Le professeur parcourait les couloirs de l'institut, invisible aux yeux de tous. Il percevait le bourdonnement continu du Cerebro qui jugeant sa présence légitime n'avait pas cru bon de la signaler. Mais il ne parvenait pas à localiser celle qu'il voulait voir en premier lieu. Contrairement à ce qu'il avait supposé, Jean n'était pas à l'intérieur du bâtiment. Elle errait entre les arbres du parc, ombre parmi les ombres. Silencieusement, il se glissa à ses cotés, ajustant son allure à la sienne et attendit que la jeune femme réagisse sa présence. Elle continua jusqu'à un banc où elle s'assit avant de tapoter la place libre à ses cotés.

_ Bonsoir professeur, dit Jean tandis que l'autre spectre s'installait sur le banc.

_ Bonsoir Jean, répondit-il en la dévisageant attentivement. L'apparence adoptée par la jeune femme cette nuit-là était presque normale, si on oubliait les ténèbres tourbillonnantes qui habitaient ses yeux. Elle lui rendait regard pour regard, notant avec une pointe d'amusement qu'il s'était rajeuni d'une vingtaine d'années.

_ Vous n'avez plus besoin d'un fauteuil pour vous déplacer, remarqua-t-elle.

_ L'avantage d'être immatériel, commenta-t-il sobrement. Je ne suis plus limité par un corps blessé. Comment vas-tu ?

_ Bien. Vraiment, assura-t-elle avec un sourire comme il lui lançait un regard dubitatif. J'ai choisi la personne que je voulais être et je suis entourée de personnes qui m'aiment pour ce que je suis. La seule chose qui me manque, c'est un corps. J'aimerais pouvoir les serrer réellement dans mes bras.

_ Une personne en particulier, demanda Charles Xavier, malicieux malgré lui.

_ Amalia m'a montré une vision d'un futur qu'elle pensait probable, expliqua Jean, sans paraître relever l'amusement de son interlocuteur. Une vision où j'étais à nouveau matérielle.

_ Pourtant, ça me semble assez simple, dit le professeur. Tes pouvoirs de télékinésie te permettent de détruire les liaisons entre les atomes. C'est comme cela que tu m'as tué, ajouta-t-il comme elle le regardait fixement. Rien ne t'empêches de faire l'opération en sens inverse. Ce sera sans doute plus difficile de lier les molécules plutôt que de les désassembler, mais cela reste du domaine du possible.

_ Je suppose qu'Amalia avait fait le même raisonnement, dit lentement le Phénix, ses yeux reprenant une forme humaine sous le coup de l'émotion. Vous vous ressemblez beaucoup. Comme vous, elle voit en premier lieu ce qui est bon en toute chose.

_ Il est d'autant plus inquiétant qu'elle ne voie rien de bon dans un proche avenir, remarqua le professeur d'un ton pensif.

Pour avoir passé de nombreuses heures dans le Cerebro auprès de Charles Xavier, Magneto perçut immédiatement la prise de conscience de la machine. Jamais jusqu'alors, même lorsque le télépathe était relié à l'appareil, il n'avait perçu une telle présence. Il n'avait aucun doute que l'IA utilisait tout ses nouveaux sens pour l'analyser.

_ Je sais qui vous êtes, finit par dire la voix artificielle masculine que l'ordinateur avait décidé d'adopter. Erik remarqua avec amusement que Cerebro s'exprimait avec les mêmes intonations que Charles.

_ Alors tu as un avantage sur moi, car je ne suis plus très sûr de le savoir, remarqua le vieil homme avec humour. Que penses-tu de la situation ?

_ J'ai peu d'éléments objectifs pour l'évaluer, finit par déclarer Cerebro après quelques secondes. Les tensions entre normaux et mutants n'ont ni augmentées ni diminuées récemment, même si la nouvelle de l'inefficacité à long terme du vaccin risque de faire naître l'inquiétude. Aucun gouvernement ne semble prêt à mettre en place des mesures discriminatoires envers la fraction mutante de sa population. Rien n'indique que la menace de conflits à l'échelle planétaire que prédit Amalia soit réelle.

_ Mais tu ne la désavoues pas, n'est-ce pas ?

_ Je suis connecté à plusieurs millions de mutants ayant tous des perceptions ou des capacités que je ne possède ni ne maîtrise. Je ne peux pas ignorer le fait qu'elle puisse pressentir des choses qui sont hors de ma portée.

_ Il y a aussi une autre possibilité, remarqua Magneto, comme l'autre retombait dans le mutisme. Il est très possible qu'elle soit le point d'origine du phénomène par le seul fait qu'elle est persuadée qu'il va se produire.

_ C'est une évidence, finit par déclarer l'ordinateur. Actuellement, rien n'indique qu'il pourrait se produire quoi que ce soit d'assez dramatique pour être assimilé à l'Apocalypse. Elle est la seule presciente à voir cet avenir de dévastation. Mais elle est aussi la seule pour l'instant à faire quelque-chose pour en limiter les effets.

Magneto ne sut que répondre à cela.

Ophélie semblait sombre depuis l'entrevue. Hank ne savait comment la dérider surtout que le branle-bas de combat qui secouait le manoir ne leur laissait pas beaucoup de temps pour se voir en privé. A vrai-dire, il n'en revenait toujours pas du nombre de sœurs et cousines qui accaparaient la jeune femme jours et nuits sans compter les tantes et apparentées de degré plus lointain, jamais avares de conseils. Elles semblaient se multipliaient au fil de la semaine ce qu'Ophélie confirma en expliquant que la famille avait rappelé au camp de base plus d'une centaine de ses membres sans compter celles qui venaient faire leurs rapports de vive voix étant donné les nouvelles mesures de sécurité.

_ Je te présente Ciara, annonça-t-elle , trois jours plus tard, en étreignant une femme aux traits identiques. C'est ma petite sœur, ajouta-t-elle d'un ton taquin.

_ Tout ça parce qu'elle est née quelques minutes avant moi, grogna l'autre d'un ton faussement exaspéré. Mais en âge mental, tu dois admettre que je te bas à plat de couture !

_ Peut-être, admit Ophélie avec un sourire. Je suppose que tu sais déjà qui est mon compagnon ?

_ Bien sûr, même s'il s'est retiré de la vie publique depuis un moment. Bienvenue dans la famille, Mr McCoy, dit Ciara d'une voix tranquille.

_ Ciara est une de nos meilleures analystes, expliqua Ophélie. Elle est chargée de surveiller l'évolution de la politique vis à vis des minorités au niveau international.

_ J'ai trouvé votre passage au gouvernement très instructif, assura sa jumelle. Tout particulièrement le fait que vous ayez fini par combattre directement sur le champ de bataille et et non par discours interposés durant une assemblée.

_ Qu'est ce que cela signifie d'après vous, demanda l'ancien ministre.

_ Juste qu'il est encore bien difficile pour les humains de se comporter de manière aussi civilisée qu'ils prétendent le vouloir. Je suppose qu'Ophélie vous a raconté ce qu'elle a vu durant ses missions ? Oh, je vois, commenta Ciara, comme il la regardait, perplexe. Et bien, je trouve moi-même une bonne part des informations à partir desquelles je travaille, mais il est parfois nécessaire d'aller les chercher sur le terrain...

_ Et ça, c'est mon travail, avoua Ophélie avec réticence. Je suis une espionne, insista-t-elle comme l'expression de son interlocuteur trahissait encore son incompréhension.

_ Pourquoi Amalia a-t-elle choisi de t'envoyer à l'institut, demanda Hank, soudain sur ses gardes.

_ A cause de Malicia, tu le sais bien. Et puis, peut-être parce que s'il se passait quelque-chose de bizarre, j'aurais été plus rapide à m'en rendre compte que la plupart des gens.

_ Je vois, dit Hank, rapidement.

_ Non, tu ne vois rien, répliqua Ophélie tout aussi vivement. Ciara, tu peux surveiller l'embarquement de ces containers, demanda-t-elle en lui tendant le listing.
_ OK, dit l'autre, ses yeux faisant l'aller-retour entre les deux mutants. Je suis désolée si j'ai gaffé.

_ Ce n'est pas ta faute, assura Ophélie.

Elle attrapa McCoy par le bras avec une énergie irrésistible et l'entraîna à sa suite. L'allure décidée de la jeune femme stoppa net ceux qui se précipitaient déjà vers elle pour lui faire part de leurs doléances. Elle ne s'arrêta qu'une fois arrivée sur la terrasse surplombant la falaise et les vagues trente mètres en contrebas.

_ Henry, je ne suis pas Mata Hari, commença-t-elle, comme il restait silencieux. Je ne séduis pas les gens pour leur extorquer des renseignements. La plupart du temps, j'utilise les écoutes et la surveillance électronique pour les obtenir comme n'importe quelle agence gouvernementale. Quand ça ne suffit pas ou que nous avons un besoin urgent d'une information, j'emprunte le pouvoir d'un télépathe ou d'un passe-murailles pour avoir accès aux données. Et de toute manière, quand nous nous sommes rencontrés, je n'étais pas en mission d'espionnage, ajouta-t-elle.

_ Juste de surveillance, commenta Hank d'un ton plus dur qu'il ne l'aurait voulu.

_ Tu sais bien que non ! J'étais juste sensée donner l'alarme si quelque-chose s'en prenait aux enfants dont nous avons la charge. Rien de plus. Je n'étais pas sensée tomber amoureuse de toi, dit-elle encore d'un ton plus doux.

McCoy crût son cœur allait exploser. Il dévisagea Ophélie, n'arrivant pas à croire que cette femme à la personnalité étincelante puisse ressentir plus qu'une vague affection pour lui qui n'avait jamais été doté d'un physique des plus attrayants et qui était de presque vingt ans son ainé.

_ Tu en es bien sûre, demanda-t-il 0d'un ton bourru.

_ Oh oui, assura-t-elle, en se jetant dans ses bras. J'aimerais bien officialiser notre relation vis-à-vis de la famille, mais le temps manque un peu en ce moment.

_ Mais...

_ Je sais,je sais, je vais toujours trop vite. Je suppose qu'il faut que je te fasse la cour quelques mois encore avant de te faire rencontrer mes parents, ajouta-t-elle avec humour.

_ Crois-tu qu'ils seront vraiment heureux de te voir avec un homme tel que moi, demanda Hank après avoir retrouver l'usage de la parole.

_ Je crois qu'ils seront soulagés, déclara Ophélie, après avoir réfléchi quelques instants. Tu es le gendre idéal, insista-t-elle comme il levait les yeux au ciel : intelligent et bien éduqué, calme, responsable, bien en vue dans la société... Et puis Maman ne résistera pas à ça, ajouta-t-elle en riant tout en caressant les favoris bleus de son compagnon.
Hank ne put s'empêcher de grimacer :

_ J'aurais pensé que le coté 'Barbe Bleue' l'aurait plutôt inquiété, remarqua-t-il.
Ophélie éclata de rire et ne retrouva son calme qu'avec beaucoup d'efforts, tandis que McCoy la regardait, plus sidéré que jamais par son coté imprévisible.

_ Si tu avais été 'normal', dit-elle en appuyant lourdement sur les guillemets, je ne t'aurais probablement pas jeter un second regard. Et cela aurait été vraiment dommage, continua-t-elle avant de l'embrasser. Je t'aime, Henry McCoy et je te promets que si nous survivons à toute cette histoire, tu ne débarrasseras jamais de moi.

Tandis qu'il la serrait contre lui, Hank aurait bien aimé qu'elle n'évoque pas avec une telle désinvolture la mort qui menaçait chaque jour un peu plus de les rattraper.

Comme souvent tout au long de son existence, Charles Xavier avait gardé pour lui une carte maîtresse. Certes, les liens tissés avec ses élèves lui avaient effectivement permis de résister assez longtemps à l'anéantissement pour pouvoir continuer à exister, mais le professeur n'était pas un pur esprit. Le jour où le Phénix avait essayé de le détruire, l'instinct de survie avait été le plus fort, plus puissant que ses principes moraux ou son éthique personnelle. Ce jour-là, alors que son esprit même était menacé de dissolution, il avait rejoint le corps sans âme sur lequel le docteur Moira Mac Taggert veillait depuis plusieurs années déjà. Il lui avait fallu plusieurs mois pour maîtriser cette « prothèse », réapprenant jour après jour chaque geste du quotidien. Son expérience de mort imminente lui avait permis de développer un nouveau don celui de voyager par l'esprit et de pouvoir se manifester sans corps matériel, tandis que son nouveau corps restait sous monitoring néanmoins, le professeur devait régulièrement rejoindre son nouveau corps physique pour maintenir le lien entre son esprit et celui-ci. Et c'est ce qu'il fit ce soir-là, l'esprit encore plein des interrogations qu'avait faire naître sa conversation avec Jean. Cette nuit-là, le professeur Xavier fit son premier rêve depuis que son esprit avait repris conscience. Dans ce rêve, il avait au moins vingt ans de moins. Assis sur une plage, il appréciait à leur juste valeur la chaleur du soleil, le bruit des vagues en contre-bas et les cris des enfants qui jouaient un peu plus loin.

_ Ce n'est pas un rêve, mon amour, dit la femme qui se tenait auprès de lui. En tournant la tête, il croisa son regard bleu lapis-lazuli et son sourire lumineux. De longues boucles brunes méchées de reflets cuivrés encadraient l'ovale de son visage et une exposition prolongée au soleil avait fait naître un semi de tâche de rousseur sur ses traits. Tu te rappelles combien nous avons été heureux ?

L'émotion envahit le professeur. Il se souvint comment cet été-là Havok et Hank l'avaient persuadé de prendre des vacances dans une petite station balnéaire. Il l'avait rencontrée deux jours après son arrivée. Même alors, il savait que cette rencontre n'avait rien de fortuite mais le naturel avec lequel cette femme l'avait abordé et l'énergie qu'elle avait mis à lui faire partager sa joie de vivre l'avaient séduit. Liliane ne laissait rien faire barrage à ses projets et lui avait ri au nez lorsqu'il lui avait fait remarquer combien son handicap risquait de limiter ses options :

_ J'ai plus de quarante ans, Charles, avait-elle dit en secouant la tête. J'ai vu bien des choses mais jamais un esprit aussi brillant que le tien se laissait enfermer dans son corps.

Alternant cajoleries et menaces pour rire, elle l'avait entraîné dans son tourbillon. Deux mois plus tard, lorsqu'il avait du rejoindre l'institut et ses élèves, ils savaient tous deux qu'elle était enceinte. Liliane et Charles avaient continué à correspondre régulièrement pendant des mois, jusqu'à ce qu'elle lui demande de venir auprès d'elle. Elle lui avait parue changée. Liliane avait perdu son éternelle insouciance et semblait très fatiguée. A l'énergie qu'elle avait donné à leur étreinte, il avait su que quelque-chose de grave s'était produit.

_ Charles, avait-elle commencé, avant de s'arrêter visiblement submergée par l'émotion. Nous avons conçu un miracle. Notre petite fille a un don extraordinaire. Elle avait saisi sa main et l'avait pressée contre son ventre arrondi. Il avait eu un mouvement de recul en s'apercevant que les images mentales qui l'assaillaient depuis qu'il était entré dans la pièce provenaient du fœtus. Elle voit certaines choses, mon amour. Des choses terribles et d'autres merveilleuses. Mais elle ne nous voit pas l'aider à devenir la femme qu'elle sera, continua-t-elle après un silence. Pas plus toi que moi.

_ Je ne comprend pas, avait-il dit, son esprit tournant à vide alors que les émissions étranges de l'enfant le submergeaient.

_ Je ne suis pas toute jeune, Charles. Il y a peu de temps, on m'a découvert un anomalie cardiaque. Quelque soit le moyen employé, je ne survivrais pas à l'accouchement. Les médecins ne sont même pas sûrs que je parviendrais à mener ma grossesse à terme. Ne sois pas triste, mon amour, avait-elle dit en lui caressant la joue, alors que des larmes jaillissaient malgré lui de ses yeux. J'ai eu une vie intéressante, avec du bon comme du mauvais. Et toi, tu es probablement ce qui m'est arrivé de meilleur. Le plus important c'est que notre enfant soit en sécurité.

_ Je veillerais sur elle, avait-il assuré malgré son chagrin. Je m'occuperais d'elle du mieux que je pourrais.

_ Charles, tu ferais un père fantastique, avait-elle dit avec une pointe de tristesse. Écoutes-moi, avait-t-elle continué en posant un doigt sur ses lèvres comme il voulait réagir. Tant que je suis consciente, je peux verrouiller ma mémoire et faire en sorte que les autres membres du clan n'y aient pas accès. Mais lorsque je mourrais, tous mes souvenirs seront automatiquement transférés aux autres ValOmbres. Il faut empêcher qu'ils apprennent ce que je sais de notre fille.

_ Qu'attends-tu de moi, avait-il demandé, résigné.

_ Lorsque le moment viendra, tu effaceras dans mon esprit tout ce qui vous concerne tous les deux. Il ne devra rien rester de nous, pas même l'ombre d'un souvenir.

_ Mais cela ne revient-t-il pas à amputer aussi la mémoire génétique de notre fille, s'inquiéta Charles. Liliane acquiesça d'un simple hochement de tête.

_ Oui. Elle sera la seule ValOmbre à ignorer l'histoire de ses parents. Notre enfant sera libre de nos préjugés, libre de prendre tous les risques, libre de tracer sa propre voie bien loin des chemins que nous avons nous-mêmes parcourus. Il n'y a rien de mauvais à cela, ajouta-t-elle en lui serrant la main.

Vaincu, Charles Xavier enlaça sa compagne avant de l'embrasser

« Pourquoi avais-je oublié tout cela, pensa vaguement le professeur alors que les images remontaient peu à peu jusqu'à sa conscience. Il était de nouveau sur la plage, et Liliane le regardait d'un air grave :
_ Parce que j'ai verrouillé tous les souvenirs me concernant, Charles. A chaque fois que nous nous voyions, je posais dans ton esprit une grille que je pourrais refermer à tout moment. Et à la fin, je les ai toutes fermer d'un coup. Mais aujourd'hui, tu as besoin de te souvenir pour pouvoir protéger notre enfant de toutes tes forces.

Après un dernier baiser d'adieux qui parut bien trop court à Charles Xavier le visage de Liliane s'évanouit, et il se réveilla en un sursaut. Jamais il n'avait été aussi conscient de ce qui était en jeu

_ Tu es sûr que je dois rester ici, demanda Mystique une fois de plus. Il y a sans doute des gens bien plus compétents que moi pour diriger le quartier et je pourrais vous être utile durant votre voyage.

_ Tu te trompes, assura Esteban d'un ton tranquille tout en finissant de boucler le sac à dos dans lequel il était tant bien que mal parvenu à faire entrer tout ce qu'il jugeait nécessaire pour l'équipée qui l'attendait. Tu es la seule avoir suffisamment d'expérience pour pouvoir les protéger. Ils savent tous ce que tu es prête à faire pour eux et ils te font confiance. Et puis Maria, Rosé et Prima sont là pour t'aider en cas de besoin.

_ D'accord pour Maria, mais Rosé et Prima ne sont que des enfants, protesta vivement Raven.

_ Oui, mais des enfants futés, insista Esteban en accentuant volontairement le dernier mot. Tu seras parfaite. Tâches juste de ne faire tuer personne, d'accord, ajouta-t-il sur le ton de la plaisanterie. Loin d'avoir l'effet escompté, sa remarque fit pâlir un peu plus Mystique :

_ Je n'ai jamais eu tant de responsabilités, avoua-t-elle dans un souffle.

_ Hé bien, il faut un début à tout, se força à dire d'un ton insouciant Esteban. Je suis sûr que tout se passera bien, continua-t-il en lui tapotant l'épaule.

A l'expression distraite de son interlocutrice, il en déduisit que Prima était encore en train de lui exposer une de ses fascinantes théories sur les psychoses humaines et il fuit avant qu'elle ne se ressaisisse. A vrai-dire, il était lui-même assez inquiet de confier la communauté à une quasi-inconnue, mais Amalia s'était montrée particulièrement insistante et Esteban n'avait jamais rien su lui refuser. Les yeux clos, la jeune femme l'attendait en compagnie de Diablo sous l'auvent du bar. Malgré lui, Esteban eut une bouffée de nostalgie à l'idée de quitter le comptoir derrière lequel il veillait sur sa communauté depuis plus de dix ans.

_ Tu reviendras bien assez vite, assura Amalia sans ouvrir les yeux, sensible trouble qui habitait son vieil ami. Et puis avec Prima, je ne pense pas que tu auras vraiment l'impression d'être parti.

_ Grâce à elle, j'ai conscience de plein de choses que je préférerais ignorer, confia Esteban. Comme avec Raven... elle a l'air d'une dure, mais c'est une vraie plaie ambulante, cette fille !

_ Suppurante, renchérit Amalia avec une sérénité qui tranchait avec ses propos. C'est pour cela que je veux qu'elle reste ici. Elle a besoin de prendre de bonnes décisions et de vivre en paix. Pas de se battre une fois de plus pour une cause perdue d'avance, continua Amalia, plus bas. Je sais que nous aurons besoin de ses talents plus tard. Pour l'instant...

_ Elle a besoin du repos du guerrier, conclut Diablo avec un regard significatif à l'adresse d'Esteban.

_ Au moins, je suis sûr de retrouver les lieux en l'état, dit celui-ci en jetant un dernier coup d'œil à son établissement. Personne ne sera assez fou pour casser quoi que ce soit tant qu'elle tiendra le bar. Quand partons-nous ?

_ Maintenant, annonçant Kurt en le saisissant par l'épaule avant de s'évanouir dans un nuage de soufre entraînant ses deux compagnons de voyage dans son sillage.