Chapitre 13 : Complot

Nuit.
Killian sortit de sa rêverie sans savoir ce qui l'en avait tirée ; quand elle ouvrit les yeux, elle comprit aussitôt.
Le lieu où elle se trouvait était plongé dans les ténèbres, mais cela ne la dérangeait pas outre mesure : les drows de l'Outreterre vivaient dans l'obscurité, et celle-ci n'altérait que peu leur vision : sans lumière, ils perdaient seulement leur capacité à discerner les couleurs, et ils ne voyaient plus qu'à quelques dizaines de mètres, voilà tout.
Non, les ténèbres en soit n'avaient rien d'inquiétant. Ce qui la troublait davantage, c'était le changement de lieu qui s'était produit durant son sommeil : elle n'était plus dans la cellule du Temple de Torm dans laquelle elle était entrée en rêverie. Aussi loin que portait son regard, il n'y avait ni murs, ni toit ; seulement le sol lisse et nu sur lequel elle était toujours assise en tailleur.
A bien y réfléchir, l'obscurité totale n'avait rien de rassurant. L'absence de lumière signifiait que l'elfe était soit dans un bâtiment, soit dans une grotte ou une caverne, mais quel bâtiment aurait eu des pièces longues et larges d'une centaine de mètres, avec un plafond à plus de quarante mètres du plancher ? Et le sol, s'il semblait minéral à Killian, n'avait rien de naturel non plus : il était parfaitement lisse, et absolument plat, aussi loin qu'elle puisse voir.

‑ Ah, tu es réveillée…
La drow sursauta, bondissant pour faire face à l'inconnu qui, d'après sa voix, était derrière elle… alors qu'elle ne l'avait ni vu quand elle avait examiné les lieux, ni entendu arriver. Pourtant, l'individu avait l'air humain… et plutôt jeune, même selon les standards de son espèce. Et puis, Killian discerna ses prunelles, et elle comprit. Leur forme le trahissait : l'adolescent n'avait d'humain que son apparence.
‑ Très perspicace, en plus, fit l'inconnu, comme s'il lisait dans ses pensées. Ca aurait vraiment été un bon choix… si cette très chère petite sœur ne s'en était pas mêlée. Sœur à laquelle tu dois aussi mon retard, d'ailleurs… J'espère que tu ne t'es pas trop ennuyée…
L'elfe noire le regarda un moment sans comprendre, puis, voyant qu'elle ne disait rien, l'inconnu poursuivit.
‑ Bon, passons. Voilà le problème : tu possèdes quelque chose qui m'appartient. J'étais d'avis de te tuer purement et simplement, puis de récupérer mon bien, mais ma si sensible petite sœur s'y est opposé… d'où la discussion qui m'a retardé.
‑ Vous la remercierez de ma part, répondit Killian sur un ton étrangement sincère. Mais… quelle est donc cette chose qui vous appartient ?
‑ Mon armure. Celle que tu as trouvée dans Montprofond.
Instinctivement, la drow rappela à elle l'armure noire, qui apparut aussitôt pour la protéger.
‑ Voilà… celle-là même.
‑ Elle est à vous ?

L'adolescent soupira, puis prononça une courte incantation avant de poser sa main sur le sol. Un symbole caractéristique s'y traça aussitôt, composé de deux dragons, l'un noir, l'autre blanc.
‑ Tu reconnais ce sort ?
‑ Une Signature Magique ?
‑ Exactement. Mystra ne permet pas que l'on contrefasse la Signature d'un autre ; tu as donc la preuve que l'armure est bien à moi, expliqua-t-il comme s'il s'adressait à un enfant.
‑ D'accord, mais… comment est-ce que je fais pour vous la rendre ? Si je l'appelle à nouveau, elle reviendra toujours à moi, non ?
‑ Pas si tu la retires. Elle ne revient à toi que si tu l'as révoquée avant, et ça ne se produira plus.
L'elfe noire acquiesça, avant de se défaire de l'armure, pour la tendre ensuite à son interlocuteur. Au moment où celui-ci la touchait l'objet magique disparut.
‑ Parfait, parfait… Et maintenant, retourne d'où tu viens. J'ai autre chose à faire que m'occuper de toi.
Avec un soupir de soulagement, Killian vit l'univers disparaître autour d'elle, pour laisser place à la cellule dans laquelle elle s'était endormie. Niant ses instincts, l'adolescent avait tenu parole et ne l'avait pas tuée…
…ce qui n'aurait pas été très difficile, pour un dragon d'ombre.

Au petit matin, Yanael se réveilla, toujours amoureusement lovée contre le corps de son amant. Constatant que celui-ci dormait toujours, elle attendit patiemment son réveil, se contentant momentanément de caresser d'une main sensuelle le torse et le visage du guerrier.
La patience de l'érynie fut récompensée : Kael finit par ouvrir les yeux, et se tourna vers elle pour lui sourire.
Quand il l'attira dans ses bras, elle s'abandonna à son étreinte.

Quelques heures plus tard, le couple sortit de la chambre du fidèle de Torm. Yanael, dans un surprenant élan spontané de pudeur, avait d'elle-même rappelé son armure, seul « vêtement » autre que la robe offerte par Kael qu'elle acceptait de porter. Après un instant d'hésitation, le jeune homme la guida jusqu'au sanctuaire ou reposait l'ancien corps de l'érynie ; Alexia les y attendait.
‑ C'est… bizarre… fit la jeune fille, dont les doigts glissaient légèrement sur la peau de sa froide dépouille. On dirait qu'elle… que je, se reprit-elle avec un sourire étrange, dort… On ne dirait pas un cadavre…
‑ J'ai lancé un enchantement sur le corps, expliqua la grande prêtresse, afin de le conserver. Nous attendions que tu sois revenue, pour décider de ce qu'il fallait… en faire…
Comme Yanael le regardait sans trop savoir ce qu'elle était supposée dire, Kael formula explicitement la question qu'Alexia n'avait pas prononcée :
‑ Préfères-tu qu'il soit incinéré ? Enterré ? …
‑ Mais ça va pas ! J'ai pas envie d'être réduite en cendres… Et rien qu'à l'idée que mon corps soit en train de pourrir et de se faire lentement bouffer par des asticots, j'ai envie de vomir.
‑ Mais c'est ce qui t'arrivera, comme pour chaque être vivant ou presque, quand ton âme aura quitté cette enveloppe charnelle pour rejoindre le domaine de Torm…
‑ … c'est mon corps, répéta l'érynie après un instant de silence. Je ne veux pas… qu'il s'abîme…

Alexia et Kael échangèrent un long regard, alors que Yanael se penchait sur l'autel pour offrir à sa dépouille une délicate caresse. Tous deux comprenaient très bien qu'il soit difficile pour la jeune fille de considérer ce qui avait été son enveloppe charnelle pendant presque toute sa vie comme un vulgaire cadavre dont il était temps de se débarrasser. Car il n'était pas question de funérailles, puisque l'érynie n'était plus morte : non, il s'agissait simplement de se débarrasser d'un objet encombrant, rien de plus.
Après avoir lâché un long soupir, Yanael demanda à la prêtresse :
‑ L'enchantement que vous avez lancé… est-il permanent ?
‑ Non. Mais je peux le rendre permanent, si tu veux.
‑ Enterrement, donc ? demanda Kael.
‑ Non… Un cercueil hermétique, dans une crypte. C'est possible ?
‑ Oui. Il y a une crypte dans ce temple, même si elle est sensée être réservée aux prêtres et aux paladins. On fera une exception… Après tout, tu n'es pas si différente que ça d'un guerrier saint.
‑ Merci… Mais d'abord…
Et sous les yeux ébahis d'Alexia, la jeune fille débarrassa délicatement le corps de la robe qui l'habillait. Pas question de laisser un cadeau de Kael au fond d'une crypte !

Il n'y eut pas de cérémonie, seule Alexia et les trois aventuriers étaient présents quand le caveau fut scellé.
‑ Et maintenant ? demanda le fidèle de Torm, tentant d'alléger l'atmosphère. On retourne à la chasse aux vampires ? Ou faut-il éradiquer une horde d'orcs venus de l'Epine Dorsale du Monde ?
‑ Il n'y a plus de vampires dans les environs, en théorie… et Drizzt Do'Urden s'est occupé des orcs. Par contre, j'ai entendu dire que trois chevaliers noirs auraient été repérés hier sur la Côte des Epées.
‑ Si c'est ce que je pense, il ne devrait pas y avoir de problème… Une jeune fille et deux enfants ?
‑ Euh… Oui, mais…
‑ La jeune fille est une paladine de Lathandre du nom d'Asteria. Enfin, était… Je ne sais pas ce qu'il en est à présent. J'espère qu'elle a réussi à se réconcilier avec son dieu… Quoi qu'il en soit, elle est tout sauf maléfique.
‑ Bonne nouvelle… mais je n'ai rien d'intéressant à vous proposer, dans ce cas. Il ne vous reste plus qu'à repartir à l'aventure…
‑ Je vais retourner à la Promenade, annonça Killian. En espérant que Qilué voudra bien m'y héberger…
‑ Aucune crainte à avoir de ce côté-là, elle sera ravie de t'y accueillir. A moins que tu ne développes une soudaine affinité pour les araignées, bien sûr…

‑ On est en vacances, alors ? demanda Yanael, semblant soudain réaliser quelque chose.
‑ Euh… Oui, enfin pas plus que d'habitude, quoi…
‑ Donc, on peut retourner dans ta chambre ?
Devant un Kael écarlate, incapable de dissimuler se gêne, Alexia et Killian ne purent s'empêcher d'éclater de rire.
Un apprenti les interrompit, apportant un message à la grande prêtresse. Celle-ci lut rapidement le parchemin avant de se retourner vers les deux amants.
‑ Allez vous… amuser, leur dit-elle avec un sourire. Mais repassez par mon bureau d'ici ce soir, j'ai quelque chose pour vous. Il y a encore des morts-vivants dans les environs, on dirait…

La salle était très grande, mais seules quelques bougies l'éclairaient. Cinq enfants, toutes des filles, étaient allongées, nues, sur cinq autels de marbre, immobilisées par des chaînes d'acier. Toutes se taisaient ; l'une d'elles, qui ne devait pas avoir plus de dix ans, pleurait silencieusement. Il ne leur avait été fait aucun mal, mais toutes avaient vu leurs familles se faire massacrer, et elles savaient que leur heure était venue.
Indifférent aux évènements qui se déroulaient devant lui, un adolescent observait la scène d'un regard neutre. Un peu plus loin, un humain grand et mince, aux cheveux grisonnants et dont les yeux brillaient d'une lueur rouge maléfique, achevait d'enchanter une dague sacrificielle. Son incantation terminée, il se tourna pour faire signe à un troisième individu, un jeune homme au charme ténébreux, qu'il était prêt. Celui-ci se dirigea vers un sixième autel, situé au milieu des cinq autres, sur lequel il déposa le corps inanimé d'une jeune fille, avant de poser sur la poitrine de celle-ci, juste au niveau du cœur, une gemme noire en forme de perle.
Puis il se retira, laissant l'homme à la dague accomplir le rituel. Celui-ci s'avança à son tour, entaillant profondément les poignets de chacune des enfants. Le fluide vital s'écoula dans les rigoles prévues à cet effet, pour tracer un pentacle de sang. L'une des cinq, qui n'avait pas été très pieuse de son vivant, trouva la force de murmurer une prière à Ilmater, le priant de l'accueillir à ses côtés.
Son vœu ne fut pas exaucé. A l'instant où la dernière des fillettes mourait, vidée de son sang, le mage commença une nouvelle incantation. Les âmes, à peine libérées de leurs enveloppes charnelles, furent prises dans un tourbillon magique qui les entraînait vers la gemme, centre exact du pentacle. Les esprits des enfants tentèrent de lutter, mais en vain : quand l'incantation fut terminée, les cinq âmes étaient prisonnières de la pierre noire.

Alors, le mage commença un nouveau sortilège. Lentement, la perle s'enfonça dans la poitrine de la jeune fille, fusionnant avec son cœur. Quand le magicien se tut, celle-ci ouvrit des yeux aux iris écarlates. Elle se leva maladroitement, comme s'il lui fallait du temps pour apprendre à se mouvoir. Sur un geste du mage, le jeune homme se dirigea vers elle, avant de déclarer :
‑ Je suis ton maître.
La jeune fille le dévisagea un moment, gravant ses traits dans son esprit. Puis elle déploya largement une paire d'ailes de plumes d'un noir de jais, avant de poser un genou à terre pour s'incliner profondément.
‑ Je suis à vos ordres, Maître.

Enfin, l'adolescent se décida à intervenir : tendant une main, il fit apparaître sur le corps de la jeune fille une armure noire comme la nuit. Celle-ci, surprise, se releva ; son maître la rassura aussitôt.
‑ Cette armure est ton armure, et les épées dans les fourreaux sont tes épées. Il te suffit d'une pensée pour faire disparaître l'une ou les autres, et d'une pensée pour les faire réapparaître. Tu t'y exerceras plus tard.
‑ Bien, Maître.
‑ Quant à vous deux… merci pour votre aide. Seigneur mage, je vous amènerai bientôt votre paiement. Et vous, …
‑ ...vous savez ce que je désire, répondit l'adolescent.
‑ Et je vous l'accorderai bientôt. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser…
Une incantation retentit, et le jeune homme et sa nouvelle esclave disparurent. L'instant d'après, l'adolescent l'imitait.
Le mage récita un premier sortilège, et les chaînes immobilisant les fillettes se détachèrent. Une deuxième incantation plus tard, les enfants se redressèrent, transformées en zombies.
Pourquoi gâcher une telle matière première ?

Alexia fut légèrement surprise de voir le couple entrer dans son bureau : la nuit n'était pas encore tombée, et elle ne s'attendait pas à ce qu'ils passent la voir si tôt. Néanmoins, elle désigna deux sièges aux amants avant de leur expliquer :
‑ Un village a été anéanti par un groupe de zombies et de squelettes. Un des habitants a réussi à s'enfuir, et à envoyer ce message.
‑ D'habitude, c'est le clergé de Lathandre qui s'occupe de ce genre de choses, dit Kael, troublé.
‑ On a déjà affronté des morts-vivants, non ? répondit Yanael.
‑ Oui, quand le prêtre local estimait qu'il était loin d'être à la hauteur, et que nous étions déjà sur place…
‑ C'est effectivement au clergé de Lathandre que ce message a été envoyé, expliqua Alexia. Malheureusement, tous leurs prêtres et paladins les plus puissants sont occupés à traquer une liche…
‑ Il n'y a pas besoin d'être surpuissant pour détruire quelques squelettes.
‑ Non, en effet. Mais selon le rescapé, les morts-vivants étaient dirigés par une femme, une vampire, d'après la description qu'il en a fait.
‑ Evidemment, pas question de confier ça à des débutants, dans ce cas.
‑ Non, vraiment pas. Et comme nous sommes le plus grand temple allié au Seigneur de l'Aube dans les environs…
‑ …c'est à nous qu'ils ont fait appel, c'est logique. D'autant plus que Torm non plus ne porte pas les morts-vivants dans son cœur.
‑ Donc, vous acceptez ?
‑ Nous acceptons, firent les deux amants à l'unisson.


NdA : Il faut vraiment que je le fasse ? Bon, d'accord… Le voilà, le…

Disclaimer : Bon, bah c'est pas moi qui ai gagné à Euromillion. Faut dire, j'ai pas vraiment essayé, donc… Par contre, j'ai joué au Loto, et… j'ai perdu. Ce qui fait qu'au final, je n'ai toujours pas pu racheter les droits sur les Royaumes Oubliés, et qu'ils sont toujours à Wizards of the Coast et Cie. Par contre, Kael, Yanael, Killian, Alexia, etc. sont à moi… ce qui ne vous empêche pas de les utiliser, à condition que vous me préveniez, et que ladite utilisation ne me semble pas trop… enfin, comment dire… bref.

Puisqu'on m'a posé la question, et puisque je le mentionne dans ce chapitre, Drizzt Do'Urden est le drow le plus connu des Royaumes Oubliés (enfin, le second, la plus connue, ça reste Lolth). Il a (comme quelques rares autres de son espèce) fui les profondeurs de l'Outreterre et sa cité natale de Menzoberranzan (à vos souhaits) pour rejoindre la surface et se mettre au service du Bien. Ce qui le rend exceptionnel, c'est qu'il a accompli quelques quêtes épiques qu'on pourrait croire sorties d'un remake du Seigneur des Anneaux : combattre un balor, mettre en déroute une armée de milliers d'orcs, détruire un artefact maléfique surpuissant, … et la liste est loin d'être terminée.
R. A. Salvatore a décrit ses aventures dans un bon nombre de livres, appartenant à la Séquence d'Ombreterre dans la collection des Royaumes Oubliés : Terre Natale, Terre d'Exil, Terre Promise sont les trois premiers, et décrivent sa jeunesse à Menzoberranzan, sa fuite dans l'Outreterre et sa découverte du monde de la surface. Il y en a une bonne dizaine d'autres, formant une véritable saga épique.

Une liche est un mort-vivant qui était auparavant un maître des arts magiques, que ce soit un prêtre ou un magicien, ou tout autre utilisateur de la magie parvenu à un certain de maîtrise. Contrairement à beaucoup d'autres morts-vivants, les liches ont choisi leur statut volontairement : dans le but de devenir « immortelles », elles ont eu recourt à un rituel magique complexe qui leur a accordé ce statut. Devenant un mort-vivant, une liche cesse effectivement de vieillir, et n'a plus a se soucier de son âge ; en contrepartie, elle n'appartient plus au monde des vivants.
La plupart des liches (pour ne pas dire la quasi-totalité) sont maléfiques et surpuissantes, ce qui en fait des êtres redoutables. En général, elles vivent dans le secret, se servant de leur magie pour dissimuler leur véritable nature quand elles doivent interagir avec les mortels, et préparant des plans démoniaques contre les vivants le reste du temps. Quand une liche maléfique en activité est repérée, il est fréquent qu'une expédition de fidèles de Lathandre ou d'une autre divinité s'opposant aux morts-vivants s'organise pour la combattre.

Enfin, Ilmater est un des dieux les plus appréciés des Royaumes Oubliés, avec Sunie (déesse des plaisirs) et Lathandre : son seul désir est manifestement de prendre sur lui toute la souffrance du monde pour que les mortels puissent vivre heureux.

Vala… dans le prochain chapitre, un début d'enquête, un orage, et… ma version de Entretien avec un Vampire.

D'ici là… Review, siouplé ?