâchant son bras.

-Il va bien aussi, merci!

-Il n'est pas rentré avec vous?

-Non! Il a préféré s'installer en ville, chez un ami de longue date. Le château l'intimide trop pour rester ici. Maintenant, si vous voulez bien, je vais aller voir le médecin.

-Oui… bien entendu… pardon!

La suivant des yeux tandis qu'elle marche vers l'aile des invités, William se réconforte à l'idée qu'il passera très peu de temps au château désormais. Son magasin requiert toute son attention et lui permet de penser à autre chose qu'à la perte de son épouse.

Repensant aux années de folies qu'il avait traversées après la disparition d'Élisabeth, William sent le besoin de s'activer. Il se dirige vers l'écurie, selle son cheval et quitte la forteresse pour aller se promener dans la compagne avoisinante. Il se revoit chez lui aux États-Unis, chevauchant ainsi pendant des jours et des jours, s'arrêtant dans chaque village en quête d'indices ou d'informations. Combien d'hommes avait-il payé ainsi, suivant des pistes qui ne menaient nulle part. Il avait délaissé ses affaires, sa sœur et même son domaine pendant de longs mois. Jusqu'à ce que la rumeur de l'exécution de la princesse en Angleterre n'arrive jusqu'à lui, l'obligeant à cesser sa vie d'errance pour reprendre le contrôle de ses affaires. Charles et Jane avaient alors pris soin de lui et l'avaient aidé à remonter la pente, lentement, pour redevenir l'homme qu'il avait été avant de la connaître.

William avait ensuite été témoin de la cour assidue que Ralf avait fait à sa jeune sœur qui était peu à peu devenue une jeune femme dont il ne pouvait qu'être fier. Ragaillardi et ayant retrouvé son aplomb, William revient vers le château, ramène son cheval à l'écurie, le nettoie, lui donne à magner puis regagne l'aile du château où se trouve sa chambre. Avant de pousser la porte de celle-ci, il prend un grand respire et décide de tenir compte de son besoin d'aller faire une dernière visite à sa sœur avant d'aller se coucher.

-Georgie? Ralf n'est pas avec toi?

-Non! Il discute encore avec nos informateurs!

-Sais-tu s'il a pris le temps de donner de fausses informations à Martha comme je le lui avais suggéré?

-À propos de son emploi du temps et de ses déplacements?

-Oui!

-Bien entendu, quoique personnellement, je sois certaine que vous perdez votre temps. Anna n'accepterait jamais de participer aux activités des rebelles.

-Il vaut mieux ne pas prendre de chance!

-Qu'allez-vous faire ensuite?

-Tout dépend de ce qu'elle fera de ces informations! Si les rebelles apprennent que Ralf quittera le château dans cinq jours pour se rendre chez moi, alors on obtiendra la confirmation que cette Anna est une espionne!

-À moins qu'une personne la fasse chanter!

-Quelle différence cela fait-il?

-Mais toute la différence voyons!

-Pas pour moi!

Après avoir discuté avec Georgie pendant encore quelques minutes, William revient dans sa chambre et s'installe sous les couvertures. Un léger coup frappé sur sa porte, l'oblige à se relever. Il passe sa robe de chambre et découvre Martha qui s'excuse de venir le déranger.

-Le docteur Porter aimerait vous voir! Si vous êtes disponible évidemment!

-Très bien! J'y vais immédiatement.

-Je vais le prévenir.

Dix minutes plus tard, les deux hommes se retrouvent dans le petit salon qui sert de salle d'examen pour le vieux docteur.

-Je suis inquiet, très inquiet même! Lui lance le vieil homme dès que William entre dans son petit bureau.

-Concernant Anna?

-Oui! Elle me cache quelque chose! J'en mettrais ma main à couper!

-Elle vous a appris quoi exactement?

-Ce n'est pas ce qu'elle dit! C'est ce qu'elle me cache qui me dérange!

-À propos de quoi?

-À propos de ce Saul et de leur fils! Elle m'a raconté qu'elle s'est rendue le voir avec Saul. Elle dit… enfin, elle prétend qu'elle la reconnu lui, son fils. Mais qu'aucun autre souvenir signifiant n'est remonté.

-Moi ce qui m'étonne c'est plutôt qu'elle ait laissé son enfant là-bas!

-Elle dit que la mère de Saul en prend soin et qu'elle n'aurait pas le temps de s'en occuper pendant qu'elle travaille.

-Et vous, qu'est-ce qui vous inquiète au juste?

-Elle ne m'a pas tout dit! Elle avait peur. Ses pupilles étaient très dilatées.

-Qu'est-ce qui se passe d'après-vous?

-Difficile à dire si elle ne parle pas! Je crois que vous devriez passer du temps avec elle. Essayer de la questionner! Elle est fermée avec moi! Depuis que cet homme a surgi dans sa vie, elle est différente avec moi!

-Avec moi, elle est toujours pareille pourtant!

-Personnellement, je crois qu'elle est effrayée! Ne pouvez-vous trouver un moyen de passer plus du temps avec elle?

-J'ai peut être une idée! Je vais aller en discuter avec le roi et je vous en donnerai des nouvelles.

Le lendemain matin, à la première heure, Élisabeth est dans la cuisine à s'occuper du menu. Elle prend en note ce que Martha lui dit par rapport aux allées et venues de la famille royale sans savoir qu'il s'agit de fausses informations. Elle referme son cahier lorsque Georgie entre dans la cuisine. Tous les employés font la révérence.

-Anna! Je pourrais vous voir? J'ai un service à vous demander! Avez-vous quelques minutes à me consacrer?

-Bien entendu majesté! J'aurai terminé ici dans cinq minutes! Où voulez-vous que nous parlions?

-Venez me rejoindre dans la salle de musique! Je vous attendrai là!

Lorsqu'Élisabeth arrive devant la pièce en question, elle hésite à pousser la porte. C'est la deuxième fois qu'elle y retourne depuis son retour au château, mais la première réellement depuis qu'elle a retrouvé la mémoire. Trop se souvenirs se bousculent dans sa tête en lien avec cette pièce où les deux princesses passaient tant de temps. Georgie arrive derrière elle la faisant sursauter. Sitôt remise du choc et rassurée, Élisabeth prend place dans un fauteuil après y avoir été invitée par la reine.

-Comment se passe votre grossesse majesté? Lui demande Anna gentiment.

-Assez bien! J'ai quelques nausées le matin et c'est tout.

-En quoi puis-je vous être utile?

-En fait, je suis un peu gênée! J'ai eu une idée cette nuit! Je voudrais faire une surprise à mon frère!

-William? Je veux dire, monsieur Darcy? Se reprend Élisabeth.

-Oui, comme vous le savez, il vient d'ouvrir un magasin à quelques heures d'ici!

-J'en ai entendu parler, oui!

-Il est aussi nouvellement propriétaire d'un domaine très imposant dans cette même région… J'aimerais vous envoyer là-bas pour lui donner un coup de main!

-Quel travail me voyez-vous y faire?

-J'aimerais que vous y fassiez un peu ce que vous avez fait ici, organiser les routines et former les employés. Grâce à vous, tout tourne parfaitement dans la cuisine. Comme William travaille très fort, il n'a pas le temps de s'occuper de ces détails. Sans compter que Charles et Jane séjournent chez lui presque tout le temps, de même que les deux sœurs de Charles que vous connaissez déjà aussi, Caroline et Louisa.

-Combien de temps devrais-je rester là-bas?

-Anna, comprenez moi bien, je ne vous oblige pas à y aller! Je vous le demande comme à une amie. Puisque je sais que William apprécie votre professionnalisme tout autant que moi, je voudrais lui faire la surprise de lui prêter vos services, mais je vous le répète, vous êtes libre d'accepter ou de refuser! Achève Georgie en sachant qu'elle avait plus de chance de voir Anna accepter si elle la laissait totalement libre.

-Je veux bien m'y rendre! Toutefois, la durée de ce séjour m'inquiète un peu! Surtout que je viens juste de prendre une journée de congé.

-Vos êtes partie une seule journée Anna. Que diriez-vous de rester là-bas quelques jours? Une semaine tout au plus?

-Tant que cela de dépasse pas une semaine, ça me va! Répond Élisabeth sachant qu'elle allait devoir trouver une façon de prévenir Saul de son départ.

-Très bien! Alors que diriez-vous de partir demain matin? William est parti tôt ce matin, mais Charles et Jane vont aller le rejoindre demain à la première heure. Vous pourriez vous y rendre en même temps qu'eux.

-Si vite que ça?

-Seulement si c'est possible pour vous bien entendu.

-Je crois pouvoir m'arranger…

-Merci Anna! Je savais que je pouvais compter sur vous.

En prévision de ce changement dans ses plans, Élisabeth se rend en ville avec les deux coursiers en fin de matinée. Elle commande à l'avance tout ce qui sera nécessaire pour le reste de la semaine et prend quelques minutes pour aller voir Saul afin de le prévenir de son absence.

-Ce n'est pas ce qui était prévu! S'emporte ce dernier.

-Je n'ai pas le choix. La reine est ma patronne immédiate. Je serai de retour à la fin de la semaine…

-Bon! Je ferai avec! Mais je te préviens, si tu n'es pas de retour dimanche! Ton fils souffrira!

-Mais Saul, je ne contrôle ni l'heure, ni la journée de mon retour!

-Tu t'arrangeras! Sinon! Sinon, j'irai te chercher là-bas moi-même!

Élisabeth lui rapporte ensuite ce qu'elle a appris à propos des déplacements du roi qu'elle a obtenus en matinée priant pour que rien de fâcheux ne puisse arriver à cause de cela. De retour au château, elle range les provisions et rencontre les employés pour les prévenir de son absence et pour leur expliquer ce qu'elle attend d'eux pendant ce temps là.

Revenue dans sa chambre, Élisabeth fait ses bagages et passe voir le médecin pour le mettre lui aussi au courant de son départ. Avant de se coucher, Élisabeth va arroser son jardin et demander au jeune jardinier qu'elle a pris sous son aile de s'occuper de ses épices. Elle fait le tour avec lui pour l'aider à se souvenir des soins à donner aux plantes.

Pendant la nuit, elle fait des cauchemars à répétition. Elle a beau se lever, marcher pendant quelques minutes, elle n'arrive pas à se changer les idées. Elle revoit en boucle les années qu'elle a passées en prison et celles encore plus lointaines où elle était au château avec sa famille tout en sachant que la forteresse était ceinturée de rebelles.

Elle frissonne en repensant à la fameuse soirée où l'un de leur plus fidèle domestique était venu chercher sa mère pour la conduire directement vers leurs ennemis, l'entraînant sous un faux prétexte. Comment ensuite, attirés par les cris et la clameur générale, ils étaient tous allés regarder par la fenêtre de la plus haute tour et avaient assistés impuissants à l'exécution de celle-ci. Barricadé à l'intérieur du château, protégé par un groupe de moins en moins nombreux de soldats, son père tentait de préserver sa dignité à travers le respect des horaires et des tâches quotidiennes. Ils savaient tous les trois pourtant que d'une journée à l'autre, d'une heure à l'autre, l'ennemi allait tenter le grand coup et pénètrerait à l'intérieur des murs du château. Revivant le supplice du dernier souper avec son père, puis son évasion réussie avec sa sœur Jane déguisée en homme, Élisabeth abandonne définitivement l'idée de dormir, se lève et va arpenter les jardins.

Comme le départ est prévu pour 8h00, tout de suite après le déjeuner, Élisabeth remonte à sa chambre afin de ramasser son sac de voyage et l'apporter avec elle dans la cuisine. Elle s'occupe ensuite du repas puis s'assure de partir avec les provisions qu'elle a l'intention d'amener avec elle dans la demeure de William. Lorsque tout est prêt pour leur départ, la reine elle-même vient saluer Charles et Jane. Pendant le trajet, Élisabeth reste silencieuse. Bien que le parcours lui soit en partie familier, puisqu'ils devaient se rendre au cœur du même village qu'elle a traversé avec Saul avant d'arriver chez lui. En approchant de celui-ci, Élisabeth surveille les alentours et observe les gens. Croyant apercevoir au détour d'un chemin, une silhouette ressemblant à la vieille femme qui s'occupait de son fils, la domestique devient tout à coup très nerveuse.

-Vous avez vu quelqu'un que vous connaissez Anna?

-Non… enfin… j'ai cru que oui… puis… non! Finalement, je me suis trompée.

Charles propose ensuite aux deux femmes d'arrêter pour prendre un bol de soupe dans une auberge avant d'arriver à la demeure de William. Jane accepte avec joie. Dans l'auberge du même village, plusieurs personnes se retournent lorsqu'ils reconnaissent les visiteurs. La nourriture est seulement potable, mais ils ont tellement faim qu'ils ne passent aucun commentaire.

Lorsqu'en jetant un œil par la fenêtre, Élisabeth voit à nouveau passer la vieille dame qu'elle a très bien reconnue, elle se lève sans un mot d'explication, sort de l'auberge et arpente les rues afin de la retrouver. La repérant un peu plus loin au moment où elle traverse la rue, Élisabeth s'approche rapidement et lui demande : Alice?

-Vous? S'écrie la vieille dame, surveillant simultanément à droite et à gauche.

-Saul n'est pas avec vous? Lui demande Élisabeth à voix basse.

-Non! Et vous, vous ne devriez pas être au château?

-Je suis en déplacement… et vous?

-Je suis venue faire des courses pour Thomas!

-Il va bien?

-Oui…

-Merci de prendre soin de lui.

-Je ne le fais pas pour vous!

-Pour qui alors?

-Pour que ma fille Sarah puisse vivre!

-C'était donc ça! J'imagine qu'elle est gardée en captivité par les hommes de Saul? Celle dont il m'a fait endosser la personnalité!

-Elle est mariée avec Saul! Il était si gentil avant de se joindre à ces maudits révolutionnaires. Maintenant, il est fou!

-Je vais devoir vous quitter, mais je vous promets Alice que je vais essayer de vous aider… si on m'en donne la possibilité!

-Merci mademoiselle! Faites vite alors!

Retournant vers l'auberge où sa sœur et son époux l'attendaient toujours, Élisabeth leur raconte qu'elle avait cru voir une ancienne amie à elle, mais s'était trompée (Après tout, n'était-elle pas supposée être née à proximité de ce village en tant que Sarah.) N'ayant aucune raison de remettre en question les dire de la jeune domestique, les deux jeunes gens terminent leur repas avant de se remettre en route.

Arrivée devant les grilles de la demeure de William, Élisabeth se souvient vaguement être déjà entrée dans cette maison lorsqu'elle était très jeune. Le domaine appartenait à un membre de la noblesse que son père appréciait plus particulièrement : le duc de Wellington. Élisabeth aurait bien aimé savoir ce que William faisait là et surtout à quel titre il s'y trouvait puisque ce genre de demeure ne pouvait pas être acheté. Ces riches propriétés ne se transmettaient que par testament. Condamnée à ne pouvoir poser aucune question, Élisabeth se promet d'être très à l'écoute de ce que les domestiques auraient à dire sur le sujet. La grille s'ouvre pour laisser entrer le cabriolet. William lui-même vient accueillir ses invités. Jane et Charles s'entretiennent avec lui quelques minutes, à la suite de quoi, William s'approche de la jeune cuisinière qui attendait sagement derrière le couple tout en admirant les alentours.

-Bon! Si je comprends bien, c'est vous la surprise que ma sœur m'envoie?

-Oui!

-Je suis étonné que vous ayez accepté! Que vous a-t-elle promis pour vous convaincre de venir me donner un coup de main?

-Elle s'est montrée très persuasive! Comme toujours!

-Alors suivez-moi! Je vais vous conduire dans la cuisine. Je vous présenterai Anitha, la cuisinière en chef… elle vous dira tout ce que vous devez savoir et vous montrera même votre chambre. Je n'aurai, malheureusement, que très peu de temps à vous accorder…

-Mais si je veux faire des changements? Comment puis-je vous consulter?

-Ayant vu ce que vous avez fait du palais! Je vous donne carte blanche!

-Merci! Je me montrerai digne de votre confiance!

Ne répondant pas à cette affirmation, toujours convaincu qu'il y ait une possibilité pour qu'elle fasse partie des révolutionnaires, William est sauvé par Charles qui s'empresse d'ajouter : Sans aucun doute Anna, nous savons tous que vous êtes irremplaçable!

William la guide à travers les interminables couloirs de sa nouvelle demeure et jusqu'à ce qu'ils arrivent dans une immense cuisine où une dizaine de personne s'active. Une dame très corpulente portant un tablier blanc immaculé vient automatiquement vers William et l'accueille avec un grand sourire.

-Bonjour Anitha, je vous présente Anna!

-Enchantée, Anna!

-En fait, d'après votre époux Saul, vous vous appelleriez plutôt Sarah, non?

-C'est ce qu'il dit, mais tant que… Voyant qu'elle hésite, William lui fait signe qu'il comprend ce qu'elle veut dire. Elle ajoute alors soulagée : Je préfère de loin Anna!

-Anna est ici pour vous aider à améliorer le fonctionnement et à réorganiser l'aménagement.

-Oh! Une lourde tâche l'attend Milord!

-Je suis là pour ça! Réplique Élisabeth.

-Très bien Anna! Lance Anitha. Je suis très heureuse que vous soyez venue! Monsieur Darcy, vous pouvez nous laisser, je vais m'occuper de tout lui montrer.

-Très bien, merci Anitha! Anna, je vous verrai plus tard.

-Merci monsieur Darcy! Lui répond Anna en plongeant dans une profonde révérence.

Durant les dernières heures de la journée, Élisabeth enregistre toutes les informations que lui donne Anitha. Elles discutent organisation et planifient toute une série de modifications concernant le déroulement des journées et surtout concernant les déplacements prévus pour aller chercher les provisions quotidiennement. Anitha est vraiment impressionnée par les idées d'Anna. Dès le lendemain, les deux femmes commencent à réorganiser les choses. Dans l'après-midi du deuxième jour, Anna laisse Anitha s'occuper de ses tâches alors qu'elle va explorer les jardins actuels du domaine. Elle fait la connaissance de Justin, le vieux jardinier qui prend soins du potager tout autant que des fleurs.

Elle s'entend avec lui sur certains réaménagements qu'il serait essentiel de faire assez rapidement. Justin approuve certaines idées et se dit tout disposé à entreprendre les travaux dès maintenant. Anna retourne à la cuisine où elle aide les employés à préparer le repas du soir. Après avoir mangé à son tour, Anna a le sentiment d'étouffer à l'intérieur et retourne dehors. Elle prend congé d'Anitha, ramasse un châle sort au grand air.

C'est alors qu'elle voit William qui arrive à cheval. Elle se retourne pour l'admirer sur sa monture. C'est alors qu'elle comprend à quel point cela avait du être difficile pour lui. Depuis qu'elle avait retrouvé la mémoire, chaque fois qu'elle le voyait, c'était déchirant. Son amour pour lui était bien vivant et se battait pour exister. Elle souffrait donc d'être obligée de se retenir, mais comme elle venait tout juste de retrouver la mémoire, cela ne faisait pas très longtemps qu'elle connaissait cette souffrance. Alors que William de son côté devait trouver la situation intolérable puisqu'il voyait son épouse disparue en elle à chaque fois qu'il l'apercevait. Arrivé à sa hauteur, William fait ralentir son cheval en tirant sur les rênes.

-Alors Anna? Comment se passe les choses?

Pendant qu'elle cherche quoi répondre, William descend de son cheval et commence à marcher avec elle.

-Bien! Vraiment bien! Anitha n'avait pas réellement besoin de moi! Les solutions lui seraient apparues les unes après les autres après quelques temps.

-Oh! Je suis certain que vous exagérez!

Ils marchent côte à côte en direction du la maison lorsqu'Élisabeth se tourne pour lui demander : Votre magasin va ouvrir bientôt, je crois?

-Il est ouvert depuis hier!

-Pourquoi avez-vous avez l'air soucieux alors?

-Ah, oui! À quoi voyez-vous ça? Lui demande-t-il surpris.

-Je ne sais pas! J'imagine que c'est parce que vous parlez plus que ça d'habitude!

-Vous avez raison! Je me fais du souci pour le roi et pour ma sœur!

-Pourquoi?

-Des rumeurs circulent! On dit que les révolutionnaires se préparent pour un autre renversement! Croyez moi, je ne voudrais pas que ça recommence…

-Des rumeurs qui viennent d'où?

-De partout pardi! Des clients au magasin, des passants, des commerçants! Tout le monde craint la prochaine révolution.

-Les gens sont pourtant satisfaits de Ralf et de ses réformes?

-Oui, mais ce que ces hommes aiment, c'est le pouvoir! Uniquement le pouvoir! Ralf est le meilleur roi que l'on puisse avoir, mais croyez moi, les rebelles n'ont pas besoin de raison pour vouloir renverser le pouvoir! Ils arrivent à faire croire n'importe quoi à n'importe qui…

-Ils leur mentent?

-Oui, ils les manipulent où encore, ils les font chanter…

-Vous croyez que c'est ce qu'ils ont fait avec votre épouse? Ne peut se retenir de demandez Élisabeth.

-Dieu seul sait ce qu'ils lui ont fait! Je commence à comprendre que je ne la reverrai jamais! Lorsque je vous ai vu la première fois, j'ai eu un choc! J'étais convaincu qu'elle m'était rendue, mais plus le temps passe, plus je vous observe et surtout maintenant que je vous connais mieux, en fait, je vois bien que vous ne pouvez pas être Élisabeth.

-Je suis trop différente d'elle, j'imagine? Lui demande la jeune femme non sans éprouver une très grande peine à cause de ses paroles.

-Effectivement!

-Je suis désolée monsieur Darcy. J'ai de la peine pour vous!

-Vous êtes gentille Anna. Mais changeons de sujet! Parlons de vous maintenant! Saul vous a-t-il permis d'éclaircir votre passé?

-Non! Saul était très inquiet, il m'a dit que je suis disparue du jour au lendemain!

-Sans explication?

-Sans explication… bien que ça me paraisse peu probable…

-Vous êtes certaine qu'il ne vous cache pas quelque chose?

-Comment pourrais-je le savoir? Mais tout de même, depuis que j'ai vu notre fils, je n'ai plus de doute… Je l'ai reconnu, lui! Lui uniquement!

-Et pas votre mari?

-Non, pas Saul! Je sais que c'est difficile à croire, mais c'est comme ça!

-Aucun autre souvenir ne vous est revenu, au moment où vous avez revu votre fils?

-Oh, si bien sur! Des images, des sensations, mais rien qui soit susceptible de me permettre de comprendre ce qui a pu m'arriver.

-Votre fils a cinq ans?

-Un peu moins que ça, mais il est très grand.

-Il ressemble à Saul?

-Non, à moi plutôt! Il a les cheveux et les yeux bruns. Il est très beau.

-J'aimerais bien le voir un jour…

-Oh! Ce sera difficile! Vous habiterez ici et moi, je serai au château la plupart du temps…

-C'est vrai! Vous avez raison!

-Quant à vous monsieur Darcy? Je crois que vous devriez vous remarier!

-Quoi? Non! Non, je ne pourrais pas. Tant que je n'aurai pas la confirmation que mon épouse est bel et bien morte, je l'attendrai!

-J'espère que ce mystère s'éclaircira très vite alors!

-Anna? Je peux vous demander quelque chose?

-Allez-y! Je vous écoute!

-Je voudrais que vous me promettiez une chose!

-Quoi?

-Si vous avez des ennuis! Si vous avez besoin de conseil un jour où encore si vous ne savez pas quelle décision prendre! Venez me voir! Je vous aiderai!

-Vous êtes gentil! Je ne l'oublierai pas! «Surtout, ne promet rien Élisabeth, ne lui promet rien!» se répète intérieurement la jeune femme avant d'ajouter pour s'assurer qu'il ne revienne pas sur le sujet : Bon, je vais retourner à l'intérieur voir où en est Anitha.

-Merci de cette conversation Anna! Vous m'avez fait beaucoup de bien, les gens n'osent plus me parler de mon épouse! Ils ont peur de me peiner, mais quelque fois, parler d'elle c'est un peu comme la ramener dans ma vie!

-Je m'en souviendrai. Bonne soirée monsieur Darcy! «Mon William!» Ajoute-t-elle tendrement dans ses pensées.

À suivre…

Enfoncée jusqu'au cou dans ses mensonges, Élisabeth va-t-elle s'en sortir? Pas tout de suite en tout cas. Miriamme