Titre: Alice & June
Auteur: m0rphine
Raiting: M
Disclaimer: Les noms et la trame de base appartiennent au groupe Indochine. Pour le reste, je suis seule responsable =)
Partie 2: June au Pays des Cauchemars
Chapitre 14: Crash Me
La maison d'Alice était belle. Un peu plus petite que celle de June, mais probablement dotée de bien plus grands charmes. A deux étages, grandiose, dans la banlieue, les murs de chaux blanche entre quelques cerisiers, elle inspirait le bonheur, les euphories les plus simples, et les plus profondes. Une de ces maisons de rêve, où couraient trop de chats. Peu de voisins. Et surtout, derrière les derniers murs, derrière la clôture, ce champ immense de coquelicots. Ce champ rougeoyant. A perte de vue.
Alice l'y avait emmené, les avait toutes les deux enrubannées de son rire. Les avait enfermées, hermétiquement, dans un cocon comme on en trouve peu, de douceur pure. Elle l'y avait emmené, elle, elle et ses airs de farfadet fou, de satyre, de bacchante. Sans se soucier de ses plaintes. Sans se soucier de ses complaintes. Juste à la musique de ses éclats, à la musique de ce son parfait qui franchissait ses lèvres, et qui semblait à l'infini lui répéter: « Tais-toi. Viens. Tais-toi. ». Jusqu'au cœur des fleurs, où elle se laissa tomber comme on se laisse tomber dans un matelas, sur cette terre encore à peine meuble des dernières pluies. Alice. Alice. Et June l'avait rejoint.
Elle l'avait rejoint, avait passé ses bras autour de son corps. L'avait serré. Fort. Jusqu'à sentir son cœur comme s'il battait dans sa propre cage thoracique. Jusqu'à sentir qu'elles ne faisaient qu'un. Elle l'avait serré comme elle avait serré la photo au petit matin, avec la peur panique de la briser mais ce besoin de la sentir quand même. Toute tremblante. Elle l'avait serré, les larmes aux yeux. Et Alice lui avait rendu son étreinte en riant toujours. Sa fée des champs, elle avait niché son visage dans le creux de son cou, avait laissé son souffle caresser sa chair nue.
Elles s'étaient étreintes comme d'autres se battent, à la vie, à la mort. La mort de l'une et de l'autre, la quête du jardin, la quête de l'oiseau. Elles s'étaient étreintes, les jambes entremêlées, et la volonté farouche de ne plus jamais se séparer. Elles s'étaient étreintes, même sentant leurs peaux s'écorcher contre le sol, même sentant les herbes et les coquelicots chatouiller chaque parcelle de corps nue. Et quand l'épuisement eut saisi chacun de leur membre, elles se laissèrent tomber, l'une à côté de l'autre, les mains serrées à s'en briser, les yeux à demi clos. Le Soleil était haut dans le ciel, les nuages du prochain orage encore lointains.
Un sourire léger aux lèvres, June se mit à chanter. A la vie. A la mort. A l'une. A l'autre. Au jardin. A l'oiseau. A Alice. Chanter le joli drame. Leur tragédie personnelle. Jusqu'à ce que le mouvement à ses côtés la fasse sursauter, jusqu'à ce que la main de son amie quitte la sienne, jusqu'à ce qu'elle se redresse brusquement. Jusqu'à ce qu'elle se plante face à elle, ferme, et que la demi-lumière dans ses yeux appuie les mots qu'elle prononça, qu'elle lança:
« - J'ai quelque chose pour toi, June. Quelque chose. Une preuve. »
Elle plongea sa main dans la poche unique de son short désaxé, en sortit, tremblant légèrement, un petit canif. Les sourcils de June se haussèrent, elle pencha un peu la tête. Ses lèvres articulèrent un « o » parfait, et peu à peu elle comprit. Et dans un sourire radieux, un sourire qu'elle devina identique à celui d'Alice, un sourire qu'elle devina identique à celui de la photographie volée, elle tendit sa paume, tournée vers le ciel, à son amie.
L'entaille brûla la chair tendre, un feu somptueux, qui dessina une ligne droite, une diagonale sur sa main encore blanche. Les yeux fermés dans ce simulacre de jouissance, elle laissa un soupir profond franchir ses lèvres. Elle laissa ses épaules trembler, se secouer doucement comme Alice faisait aller et venir la lame minuscule contre sa peau. Comme Alice creusait encore ce fossé-là, entre le monde et leur réalité, entre la bulle et l'univers, entre le champ de coquelicots et le reste de la ville. Comme Alice la mutilait, comme Alice la faisait revivre, elle et son lent mouvement, cette blessure sensuelle. Indéniablement sensuelle.
Quand elle rouvrit les yeux ce fut pour voir le sourire de son amie. Ce fut pour la voir lui tendre sa propre main, vierge, et au cœur de celle-ci le canif ensanglanté. Elle éclata de rire, ce rire cristallin qui lui semblait à elle-même étranger. Elle éclata de rire, et à son tour fit son office. Avec toute la lenteur du monde, couper sans se presser, contempler le visage apaisé de l'infante aux yeux de chat, l'aimer, l'aimer comme son cœur et ses lèvres ne pouvaient le faire. Voir l'argent du couteau se teindre peu à peu, prendre la couleur des deux fluides mêlés. Caresser de ce fil infime. Caresser le corps d'Alice. Et chanter du bout des lèvres les chansons sans paroles qui avaient scellé leur première promesse tacites. Les chansons sans paroles qu'elle égrenait sur le piano. Et les oiseaux fous… Les boîtes à musique, les notes gravées au plafond du baldaquin.
Puis elle balança l'objet. Elle le balança, près ou loin elle s'en moquait, et prit de sa propre main blessée cette autre qu'elle avait dessinée. Cria, exulta, folle, en sentant qu'enfin le pacte était là. Qu'enfin elles étaient une. Qu'enfin elles étaient devenues Alice et June. Pour le meilleur et pour le pire. Alice et June. Alice et June et leurs sangs mêlés, courant dans leurs veines, dévalant les artères. Alice et June, ou l'allégresse de ces cœurs qui battaient. Alice et June. Le rouge sur la robe des coquelicots. Le rouge sur les lèvres, le rouge sur leurs mains, le rouge sur leurs robes. Peut-être n'avaient-elles jamais été aussi belles.
« - Je te promet, June. Je te promet jusqu'au bout. Je te promet à la vie à la mort. Je te promet que je t'aime. Je t'aime plus fort que tout. Je t'aime plus grand que tout. Je t'aime. Je t'aime. Je te suivrai quoique tu fasses. Je te suivrai et je t'aime. »
Allongées sur le sol fleuri, poupées parfaites aux doigts entremêlées. Les mots d'Alice, leur mélodie. Le chant de June, son message infini. Leur mariage. La croix de bois s'était tachée de sang, la robe aux cerises également. Peut-être même la précieuse photo, cachée, bien au chaud dans la poche de cette robe-là. Tout allait bien. Tout allait bien et le cœur de June battait haut, le cœur de June battait fort. En fermant les yeux ce jour là, dans ce champ, à cette heure brûlante de la journée, elle se dit que tout allait bien. Elle savait que des heures plus tard, après que leurs corps se soient entremêlés d'une façon différente, elle penserait toujours avec ces mêmes mots. Tout allait bien. Gravée sur sa rétine, il y avait le sourire d'Alice. Pour la première fois depuis des années, peut-être, il y avait la vie. La Vie. Tout allait bien dans leur bulle de douceur.
*
Elle retrouva l'oiseau à l'exact instant où il arrivait devant les grilles du château. Elle posa ses pieds au sol, et un long tremblement remonta le long de son échine. Elle regarda tout autour d'elle, et éclata d'un rire céleste, cristallin. Alors elle se mit à courir. Elle courut, elle courut, et les grilles se levèrent sans même qu'elle les voit faire, elle courut encore, jusqu'aux lourdes portes de chêne. Elle s'y heurta de plein fouet, cogna de ses deux poings, furieusement, mais en riant toujours. Au bout de quelques instants, enfin, elles s'ouvrirent
Et la lumière…
La lumière lui brûla les yeux. La lumière trouva écho à l'image gravée sur sa rétine. La lumière brûla le creux de sa main, ce creux où elle sentait toujours la douceur d'Alice. Au loin, l'oiseau chantait, haut, fort. De tout son talent. Et June ouvrit en grand ses bras pour accueillir ce Soleil nouveau. Pour la toute première fois, elle se sentit chez elle. Et elle comprit dans un sanglot, un sanglot de pur bonheur, que toute sa vie durant elle avait attendu Alice. Qu'Alice se trouvait derrière la lumière, que la lumière était leur cocon. Tout allait bien.
