14. Aimer
Il s'est retourné. Ses yeux ont croisé les miens. Il m'a fixé pendant une seconde, une éternité. Pas de surprise, comme s'il m'attendait. Juste un léger tressaillement des sourcils. Il m'a sourit, un large sourire qui monte jusqu'aux yeux. Puis il est retourné à sa partie, tapis. Il a plumé ses concurrents en un tournemain, avant de me laisser ma place pour se diriger vers une autre table.
J'ai joué du mieux que je pouvais. Je tremblais, j'avais les mains moites. Je ne suis plus si mauvais joueur depuis que j'ai amélioré mon bluff, mais je ne pouvais m'empêcher de revoir son sourire. Oh putain, il doit en lever des nanas avec ce sourire. Moi, il me fait plus peur qu'autre chose. Et maintenant, il va vivre chez moi.
Je vis l'apocalypse.
Le jugement dernier s'approche, inexorable. J'ai connu la liberté, profité sans scrupule des soucis de mes parents pour leur soutirer le triple de mon argent de poche, m'éclipser en douce la nuit, manger le double de ma dose de chocolat journalière, signer mes contrôles et retenues à leur place, bref le moment où le monde commence à tourner rond arrive.
Bien sûr, je préfèrerais qu'ils ne s'inquiètent pas autant, et surtout je voudrais savoir pourquoi. Malgré mes questions, mes tentatives d'écoute aux portes, rien ne filtre. Et depuis novembre, ils ferment leur chambre et bureau à clef. Le bureau, je peux comprendre. Papa fait un travail compliqué, avec des stratégies d'investissement qui ne doivent pas être divulguées dans je ne sais plus trop quoi, ça fait longtemps qu'il ne veut plus parler du boulot quand il est à la maison. Mais leur chambre ? Qu'est-ce qu'ils peuvent bien y cacher ? Ils ont un coffre fort sous la cuisine !
C'est dans ma liste de choses à faire, mais si ça se trouve ce n'est que des problèmes de licenciements dans son entreprise. C'est la crise… Avant tout ça, j'arrivais quand même plus ou moins à faire ce dont j'avais envie, mais jamais je n'aurais réussi à aller au poker sans qu'ils ne s'en rendent compte. Ou construire mon lance-patate sans que papa ne vienne m'aider et surtout sans qu'il n'en contrôle l'utilisation.
J'ai connu la liberté, me voilà suivi par mon nouveau geôlier jusque dans mon repère secret. Serais-je condamné à le voir apparaître dès que je tournerai la tête, partout où je vais ?
Croyez-le ou non, il m'a fallu plus d'une heure pour retrouver mes esprits. Je ne pensais pas pouvoir être aussi paranoïaque.
Enfin, le fait qu'il m'ait dit « Tu n'es jamais venu ici, moi de même. » quand je suis parti a peut-être aidé.
_ooOOoo_
Je suis perplexe. Il emménage ce soir, et mes parents semblent contents. C'est étrange, pas contents, non, c'est comme s'ils étaient… soulagés. Voilà, soulagés. Je les comprends de moins en moins. Papa va perdre son boulot, ils ont besoin d'argent ? Alors pourquoi la Thaïlande, et la voiture ? Je ne peux manifestement pas les aider. J'ai décidé de réfléchir à ma vengeance contre Epigone avant que la catastrophe n'arrive dans ma maison.
Je suis perplexe. On dirait que Rémy est ami avec Lauren. J'ai l'impression qu'il est amoureux. Je ne m'en étais pas rendu compte avant, mais aujourd'hui il lui a offert des chocolats. On a onze ans bordel ! On aura le temps de s'embêter avec des copines quand on sera vieux.
Je suis perplexe. Il semble qu'il ne soit pas le seul. Tout le monde est excité, se regarde en coin. J'ai loupé quelque chose ?
Je suis vraiment perplexe. Il y a une rose dans mon casier. Une vraie rose, avec un ruban autour. Rémy est mort de rire devant mon expression. Le ruban semble s'être accroché au fond du casier. Je tire un peu dessus. Ça pue. Une boule puante vient d'éclater au milieu de mes affaires. Ça sent vraiment. Vraiment très fort. Je vais embaumer toute la journée. Qui est donc l'imbécile qui...
Je me coupe net dans mon élan. Je sais qui est l'imbécile. Elle a même signé, cette garce. D'une belle écriture soignée à l'extrémité du ruban : Bons baisers d'Epigone.
JE. VAIS. LA. TUER. LENTEMENT. AVEC UN COUTEAU EMOUSSE. OU UNE BATTE DE BASEBALL.
Je. Vais. La. Tuer. N'importe quoi fera l'affaire. Je dois être très rouge parce que Rémy continue à se bidonner à côté de moi.
L'opération « Défenestrons Epigone » vient de passer au rang de top priorité.
Première étape : trouver qui elle est.
Comme je ne sais pas, je vais juste me venger sur tous les casiers des filles. Ce qui ne devrait pas être trop compliqué vu qu'ils sont tous au même endroit. Oui, dans notre cher collège, pour limiter les risques de rencontre dans un coin entre filles et garçons, les salles dévolues à leurs casiers sont séparées. Les filles aile Est de l'administration, les garçons aile Ouest.
Quelqu'un a une idée ?
_ooOOoo_
Bonjour,
Je suis vraiment, mais vraiment désolée d'avoir oublié de poster la semaine dernière. Je vais travailler un an en Irlande dans un foyer pour personne handicapées, et avec les préparatifs j'ai complètement zappé. Pour me rattraper, je vais poster deux chapitres. J'espère qu'ils vous plairont.
Eli
