Merci Tralapapa, Nathea, Oonaa, Dark Cape, shukrat, patate tueuse, Laurine21, Snapinou, shanadawn et Eilonna pour toutes vos reviews ! :)
Duodecim (1)
Mais tout était hagard, morne et sinistre encore,
Et c'est dans un tombeau que se levait l'aurore
– Victor Hugo (La Fin de Satan)
Il vit Granger en ouvrant les yeux. Elle lui sourit, il recula au fond du lit, tétanisé. Que lui voulait-elle ? Pourquoi avait-elle changé le cycle ? En avait-elle le droit ?
— Chhh, entendit-il. Chh. Calmez-vous, professeur Snape. Respirez.
Respirer ! C'était bien là le cadet de ses soucis ! Les Gryffondors et leur sens des priorités étaient consternants. Ce n'était pas de respirer dont il avait besoin, c'était de savoir ce qui était en train de se passer, c'était de savoir ce qui allait se passer.
Pour une fois, il avait même besoin de savoir ce qui s'était passé dans le passé ! Le Seigneur des Ténèbres était-il bien mort ? Si Harry Potter était mort aussi, que faisait-elle là à son chevet ? Pourquoi la tristesse entrelacée à ses traits n'était-elle pas plus dévorante ? Où avait-il failli ?
Il voulait lui demander, mais il n'y avait qu'un souffle rocailleux pour sortir de sa gorge, tout brûlait –
— Chh, dit-elle encore. Tout va bien. Voldemort est définitivement détruit, et Harry a survécu quand même ! Vous êtes en sécurité, à l'infirmerie.
Les lèvres sèches du professeur Snape s'agitaient encore. Elle lui fit boire une potion pour qu'il s'endorme – il allait rouvrir ses plaies à s'agiter ainsi ; ses cordes vocales étaient encore en train de se reconstituer !
— Respirez, respirez, respirez…, entendait-il.
La voix de Granger s'éloignait, il ne pouvait déjà plus en écouter les contours. Du mot il ne restait que le son, plus qu'une vibration apaisante qui adoucissait sa chute sans fin dans ces tourbillons noirs.
Il était fiévreux. Elle pouvait le voir sans même jeter un œil aux indicateurs laissés par Madame Pomfresh. Ses joues pâles luisaient, teintées de rouge, des gouttes de sueur perlaient à son front. Il se débattait dans ses draps, secouait la tête de droite à gauche, comme s'il essayait de se débarrasser d'un invisible insecte.
— Granger, grogna-t-il, de sa voix encore anormalement rauque.
— Chh, dit-elle de nouveau, en cherchant le tissu humide qu'elle gardait à portée pour le rafraîchir.
Voir le professeur Snape malade la rendait mal à l'aise. Lui… si intouchable… elle ne l'avait jamais vu changé. Elle n'avait jamais vu un pli à son pantalon, elle n'avait jamais vu aucun des nombreux boutons sur ses vêtements défaits. Jusqu'à ce qu'un serpent géant lui ouvre la gorge.
— Granger !, appela-t-il encore, cherchant son bras, le comprimant en une prise trop serrée, et il ouvrit des yeux embrumés, dont la pupille était anormalement dilatée. Quel est votre rôle ?
Interdite, elle ouvrit la bouche pour répondre et la referma. Son regard… malsain… la dévorait des yeux. Il serra son avant-bras davantage.
— Répondez-moi, demanda-t-il. Répondez-moi ! Quel est votre rôle ?
— Je… je suis désolée, professeur Snape, mais je ne comprends pas ce que vous dites.
Il cligna des yeux, relâcha légèrement sa prise, interdit. Elle eut l'impression de lui apprendre que la magie n'existait pas, que le lit sur lequel il était allongé n'était qu'une illusion. Il secoua la tête vivement, de nouveau, et chercha loin dans son regard. Quand il essaya de parler, sa voix s'était réduite à un souffle ; il ne sortait presque plus de bruit de sa gorge abîmée.
— Chacun d'entre nous a un rôle à remplir, dit-il. Une mission à accomplir. Il fronça les sourcils. Quelque chose qui fait que notre passage était nécessaire. Quel est le vôtre ?
— Je… je ne sais pas, professeur Snape, murmura-t-elle, en regardant ses yeux s'agrandir d'étonnement. Je… quand je serai en train de vivre mes derniers instants, je comprendrai certainement. Ou je me rendrai compte que ma vie n'a servi à rien.
— Mais je suis mort, dit-il urgemment, en se redressant brusquement. Je suis mort !
Elle essayait de le repousser sur le lit, mais il se débattait.
— Je sais quel était mon rôle.
— Quel était votre rôle, professeur Snape ?, murmura-t-elle.
Il la fixa de nouveau de ses yeux démesurés.
— J'ai fini ma mission, dit-il. Pourquoi suis-je ici ? Je dois partir – je – je – je ne sais pas ce qui m'attend. C'est une erreur.
Hermione tenta de le calmer, de l'empêcher de sortir du lit. Elle avait peur, maintenant. Ses yeux étaient habités. Elle appela Madame Promfresh, qui le força à boire une potion calmante.
Bientôt, il replongea dans le sommeil, et elle reprit sa place auprès de lui, écoutant d'une oreille les explications de l'infirmière. La fièvre. Un délire. Des hallucinations, peut-être, causées par le poison. Ne pas l'encourager, ne pas le contrarier. Lui faire boire une potion calmante si cela se reproduisait.
Mais Hermione, longtemps après le départ de Madame Pomfresh, longtemps après que les lignes sur le visage du professeur Snape se soient effacées, caressait toujours son bras encore strié des marques rouges de ses doigts, et voyait devant elle ces grands yeux noirs, ces abîmes de peur.
C'était étrange, de passer la première semaine après la bataille finale au chevet du professeur Snape. Mais Madame Pomfresh était débordée ailleurs, et elle ne voulait pas le confier à quelqu'un d'autre. Qui pouvait savoir comment ils se comporteraient avec lui ? Elle l'avait sauvé, et elle ne ferait pas le travail à moitié.
Ron lui avait demandé pourquoi elle faisait un tel sacrifice ; mais ce n'en était pas un, pour elle. Elle ne voulait pas voir les familles des victimes. Elle ne voulait pas voir des moitiés de couples, des familles incomplètes, des amis solitaires.
Elle ne voulait pas voir les blocs détruits de Poudlard.
Elle ne voulait pas répondre aux interviews, de Skeeter ou des autres, elle ne voulait pas prendre la pose devant les photographes.
Elle ne voulait pas compter les survivants de l'Ordre du Phénix, elle ne voulait pas compter les victimes parmi les élèves.
Elle ne voulait pas parler avec Ron de l'avenir, elle ne voulait pas parler à Harry du passé, elle ne voulait pas discuter après les trop nombreux enterrements.
Elle ne voulait pas dormir, ne voulait pas se reposer ; elle voulait se rendre utile jusqu'à se retrouver.
Elle voulait digérer son chagrin loin du monde ; elle voulait dire ce qu'elle avait sur le cœur sans qu'on la juge.
Dans la chambre d'hôpital privative du professeur Snape, elle cicatrisait elle aussi ses déchirures.
Elle lui parlait ; il était incapable de l'entendre, elle pouvait tout lui dire.
Elle lui lisait des livres et des journaux.
Elle se rendait utile. Elle changeait le pansement sur son cou, elle renouvelait et vérifiait les sorts qui le maintenaient dans cet état de demi-sommeil et s'occupaient de ses besoins corporels.
Il l'appelait parfois, à mi-voix. « Il fait froid, Granger », l'implorait-il, les yeux mi-clos. Et de fait, il tremblait de la tête aux pieds, recroquevillé sur lui-même. Elle avait essayé de lui dire de se détendre, de se déplier de lui-même.
— Regardez, vous tremblez moins comme ça… restez allongé sur le dos…
Mais ses yeux se refermaient, il ne l'entendait déjà plus, et il recommençait quelques secondes plus tard.
Il tenait son bras gauche aussi, à travers le pyjama de l'infirmerie, comme pour l'empêcher de le brûler.
Elle tenait sa main lorsqu'il appelait dans ses rêves.
La première fois, elle avait cru qu'il s'étouffait de nouveau ; que les plaies s'étaient rouvertes ; il l'avait réveillée en sursaut. Mais le bandage n'avait pas changé de couleur, il ne toussait pas de sang.
Seulement, dans son rêve, il crachait des caillots de s écorchés, la commissure des lèvres écumante.
— SSsSss ! ssSSSsss ! …
C'était presque du fourchelangue ; la nuit lui faisait penser des scénarios fantastiques : Nagini l'avait contaminé et il allait d'un moment à l'autre se transformer en serpent géant, comme Bathilda Tourdesac.
Mais non ; non ; elle devait se reprendre. Penser rationnellement, ne pas laisser la fantasmagorie nocturne lui monter à la tête.
Il reprenait son sifflement plus plaintivement, et elle reprenait ses esprits ; il essayait de parler, mais paniqué jusque dans son sommeil drogué, il n'arrivait pas à faire passer les mots à travers sa mâchoire trop crispée.
Elle desserra ses dents avec peine, le bascula sur le côté, et lui prit la main, sentant son pouls ralentir peu à peu.
Il entrouvrit les lèvres et soupira, et murmura finalement :
— Spero Patronum.
Rien ne se passa – il aurait été trop faible pour faire même léviter une plume. Il eut un gémissement inquiet qui se nicha dans le cœur et la conscience d'Hermione. Non, quoi qu'en disent les garçons, elle ne pouvait pas le laisser seul !
Elle resterait le temps qu'il faudrait pour qu'il redevienne lui-même. À quel point faut-il se sentir seul, quand on n'a rien d'autre à appeler qu'un sortilège ?
Qui lui était resté au juste, quand il était un espion chez les uns et un traître chez les autres ?
Il recommençait à s'agiter ; il serrait sa main, maintenant, et se recroquevillait autour d'elle, en soupirant encore son incantation.
C'était elle, qui avait pris sa main, mais la sienne était si grande que ses doigts dépassaient largement de son étreinte, et se refermaient à leur tour sur la sienne, et elle ne savait plus, finalement, qui tenait l'autre.
Sa main glacée s'était réchauffée, et cette poigne aurait pu être angoissante ; elle n'aurait pas pu s'en dégager même en forçant. Pourtant, au contraire, elle sentait sa main en sécurité dans cette cage.
Spero Patronum : j'attends un protecteur, se récitait Hermione en son for intérieur. D'ici à ce qu'il soit guéri et puisse évoquer son propre Patronus, elle s'en chargerait elle-même. Elle serait sa protectrice. Elle sortit sa baguette et commença machinalement à tracer les cercles concentriques.
— Spero Patronum !, énonça-t-elle nettement.
La loutre s'ébattit un instant dans la chambre, près de la fenêtre, puis Hermione la redirigea vers le lit, où le Patronus s'installa sur le professeur Snape et n'en bougea plus.
Elle contempla son visage émacié, ses paupières closes et ses cils frémissants, sa façon de converser précieusement sa main tout près de sa poitrine.
Elle contemplait sa barbe naissante, un peu d'ombre sur sa peau blanche, et elle retenait ses doigts de toucher ses joues, pour la sentir. C'était si irréel, de le voir ainsi, de constater qu'il n'était qu'un homme après tout. Chaque jour, elle donnait des instructions aussi précises que possible au rasoir enchanté de l'infirmerie ; elle essayait ensuite de ne pas trop regarder quand il faisait réapparaître sous sa lame la peau décolorée du professeur Snape, plus incongru encore dans ce lit d'hôpital que ne l'était… Severus. C'était Madame Pomfresh qui avait insisté, mentionnant qu'il ne lui pardonnerait jamais de l'avoir laissé devenir hirsute devant une ancienne étudiante.
— Comme vous détesteriez ça, murmura-t-elle. Ne vous en faites pas. Vous êtes en sécurité. Je ne dirai rien. À personne. Sauf si vous voulez que je vous raconte un jour. Reposez-vous. Je vous protège.
De tous ses accès de délires – était-ce les potions ? – Severus ne devait se souvenir d'aucun. Les jours, les semaines qui suivirent la Cabane Hurlante étaient pour lui un trou noir, une nuit où parfois, le visage de Granger s'allumait comme une étoile.
Il se réveilla finalement, si fatigué, l'âme ensevelie sous le poids réuni de toutes les nuits blanches qu'il n'avait pas noircies de repos, les sinus bouchés de sang et de mucus transparent, et la tête lourde, si appesantie qu'il ne pouvait trouver la forcer de la soulever de l'oreiller.
Ce n'était pas une fatigue normale, réalisa-t-il. Elle allait passer. Il voulait simplement dormir, dormir encore. Il voulait dormir depuis si longtemps. Des jours. Des vies. Il voulait dormir depuis cette embrassade avec l'Horloge, celle du temps – celle de la gare. Il pouvait enfin se reposer. Il réfléchirait plus tard. Plus tard.
Il entendait des voix étouffées de nuages qui se faisaient écho sourdement.
Vidé.
Fatigué.
Asthénique.
Oui, cela le décrivait bien, songeait-il en sombrant loin du réel. Asthénie.
Il avait beau dormir le sommeil n'entraînait que le sommeil. Il ne se réveillait pas.
Depuis les cotons engourdis de son esprit, il réalisa lentement que le silence était peuplé ; une voix lui parlait.
Pourquoi l'avait-il prise pour du silence ? Ce n'était pas du silence, c'était… un apaisement.
Il voulait s'agripper aux fils du sommeil, y remonter, mais la fatigue s'était mue en somnolence ; en dérivant entre l'éveil et l'ailleurs, il entendait.
Et puis il écouta.
Phrase à phrase, mot à mot, il revint dans la clameur de la vie, et à la question que la fatigue lui avait soustraite pour qu'il puisse enfin se reposer.
Pourquoi était-il vivant ?
Qu'était-il censé faire ? Pourquoi ne se rappelait-il de rien de ce qui était à venir ?
Parce que ce n'était pas censé arriver, ce qu'il était en train de vivre – pourquoi les Gryffondors persistaient-ils à nouer des situations d'impossible avec leur sens déplacé de l'héroïsme ?
Sans savoir quoi faire d'autre, il ouvrit les yeux, et observa.
Il avait conscience de ses muscles noués, conscience du poids de sa nuque qui l'écrasait sur l'oreiller.
Ses omoplates semblaient vouloir déchirer sa peau, sortir de son corps et le laisser derrière.
Il savait que si ses orbites paraissaient brûler, il ne devrait pas ressentir ce frisson dans les bras, il ne devrait pas avoir si froid, enfoui jusqu'au nez sous un édredon, quand Granger était bras-nus et que le soleil rentrait à flots dans la chambre.
Le soleil ne devrait pas le fatiguer ainsi, il ne devrait pas avoir à fermer les yeux pour se protéger de ses rayons trop vifs.
Sa gorge était sèche et tapissée d'épines ; il voulait la racler mais cela ne servait qu'à rendre la douleur plus vive.
C'était une sorte de fièvre, certainement peu élevée ; quelques semaines auparavant, cela ne l'aurait pas empêché de donner cours, cela ne l'aurait freiné pour rien faire.
Il la reconnaissait à sa façon d'engourdir un peu son esprit, de ralentir ses gestes. Tout lui demandait un effort trop grand. Il n'avait plus d'énergie.
Il attendait que le futur se dévoile, mais à quoi bon ? Il n'avait plus de mission à accomplir.
Il n'était plus rien.
⁂
Ce ne sont pas les premières scènes jamais écrites de Severus-à-l'infirmerie, mais j'espère que celles-ci vous ont plu ! :)
Las/ys
