Bella

- Bella ? me demanda Esmé en me regardant d'un œil inquiet. Tout va bien ?

Je hochai la tête imperceptiblement. Mon esprit devenait une vraie machine, je comprenais tout et rien à la fois, mes idées s'embrouillaient, mais s'emboîtaient parfaitement…

- Tu… tu as bien dit que l'avocat de la famille de Victoria s'appelait Newton ?

- Oui, c'est ça, confirma de nouveau Emmett. Pourquoi, c'est important ? Tu le connais ?

- Newton… comme Mike Newton ?

- C'est son fils. Il était dans le même lycée que nous. Lui, tu le connais ?

- Il travaille à la prison…

- Oh, mais oui ! s'exclama Esmé. Il me semble bien avoir vu ce jeune garçon une ou deux fois en rendant visite à Edward.

Tous me regardaient bizarrement. Il était vrai que l'expression de mon visage devait être étrange… mais tellement d'informations, de révélations qui affluaient ainsi…

- Je ne comprends pas à quoi cela nous mène, Bella, fit remarquer posément Jasper.

- Il se trouve que… attendez une minute. Mike était avec vous au lycée ?

- Oui, dit Emmett. C'était un type plutôt bizarre, maintenant que je m'en souviens. Toujours tout seul, enfin pratiquement… et puis il lui arrivait de se parler à lui-même… enfin bon, c'était pas le genre de garçon avec lequel les gens traînaient, tu vois ?

- Je vois, répondis-je en hochant la tête une nouvelle fois. Il se trouve donc que j'ai appris une chose à propos de Mike…

- Quelle chose ? demanda Alice.

- Et bien… Une de mes… collègues (je grinçai des dents en pensant à Lauren) m'a dit que Mike avait des troubles psychologiques. Une sorte de schizophrénie, en fait. Qui change complètement sa personnalité. Je ne suis pas très calée sur le sujet. Mais si vous me dites que Mike étudiait dans votre lycée, ça veut dire qu'il habitait ici, ou du moins, pas très loin… Et, ça va peut-être vous sembler impossible, mais… quand tu m'as dit le nom de l'avocat, Emmett, ça m'ait tout de suite venu à l'esprit. Il se pourrait que… que Mike ait eu une crise ce soir là, qu'il ait violé et tué Victoria. Edward serait arrivé au mauvais moment, et Mike l'aurait assommé. Ensuite… je ne sais pas, peut-être qu'il est revenu à son état normal, qu'il a paniqué, et qu'il a prévenu son père. C'est sans doute pour ça qu'il a mit autant d'acharnement à mettre Edward en prison. Pour éviter la même chose à son propre fils.

Quand j'eus fini de parler, un silence épais planait sur la pièce. Personne ne disait rien. Ils semblaient tous plongés dans leurs pensées. Puis, après quelques minutes sans qu'une parole ait été prononcée, Alice revint subitement à la vie.

- Mon dieu, mais Bella ! Tu te rends compte de ce que ça veut dire ?

- Alice, il ne faut pas s'emballer, la prévint Jasper. Néanmoins… on tient quelque chose, c'est sûr.

- Oui, on tient quelque chose, et il ne faut pas le lâcher ! Non mais vous vous rendez compte ou pas ? C'est l'espoir le plus concret qu'on ait jamais eu depuis des années !

Les yeux d'Alice brillaient d'une lueur d'euphorie si puissante que c'en était contagieux. Je me mis moi aussi à penser que tout allait s'arranger d'ici les plus brefs délais.

- Bon, bon, il faut réfléchir ! intervint Emmett en prenant sa tête entre ses mains. Ce que tu dis, Bella, c'est très pertinent, mais il faut le prouver…

- C'est pour ça qu'il faut très vite se rendre à la police, commença Alice.

- Attends, attends ! La police ? Tu veux dire, la même que celle qui a envoyé notre frère en prison ? Celle-là même qui n'a pas cherché plus loin que ce que les apparences laissaient croire et qui se fichaient du sort d'Edward ? Si tu parles ce cette police là, mais c'est merveilleux, allons-y tout de suite, je suis certain qu'ils seront ravis d'apprendre tout ça !

Alice toisa son frère avec un dépit non dissimulé, tandis que Rosalie lui jetait un regard noir.

- Non mais c'est quoi ce défaitisme ? cracha-t-elle.

- Je ne suis pas…

- Non non, tais-toi ! le coupa sa femme. J'y crois pas, soupira-t-elle ensuite en secouant la tête. Je ne pensais vraiment pas que tu réagirais comme ça si une telle chance venait frapper à notre porte…

Emmett la fixa avec des yeux éberlués.

- Tu n'as pas l'air de comprendre, murmura-t-il, la voix remplie de doute.

- C'est le moins qu'on puisse dire !

Le frère d'Edward soupira et se pinça l'arête du nez. Il garda le silence pendant quelques secondes, avant de lancer :

- Disons que… merde, je n'arrive pas à y croire ! Ca à l'air tellement… tellement réel, je sais pas ! Ce que vient de dire Bella, c'est probablement ce qui s'est passé ! Ca voudrait dire que le vrai coupable est quasiment à portée de main, que mon frère pourrait sortir dans quelques temps… Tout ça, ça nous donne un putain d'espoir ! s'exclama-t-il en haussant le ton. Mais au final, on ne sait pas si ça va aboutir à quelque chose ! Parce qui nous dit que quelqu'un acceptera de nous écouter ? Qui nous dit que les flics ou qui que ce soit d'autre ne nous claque pas la porte au nez ? Je ne veux pas jouer les troubles fêtes, Rosalie… je veux juste… je ne veux pas être déçu… ça me donnerait l'impression de perdre Edward une deuxième fois.

Il baissa la tête, et je crus l'entendre retenir un sanglot. Rosalie essaya de lui faire relever la tête, mais il résista, comme s'il avait honte que nous puissions le voir ainsi. Pour ma part, j'étais bouleversée. Voir Emmett dans cet état… et pourtant, je le comprenais plus qu'il ne s'en doutait. J'avais moi aussi l'envie de réfréner ce sentiment de victoire qui m'emplissait beaucoup trop rapidement. Si je le laissais complètement m'envahir, je me laisserais la possibilité de croire que tout était gagné d'avance… mais si, comme le soulignaient les craintes d'Emmett, cet espoir débouchait sur un échec, je n'étais pas certaine d'être capable de le supporter, alors que j'en avais attendu autant…

Alice resta silencieuse, comme scotchée sur place. Visiblement, elle ne s'était pas attendue à ce genre de réponse de la part de son frère.

- Non, murmura-t-elle si bas que je pensais l'avoir imaginée.

- Quoi ? demanda Jasper en lui tenant la main.

- Non, répéta Alice, un peu plus fort cette fois. Je refuse de croire ça. Je refuse d'envisager cette possibilité. Je ne veux même pas y penser ! cria-t-elle en claquant la paume de sa main libre contre la table. Il faut arrêter d'être si pessimiste, sinon, Edward ne s'en sortira jamais ! J'ai envie d'avoir de l'espoir, j'ai envie d'y croire ! J'en ai besoin ! Il le faut ! Si on commence à s'imaginer que ça ne marchera jamais, on est fichus ! Bon sang, il faut nous battre ! Il faut se bouger ! Ca fait des années qu'on attend une révélation comme celle-ci, et il ne faudrait rien faire, sous prétexte que ça risque d'échouer ?

- Je n'ai pas dit qu'il ne fallait rien faire, marmonna Emmett entre ses dents. Seulement, je ne veux pas prendre le risque de détruire notre famille de nouveau ! Te rends-tu compte de tout ce qu'on mise là-dessus, Alice ? J'ai l'impression que ça t'échappe !

- Que ça m'échappe ? s'écria-t-elle en se levant subitement. Tu as l'impression que ça m'échappe ? Je crois rêver ! Je… oh et puis non ! Je ne vois même pas pourquoi j'essayerais de me justifier ! Mon attitude est tout ce qu'il y a de plus normale ! La tienne en revanche… c'est comme ça que tu crois que tu vas aider Edward à sortir de ce trou ? Avec la mine basse et la parole douteuse ? Laisse moi te dire mon cher qu'il faut avoir l'attitude d'un battant, ce que tu n'as visiblement pas ce soir !

Chacun resta stupéfait de la répartie d'Alice. Emmett releva la tête et ses yeux croisèrent ceux de sa sœur. Ils s'affrontèrent du regard un instant. Personne n'osa intervenir. Au bout d'un moment, Emmett ferma les yeux.

- On ira au commissariat demain matin, murmura-t-il d'une voix basse, mais assurée.

Le visage d'Alice se fendit d'un énorme sourire.

Je peinais moi-même à cacher le mien. Mais cependant, quelque chose attira mon attention. Depuis tout à l'heure, Esmé n'avait pas dit un mot. Elle restait là, dans son coin, la tête baissée. Je me levai et allai m'asseoir près d'elle.

- Tout va bien, Esmé ? demandai-je en essayant de croiser son regard.

Elle essuya les quelques larmes passées inaperçues qui avaient coulées sur ses joues avant de me répondre.

- Oui, Bella… seulement… j'aurai tendance à réagir comme Emmett, tu comprends ?

- Je comprends parfaitement, je pense que ce serait la meilleure attitude à avoir… mais je pense aussi sincèrement qu'il faut partir gagnant pour avoir que l'on soit vraiment pris au sérieux.

- Tu as sans doute raison, ma chérie, avoua-t-elle avec un sourire.

- Et puis, mon père nous aidera, affirmai-je. Il saura parler aux policiers, j'en suis certaine. Esmé, continuai-je, Edward sortira de prison. C'est… c'est une certitude.

Elle me sourit alors, d'un sourire franc et sincère. Ce genre de sourire plein d'espoir et d'espérances qui vous rend heureux, mais qui vous pèse sur le cœur, comme si vous en étiez désormais responsable. Je n'avais pas le droit à l'erreur. Pour Edward, pour Esmé, pour toute la famille… pour moi.

En me couchant, je ne savais pas si la joie ou l'angoisse prédominait. Les deux étaient liées. J'avais très peur. Parce que tout ce qu'avait dit Emmett était une réalité, que tout cela pouvait réellement se passer, et qu'il était même assez probable que ça se produise. Je n'étais pas certaine de savoir comment réagir si c'était ainsi que les choses devaient se dérouler. Quelle serait ma réaction ? Le simple fait de penser qu'Edward reste enfermé toute sa vie était insupportable. Chaque instant, je l'imaginais, seul dans cellule, et mon cœur se brisait en mille morceaux. J'aurais tout donné pour pouvoir être à ses côtés… Alors oui, l'angoisse me tiraillait l'estomac.
Mais pourtant, les paroles d'Alice m'avaient affectées plus que je ne l'aurais cru. Je voulais y croire. Peu importe combien ce serait douloureux plus tard, il fallait que j'y crois. Il n'y avait que cela qui avait de l'importance. Parce que si nous réussissions, Edward serait enfin libre…

Mon esprit vagabonda bientôt sur ce que cela signifiait vraiment. Edward libre. Nous pourrions avoir notre propre maison. Rien qu'à nous deux. Nous irions rendre visite à sa famille et à la mienne régulièrement. Nous goûterions aux joies de la vie de couple, mais aussi aux inconvénients. Je voulais vivre tout ce qu'il pouvait arriver à un couple, avec lui. Je voulais qu'il m'embrasse le matin avant de partir travailler. Je voulais qu'il rentre à la maison, un soir, avec un bouquet de rose rouge à la main, juste pour me dire qu'il m'aimait. Je voulais qu'il m'enlace sur le canapé en regardant la télévision. Je voulais qu'on sorte avec nos amis, au cinéma ou au restaurant. Je voulais qu'on se dispute pour un sujet banal et inintéressant, puis qu'on se réconcilie dans notre chambre… je voulais d'une vie avec Edward Cullen, tout simplement.

Le lendemain matin, je me réveillais très tôt. Malgré qu'il ne soit que six heures et demi, je n'arrivais pas à me rendormir. L'excitation et l'impatience étaient à leur comble.
Après m'être douchée, je descendis prendre mon petit déjeuner dans la cuisine. Emmett, Jasper et Esmé étaient déjà debout.

- Bonjour ! les saluai-je.

- Bonjour, Bella, fit Jasper. Tu as bien dormi ?

- Comme un bébé, répondis-je.

Et c'était vrai. Mes songes avaient été remplis de la même euphorie qui m'avait gagnée la veille, me faisant planer complètement…

- Je vais appeler mon père plus tard dans la matinée, informai-je en me servant une tasse de café. Je le parlerai de tout ça.

- Amène le directement à la maison, proposa Esmé. Avec ta mère aussi, cela va de soi.

- Oui, c'est une bonne idée, confirma Emmett. Comme ça, on pourra lui dire ce qu'on sait.

- D'accord, acquiesçai-je, de plus en plus confiante.

A la vue des sourires des autres, je pouvais dire qu'eux aussi l'étaient.

Vers dix heures, mes parents, les Cullen et moi-même étions tous réunis dans le salon. Après que les présentations furent faites, nous commençâmes immédiatement à parler des choses sérieuses.

- Bien, fit Charlie. L'hypothèse de Bella est très crédible.

- Je trouve aussi, approuva Alice. C'est pour cela qu'on voulait se rendre au commissariat ce matin.

- Les policiers qui étaient sur l'affaire il y a dix ans sont toujours les mêmes ? demanda mon père avec un air inquiet.

- Il ne me semble pas, répondit Jasper. En fait, je crois qu'il ne reste plus que deux membres de l'ancienne équipe. Dans ces deux là, il y a Embry Call. C'était un nouveau dans le coin, et malgré qu'il ne croyait pas vraiment en la culpabilité d'Edward, on ne lui a pas vraiment laisser l'opportunité d'ouvrir la bouche, finit-il avec aigreur.

- Je vois… et l'autre ?

- Sam Uley. Un grand ami de Newton. Qu'il ait été au courant de la combine que ça ne m'étonnerait pas. Il a lui aussi mit tout son acharnement à mettre Edward en prison.

Charlie grimaça.

- Si ce que tu dis est vrai, ça va être dur de pouvoir ne serait-ce que lui parler. Comment se comportait-il lors de l'enquête ?

- L'enquête… marmonna Emmett. Comme s'il y en avait eu… Uley pensait que c'était inutile de chercher plus avant. Il était froid, hautain, il se prenait pour je ne sais quoi… il nous traitait comme des moins que rien, et Edward… je n'en parle même pas.

- Je connais bien ce genre de personnage. Il va falloir lui présenter de bons arguments.

- Tu crois que…

Je ne finis pas ma phrase. Charlie savait pertinemment ce que je voulais dire.

- Je ne vais pas vous mentir, ça ne va pas être facile. Il faudra sûrement faire autre chose que lui balancer ta théorie à la figure… des preuves. C'est ça qu'il voudra.

- Des preuves ? répétai-je. Mais quelles preuves ? Où veux-tu que l'on trouve des preuves ?

Mon père resta silencieux.

- Allons déjà lui rendre une petite visite, dit-il enfin en se levant.

Nous nous retrouvâmes tous devant le grand bâtiment gris de la police. Il paraissait froid et n'incitait pas du tout à y entrer. Je craignais que les personnes qui s'y trouvaient ne nous réservent un accueil aussi chaleureux que la bâtisse…

Nous entrâmes un par un, mon père ouvrant la marche. Quand nous fûmes tous à l'intérieur, un silence réduit à néant le brouhaha qui régnait dans la pièce. Tout le monde nous regardait. Enfin, ni Charlie, ni moi. Mais les Cullen. Sauf la jeune femme qui était à l'accueil et qui semblait déboussolée.

- Hum, fit-elle en s'éclaircissant la gorge. Je… je peux vous aider ?

Visiblement, elle n'était pas vraiment au courant de la « situation ».

- Laisse, Jennie ! ordonna une vois autoritaire.

Un homme d'une cinquantaine d'année marchait droit sur nous. Il avait le type amérindien, était grand, et son regard méprisant se posa tour à tour sur Esmé, Emmett, Rosalie, Jasper et Alice. Je sus immédiatement que c'était lui, le fameux Sam Uley.

- Regardez donc voilà, lança-t-il avec insolence. Je ne pensais pas que vous remettriez les pieds ici !

Alors qu'Emmett allait répondre, un autre policier arriva et regarda les Cullen avec des yeux ronds. Ils exprimaient seulement de la surprise, et pas de la méchanceté, comme ceux de l'autre. J'en déduis que c'était donc Embry Call.

- Qu'est ce que vous voulez ? demanda le premier, dédaigneux. Et c'est qui ces deux-là ? demanda-t-il en nous désignant, Charlie et moi.

Mon père resta scotché devant le ton qu'il avait employé. Charlie n'était peut-être pas très violent, mais il n'aimait pas qu'on lui parle de cette manière. Je décidais de prendre la parole avant que Charlie ne le fasse d'une manière qui aurait pu valoir des ennuis.

- Je m'appelle Isabella Swan, me présentai-je en tendant la main poliment. Je suis gardienne à la prison. Et voici mon père, Charlie Swan, chef de la police dans une petite ville de l'état de Washington.

Sam Uley regarda ma main comme si je lui avais présenté une espèce repoussante d'araignée.

- Qu'est ce que vous voulez que ça me fasse ? demanda-t-il, sans me serrer la main. Quel est le rapport avec ceux-là ?

- Ceux-là ont un nom ! siffla mon père qui n'avait pas pu se retenir.

Je vis le regard d'Uley changer et devenir presque haineux.

- Nous voudrions vous parler, annonça Jasper avec le calme qui le caractérisait.

- Nous parlez de quoi ? De votre… pédophile de beau-frère ?

J'entendis Emmett respirer plus fortement, et Rosalie lui attrapa le bras, essayant de le raisonner.

- Calme-toi, Emmett, ne lui réponds-pas, le calma-t-elle en jetant un regard noir à l'officier.

- Ca a un rapport avec Edward, repris-je en insistant sur le prénom.

Sam Uley eut un petit rire cynique.

- Venez dans mon bureau, fit-il en se dirigeant vers ce dernier.

Nous le suivîmes. Si tous les Cullen semblaient se contenir pour éviter de crier ou pleurer (pour Esmé), Emmett devait apparemment fournir un effort surhumain pour ne pas frapper le policier. Il serrait les poings et sa respiration était lourde.

- Bon ! Qu'est ce qui lui arrive à notre cher Edward ? Il se sent malheureux dans sa petite cage ? Il voudrait peut-être qu'on lui amène une ou deux petites filles pour se détendre ?

- PUTAIN MAIS FERMEZ-LA ! hurla Emmett. ON N'EST PAS VENU POUR VOS COMMENTAIRES A LA CON !

- Baissez d'un ton, vous ! Vous vous prenez pour qui, sérieusement ? Je n'ai même pas à vous recevoir ici !

A côté de lui, Embry baissa les yeux, et soupira en secouant la tête, comme pour marquer son mécontentement.

- Ils sont venus nous dire quelque chose, dit-il, écoutons les au moins.

- De quoi tu te mêles, petit ?

« Petit », qui avait au moins trente ans, fusilla son patron du regard.

- On n'a pas à agir de cette façon. Ces gens veulent nous informer de quelque chose, on les écoute, c'est comme ça que ça marche.

- Non mais voyez-vous ça… je vais me faire apprendre mon métier par un gamin… Alors soit, je vous écoute.

Son ton ne m'indiquait rien de bon.

- Bien, commençai-je ne me raclant la gorge. Comme je le disais, je suis gardienne à la prison où…

- Abrégez ! me coupa-t-il. Venez-en au fait et ne me racontez pas votre vie ! Je n'ai pas besoin de votre biographie !

- Vous allez la laisser parler ?! intervint Charlie.

- Je disais ! repris-je en haussant le ton. Nous avons… de nouveaux éléments en ce qui concerne l'affaire d'Edward.

- Quels éléments ? demanda Embry avec intérêt.

- Et bien… j'ai appris qu'une des connaissances d'Edward serait susceptible d'avoir commis le crime…

Je racontais ce que je savais et comment, d'après moi, tout s'était déroulé, comme je l'avais fait avec les Cullen. Quand j'eus fini, Embry parut fasciné, alors que Sam Uley se contentait de lever les yeux au ciel.

- Et vous pensez vraiment que ça tient debout votre truc ? Ecoutez, de la façon dont vous parlez de lui, je suppose qu'Edward Cullen est plus pour vous qu'un simple prisonnier. Forcément, vous aimeriez le voir sortir pour profiter de lui au grand jour. Mais je vais vous dire un truc. Il s'est servi de vous. Il vous a embobiné pour faire en sorte que vous fassiez ce que vous faites aujourd'hui. Faut arrêter de croire aux contes de fées. Ca me dégoûte que vous puissiez gâcher votre temps avec une ordure pareille…

- Pourquoi vous n'essayez pas d'écouter ce qu'on vous dit ? ragea Charlie. Bella apporte assez de doutes pour que votre curiosité soit au moins attisée !

- Et bien peut-être qu'elle serait attisée par n'importe qui d'autre dans votre bourgade, Chef Swan, mais sachez qu'Edward Cullen, je le connais, d'accord ? Je sais ce qu'il est, et je sais aussi qu'il est en ce moment à sa place !

- Non ! criai-je. Vous ne savez rien du tout !

- Oh, mais taisez-vous ! Vous êtes pathétiques, tous autant que vous êtes ! Sincèrement, je ne pensais pas que vous ayez le culot de faire ça… la famille Cullen au grand complet… enfin, non, ajouta-t-il avec un sourire sadique. Il manque ce bon vieux Carlisle… mort à cause de celui que vous tentez de défendre…

Cette fois-ci, Emmett ne tint plus et se jeta sur Uley avec force.

- ENFOIRE ! hurla-t-il comme un dément. COMMENT VOUS OSEZ DIRE CA ? COMMENT ?!

- EMMETT !

Jasper et Charlie le saisirent par les bras et l'éloignèrent d'Uley, avant qu'il ne puisse lui coller son poing en pleine figure. Alice était au bord des larmes, et sa mère avait déjà succombé aux sanglots. Je m'approchait d'elle et encerclait ses épaules de mon bras.

- Mais vous êtes complètement fou ! Faudrait vous enfermer ! Famille de tarés ! criait Sam Uley.

- Venez, on s'en va ! lança Jasper.

- C'est ça, barrez-vous ! Et ne remettez plus jamais les pieds ici, où alors je vous jure que vous rejoindrez Edward en prison !

- Bravo, Alice ! C'était une merveilleuse idée !

- Comment tu voulais que je sache que ça allait se passer comme ça ?

- J'en sais rien ! Mais si tu ne m'avais pas fait ton petit sermon hier soir, on n'en serait pas là !

- Alors ça veut dire quoi ? Qu'on abandonne ? Parce qu'un connard ne nous écoute pas ! C'est ça ?

Les éclats de vois d'Alice et Emmett résonnaient partout dans la maison. J'aurais voulu qu'ils se taisent. J'aurais voulu qu'ils arrêtent de crier. J'avais l'impression qu'un marteau piqueur me martelait la tête.

- Tiens, Bella, me dit Esmé en me tendant un verre d'eau ainsi qu'un médicament.

- Merci.

J'avalais le comprimé à la hâte. Le frère et la sœur continuaient de se disputer, mais je ne cherchais plus à comprendre.

- Je ne sais plus quoi faire, m'avoua la mère d'Edward. C'est en train de nous détruire…

Avant que je ne puisse répondre, la sonnette retentit. Rosalie alla ouvrir. Nous la rejoignîmes devant la porte. C'était Embry Call.

- Mon patron est peut-être un con, mais moi je veux vous aider.

Edward

Je marchais, tel un automate, dans le couloir. Je marchais, indifférent à mes propres pas. Je ne sentais pas la main de Lauren qui effleurait mon bras, de peur que je m'enfuie. M'enfuir ? A quoi bon ? Courir deux mètres et être attrapé par des gardiens qui pesaient trois fois mon poids. Je marchais jusqu'au réfectoire, comme je le faisais chaque midi, sans envie, sans enthousiasme, sans sentiment.
Les autres avaient arrêté de me regarder depuis longtemps. Je traversais les couloirs sans que personne ne me remarque. J'aurai sans doute préféré que Lauren continue de m'insulter. Ca m'aurait rappelé que j'existais, que quelqu'un me voyait.

Comme d'habitude, on me servait une assiette que je ne mangerai pas. Je m'assis sur une chaise sur laquelle je resterai dix minutes, juste le temps pour Lauren de voir que je n'avalerais rien et qu'il était temps que je retourne à ma cellule.

J'étais inconscient de ce qui se passait autour de moi. C'était comme si j'étais plongé dans des eaux troubles.

Et j'en avais assez.

Lauren ne me regardait pas. Cela faisait un petit moment qu'elle ne me regardait plus, d'ailleurs. Parfait. Lentement, si lentement que je me demandais moi-même si je bougeais vraiment, ma main s'empara du couteau à viande qui était sur mon plateau. Tout aussi doucement, je le coinçai dans ma chaussure, cachant le bout qui dépassait sous mon pantalon assez large pour que personne ne se doute de rien. Je faisais attention de ne pas trop bouger. Lauren était tout aussi indifférente. Elle n'avait rien vu. Encore une fois, parfait.

Au bout d'un moment qui me parut interminable, elle consentit enfin à se lever et à repartir.

Quand elle referma la porte de ma cellule, je soupirai, me rendant compte que j'avais retenu ma respiration pour je ne sais quelle raison.

Je m'assis sur le lit et sortit le couteau. Je le posai à côté de moi et le regardai intensément. C'était la solution à tous mes problèmes. Ce n'était peu-être pas la meilleure, mais c'était la seule. Parce que je n'en pouvais plus. Si l'enfer existait, j'étais en plein dedans. J'avais l'impression de ne même plus exister. Faire le moindre geste était pénible, comme si mon propre corps était trop lourd à supporter.

Et ce silence… ce silence qui m'oppressait, qui remplissait mon quotidien. J'aurai aimé qu'il y ait du bruit, pour me rappeler que je vivais, pour que je sache que j'étais entouré. Je me souvenais que, quand j'étais enfant et que mes parents me mettaient au lit, j'aimais laisser ma porte entrouverte pour entendre les échos de la télévision que mon père regardait. Il veillait toujours très tard le soir, et parfois, je venais le rejoindre quand je n'arrivais pas à dormir.

Une larme silencieuse roula sur ma joue. Je l'effaçai d'une main, chassant par la même occasion les souvenirs douloureux.

« Promets-moi que tu ne feras pas… que tu n'essayeras pas de… ».

Les paroles de ma mère me revinrent en mémoire. Je lui avais promis de ne pas faire ça. Je pensais à toute ma famille qui venait me voir aussi souvent qu'elle le pouvait. Mais ça ne m'aidait plus à me sortir de cet enfer. Je pensais à Bella. J'avais besoin d'elle, de sa présence, mais on me l'avait retirée. Alors que valait ma vie à présent ? Pourquoi devrais-je rester sur cette Terre ? Pour souffrir ? Je ne voulais plus souffrir… c'était horriblement égoïste, mais j'avais trop mal pour continuer sur cette voie…

Je me saisis du couteau et le serrai si fort que les jointures de mes doigts craquèrent.

Comment rester vivant dans un monde où je n'avais plus ma place ? Je faisais souffrir ma famille, j'étais une contrainte, un poids pour eux. Pour eux et pour Bella. Et alors que je repensais à mon père, le fait qu'il soit mort par ma faute ne fit que confirmer ce que je voulais faire.

Je fis descendre le couteau sur mon avant bras. La lame aiguisée caressait les veines de mes poignets, me promettant la libération que j'attendais depuis tellement de temps…