Ca a mis du temps à arriver, mais voici enfin la suite !
J'essayerai de faire plus rapide pour le chapitre 15, promis...
A très vite ! lexi
Chapitre 14 – Ordinary Miracle
When you wake up everyday
Please, don't throw your dreams away
Hold them close to your heart
Cause we are all a part
Of the ordinary miracle
Do you wanna see a miracle ?
-Sarah McLachlan "Ordinary Miracle"
- Celui-là a l'air parfait ! s'exclama Tess d'une voix excitée.
Le sapin devant lequel elle s'était arrêtée faisait environ un mètre cinquante de haut et il était touffu à souhait. Elle se mordit les lèvres et se demanda un instant comment Jim et Kyle réagiraient si elle débarquait chez eux en traînant cette petite merveille derrière elle… Après tout, Noël était dans moins d'une semaine et personne chez les Valenti ne semblait s'en soucier. Maintenant que Nasedo n'était pas là pour lui reprocher son intérêt pour les "célébrations terriennes", il fallait qu'elle soit hébergée par les seuls humains de cette planète qui s'en moquaient aussi…
- Qu'est-ce que vous en pensez ? demanda-t-elle alors que les deux jeunes hommes qui l'accompagnaient s'approchaient.
Michael fit la grimace.
- C'est pour les Evans ou pour toi ? demanda-t-il.
- Pour les Evans, dit-elle à regret.
Même si les Valenti lui avaient ouvert les portes de leur maison sans y réfléchir à deux fois, elle ne se sentait pas suffisamment chez elle pour leur imposer ce genre de choses. Après tout, qui sait, peut-être que leur manque d'enthousiasme pour les fêtes de Noël était dû à des souvenirs déplaisants ou à des convictions personnelles – religieuse ? – qu'elle ne connaissait pas… Elle allait devoir creuser la question avant de prendre des initiatives.
- Si cela ne tenait qu'à moi, j'aurai pris le premier sapin qu'on a vu, mais si c'est pour les Evans, je n'essaye même pas de m'en mêler, répondit Michael. Mais si tu pouvais te bouger, Max, ce serait cool, on se gèle ici !
- Ce n'est pas si simple que ça, il y a des paramètres dont il faut tenir compte, dit son ami.
- Quels paramètres ? demanda Tess, intriguée.
- Hauteur, circonférence, couleur, densité du branchage, énuméra-t-il en lui tendant un morceau de papier.
Elle reconnut l'écriture d'Isabel et écarquilla les yeux en déchiffrant ce qui était inscrit.
- C'est un gag, pas vrai ? demanda-t-elle en montrant le dessin à Michael.
Ce dernier éclata de rire.
- Chaque année, je pense qu'elle ne peut pas faire pire que l'année précédente, et chaque année, elle me prouve le contraire, dit-il en secouant la tête.
- Ma sœur prend les fêtes de Noël très à cœur, elle veut que tout soit parfait, expliqua rapidement Max à Tess. Elle fait des listes et des diagrammes, chacun sait ce qu'il doit faire et gare à celui qui refuse.
- Bref, elle prend la tête à tout le monde, résuma Michael avec un soupir. Et encore, tu ne seras pas là le 24 au soir… Là, elle nous tyrannise toute la soirée !
- Et personne n'a pensé à lui dire de se calmer un peu ? demanda Tess.
- Si tu trouves quelqu'un qui n'a pas envie de vivre jusqu'au Nouvel An, tiens-moi au courant, marmonna Max. On le prend. Il est un peu plus petit que ce qu'elle voulait, mais bon…
Il faudrait qu'Isabel fasse avec. La plupart du temps, il devait admettre que l'obsession annuelle de sa sœur était distrayante, mais parfois… Elle était épuisante. En plus d'organiser leur propre Noël, elle était aussi bénévole à la soupe populaire et au foyer des sans-abris et s'occupait du Noël de l'orphelinat. Il était le premier à reconnaître qu'elle se donnait du mal pour la bonne cause, mais cette façon qu'elle avait de culpabiliser ceux qui ne passaient pas des fêtes de fin d'année à "aider ceux qui en ont plus besoin que nous" avait tendance à l'énerver. En particulier lorsqu'elle oubliait ses beaux principes à la seconde où elle passait le seuil de leur maison et faisait de leur Noël en famille un enfer pour tout le monde avec ses désirs de perfection.
Parce que, sérieusement, qui à part elle allait vérifier que le sapin mesurait bien un mètre soixante-deux et que ses branches étaient espacées de dix centimètres ? Parfois, le sens des priorités de sa sœur le laissait perplexe…
- Tu aimes vivre dangereusement, plaisanta Michael.
- J'ai autre chose à faire de mon après-midi que mesurer des sapins, rétorqua impatiemment Max, avant de poursuivre devant le regard interrogateur des deux autres. Je voulais passer voir Brody avant de rentrer à la maison, il n'a pas donné signe de vie depuis qu'on est rentré de New York. J'ai cru l'apercevoir en ville l'autre jour, mais on ne s'est pas parlé. J'aimerais être sûr que tout va bien.
- Tu veux qu'on t'accompagne ? demanda Michael.
- Non, ça va aller. Il ne vous connaît pas bien, il se demanderait ce que vous lui voulez.
Son ami se frotta les mains.
- Tant mieux, il faut encore que je passe à la quincaillerie pour acheter le cadeau de Maria.
Tess fronça les sourcils.
- A la quincaillerie ? s'étonna-t-elle. Qu'est-ce que tu vas lui prendre ?
- Je ne sais pas, n'importe quoi de préférence. Elle me fatigue depuis des semaines à propos de ce cadeau, dit-il en levant les yeux au ciel. Il faut qu'il ait une signification, selon elle !
- Dans ce cas, si tu veux toujours avoir une petite amie après les fêtes, je te conseille d'éviter la quincaill…
La voix de Max fut soudain noyée dans un crissement de pneus. Ce qui se passe ensuite sous leurs yeux sembla se dérouler au ralenti.
Une fillette qui ne devait pas avoir plus de quatre ou cinq ans était plantée au milieu de la route, les yeux écarquillés, et une voiture se dirigeait vers elle à toute vitesse. Aucun des témoins de la scène ne doutait à cet instant qu'elle allait la percuter.
Soudain, surgi de nulle part, un homme poussa la petite fille de la trajectoire de la voiture et, dans un choc d'une violence inouïe, son corps rebondit sur le pare-brise et décolla dans les airs pour s'écraser sur le bitume quelques mètres plus loin.
Pendant quelques secondes, tout le monde resta pétrifié sur le trottoir alors que la petite fille se mettait à pleurer en appelant son père. Puis, dans un élan collectif, ce fut la ruée vers l'homme inconscient sur le sol. Tess allait suivre le mouvement quand Michael l'arrêta en posant la main sur son bras.
- Il ne faut pas, Tess. Allons-nous en.
Elle secoua vivement la tête.
- Mais, il… Il risque de…
A coté d'elle, le cœur de Max se serra. Il risquait de mourir, ils le savaient tous les trois. Peut-être que c'était même déjà le cas – l'homme ne bougeait plus, son visage meurtri complètement figé. Impossible de savoir sous l'épaisseur de sa veste en cuir si sa poitrine se soulevait encore. Mais ils ne ramenaient pas les morts à la vie, ils ne faisaient que guérir dans la limite de leurs capacités.
Tess tourna vers lui un regard suppliant.
- Max…
- Il y a trop de monde, on ne peut pas, dit-il à regret.
-Je t'en prie, supplia-t-elle en silence, alors que la petite fille s'approchait de l'homme en pleurant son papa.
-Je suis désolé, Ava, mais on ne peut pas prendre le risque. Tu le sais.
Oui, elle le savait. Mais était-ce vraiment une raison suffisante ? Cette petite fille allait perdre son père. Et c'était Noël.
- On s'en va, répéta Michael, en la poussant doucement vers le parking alors que les sirènes d'une ambulance commençaient déjà à se faire entendre au loin.
Ils retournèrent à la Jeep sans un mot et Max raccompagna Tess chez les Valenti dans un silence pesant.
- Ça va aller ? lui demanda Max en se garant le long du trottoir.
- Non.
Elle détacha sa ceinture d'un geste brusque, descendit de la Jeep et s'engouffra dans la maison sans se retourner. Michael la regarda faire avant de se tourner vers lui.
- Tu crois que ça va aller pour le type ? lui demanda-t-il.
- J'en doute, répondit calmement Max en remettant le contact. Où est-ce que je te dépose ?
Michael sembla hésiter un instant.
- Chez moi, finit-il par dire. Je ne suis plus vraiment d'humeur à faire les courses.
Après avoir déposé Michael à son appartement, Max se préparait à rentrer quand il réalisa que, dans leur hâte de quitter les lieux de l'accident, il n'avait plus pensé au sapin. Il soupira – s'il rentrait sans, Isabel allait le tuer et elle ne prendrait même pas le temps d'écouter ses excuses. Il hésita un moment avant de faire demi-tour et de retourner sur le parking du supermarché, le cœur battant, appréhendant ce qu'il allait y trouver. L'homme serait-il encore là, toujours allongé sur la route ?
Il se gara et réalisa que l'attroupement s'était dispersé. Seul témoin de l'accident, la voiture qui avait failli percuter la fillette trônait en travers de la route, le pare-brise éclaté. Autour d'elle s'affairaient un adjoint du shérif et des techniciens, pendant qu'une dépanneuse attendait sur le coté et que des agents municipaux nettoyait déjà la chaussée. Cela ne traînait pas…
- Vous avez quelque chose à voir là-dedans ? dit soudain une voix dans son dos.
Max sursauta et se retourna, avant de se détendre en réalisant que celui qui l'avait interpellé n'était autre que Jim Valenti.
- Non, répondit Max. On était juste là, c'est tout.
Il arbora un sourire désabusé alors que Valenti s'approchait, fixant lui aussi le lieu de l'accident.
- C'est drôle, on s'est tellement habitué aux morts et aux blessures extra-quelque chose ces derniers temps qu'on en avait fini par oublier qu'il y avait toujours des morts et des blessures ordinaires, lâcha soudain Max.
- On ?
- Michael et Tess étaient là aussi.
Il vit Valenti fermer les yeux un instant.
- Ce que je vais dire est horrible, mais par pitié, dites-moi que vous n'avez pas essayé de jouer les héros…
Non, il n'avait rien fait – non qu'il n'en ait pas eu envie, Tess n'avait pas été la seule pour qui le premier réflexe avait été de suivre les autres pour voir s'il pouvait aider. Ils étaient probablement les seuls à pouvoir faire quelque chose, et au lieu de ça…
Il serra les poings. Il faudrait qu'il s'arrange avec sa conscience…
- Malheureusement, non, dit-il. Il va s'en sortir ? Le type qui s'est fait renverser…
- Non, dit brutalement Valenti. Il est mort pendant le trajet vers l'hôpital.
- Joyeux Noël, marmonna Max avant de tourner les talons.
Que je dégote ce foutu sapin et qu'on en finisse…
Elle n'avait jamais réellement compris ce que voulaient dire les Terriens lorsqu'ils disaient que les périodes de fêtes, pourtant sensées être les plus heureuses de l'année, étaient aussi les plus propices à la déprime. Et pourtant aujourd'hui, elle n'était pas vraiment d'humeur à célébrer quoi que ce soit.
Allongée sur son lit de puis son retour à la maison, Tess avait du mal à chasser le spectacle de l'après-midi de sa mémoire. Elle n'arrêtait pas de penser à cette famille qui allait probablement passer son réveillon de Noël à l'hôpital ou à planifier des funérailles… L'ironie de la chose la fit grimacer alors qu'elle gardait les yeux rivés sur le plafond de sa chambre.
"… see, my head aches from all this thinking
Feel like a ship, God, God knows I'm sinking"
Sur leur planète, à cette période de l'année – ou du moins, une période approchante, avec du froid et de la neige – c'était également les morts qu'ils célébraient. Mais ce n'était pas une célébration triste, bien au contraire, c'était plutôt une occasion particulière de se souvenir de ceux qu'on avait aimé, de leur rendre hommage. Pas de tenues de deuil, de larmes et de silences recueillis, mais au contraire, de la couleur, des rires, des chants et des danses pour se souvenir que la vie était le plus beau cadeau qui existe.
Elle se demanda l'espace d'un instant comment se passaient les cérémonies de Beseth depuis leur mort. A New York, Larek avait sous-entendu qu'elles étaient bien différentes de ce qu'elle avaient été par le passé, qu'elles étaient maintenant vides de sens, mais existaient-elles toujours ou bien leur peuple avait-il tout simplement arrêté de suivre les vieilles croyances ? Rendait-il toujours hommage aux Anciens ?
"… these questions like a whirlwind
They carry me away"
Elle se demandait si on se souvenait d'eux aussi, quelque part… Ses parents, ses frères et sœurs, avaient-ils parfois une pensée pour elle ou bien était-elle devenue un simple nom sur une pierre tombale ? Avait-elle-même une pierre tombale ? Les souvenirs qu'elle avait laissés derrière elle étaient-ils encore suffisants ?
Et ces enfants qui venaient de perdre leur père, s'en souviendraient-ils dans quelques années ? Ils étaient tellement jeunes… La petite fille qui avait échappé à l'accident ne devait pas avoir plus de quatre ou cinq ans et…
"… like who will bring me flowers when it's over ?
And who will give me comfort when it's…"
D'un mouvement brusque, elle coupa la musique qui s'échappait de la radio posée sur sa table de chevet. Elle avait assez d'idées noires toute seule, pas la peine d'en rajouter avec une musique déprimante. Elle soupira, avant de froncer les sourcils alors que des éclats de voix lui parvenaient du salon, maintenant que sa chambre était silencieuse.
Elle passa dans l'autre pièce à temps pour entendre Kyle lâcher une série d'imprécations en direction de la télévision, suivies par les encouragements enthousiastes de son père, debout devant le canapé.
- Ouais, c'est bon ! Grouille-toi, mon grand, grouille-toi ! Non, mais qu'est-ce que tu fous ?
Une pause.
- C'est pas vrai ! râla-t-il ensuite, alors que Kyle secouait la tête d'un air navré.
Un bref regard en direction de la télévision suffit à Tess pour saisir la raison de leur agitation – du football, l'une des choses qu'elle détestait le plus dans cette maison. Deux heures pendant lesquelles, régulièrement, les deux hommes affalés dans le canapé devant elle cessaient d'être des êtres humains civilisés pour devenir des néanderthaliens bourrés de testostérone. C'était Noël, bon sang, les gens normaux n'étaient-ils pas sensés boire du lait de poule et regarder de vieux films au lieu d'un sport qui consistait à se taper dessus pour mettre la main sur un ballon, le tout arrosé de bière ? – parce que oui, même Kyle buvait une bière, et son père était shérif !
Elle devrait le dénoncer aux services sociaux et garder la maison pour elle toute seule, tiens, cela lui ferait des vacances pour les… vacances.
- Son esprit est en conflit avec son corps, était en train d'expliquer Kyle le plus sérieusement du monde. Quand le corps et l'esprit ne sont pas en équilibre, le premier à se briser, c'est le corps !
Tess vit Jim jeter à son fils un regard étrange.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Kyle, sur la défensive.
- Je commence à être d'accord avec toi et c'est bien ce qui me fait peur ! avoua Valenti.
- Si le type n'est pas capable de visualiser son trajet jusqu'à leur but, il ne pourra jamais concrétiser son action !
Elle soupira et décida d'essayer pour la milliardième fois ces dernières semaines d'introduire un peu de douceur dans leur monde de brute.
- Vous êtes sortis aujourd'hui ? leur lança-t-elle soudain, avant de s'approcher et de s'asseoir sur la table basse devant eux. C'est un vrai cirque dans la rue !
En guise de réponse, ses deux colocataires se penchèrent sur le coté, essayant d'intercepter des images qu'elle était visiblement en train de leur cacher. Elle ne se laissa pas décourager par le manque de répondant.
- Tous les magasins sont pleins à craquer, avec des gens qui cherchent un cadeau et qui fouillent partout !
Pas de réponse. Déterminée, elle s'inclina du même coté que les Valenti, leur cachant un peu plus l'écran de la télévision.
- Oh, et dehors, y en a qui se mettent en groupe et qui chantent des cantiques ! continua-t-elle, toute excitée.
C'était la première fois qu'elle 'vivait' Noël de cette façon, qu'elle pouvait prendre le temps d'écouter les chorales de rue, de sentir l'odeur des sapins fraîchement coupés et d'espérer comme beaucoup qu'il y aurait peut-être un miracle cette année qui apporterait la neige dans le désert du Nouveau-Mexique. Elle refusait de devenir aussi obsédée qu'Isabel – parce qu'honnêtement, si ce que Max et Michael lui avaient dit était vrai, sa belle-sœur était flippante – mais elle était quand même excitée et elle voulait partager ça avec quelqu'un. Elle avait déjà traîné Max à la patinoire – qui n'avait effectivement rien à voir avec celle du Rockefeller Center, mais elle s'en moquait – et au centre commercial pour voir les décorations et trouver des cadeaux pour les Valenti, et dans à peu près tout les endroits de Roswell où c'était Noël et même elle admettait qu'il avait besoin d'un break.
Et après tout, les Valenti étaient ce qu'elle avait de plus proche d'une famille en ce moment – à l'exclusion de Max – et elle avait vraiment envie de partager ses premières fêtes de Noël avec eux.
- Et les voitures ! J'ai vu passer des fous en voiture et à chaque fois, avec un sapin sur le toit. Sérieusement, Noël rend les gens complètement dingues…
Il dut se passer quelque chose d'intéressant dans son dos car elle fut à peu près sûre que les hurlements de joie qui suivirent n'avaient rien avec ce qu'elle venait de leur annoncer. Elle soupira, renonçant temporairement à leur communiquer un peu de son enthousiasme.
- Bon, je vois que le sapin, c'est pas un truc, disons, qui vous branche plus que ça, dit-elle, déçue.
- On en a un dans le garage, l'informa Kyle, sans quitter la télévision des yeux. En plastique.
- Oh… Oh, d'accord, concéda Tess.
C'était mieux que rien.
- Mais hum… J'ai l'impression que vous n'êtes pas pressés de l'apporter dans la maison, finit-elle.
- Cela fait des années qu'on ne l'a pas sorti du garage, reconnut Jim.
- Je m'en sers de séchoir pour mes chaussettes, ajouta son fils.
- Toi… Faut que t'en remette un, mon gars… Visualise ! cria le shérif en direction du poste, espérant visiblement communiquer cet excellent conseil aux joueurs par télépathie.
- Oh… Et pour le soir du réveillon, j'espère qu'on ne va pas rester à table et…, tenta à nouveau Tess.
- On va manger de la dinde au Crashdown, dit Kyle.
- Dix dollars, boisson comprise, confirma Jim.
- Super ! dit Tess avec un enthousiasme feint. Moi, ça ne me gène pas, je ne fête pas Noël.
Quand on n'attendait rien, après tout on n'était pas déçu… Elle aurait dû se souvenir de ça.
- Parfait, conclut Jim. Oh, oui… Oui… Vas-y, vas-y ! Ouais !
Elle tourna les talons, découragée, et reprenait la direction de sa chambre quand la voix du shérif l'arrêta.
- Tess ? J'ai croisé Max tout à l'heure et il m'a dit que vous étiez là quand il y a eu l'accident.
Et pour la première fois depuis qu'elle était entrée dans le salon, il s'adressait vraiment à elle.
- Est-ce que ça va ?
Elle acquiesça.
- Ça ira, merci.
Il la regarda en silence pendant de longues secondes, comme s'il cherchait à savoir si elle lui disait ou non la vérité, avant de se concentrer de nouveau sur le match.
Elle claqua la porte de sa chambre derrière elle, retrouvant instantanément son humeur morose. Elle se laissa retomber de tout son long sur le lit et ralluma la radio, son regard fixant à nouveau le plafond.
Noël, ça craint…
L'espace d'un instant, Max crut que la maison était vide, avant qu'un raclement discret derrière la porte ne le fasse changer d'avis. Mais la porte à laquelle il avait frappé une trentaine de secondes plus tôt resta obstinément close. Il tournait les talons pour regagner sa voiture garée le long du trottoir, le précieux sapin d'Isabel ficelé sur le toit, quand il entendit la porte s'ouvrir dans son dos et une petite voix l'arrêter net.
- Bonjour, vous voulez voir mon papa ?
Il se retourna à nouveau vers la maison et trouva face à lui une petite fille en robe rose à volants, une tiare de princesse sur la tête, debout sur le seuil de la maison.
- Heu… Je crois que ça dépend de qui est ton papa, répondit enfin Max, arborant à la fois un sourire amusé et perplexe.
Il était sûr qu'il était bien chez Brody – tout comme il était à peu près sûr que Brody n'était pas un "papa". Ou si c'était le cas, son patron s'était montré exceptionnellement discret sur le sujet…
- Sydney ? appela une voix des profondeurs de la maison.
Une figure familière s'approcha de la porte et la perplexité de Max se changea en franche curiosité alors que son regard se posait à nouveau sur la petite fille. Il essaya de trouver dans les traits de son visage une certaine ressemblance entre le père et la fille et fut soudain frappé par la pâleur de sa peau, tranchant avec le rose vif de sa robe. Elle – Sydney ? – ne devait pas avoir plus de cinq ou six ans et elle avait l'air… malade.
Et pas le genre de maladie qui se soigne à coup d'antibiotiques, pensa Max alors qu'une sensation désagréable se logeait au creux de son estomac.
Brody s'approcha de la porte et posa une main sur l'épaule de sa fille.
- Chérie, qu'est-ce que je t'ai déjà dit au sujet de la porte ?
- On ne doit pas ouvrir aux inconnus, dit-elle d'une voix sage – apparemment, c'était une phrase qu'on avait dû lui répéter souvent. Mais j'ai tiré la chaise et regardé par le trou, ajouta-t-elle en pointant l'œilleton du doigt. Le monsieur a l'air gentil.
Brody secoua la tête d'un air amusé.
- On en reparlera. Et maintenant, rentre, tu vas attraper froid.
La fillette disparut dans la maison et le blondinet reporta toute son attention sur Max.
- Bonjour, Max, dit-il avec un sourire crispé.
- Bonjour. Je suis navré, je ne voulais pas déranger, s'excusa Max, sentant qu'il n'était pas exactement le bienvenu. C'est juste que je ne vous ai pas vu au musée ces derniers jours, je voulais être sûr que tout allait bien. Vous avez l'air… fatigué.
- Ça va, je…
Brody arbora une grimace et se passa une main lasse sur la nuque.
- Pour une fois, j'ai la garde de ma fille pendant les fêtes. Elle est arrivée il y a trois jours et je voulais en profiter au maximum, c'est tout. J'aurais dû appeler pour prévenir, c'est juste… Les deux dernières semaines ont été un peu… agitées.
Donc, Brody avait bien une fille. La culpabilité de Max redoubla alors qu'il pensait à ce qu'avait du ressentir son patron en se réveillant un matin à New York sans savoir comment il y était arrivé… Que ce serait-il passé si Sydney avait été là ? Elle se serait retrouvée seule à Roswell, pensant que son père l'avait abandonnée, juste parce que des habitants d'une autre planète avaient eu besoin d'un corps pour se balader sur Terre… Qui étaient les humains qu'avaient utilisés des trois autres représentants ? D'où venaient-ils ? Avaient-ils manqué des rendez-vous importants eux aussi ? Des sorties d'école ? Comment géraient-ils la situation, comment s'expliquaient-ils ce 'trou' d'une journée dans leur vie ? Pensaient-ils comme Brody qu'ils avaient été enlevés par des extraterrestres ?
- Est-ce que vous avez besoin de quelque chose ? demanda soudain Max. Qu'on vous fasse quelques courses ou… Je ne sais pas, quelque chose pour la petite ?
Il jeta un bref coup d'œil en direction de la maison et sa sensation de malaise redoubla.
- Non, ça ira, merci, répondit Brody.
- Vous avez mon numéro de téléphone dans tous les cas, n'hésitez pas à appeler en cas de problème. Et ne vous souciez pas du musée, je peux gérer pendant les fêtes. Juste… Profitez de votre famille, d'accord ?
C'est le moins que je puisse faire après tout le bordel dont je suis indirectement responsable…
- Merci, Max. On se voit plus tard…
- Joyeux Noël.
- Oui. Joyeux Noël à vous aussi, répondit Brody avec un sourire triste.
Max le regagna sa voiture en se traitant mentalement d'idiot. Joyeux Noël, tu parles… Vu la tête que faisait Brody, il ne serait pas joyeux pour tout le monde…
- Non non non, papa, pas comme ça ! dit Case avec une moue contrariée. Il a une tête plus grosse, celle-là, elle est trop petite ! Comme ça, regarde…
Zan regarda avec un sourire amusé son fils essayer de dessiner une nouvelle tête de chien, tirant la langue sous l'effet de la concentration. Une fois son dessin fini, il leva sa feuille d'un air triomphant.
- Voilà, c'est mieux, pas vrai, maman ? dit-il en montrant la feuille à Ava.
Cette dernière échangea un regard amusé avec son mari.
- Oui, c'est parfait, mon chéri, lui dit-elle, s'abstenant de lui faire remarquer que, dessiné du haut de ses quatre ans, son gribouillage ne ressemblait pas à grand chose.
Mais une petite voix s'en chargea à sa place.
- Ça ressemble pas à un chien !
Ils se retournèrent tous les trois et se trouvèrent face à une petite fille qui leur était étrangement familière.
- Bonjour, toi, dit Ava en s'accroupissant à sa hauteur. Je peux savoir qui tu es ?
- Je m'appelle Ellie, répondit la petite fille.
- Et comment es-tu arrivée ici, Ellie ? demanda gentiment Zan en s'approchant à son tour. Tu es perdue ?
La petite fille secoua vigoureusement la tête.
- Tu veux jouer avec moi ? demanda soudain Case. J'ai une petite sœur, mais c'est un bébé, elle peut pas encore jouer avec moi.
Ellie secoua à nouveau la tête.
- Je ne veux pas jouer avec toi, dit-elle alors que Case arborait une moue déçue. Je suis juste venue leur dire quelque chose, ajouta-t-elle en pointant du doigt ses parents.
- Et qu'est-ce que c'est ? demanda Ava, amusée.
La petite fille leur fit signe de se pencher vers elle avant de murmurer…
- Vous avez tué mon papa.
Pétrifiés, ils la regardèrent s'enfuir à toutes jambes avant de se jeter dans les bras d'un homme vêtu d'une veste en cuir, qui les regardait d'un air accusateur, debout de l'autre coté de la terrasse.
- Je suis désolée, murmura Ava.
- Je suis mort ce soir, dit l'homme. Etre désolée, ce n'est pas suffisant.
Tess se réveilla en sursaut, le cœur battant, désorientée l'espace d'un instant par le visage de son fils qui flottait devant ses yeux.
Ce n'était qu'un cauchemar. Rien qu'un cauchemar…
Max picorait son assiette d'un air maussade, l'œuf qu'elle contenait déjà froid. Il était fatigué et son appétit s'était envolé depuis longtemps. Il parlait distraitement avec son père de la saison de foot – Philip Evans était un amateur éclairé qui se désespérait depuis des années de ne réussir à traîner son fils unique devant la télévision que pour la finale du Superbowl – quand une exclamation de sa mère interrompit la conversation.
- Oh, mais c'est affreux pour cette famille !
Elle replia le journal du matin pour leur montrer les gros titres en première page.
- Tragique, approuva son mari.
- Et puis ce père qui se sacrifie pour sauver sa fille, c'est un véritable héro ! continua Diane.
Max ne souhaitait qu'une chose, c'était qu'on change de conversation. Toute la nuit, ses rêves avaient été parasités par ce père de famille qui jouait les invités surprise au moment les plus inattendus. Il avait mal dormi et sa conscience avait déjà suffisamment de mal à gérer ce qui s'était passé hier sans que sa mère en rajoute une couche.
A ses cotés, son père jeta un bref coup d'œil sur sa montre et lui jeta un regard surpris. Max sut ce qu'il allait lui demander avant même qu'il n'ouvre la bouche.
- Tu sais où est ta sœur ?
En temps normal, pendant les vacances de Noël, Isabel était toujours la première levée, mettant la maison sans dessus dessous dès le petit-déjeuner, vantant son planning surchargé et le miiiillions de choses qu'elle avait à faire pour rendre leur Noël paaaarfait. Or, il était déjà neuf heures et elle n'avait toujours pas donné signe de vie… C'en était presque inquiétant.
Presque.
- Elle est probablement en train de vérifier les guirlandes et les ampoules quelque part dans la maison, marmonna Max.
Mais comme pour lui donner tort, l'intéressée entra à cet instant même dans la cuisine, traînant derrière elle le sapin que Max s'était donné la peine de retourner chercher hier. A la seconde où elle ouvrit la bouche, Max se rembrunit, sachant au ton de sa voix qu'il allait en prendre pour son grade.
- Max ! Alors là, bravo ! C'est le sapin de Noël le plus pitoyable que j'ai jamais vu ! Est-ce que tu as tenu compte de mon document ? s'exclama Isabel.
- Il n'y avait plus beaucoup de choix, j'ai fait au mieux, dit-il simplement.
- Je te demande d'aller acheter un sapin et tu me dis qu'il y avait plus le choix ?
- Il y a eu un imprévu.
- Oui, et bien, si tu m'avais dit que tu ne pouvais pas y aller, je me serais arrangée pour m'en occuper entre le Noël de l'orphelinat et les courses pour le dîner du réveillon !
Max leva les yeux au ciel. Et c'était reparti…
- Je t'ai dit qu'il y avait eu un imprévu, Izzy, rétorqua-t-il plus sèchement. Et il est parfait, ce sapin ! Il est vert, il a des aiguilles, il est suffisamment grand pour que tu y mettes toutes tes foutues guirlandes et il fera très bien l'affaire !
- Max ! le réprimandant gentiment sa mère, lui lançant une regard qu'il connaissait trop bien – c'est ta sœur, tu sais comment elle est, n'envenime pas les choses. Isabel, sais-tu que cette famille n'habite qu'à quelques pâtés de maison ? ajouta-t-elle à l'intention de sa fille, espérant ainsi désamorcer leur début de dispute.
Isabel jeta un coup d'œil rapide sur le journal.
- Oui, c'est affreux… On est plusieurs à vouloir faire une veillée pour eux.
Cette fois, Max se mordit les lèvres pour ne pas lui répondre vertement. Et bien sûr, elle allait caser ça entre la visite au foyer des sans-abris et la prochaine distribution de nourriture à la soupe populaire… Même sans le savoir, sa sœur se débrouillait pour vous culpabiliser comme personne.
- Bonne idée, approuva leur père.
Max se leva, vidant le reste de son assiette dans la poubelle avant de se diriger vers la porte.
- Max… Max ! l'appela sa sœur. Où est-ce que tu vas ?
- Je sors, je dois passer au musée pour m'assurer que tout va bien.
- Tu y étais déjà hier ! Et le jour d'avant ! Tu as un patron, je te rappelle, il ne connait pas la répartition des tâches ? J'ai besoin de toi ici ! Il faut encore décorer la façade et le sapin, et passer au supermarché pour récupérer la dinde, et je dois passer à l'orphelinat pour la dernière répétition du spectacle des enfants, et…
- Izzy ! explosa-t-il.
- Quoi ?
- Je ne sais pas si tu réalises, mais tout ça, c'est ton Noël. Les trois autres membres de cette famille ? dit-il avec un geste englobant ses parents. Ils se moquent que la façade n'ait que trois guirlandes au lieu de quatre, que le sapin ne soit pas exactement de la bonne teinte de vert et que les marrons soient en conserve ! Ils veulent passer des vacances tranquille en famille, pas à l'armée !
Isabel arbora un air outragé.
- Je vois ! J'essaye de nous organiser un Noël parfait et c'est tout ce que ça vous inspire ? Chaque année, c'est pareil, je suis la seule à me donner du mal…
- Je vous rejoindrai au spectacle en fin d'après-midi, dit-il simplement avant de tourner les talons, renonçant à lui faire comprendre quoi que ce soit.
C'était toujours le même cirque, même leur parents avaient jeté l'éponge, alors à quoi bon ? Ce qu'Isabel ne réalisait pas, c'était qu'au fil des ans, lui et ses parents avaient fini par trouver toute une myriade d'excuses pour passer le plus de temps possible hors de la maison les jours précédant Noël… et se réjouissaient lorsque celui-ci – et en particulier le repas du réveillon – était passé. Les manies de sa sœur, qui l'amusaient lorsqu'il était plus jeune, devenaient de plus en plus difficiles à supporter avec l'âge et ce qui était sensé être une super fête de famille devenait une corvée que chacun – à part Isabel, bien entendu – était pressé de voir se terminer. Cette année encore plus que d'habitude, réalisa-t-il en enfilant son blouson et en grimpant ensuite dans sa voiture.
Que ne donnerait-il pas pour être sur Antar, chez lui, avec sa femme et ses enfants, au lieu d'être coincé ici à célébrer une fête qui, hormis le plaisir de passer du temps avec des parents adoptifs qu'il adorait, ne signifiait absolument rien pour lui… Noël était une fête chrétienne et il ne croyait pas en Dieu. Même avant que ses souvenirs lui reviennent, il avait toujours refusé d'accompagner ses parents à la messe de minuit. Zan croyait au Granilith, il croyait aux Anciens, à cette présence intangible qui le guidait, comme elle avait guidé ses ancêtres. Cela, c'était réel pour lui. Mais Dieu…
Attrapant son portable au fond de sa poche, il envoya un message rapide à Tess lui demandant où elle se trouvait. Lorsque le bip signalant la réponse se fit entendre moins d'une minute plus tard, il sourit.
J'aurais dû m'en douter…
Lorsqu'il se laissa tomber sur le banc à coté d'elle, Tess sursauta – elle était tellement perdue dans ses pensées qu'elle ne l'avait pas entendu approcher.
- Ils ne font que tourner en rond, dit Max avec un mouvement de tête en direction de la patinoire. Tu ne te lasses pas à force ?
Elle se contenta de hausser les épaules en guise de réponse.
- Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il, sentant son humeur maussade.
- Session course avec les Valenti tout à l'heure, je m'en réjouis d'avance, râla-t-elle.
- Pourquoi ? S'il y a bien un seul point positif dans tous ça, c'est bien les cadeaux…
- On va au supermarché, pas faire les magasins. Et le repas de Noël des Valenti se résume à une part de dinde à dix dollars au Crashdown, alors coté nourriture…
- Je te proposerais bien de venir dîner à la maison, mais sincèrement, si je pouvais moi-même l'éviter…
- Isabel ne s'est pas calmée ?
Max arbora un sourire railleur.
- Michael l'a surnommée la Nazie de Noël il y a quelques années. On n'a pas encore eu droit à ce genre de miracle. En fait…
Il hésita un instant.
- Je pensais qu'on pourrait se rejoindre après le repas. Mes parents et ma sœur seront à la messe de minuit et je voudrais t'emmener quelque part… Il faut que je te montre quelque chose.
- Tu n'y vas pas ?
Il secoua la tête.
- Non. Je ne me sens pas très à l'aise avec tout ça. Je n'ai jamais eu l'impression que cela faisait vraiment partie de ma… culture. Encore moins maintenant.
- Je suppose, reconnut Tess, songeuse. Je n'ai jamais été à la messe de minuit, je me demande com… Est-ce que c'est Brody ? demanda-t-elle soudain.
Max posa le regard sur la piste de glace où tournoyait une majorité d'enfant et repéra au milieu d'entre eux la silhouette de son patron, tenant par la main une petite fille emmitouflée jusqu'aux yeux et vacillant sur ses patins.
- Je crois, oui, dit-il.
- Tu sais qui c'est ? La petite fille, demanda Tess avec un sourire.
- Sa fille. Elle s'appelle Sydney.
Elle était mignonne comme tout avec son bonnet rouge à pompons et sa doudoune rose, posant un pied derrière l'autre avec application dans l'espoir de ne pas tomber. L'espace d'un instant, Tess revit sa propre fille en train de tournoyer sur le lac gelé chez ses parents lors de l'une de leurs trop rares visites à Meijan après son mariage. Elle revoyait le sourire radieux et édenté que Lyssa avait arboré la première fois qu'elle avait réussi à se lancer sur la glace toute seule, sans tomber. Pour la première fois depuis longtemps, penser à sa fille ne provoqua pas chez elle cette douleur sourde, juste cette tristesse tenace qui, elle le savait, ne partirait jamais vraiment…
- Je ne savais qu'il avait une fille, dit-elle doucement.
- Moi non plus, il ne m'en avait jamais parlé. Je l'ai vue pour la première fois hier soir, quand je suis passé chez lui.
Tess lui jeta un bref coup d'œil.
- Tu y allé finalement ?
- Oui. C'est elle qui a ouvert la porte.
Elle sentit plus qu'elle ne vit son hésitation.
- Qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda-t-elle, intriguée cette fois.
- Je crois… Je crois qu'elle est malade, dit finalement Max. Et à la façon dont il en a parlé, à ce que j'ai ressenti, je pense que c'est plutôt grave.
Tess le regarda longuement avant de reporter toute son attention sur la glace – sur Sydney. Max sentit l'air se charger d'énergie autour d'eux, imperceptible pour ceux qui les entouraient, alors que sa femme tissait un lien invisible entre elle et la fillette. La sensation de malaise qui l'avait saisi la veille lui revint soudain puissance mille alors qu'il captait à travers Tess l'écho que l'aura de Sydney renvoyait.
Très malade.
Tess coupa net le lien et l'étau qui lui enserrait la poitrine se relâcha d'un coup.
- Je me demande ce qui est le pire, murmura Max. Perdre ses enfants d'un seul coup ou les regarder s'éteindre à petit feu…
- C'est pareil, dit brutalement Tess. Parce qu'au final, le résultat est le même, on les perd de toute façon.
A cet instant, Sydney leva les yeux vers l'endroit où ils étaient assis et, reconnaissant sans doute Max, leur fit un grand signe de la main. Après de longues minutes, ils regardèrent le père et la fille rejoindre le bord de la piste et quitter la patinoire. Brody enleva ses patins à sa fille avant de la regarder les ramener au stand un peu plus loin. Il s'approcha de Max et Tess avec un sourire.
- Bonjour, les salua-t-il, surveillant toujours sa fille du regard. Vous aviez une envie de glisse ?
Max sourit à son tour.
- Tess est obsédée par les patinoires, plaisanta-t-il. Excusez-moi, je n'ai pas fait les présentations, dit-il, réalisant que, à part leur brève rencontre à l'UFO Center quelques mois plus tôt, les deux ne se connaissaient pas. Tess, Brody Davis, mon patron. Et voici Tess, ma…
Il hésita un instant.
- Une de mes amies, finit-il par dire.
- Ravie de faire votre connaissance, dit Tess en serrant la main de Brody. Max me parle souvent de vous. Nous étions justement en train de dire que votre fille était absolument adorable, ajouta-t-elle avec un sourire.
- Merci. Je n'aime pas trop qu'elle sorte quand il fait aussi froid, mais elle adore patiner, alors…
Un silence inconfortable retomba entre eux.
- Elle est malade, n'est-ce pas ? demanda soudain Max, décidant de mettre les pieds dans le plat. Je suis désolé si je suis indiscret, c'est juste… Elle n'avait pas l'air très bien hier.
Brody arbora un sourire triste.
- Cela ne fait rien, ce n'est pas exactement un secret. Elle a un cancer inopérable de la moelle épinière. On a vu des dizaines de médecins, mais il n'y a rien à faire à part… attendre. C'est ça, le pire, ne pas savoir exactement combien de temps il lui reste…
- Je suis désolée, dit sincèrement Tess, la gorge nouée. Je sais à quel point il est difficile de perdre quelqu'un d'aussi proche…
- C'est comme ça, dit Brody avec un haussement d'épaules fataliste. Malheureusement, il y a des choses dans la vie qu'on ne peut pas changer, même si on le voudrait plus que tout. Mais au moins, je peux faire en sorte de profiter au maximum du temps qui reste, pas vrai ? Et qui sait, peut-être qu'il y aura un miracle…
- Papa !
Sydney lui sauta dans les bras avant de se tourner vers Max et Tess.
- Tu es le monsieur d'hier, pas vrai ? lui demanda-t-elle.
- Oui, je travaille avec ton papa, dit gentiment Max. Et voici mon amie, Tess.
Le regard de Sydney se posa sur sa femme et elle toucha du bout des doigts une de ses boucles blondes.
- Tu es belle, dit soudain la petite fille. Papa m'a donné une poupée qui ressemble comme toi.
- Qui te ressemble, corrigea Brody avec un petit rire.
- Oui. On dirait une princesse.
- Merci, dit Tess avec un sourire amusé. Tu es très jolie aussi.
- J'ai une couronne, mais elle tenait pas sous mon bonnet, alors papa a pas voulu que je la garde, ajouta Sydney avec une moue boudeuse.
- Tu pourras la remettre dès qu'on sera à la maison, promis, dit Brody avant de se tourner vers le couple. Il faut qu'on y aille, je ne veux pas qu'elle prenne froid, s'excusa-t-il.
- Je vous en prie, dit immédiatement Tess. C'était sympa de vous rencontrer.
- Même chose ici.
Et avec un mouvement de la tête en guise d'au revoir, Brody s'éloigna, sa fille dans les bras. Tess finit par soupirer en regardant sa montre.
- Il faut que j'y aille aussi. Je suis sensée retrouver les hommes de la maison dans cinq minutes, dit-elle sans le moindre enthousiasme, avec un mouvement de tête vers le centre commercial qui se dressait à une centaine de mètres de la patinoire temporaire.
- Je dois aller bosser, de toute façon, répondit Max. Tu seras au spectacle de Noël ce soir ?
- Heu… Je n'avais pas prévu d'y aller, mais pourquoi pas…
- 18h30 sur la place principale, on se rejoint là-bas ?
Tess se dressa sur la pointe des pieds et posa un rapide baiser sur ses lèvres.
- A tout à l'heure.
Max la regarda s'éloigner avant de rejoindre sa voiture et de prendre le chemin de l'UFO Center. Autant profiter de la solitude d'un musée déserté pendant les fêtes pour continuer son exploration de la bibliothèque… Qui sait, peut-être qu'il finirait par tomber un jour sur des informations vraiment utiles pour eux…
- Non, non, non, non !
Rath passa dans ses cheveux une main frustrée.
- Tu n'es pas assez concentrée.
Ava serra les dents.
- Désolée.
- Il faut que tu pousses plus d'énergie hors de ta tête. La pierre doit exploser, pas flotter.
- Je n'aime pas faire ça. La violence, ce n'est pas mon truc.
Rath leva les yeux au ciel.
- Alors retourne à Meijan, Ava, et tiens-toi le plus loin possible de la Cour. Ici, nombreux seront ceux prêts à tout pour t'écraser à la seconde où tes relations avec Zan seront rendues publiques.
Elle tourna vers lui un visage contrarié.
- Et c'est ça ta solution ? Les faire exploser ?
- Non, mais tu dois apprendre à te défendre. Ta douceur de caractère, beaucoup au Palais n'en feront qu'une bouchée, et Zan ne sera pas toujours là pour veiller sur toi.
- Voilà qui est encourageant, merci, commença à s'énerver Ava.
Rath soupira.
- Ava, je t'adore et tu le sais. Mais Zan n'est pas le premier venu, et ça, ça change tout…
- Parce que tu penses que je ne le sais pas ?
Il hésita une seconde avant de répondre.
- Pour être son meilleur ami depuis près de quinze ans, je pense que tu n'as pas encore réellement saisi l'ampleur exacte de ce que cela signifie. Et c'est normal, tu ne le côtoies pas depuis suffisamment longtemps. Mais cela viendra. Et ce genre de tour de passe-passe fait partie de ces choses que tu dois savoir maîtriser.
- Une Prêtresse n'est pas sensée se battre, c'est contre tous nos principes.
- La Grande Prêtresse sait se battre, elle a reçu le même enseignement que toi, et plus encore, rétorqua Rath. C'est d'ailleurs elle qui prendra le relais quand il faudra que tu apprennes le reste – tout ce à quoi nous autres, commun des mortels, n'avons jamais été initié. En tant que Gardienne du Grand Temple, elle doit être à même de protéger ces murs et le savoir qu'ils contiennent, ajouta-t-il avec un geste de la main vers l'enceinte qui les entourait. Et la Reine doit pouvoir faire de même.
- Je ne suis pas Reine, fit remarquer immédiatement Ava.
- Tu le deviendras.
Il l'affirma comme une certitude.
- Recommence.
Avec un soupir, Ava reporta à nouveau toute son attention sur la rangée de pierres posées sur le sol à quelques mètres d'elle, projetant son esprit dans leur direction, sans beaucoup plus de succès. Elle serra les poings, frustrée. D'habitude, elle n'avait aucun problème pour tout ce qui relevait de ce genre d'exercice – elle avait même fait des progrès phénoménaux coté contrôle d'elle-même ces 18 derniers mois. La télékinésie ne lui posait plus aucun problème. Elle apprenait petit à petit à utiliser ses dons de guérison, sous la direction attentive de l'Och'ra Baes, et à déchiffrer ces intuitions qui la frappaient quelque fois. Elle avait un peu plus de mal avec le mentalisme pur – pas par manque d'aptitude, plus parce qu'elle répugnait toujours autant à entrer dans l'esprit des gens, voire à les manipuler.
Mais aujourd'hui, c'était comme si son cerveau faisait un blocage.
- Tu es distraite, c'est pour cela que tu n'y arrive pas, dit sèchement Rath alors que les pierres se mettaient à flotter une nouvelle fois, mais restaient intactes. Tu es là physiquement, mais ta tête est ailleurs.
- Je sais, soupira Ava en relâchant son attention, les pierres retombant lourdement sur le sol.
- Dis-moi à quoi tu penses. Avec un peu de chance, une fois que ce sera sorti, on pourra peut-être se mettre à travailler sérieusement…
Ava hésita une seconde avant de lui répondre.
- Zan veut me présenter à ses parents, dit-elle enfin. Je ne m'y attendais pas vraiment et cela m'angoisse.
- Vous connaissez depuis quoi ? Bientôt deux ans ? Il fallait bien que vous en passiez par là à un moment ou à un autre, fit remarquer Rath avec un haussement d'épaules fataliste. Mais ne t'en fait pas, la Reine est la meilleure femme que j'ai jamais rencontrée, tu n'as rien à craindre d'elle. Quant au Roi…
Il sembla peser ses mots un instant.
- Il va probablement te sembler froid et distant au premier abord, l'avertit-il. Il l'est, à sa façon. Mais c'est un homme bon et il fait confiance à son fils. A moins d'avoir une bonne raison de le faire, jamais il ne désavouera la femme que Zan a choisie. Surtout lorsqu'elle est aussi parfaite que toi, ajouta-t-il avec un sourire taquin.
- Je ne suis pas parfaite.
- Vraiment ? A la façon dont Zan te regarde, on croirait que tu es la Grande Eleni réincarnée, dit-il en levant les yeux au ciel, faisant référence à l'une des Ancêtres de Zan les plus admirées de leur peuple, une Reine disparue il y a plus d'un siècle, mais restée légendaire autant pour sa beauté que pour son intelligence. Il suffit que tu apparaisses et c'est comme si tu court-circuitais son cerveau…
Ava leva les yeux au ciel à son tour.
- Par pitié, tais-toi.
- C'est ton seul argument ? s'amusa Rath.
Dans leurs dos, l'une des pierres explosa soudain et il fit un bon en arrière pour éviter un éclat qui le frôlait d'un peu trop près.
- Hey, tu vois que ça marche ! s'exclama-t-il joyeusement.
- Oui, je me suis découverte une envie soudaine de blesser quelqu'un…
S'il y avait bien une chose que Tess avait apprise depuis son installation chez les Valenti, c'était qu'avant son arrivée, la cuisine se résumait pour eux aux plats cuisinés surgelés, aux pizzas géantes, aux menus à emporter au restaurant mexicain du coin et aux déjeuner/sandwichs du Crashdown. Ils n'avaient pas protesté lorsqu'elle avait décidé de se mettre à utiliser la cuisine – elle n'avait pas d'aversion toute féminine contre les épices, bien au contraire, et ils adoraient ses plats maison. La répartition des tâches s'était faite tout naturellement – ils partageaient les frais et, en échange du toit qu'ils lui offraient, elle s'occupait des repas. Cet arrangement lui convenait, elle adorait cuisiner, alors du coup, elle ne comprenait pas pourquoi Jim et Kyle avaient aussi lourdement insisté pour venir faire les courses avec elle.
Correction, elle n'avait pas compris au début. Maintenant qu'elle les regardait empiler dans le chariot les plats à cuisson ultra-rapide les uns après les autres, elle avait réalisé qu'on était au beau milieu de la saison de football – la laisser cuisiner signifiait être obligé de s'asseoir à table pour déguster la dite cuisine. Or, un match de foot se dégustait sur le canapé et pas à table, d'où les plats surgelés. Plus cela allait et plus ce Noël devenait déprimant…
Elle vit Jim se pencher au dessus du stand le plus proche et attraper une barquette de tranches de dinde surgelées.
- Ça, c'est au cas où le match se finirait tard et où on ne pourrait pas aller au Crashdown ! Attrape ! s'écria Jim à son fils.
Tess regarda avec consternation la barquette de viande décoller des mains de Jim pour traverser le rayon et être rattrapée au vol par Kyle, qui la jeta dans le chariot avant d'en réclamer une autre. Des gosses. Elle vivait avec deux adultes qui avaient l'âge mental de gamin de dix ans. Même si elle n'était pas elle-même une adulte coincée dans le corps d'une gamine de 17 ans, elle trouverait ce spectacle affligeant. Et Jim Valenti était le shérif de la ville, comment pouvait-il…
Wow wow wow, une minute – au cas où le match se finirait tard ? Cela voulait dire qu'ils prévoyaient de passer le repas de Noël devant la télé, le Crashdown n'était qu'un deuxième choix ? D'accord, elle ne sautait pas de joie à l'idée de passer son réveillon dans le restaurant des parents de Liz Parker, mais au moins là-bas, il y aurait un minimum d'ambiance…
Elle allait protester quand elle vit le shérif reculer un peu plus pour prendre son élan et envoyer la deuxième barquette de dinde à son fils, avant d'être stoppé net par le dos d'une personne qu'il bouscula sans ménagement. La femme se retourna vivement, la réplique acerbe qui lui brûlait les lèvres une demi-seconde plus tôt se transformant immédiatement en un sourire rayonnant.
Tess vit avec amusement la contenance du shérif vaciller un instant alors qu'il se dandinait d'un pied sur l'autre.
- Amy DeLuca ! s'exclama-t-il. Les fêtes se préparent bien ?
- Très bien, je vous remercie ! Joyeux Noël, Kyle ! lança l'intéressée dans la direction du jeune homme.
Kyle leva la main en guise de salut avant d'échanger un regard entendu avec Tess. Les deux adolescents s'approchèrent du couple en poussant leur chariot encore à moitié vide, Tess jetant au passage un regard envieux à toutes ces dindes qui attendaient sagement le client sur l'étal du boucher. Elle pourrait mitonner un vrai festin avec ça… Mais non, elle devrait se contenter de dinde surgelée !
- Joyeux Noël, Madame DeLuca ! dit finalement Kyle.
Les yeux d'Amy se posèrent sur Tess et elle lui adressa un sourire amical.
- Vous êtes sans doute la fameuse Tess… Ma fille Maria m'a racontée tellement de choses sur vous ! s'exclama-t-elle.
Tess arbora un sourire plus tendu – vu la franche camaraderie qui existait entre elle et Maria, elle se doutait bien que ce qu'Amy avait entendu ne devait pas être particulièrement flatteur pour elle – si tu voyais la nouvelle, maman, avec ses boucles blondes et son air de ne pas y toucher… Elle nous a bien roulés. Elle a brisé le cœur de Liz et lui a volé Max, tu te rends compte !
- Ah, oui ? Je nie tout ce qu'elle vous a dit ! rit nerveusement Tess.
- Oh, mais c'est un véritable conte de Noël, Jim ! reprit Amy. Pouvoir offrir un toit à cette jeune fille…
- Oh, non, vraiment, ce n'est rien, se récria le shérif, visiblement embarrassé.
- Au contraire, ce n'est pas rien ! Et c'est justement ça, l'esprit de Noël, c'est de pouvoir ouvrir son cœur et recréer une famille !
- Oh, mais attention, c'est provisoire, tout ça ! protesta à nouveau Jim.
Tess détourna les yeux, blessée. Bien sûr que c'était provisoire… Cela avait toujours été le marché. Mais ces quelques jours s'étaient changés en quelques semaines et étaient bien partis pour devenir quelques mois. Elle et les Valenti n'avaient jamais discuté de la suite de leur "cohabitation", alors entendre dire Jim affirmer avec autant de conviction qu'elle allait probablement bientôt devoir se trouver un autre endroit pour vivre était plutôt brutal. Et oui, blessant.
Ce n'était pas sa famille, ni sa maison. C'était la maison de deux célibataires qui lui prêtaient temporairement une chambre, mais oubliaient qu'elle était là quand il y avait un match de foot à la télé. Elle avait souvent dans sa vie souhaité être transparente, mais elle réalisait aujourd'hui que ce n'était pas si agréable, en fin de compte…
- Oh, ça vous va bien de jouer les pères Noël ! le flatta Amy en posant une main sur son bras. Et puis, ce doit être des fêtes particulières pour vous… Il y a un nouveau membre dans la famille.
Les regards de Kyle et Jim se posèrent sur elle comme s'ils la voyaient pour la première fois et Tess sentit ses joues prendre une jolie couleur rose vif alors qu'elle se dandinait d'un pied sur l'autre, mal à l'aise. Plus si transparente, tout d'un coup… Le shérif acquiesça.
- Oui, c'est très particulier.
- Sûrement, oui ! approuva Amy. Enfin… Notre sapin croule déjà sous les guirlandes et les boules, mais ce n'est pas grave ! rit-elle en pointant du doigt le contenu de son chariot. Des décors, on n'en a jamais assez !
Tess prit sa décision en une fraction de seconde – après tout, sa présence chez les Valenti n'était que provisoire, pas vrai ? Elle avait une 'vraie' maison, pour une fois, alors elle aurait son 'vrai' Noël, même si cela devait être la seule fois de sa vie. Elle allait être égoïste et que les Valenti aillent au diable. Elle se retourna et attrapa en tête de rayons deux paquets de décorations qu'elle serra contre elle.
- C'est vrai qu'on n'en a jamais assez ! dit-elle avec un sourire radieux.
- Oh, bien !
Le boucher posa une énorme dinde empaquetée sur le comptoir, que la mère de Maria récupéra et déposa délicatement dans son chariot.
- Et puis, n'oubliez pas, Jim, si vous vous arrêtez chez nous, il y aura toujours… un petit dessert à la DeLuca, dit-elle avec un sourire complice.
- Merci, Amy.
- Voilà… A bientôt ! leur dit Amy avec un petit signe de la main.
Calculant dans sa tête si elle aurait suffisamment de temps pour revenir acheter un sapin et une dinde tôt demain matin, Tess regarda la mère de Maria s'éloigner en souriant. Réalisant que Jim arborait maintenant un sourire encore plus idiot, ses pensées prirent soudain une direction totalement différente.
Amy DeLuca venait de lui fournir une solution en or pour décoller ces deux-là de leur écran de télévision pour le réveillon de demain…
Une vague d'applaudissements parcourut la foule alors qu'Isabel apparaissait sur la scène dans une robe de Mère Noël. Max ne put s'empêcher de sourire – quels que soient ses défauts, personne de pourrait reprocher à sa sœur de faire les choses à moitié, et certainement pas ce soir. Les enfants s'alignèrent derrière elle sur la scène, piaffant d'excitation, et Max regarda sa sœur observer tout ce petit monde avec fierté. Il ne put s'empêcher de ressentir pour elle une bouffée de tendresse.
Oui, Isabel était parfois égocentrique et épuisante, mais des soirs comme celui-ci, personne ne songerait à le lui reprocher. Peut-être que c'était pour cette raison que, chaque année, sa famille la laissait recommencer son numéro – ce n'était qu'avec ses emplois du temps millimétrés agaçants et ses partages des tâches crispants qu'elle arrivait à se dégager du temps pour tout le reste – l'orphelinat, le foyer de sans-abris, le spectacle des enfants…
En tout cas, ce qui était sûr, c'était que le spectacle était divertissant… Chaque année, un Zorro empêtré dans une cape trop grande embrochait la dinde, un mini-Père Noël perdait sa barbe, une fée à la baguette en plastique venait annoncer l'arrivée de Jésus et la chanson du grand final ressemblait plus souvent à un brouhaha inintelligible qu'à une chanson, mais cela n'empêchait jamais les parents ravis de mitrailler leur progéniture, avant de féliciter sa sœur de sa patience et de sa détermination. Isabel était heureuse, les enfants étaient ravis et Roswell oubliait pendant quelques heures qu'elle était la ville des extraterrestres, que demander de plus ?
Il vit sa sœur tapoter sur le micro pour s'assurer qu'il marchait avant d'adresser à la foule un sourire éblouissant et de se lancer.
- Bonjour à tous et à toutes ! Merci d'être venu si nombreux à notre spectacle… Je suis Isabel Evans. Certains me connaissent comme metteur en scène du spectacle, d'autres comme présidente de l'association un repas pour tous ou encore pour mon action au sein du foyer d'entraide. Je suis même surnommée par certains la Nazie de Noël.
Elle lui lança un regard entendu et vit Michael, assis quelques banc plus loin à coté de Maria, se retourner pour lui sourire. Sur la scène, Isabel reprit sa présentation.
- Mais assez parlé de moi… Il est temps d'accueillir tous ceux qui ont construit ce projet en vous souhaitant la bienvenue à la 23ème édition du tableau de Noël !
Elle disparut en coulisse alors que les enfants s'avançaient sur le devant de la scène. Et là, au premier rang, dans la robe rose de princesse dans laquelle elle lui avait ouvert la porte la veille, se tenait Sydney, pâle, mais rayonnante sous la lumière des spots, en train de faire coucou à son père qui la mitraillait avec son appareil photo au premier rang.
Le cœur de Max se serra. Il sentit une main gantée se glisser dans la sienne et la tête de Tess vient se caler dans le creux de son épaule.
- On n'a pas pu sauver cet homme l'autre jour, mais on peut peut-être faire quelque chose pour elle. Discrètement. C'est Noël, Max, dit-elle d'une voix douce.
Ils regardèrent la suite du spectacle sans un mot, leur attention focalisée sur la petite fille en robe rose qui virevoltait d'un bout à l'autre de la scène, agitant sa baguette 'magique' avec un grand sourire tourné en direction de la foule.
- Il faut qu'on en parle à Michael et Isabel avant, finit par dire Max. On ne peut pas y aller sans qu'ils soient au courant.
- Tu crois qu'ils seront d'accord ?
- Isabel connait Sydney, alors je pense que oui.
- Et Michael ?
Max hésita.
- On arrivera bien à le convaincre, d'une façon ou d'une autre…
Debout en équilibre instable en haut de l'escabeau, Tess tendit le bras et posa l'étoile au sommet du sapin, avant de se redescendre.
- Ça y est, je crois que cette fois, tout est prêt ! s'exclama-t-elle joyeusement, observant son œuvre avec un sourire satisfait.
L'arbre faisait presque deux mètres de haut et embaumait tout le salon. Elle l'avait couvert de guirlandes et de boules de haut en bas entre deux passage en cuisine et, après avoir jeté un coup d'œil vers l'horloge qui décorait le mur, réalisa que tout serait prêt à temps – il ne lui restait plus que la dinde à sortir du four.
- Oh, Kyle, peux-tu aller chercher deux chaises pour la salle à manger ? demanda-t-elle en s'affairant autour de la table, réarrangeant rapidement les couverts et les serviettes avant d'allumer les bougies qui complétaient le tableau. Je suis allée voir dans le garage, mais il n'y en avait pas…
Le minuteur du four sonna et elle se dirigeait vers la cuisine quand la voix de Kyle l'arrêta net.
- Ben, c'est normal, il n'y en a pas.
L'espace d'un instant, elle crut avoir mal entendu. Elle s'avança vers le canapé où les deux Valenti étaient affalé depuis le début de l'après-midi et fronça les sourcils.
- Attends, comment ça ?
- Heu… Nous pas avoir autres chaises ? énonça lentement Kyle, comme s'il parlait à une enfant de deux ans.
- Alors il n'y a que… deux chaises ? précisa Tess, éberluée. Cela ne vous parait pas… un peu bizarre ?
- Autrefois, on en avait plus que ça, mais au fil du temps, la collection s'est clairsemée, commenta négligemment Jim en piochant dans le bol de tortillas qui reposait sur ses genoux.
Il ne se donna même pas la peine de tourner la tête dans sa direction et, pour la millième fois cette semaine, Tess eut l'impression d'être transparente. Sauf que là, tout de suite, elle était incapable de prendre ça avec philosophie.
- Et donc… Ça ne vous gêne pas qu'il n'y ait seulement que… que deux chaises ? Dans toute la maison ?
- On mange souvent devant la télé.
Elle était au courant, elle vivait chez eux depuis bientôt trois mois. Jim rentrait rarement du boulot avant 20h00 et elle s'était calée sur l'habitude qu'avait Kyle de manger devant le film du soir, son père les rejoignant à son arrivée. Mais ce n'était pas une raison.
- Il rêve lui ! Ce n'est pas comme ça qu'il va l'avoir ! rit soudain Kyle en regardant sur l'écran de télévision un type louper un strike dans Dieu seul savait quelle émission sur le bowling.
Parce que oui, le match s'était fini à l'heure prévue, mais les Valenti avaient trouvé comme par hasard autre chose de tout aussi intéressant – pour eux – à regarder.
- Tu as raison, mon fils, l'approuva vigoureusement Jim.
Et soudain, ce fut trop. Tess jeta le briquet sur la table et se planta devant eux, les poings sur les hanches.
- Ça suffit, j'en ai marre ! Je fais la cuisine depuis ce matin, pendant que vous êtes vautrés comme des baleines qui ont échoué sur une plage et qui ne peuvent plus bouger… Au cas où vous n'auriez pas remarqué, j'habite chez vous ! s'énerva-t-elle alors que les Valenti la regardaient avec des yeux ronds. Attendez, j'habite bien ici, je crois ? Oui ou non ? répéta-t-elle rageusement. Ne vous en faites pas, j'ai bien saisi que ce n'était que "temporaire", mais tant que j'habite ici, je crois que j'ai le droit d'avoir une chaise pour poser mes fesses dessus !
Jim et Kyle en restèrent bouche bée – si elle n'avait pas été pas aussi en colère, elle aurait trouvé ça hilarant…
- Il a mon fauteuil de bureau, si tu…, tenta le shérif.
- C'est une idée, oui, approuva vigoureusement son fils en s'éclipsant pour aller le chercher, visiblement soulagé d'échapper ne serait-ce qu'un instant aux foudres de Tess.
Elle avala péniblement la boule qui s'était logée dans sa gorge et enfonça le clou calmement.
- Oh, et il faudrait qu'Amy puisse s'asseoir aussi.
Cette fois, Jim lui jeta un regard perplexe.
- Amy DeLuca ? Pourquoi Amy aurait besoin d'une chaise ?
- Parce que je l'ai invitée à venir dîner chez nous.
- Tu quoi ? répéta Valenti, interloqué.
- Oui. Je savais qu'en ayant une invitée, vous seriez obligés d'éteindre cette fichue télé et de vous comporter en personnes civilisées ! expliqua-t-elle en serrant les dents.
- Et quand est-ce qu'elle vient ?
A cet instant précis, la sonnette retentit dans le salon et Tess vit Jim changer littéralement de couleur.
- Uh… A mon avis, ça ne devrait plus tarder, dit-elle avec une grimace.
- Oh, bon sang, c'est elle ! dit le shérif en sautant sur ses pieds, le bol posé sur ses genoux volant à travers la pièce et éparpillant des tortillas tout autour de lui. Oh, non ! Qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour… !
Il se tourna vers Kyle qui venait de revenir et fronça les sourcils.
- Aide-moi, toi ! Dépêche-toi !
Kyle ramassa le bol et commença à ramasser fébrilement les miettes alors que Jim rentrait sa chemise dans son pantalon en foudroyant Tess du regard.
- N'invitez plus jamais quelqu'un sans me prévenir ! s'énerva-t-il en se dirigeant vers la porte.
- A vos ordres, chef, rétorqua-t-elle avant de tourner les talons et de repartir vers la cuisine, les larmes aux yeux.
Non, mais qu'est-ce qui lui était passé par la tête ? Elle aurait du savoir lorsque les Valenti n'avaient pas réagi à l'approche de Noël que ce n'était pas vraiment le genre d'occasion qu'ils fêtaient. Elle avait bêtement cru que, parce qu'ils allaient quand même manger la dinde au Crashdown, ils apprécieraient peut-être le même dîner chez eux. Quelle idiote…
Elle écouta d'une oreille distraite Jim accueillir la mère de Maria, déglutissant péniblement alors que cette dernière remerciait le shérif pour "son petit mot".
Oups…
Ok, peut-être que cette partie là, elle aurait du encore moins que tout le reste, mais à sa décharge, elle avait vu de quelle façon ces deux-là se regardaient et s'étaient dit que peut-être… Mauvaise idée visiblement. Mais il était clair que ce n'était pas sa seule mauvaise idée de ces derniers jours, alors au point où elle en était, cela ne ferait que mettre Jim un peu plus en colère qu'il l'était déjà…
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle laissa les Valenti faire la conversation à Amy pendant une dizaine de minute avant de mettre la touche finale à son entrée, puis de l'apporter dans le salon. Les convives attaquèrent le repas de bon cœur, avant d'adresser à Tess des félicitations pour sa cuisine qu'elle accepta avec un sourire crispé. L'ambiance était joyeuse, Jim ayant visiblement oublié toute objection quant à la présence de leur invitée, et Kyle écoutait bouche bée la mère de Maria raconter comment ils avaient fait les 400 coups plus jeunes, mais du coté de Tess, le cœur n'y était pas.
Elle l'avait dit tout à l'heure, elle savait que tout ceci n'était que temporaire, mais jamais jusqu'à ces derniers jours Jim et Kyle ne lui avaient fait ressentir avec aussi peu de tact à quel point elle n'était que de passage ici… Personne ne pourrait dire qu'elle était une charge – elle était discrète, essayait de se rendre utile par tous les moyens et payait sa part. Est-ce que c'était le simple fait d'avoir une fille sous leur toit qui les mettait d'un coup si mal à l'aise ? Ou bien, c'était juste elle et ce qu'elle était qui commençait à devenir dur à gérer ? Pourtant, sur ce point aussi, elle essayait de se faire oublier…
Soudain, elle commençait à réaliser qu'il lui faudrait probablement quitter cette maison dans un avenir proche et cela l'angoissait. Pourtant, c'était stupide, elle savait se débrouiller seule. Dans quelques mois, elle aurait 17 ans, elle pourrait se trouver un job et vivre seule sans trop attirer l'attention. Michael l'avait fait, alors pourquoi pas elle ? Le truc, c'était qu'elle aimait vivre ici. Elle aimait partager le journal du matin avec Jim et rejouer à sa sauce les dialogues des pires navets qui passaient sur le câble avec Kyle. Elle aimait rentrer chaque jour dans une maison qui n'était pas juste une vitrine pour les humains, sans chaleur et sans âme. Elle aimait l'idée d'avoir une maison, tout simplement.
Perdue dans ses pensées, elle réalisa que les trois autres avaient fini leur entrée et débarrassa les assiettes alors que Kyle éclatait de rire en voyant la tête que faisait son père lorsqu'Amy passait aux souvenirs embarrassants.
- Vous êtes sûre que vous n'avez pas besoin d'aide ? lui demanda une nouvelle fois la mère de Maria.
- Oui, je vous remercie, dit Tess avec un sourire. Cela fait combien de temps que vous vous connaissez ? l'interrogea-t-elle pour remettre sur les rails alors qu'elle disparaissait une nouvelle fois dans la cuisine.
- Oh, longtemps, dit Jim dans son dos.
- Très longtemps, bien avant ma majorité ! N'est-ce pas, Jim ?
- Non, c'est vrai ? s'étonna Kyle.
- Je crois qu'en fait, on s'est toujours connu, mais la toute première fois où nous nous sommes rencontrés, c'est quand il m'a écrasée, révéla Amy.
- Hey ! protesta Jim. Je vous rappelle que j'étais à moto et que vous, vous étiez allongée dans l'herbe avec l'autre…
Le bruit d'une tape renseigna Tess sur le fait que, s'il était permis à Amy de révéler des détails croustillants sur la jeunesse de Jim Valenti, l'inverse ne l'était pas. Elle sourit et secoua la tête, amusée à l'idée de voir le tout puissant shérif de Roswell réduit au silence par la matriarche DeLuca.
- Ce n'est ni le lieu ni le moment d'avoir ce genre de conversation, le fit taire Amy d'une voix taquine. Et la seconde fois, c'est quand il m'a interpellée !
D'un geste de la main, Tess découpa la dinde, avant de passer dans le salon avec le gratin, puis de revenir avec le morceau le plus attendue du repas de Noël.
- C'est du gratin de pommes de terre ? lui demanda Kyle, visiblement alléché par le contenu du plat.
- Avec un peu de lardons, confirma-t-elle, sachant que c'était comme cela qu'il le préférait.
Elle avait appris tellement de ces petits détails ces trois derniers mois… Elle se demanda l'espace d'un instant si les Valenti avaient la moindre idée de ses propres goûts culinaires, sorti de sa passion pour le sucre et le tabasco, avant de chasser cette idée très vite – elle était d'humeur déjà suffisamment morose pour ce soir.
Elle posa la dinde sur la table et alors qu'Amy s'extasiait sur le volatile, on sonna à nouveau à porte. Elle posa ses maniques sur sa chaise et alla ouvrir.
- Max ? dit-elle à voix basse en découvrant qui se tenait sur le seuil.
- Hey, j'espère que je ne te dérange pas…
- Heu… Non, ça va, le rassura-t-elle en sortant sur le perron et en refermant légèrement la porte derrière elle. Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle alors que la conversation continuait dans l'autre pièce.
- Je suis passé chez Brody et Sydney vient d'être hospitalisée, lui expliqua-t-il rapidement. C'est mauvais apparemment, ils l'ont emmenée à l'hôpital de Las Cruces. Tu penses pouvoir venir ? J'aurais peut-être besoin de toi là-bas…
Elle repéra Michael en train de patienter dans la Jeep garée le long du trottoir et sourit. Lorsqu'ils avaient discuté de la perspective de guérir Sydney avec Michael et Isabel hier soir après le spectacle, sa belle-sœur leur avait immédiatement donné son feu vert, alors que Michael leur opposait un refus catégorique – il ne voulait pas prendre le risque de laisser des traces derrière eux alors qu'on les laissait enfin à peu près tranquille juste pour que Max puisse avoir bonne conscience. Ce n'était que sur l'insistance d'Isabel et de Tess qu'il avait changé d'avis, non sans leur avoir précisé auparavant qu'ils devraient se débrouiller seuls et qu'il refusait d'être mêlé à tout ça. Il avait visiblement changé d'avis.
- Laisse-moi juste récupérer ma veste, dit-elle simplement avant de disparaitre dans la maison.
A peine quelques secondes plus tard, la porte s'entrebâilla à nouveau et Valenti apparut, le front barré d'un pli soucieux.
- Max… Bonsoir, le salua-t-il. Est-ce que tout va bien ?
- Oui, ne vous en faites pas, répondit le jeune homme en saluant d'un geste de la main Amy et Kyle. On a deux-trois trucs à régler, mais rien de grave, rassurez-vous.
- Besoin d'aide ?
- Non, ça ira. Juste… Désolé de vous l'enlever ce soir, je sais… Je sais qu'elle se faisait une joie de ce repas.
- Vraiment ? dit Jim, une lueur étrange dans le regard.
Max haussa les épaules.
- Nasedo et Noël, vous savez… C'est le premier Noël que Tess a l'occasion de fêter, c'est bien que vous l'ayez inclus dans votre fête de famille. Même si on ne fête pas Noël sur… chez nous, c'est une période de l'année qui est très particulière pour nous aussi.
- Oh, heu… Oui, ce n'est… pas grand-chose, dit Valenti en souriant d'un air embarrassé. Elle… C'est elle qui a fait le plus gros du travail, pour être honnête…
- Et bien, dans tous les cas, je suis sûr qu'elle a apprécié, dit Max alors que Tess revenait.
- On y va ? demanda-t-elle.
- Oui. J'essayerai de la ramener avant demain matin, promit Max à l'intention de Valenti.
Le shérif acquiesça.
- Soyez prudents, c'est tout ce que je vous demande.
- Le dessert est dans le frigo, dit soudain Tess, son regard gris/bleu se posant calmement sur le shérif. Passez une bonne fin de soirée…
Ils regagnèrent la Jeep en sentant le regard pensif de Jim Valenti dans leur dos et prirent le chemin de Las Cruces dans un silence pesant, Tess réalisant avec tristesse qu'elle était presque soulagée d'avoir quitté cette maison. Rien ce soir n'avait décidément tourné comme prévu…
Après de longues heures de route, Max gara la Jeep sur le parking de l'hôpital et Michael se pencha entre les sièges.
- Et maintenant, vous proposez quoi ? demanda-t-il. Les heures de visite sont finies, et même si ce n'était pas le cas, je doute qu'ils nous laisseraient entrer…
- Nous, on ne peut pas entrer, mais le personnel médical le peut, murmura soudain Tess.
Elle échangea un regard furtif avec Max, réalisant qu'il avait eu exactement la même idée.
- Usurpation d'identité en plus tout le reste, marmonna Michael. De mieux en mieux.
Max lui jeta un regard noir – d'accord, il avait saisi que Michael désapprouvait leur petite sortie de ce soir, mais était-il vraiment obligé d'insister aussi lourdement ?
- Tu peux toujours rester ici et garder la voiture, rétorqua-t-il en ouvrant la portière.
- Hors de question, refusa immédiatement son meilleur ami. C'est mon boulot, de vous couvrir, je ne vous laisse pas entrer là-dedans tout seul. On y va tous ensemble ou on n'y va pas, trancha-t-il en leur emboitant le pas.
Max réprima un sourire. Amnésique ou pas, sur certains points, Rath restait Rath, on ne le changerait pas. Et il n'allait pas s'en plaindre…
Une fois entrés dans l'hôpital, il ne leur fallut pas plus de cinq minutes pour se glisser dans un des vestiaires réservés au personnel et en ressortir vêtus de blouses, Tess ayant quant à elle décidé de jouer les infirmières. Ils gagnèrent rapidement le service d'oncologie, passant inaperçus au milieu des autres médecins. Arpentant le couloir pour repérer la chambre de Sydney, ils arrivèrent enfin devant ce qui semblait être la section réservée aux patients les plus jeunes.
- Tu entres, décida Michael en poussant Max en direction de la porte. Un coup, ça veut dire fait attention, deux, ça veut dire la voie est libre, et trois, ça veut dire on est grillé…
- Je reste avec lui, on ne sait jamais, renchérit Tess.
Inspirant un grand coup et chancelant presque sous l'énormité de ce qu'il s'apprêtait à faire, Max ouvrit la porte et se glissa dans la pièce, silencieux comme une ombre, cherchant immédiatement du regard la fille de Brody. Mais il ne s'attendait pas à ce qu'il avait sous les yeux – il n'était pas dans une chambre, mais dans un dortoir, et ce n'était pas juste Sydney qui passait la nuit dans cette chambre, mais une demi-douzaine d'enfants.
Tous malades. Tous…
Mais il ne pouvait pas penser à cela maintenant, il fallait qu'il trouve Sydney.
Il passa d'un lit à l'autre, toujours aussi rapide et silencieux, et soudain, elle était là, au bout de la rangée. Il s'agenouilla à coté du lit et posa la main sur son ventre, inspirant profondément alors qu'il cherchait à rassembler le plus d'énergie possible dans le creux de sa main. Il sentit la chaleur familière se répandre en lui, avant de se déplacer vers son bras et de glisser le long de ses doigts, puis s'envoler pour se lier à la petite fille. Et comme à chaque fois, son esprit sembla se détacher de lui pour plonger dans chaque cellule de ce corps qui respirait sous ses mains, cherchant les lésions et les cicatrisant une à une, toujours plus vite.
Son souffle s'accéléra et il releva la tête… pour plonger son regard dans celui brumeux de Sydney.
- Chut… Ne dis rien, murmura-t-il d'une voix qu'il espérait apaisante.
- Tu es un docteur ? demanda la petite fille d'une voix ensommeillée.
- Je ne suis qu'un rêve, tu peux te rendormir…
Elle referma les yeux alors qu'il assainissait les dernières cellules et faisait tomber sa fièvre, le cœur toujours plus battant, des images troubles et colorées de l'enfance de la fillette lui revenant par vague – Brody penché au dessus de son berceau, son premier anniversaire, le spectacle de Noël de la veille… Il releva la main alors que la guérison s'achevait enfin et la connexion s'interrompit net.
Lorsqu'il voulut se relever, il grimaça, pliant et dépliant machinalement la main pour en atténuer la raideur. Ce serait tellement plus facile si le Granilith était activé… Au lieu de cela, il était obligé de puiser dans ses propres réserves au lieu de celles de la Conscience Collective et il brûlait ses forces aussi rapidement que le feu une feuille de papier…
Son regard se posa sur les autres enfants et son cœur se serra. Il ne pouvait pas décider de qui devait vivre ou mourir, mais c'était des gosses… Le plus âgé ne devait même pas avoir dix ans. Pourquoi Sydney mériterait de vivre plus que les cinq autres ?
Passant au lit suivant, il s'agenouilla de nouveau. Il n'arriverait jamais à les guérir tous – il serait épuisé bien avant – mais qui allait l'empêcher de donner un coup de pouce à la médecine ?
- Il en met du temps, murmura Michael, jetant un regard nerveux autour de lui.
- Du calme, tempéra Tess. Il sortira quand ce sera le moment.
Elle réalisa à ce moment là que ce n'était plus l'aura de Sydney qu'elle sentait filtrer à travers Max, mais une autre. Une aura plus… masculine. Elle fronça les sourcils.
- Qu'est-ce que… ?
- Quoi, qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda brusquement Michael.
Elle lui fit signe d'un discret mouvement de tête de regarder à travers le hublot qui ouvrait la partie haute de la porte, se doutant de se que Max était en train de faire. Michael poussa un juron.
- C'était Sydney, le plan ! s'énerva-t-il à voix basse. Qu'est-ce qu'il cherche, à sauver tout l'hôpital ?
- S'il arrive à s'occuper de ceux qui sont dans cette chambre, ce sera déjà pas mal, rétorqua Tess.
- Hey, vous là-bas ! dit soudain une voix derrière eux.
Ils se retournèrent dans un sursaut et virent un agent de sécurité se diriger lentement vers eux. Michael frappa à la porte, espérant voir Max sortir de la chambre sur le champ, mais Tess ne se leurrait pas – son mari avait quelque chose à finir et il ne quitterait pas la pièce avant ça. Elle se décida en une fraction de seconde et ouvrit la porte pour se faufiler à l'intérieur à son tour.
- Où est-ce que tu vas ? lui demanda Michael, soudain paniqué.
- Accélérer les choses ! dit-elle en le tirant à l'intérieur avec elle. Empêche-les d'entrer pendant une minute ou deux, c'est tout ce dont on a besoin.
- S'il y a un Dieu, c'est le moment qu'il nous aide, entendit-elle Michael murmurer juste avant que la porte ne claque derrière eux.
Elle ne se donna pas la peine de répondre et fila vers le lit le plus proche sur lequel elle apposa la main, comme l'avait fait Max pour les autres. Malades… Ils étaient tous tellement jeunes et tellement malades. Elle comprenait pourquoi Max n'avait pu sortir en laissant les autres à leur sort… Pourquoi Sydney aurait-elle le droit de vivre plus que les autres ?
Nous ne pouvons sauver tout le monde, ce n'est pas à nous de décider qui doit vivre ou mourir, résonna la voix de l'Och'ra Baes dans sa tête. Ce don que nous avons, il est à la fois un cadeau et une malédiction. C'est quelque chose que nous nous devons d'accepter…
Mais ces enfants vivaient encore. Et c'était le soir de Noël… Elle sentit la dernière cellule se réparer sous ses doigts et passa à l'enfant suivant, laissant Max s'occuper du dernier, alors que les agents de sécurité commençaient à s'énerver sur la porte.
- Vous avez fini ? demanda Michael, soudain debout à coté d'elle, jetant des regards inquiets en direction du couloir, puis sur le reste de la pièce.
- Presque, murmura-t-elle alors qu'elle réparait les lésions les unes après les autres, sentant ses forces diminuer peu à peu.
Et Max qui avait soigné deux enfants de plus… Elle releva la tête à l'instant même où elle eut terminé, remarquant immédiatement la pâleur et les traits tendus de son mari alors qu'il finissait à son tour. Elle se précipita vers lui pour le soutenir lorsqu'il se mit à vaciller après s'être relevé.
- Doucement… Tu vas arriver à sortir ? lui demanda-t-elle, inquiète.
- L'escalier de secours, dit rapidement Michael en désignant la fenêtre d'un mouvement de tête, avant de passer l'autre bras de Max par-dessus son épaule. On ne pourra pas sortir par devant.
Bras dessus, bras dessous, ils se traînèrent dehors alors que les enfants, réveillés par le vacarme que l'on faisait à la porte, commençaient à s'agiter. Tess entendit la porte céder au moment où ses pieds touchaient le bitume du parking, Michael aidant déjà Max à rejoindre leur voiture quelques mètres devant.
- Dépêchez-vous ! les exhorta-t-il.
Il poussa Max sur le siège avant et se glissa derrière le volant alors que Tess grimpait à l'arrière. Il démarra sur les chapeaux de roues et quitta le parking de l'hôpital sans se retourner. Quelques secondes plus tard, Max et elle dormaient à poings fermés.
Lorsqu'elle reprit pied dans la réalité, le regard de Tess se posa sur les murs de bois de la chambre qu'elle occupait chez les Valenti et, alors que lui revenait en mémoire leur petite virée de la veille, elle se demanda comment elle était passée du siège arrière de la Jeep à son lit. Elle distingua une silhouette assise sur une chaise près d'elle et cligna des yeux pour ajuster sa vision.
- Comment… ? coassa-t-elle, la gorge sèche.
- Michael, dit la voix de Jim. Il t'a portée ici. Il a dit que tu étais très fatiguée et qu'il fallait que tu te reposes.
- Tiens, dit Kyle, entrant dans la chambre et lui tendant un verre d'eau.
- Merci.
Avec un sourire, elle lui prit le verre des mains et l'avala d'une traite avant de pousser un soupir. Cela faisait du bien…
- Un autre ?
- S'il te plaît.
- Je reviens, promit Kyle avant de disparaître à nouveau.
- Comment tu te sens ? lui demanda le shérif.
- Bien. Un peu fatiguée, mais ça va. J'ai dormi combien de temps ?
- Plus de douze heures. On finissait par croire que tu ne te réveillerais jamais…
- Désolée…
Sa tête retomba sur l'oreiller et elle referma les yeux, sentant poindre un léger mal de tête. Elle grimaça en réalisant que, si elle était fatiguée, alors Max devait être tout simplement épuisé. Elle tâtonna sur sa table de chevet pour mettre la main sur son téléphone, envoyant un rapide 'Ça va ?' par texto à son mari.
- Qu'est-ce qui s'est passé hier soir ? lui demanda Valenti.
- Rien de particulier, répondit Tess.
- Un rien qui t'a quand même épuisée au point de dormir deux fois plus longtemps que d'habitude…
Elle se contenta de hausser les épaules et il soupira avant de jeter un exemplaire du Roswell Daily Record sur ses genoux.
- C'est l'édition du soir, lui apprit-il. Tu vas adorer les gros titres…
'Miracle de Noël au Memorial Medical Center de Las Cruces'… Elle traça du bout des doigts les gros caractères imprimés à l'encre noire et sourit lorsque son regard tomba sur le visage rayonnant de Sydney placardé en première page.
- Ils ont fait vite, remarqua-t-elle.
- Ils ne parlent que de ça aux infos locales, dit Kyle en revenant avec son verre d'eau. Six guérisons miraculeuses et une mystérieuse main argentée…
Le sourire de Tess s'altéra.
- Oui, ils parlent de ça aussi, confirma Jim. Tess, c'est… C'est très bien, ce que vous avez fait, mais c'est aussi incroyablement risqué. Pourquoi ?
- Parce qu'on le pouvait.
Il secoua la tête.
- Ce n'est pas une raison suffisante.
- Vraiment ? Dans ce cas, disons qu'on avait… une dette envers quelqu'un, dit-elle en pensant à Brody.
Brody à qui ses 'absences extraterrestres' avaient coûté son entreprise et, de ce que Max en avait compris, également son mariage. Brody qui leur avait permis sans le savoir d'avoir des nouvelles de leur planète pour la première fois depuis un demi-siècle. Brody qui pourrait maintenant profiter de sa fille sans avoir peur que chaque jour ne soit le dernier…
- Et puis, c'est fait maintenant, alors pas la peine de revenir là-dessus, conclut-elle sur un ton qui ne laissait aucune place à la discussion.
Un silence pesant retomba sur la pièce et Kyle se racla la gorge.
- Tu as faim ? demanda-t-il soudain.
- Oh… Oui, je meurs de faim, reconnut Tess.
Il lui posa un plateau sur les genoux et elle reconnut les restes de gratin et de dinde du repas d'hier soir.
- Il y en a encore ? Connaissant votre appétit, je pensais que vous auriez tout fini, plaisanta Tess.
- La dinde était fantastique, dit Kyle avec un grand sourire. Et énorme. Et tu n'étais pas là pour nous aider à la finir.
Il redevint sérieux.
- Tu nous as manqué.
- Je suis sûre que non, dit Tess, embarrassée.
- Je t'assure que oui, répondit Jim à la place de son fils.
- Je crois… que j'avais envie de faire un break et de me transformer en maîtresse de maison du 22 au 24 décembre… De savoir ce que ça fait de vraiment fêter Noël. Je crois que je me suis plutôt bien débrouillée.
- Tu t'es débrouillée comme un chef, approuva Valenti en lui posant une main sur l'épaule. C'est le meilleur dîner de réveillon qu'on ait passé depuis longtemps.
- Papa a raison, reprit Kyle. Cela faisait des lustres qu'on n'avait pas passé un Noël aussi chouette, je crois qu'on avait oublié comment c'était…
- Merci.
- Oui, et d'ailleurs, j'ai décidé que l'année prochaine, on t'aiderait en cuisine, renchérit Jim en se levant de sa chaise. Comme ça, je ne mentirai plus à Amy en disant qu'on a préparé ça à trois alors que les hommes de la maison ont passé la journée affalés sur le canapé, tels des baleines échouées sur une plage, ajouta-t-il en quittant la chambre avec un dernier clin d'œil en direction de Tess.
Elle rougit alors qu'il lui rappelait ce qui lui avait échappé hier sur le coup de la colère, soulagée que ni l'un ni l'autre ne semble lui en tenir rigueur. Et puis, elle réalisa qu'il avait sous-entendu qu'elle serait encore là à Noël prochain et sentit une boule se loger au creux de son estomac. En fin de compte, peut-être qu'elle allait l'avoir, sa maison…
Son portable vibra sur sa table de nuit et elle sourit en déchiffrant le message rassurant de Max. Elle replia les jambes pour laisser Kyle se caler à l'autre bout du lit, le dos appuyé contre le mur, pressant sur le bouton marche de la télécommande de la télévision avec enthousiasme.
- Ils repassent Star Wars sur Syfy… Tu as déjà essayé de doubler un wookie ? lui demanda-t-il négligemment.
Tess secoua la tête et Kyle arbora un sourire faussement sadique.
- Tu vas souffrir, Harding…
- Pourquoi est-ce que c'est toujours à moi de faire les extraterrestres ? demanda-t-elle en croisant les bras, la mine boudeuse.
- Qui se ressemble…
- Tu trouves que je ressemble à un wookie ?!
- Sincèrement ?
- Hey !
L'espace d'un instant, elle resta pétrifiée. Ava était déjà venue au Palais deux ou trois fois avec son père, mais jamais encore elle n'était entrée dans la partie privative du Palais, réservée aux membres de la famille royale et à leurs proches. Et dire qu'elle trouvait le jardin du Temple splendide… Ici, il y avait un lac. En fait, réalisa-t-elle en regardant autour d'elle, le Palais tout entier était bâti tout autour, comment avait-elle pu ne jamais le remarquer ?
- Les salles ouvertes au public sont de l'autre coté du bâtiment, peu de gens s'aventurent ici, lui dit soudain Zan, répondant à sa question muette. En fait, beaucoup de gens ignorent même que ce lac existe.
- C'est justement ce que j'étais en train de me dire, murmura Ava. C'est… magnifique. Et tellement calme, ajouta-t-elle alors que son regard se posait sur la cascade qui se déversait presque silencieusement sur la rive opposée.
Elle regarda, émerveillée, les saules-pleureurs plantés sur la berge, leurs branches traînant dans l'eau, noyés dans la brume légère du matin. Et tout autour d'eux, la végétation foisonnait – arbres, fleurs, herbes folles – dans un étrange chaos ordonné donnant à la cour intérieure du Palais des airs de paradis terrestre…
- J'aime venir ici le matin, lui apprit Zan. Personne ne vient me déranger, c'est le meilleur moment de ma journée.
- Moi, c'est le coucher du soleil, dit Ava. Quand je suis à la maison, j'essaye toujours de descendre au lac à ce moment là. Ils sont tous occupés à droite à gauche, alors ils me laissent tranquille.
- Même lorsqu'il y a une réunion donnée en ton honneur ? demanda pensivement Zan en se remémorant le jour où ils s'étaient rencontrés.
Ava haussa les épaules.
- Je n'étais que le prétexte, je peux t'assurer que les invités ont oublié bien vite ma présence dans la maison. Mon père rate rarement une occasion d'organiser une réception, en particulier lorsque cela lui permet de convier les gens qui lui permettent de faire avancer ses dossiers. Il…
Elle réprima une grimace.
- Ne te méprends pas, c'est mon père et je l'aime, mais… Il n'est pas très… expansif. Disons que j'ai souvent l'impression qu'il est d'abord l'ambassadeur de Meijan et ensuite mon père.
Zan la regarda d'un air pensif pendant un petit moment.
- Est-ce que c'est pour cette raison que tu ne lui as pas dit pour nous ? lui demanda-t-il soudain, posant la question qui le taraudait depuis un petit moment déjà.
Ava se mordilla la lèvre, embarrassée. Ils se fréquentaient depuis plus d'un an maintenant et, si Zan comprenait sans peine son désir de ne pas afficher officiellement leur relation pendant qu'elle faisait ses études au Temple, elle savait aussi que ce serait inévitable. Ce serait difficile pour le Prince héritier d'expliquer au peuple d'Antar pourquoi il dissimulait une relation qui, si tout se passait comme ils l'espéraient, durerait déjà depuis déjà trois ans lorsqu'elle obtiendrait son diplôme. Sans compter que des rumeurs commençaient déjà à circuler parmi leurs proches.
Depuis quelques mois, Ava s'étaient vu intégrée par la force des choses dans le cercle d'amis de Zan et Rath. Si elle avait été présentée initialement comme une amie d'enfance de Rath, Zan et elle étaient devenus au fil des mois bien trop confortables l'un avec l'autre pour ne pas soulever de questions. Si son statut de fille d'ambassadeur et ses liens 'amicaux' avec le Prince et deux de ses meilleurs amis – Larek l'avait également prise sous son aile – lui garantissait une relative tranquillité, elle restait cette fille sortie de sa province pour suivre la voie ennuyeuse des études au Temple et avec qui le plus beau parti de la planète conversait un peu trop souvent.
Et paradoxalement, c'était parce qu'elle était cette ennuyeuse fille sortie de sa province que personne n'osait passer des questions aux franches spéculations. Non seulement spéculer ouvertement sur la vie amoureuse de Zan aurait été déplacé et lui-même ne l'aurait pas toléré, mais personne ne pensait que le Prince héritier puisse réellement s'intéresser à une fille comme elle. Ce qui convenait parfaitement à Ava – plus ils resteraient discrets, plus elle aurait la paix.
Elle savait que le Roi et la Reine étaient au courant pour eux, tout comme l'Och'ra Baes, Rath, Larek et un très petit groupe de personnes qui avaient justement pour mission de protéger la vie privée de la famille royale et d'éviter que les rumeurs les plus folles ne circulent. Quant à la sœur de Zan, Vilandra, Ava ne savait quoi en penser. Elle la savait dans la confidence, mais les rares fois où elles s'étaient croisées lors de réceptions ou autres rassemblements ces derniers mois, la Princesse avait fait preuve à son égard d'une indifférence à peine polie et s'était bien gardée d'initier le moindre contact. Lorsqu'Ava avait demandé à Zan si elle avait fait quelque chose qui avait déplu à sa sœur, il avait tout simplement haussé les épaules en lui disant de ne pas chercher à comprendre. Elle n'avait pas insisté.
Pour ce qui était de ses proches, sorti de son frère, Shay, elle avait volontairement décidé de les tenir dans l'ignorance la plus totale et elle savait que cela contrariait Zan. C'était une chose de garder leurs distances en public, une autre de mentir par omission à sa propre famille. Mais la vérité, c'était qu'Ava avait peur. Elle avait peur des changements que cette révélation allait entraîner sur sa vie, du regard que les gens allaient poser sur elle une fois qu'ils sauraient. Et ils étaient sa famille. Elle avait besoin de rester Ava pour eux, la petite dernière qu'ils imaginaient pour la plupart encore trop jeune pour tomber amoureuse. Que se passerait-il lorsque l'ambassadeur de Meijan deviendrait le beau-père potentiel du futur Roi d'Antar ? Lorsque Lena, son adorable Lena qu'elle brûlait d'envie d'appeler vingt fois par jour pour tout lui raconter, réaliserait qu'elle n'était plus juste Ava, sa meilleure amie, mais la Ava de Zan ? Et Soli ?
Lorsqu'Ava et sa famille avaient assisté à une réception à Antara quelques semaines plus tôt – et à laquelle le Prince héritier avait été présent cette fois-ci – et qu'elle et sa sœur lui avaient été 'officiellement' présentées, le visage de Soli avait pris une expression pincée lorsqu'elle avait réalisé qu'Ava et Zan se connaissaient déjà. Ava avait eu beau dire – encore un mensonge – qu'ils s'étaient simplement croisés au Grand Temple une ou deux fois, la simple idée que sa sœur ait rencontré le Prince avant elle était tout simplement inacceptable pour Soli. La blonde Soli, le papillon de nuit, la 'beauté' de la famille, celle sur qui, à vingt ans à peine, tous les hommes se retournaient… Leur père quant à lui s'était contenté de poser sur sa plus jeune fille un regard perplexe – probablement surpris qu'un homme comme le Prince se soit souvenu d'avoir croisé une fois ou deux quelqu'un d'aussi discret qu'elle – mais leur mère…
Alenor DeLoech avait toujours été extrêmement perspicace et il ne lui avait fallu qu'une demi-seconde pour faire le lien entre Zan et leur conversation près du lac quelques mois plus tôt. Ava l'avait vue poser sur elle un regard inquiet avant de lui murmurer brièvement un "toi et moi, il va falloir qu'on ait une sérieuse discussion, ma chérie", avant de disparaître dans la foule aux cotés de son mari. Lorsque sa famille était repartie à Meijan plus tôt que prévu, dès le lendemain, rarement Ava avait été aussi soulagée. Elle savait qu'elle n'y couperait pas, à cette conversation, mais elle avait pris grand soin depuis cette soirée à limiter ses conversations avec sa mère aux banalités d'usage sur le temps qu'il allait faire et ses examens de fin d'année.
Mais ils avaient passé la barre fatidique des un an maintenant. Dans quelques jours à peine, elle retournait à Meijan et elle ne savait toujours pas quoi leur dire. Ni si elle voulait vraiment dire quoi que ce soit.
- Je n'ai rien dit parce que je ne sais pas quoi dire. Ni comment leur dire, reconnut-elle enfin. C'est compliqué, Zan, tu n'es pas exactement n'importe qui. J'ai peur de leur réaction.
Zan soupira. Il comprenait son dilemme, mais que pouvait-il y faire ? Il avait toujours été honnête quant à ce qui attendrait Ava s'ils décidaient de s'engager réellement l'un envers l'autre. Il avait accepté d'attendre avant de faire la moindre annonce publique, comprenant qu'elle tenait à profiter autant que possible de la liberté dont elle jouissait tant que son nom n'était pas officiellement lié au sien, mais il ne pourrait pas tenir leur relation secrète encore deux ans. Sans compter qu'il était hors de question de laisser la famille DeLoech la découvrir en même temps que le reste de la planète.
Il avait l'impression de faire du sur place. Il savait qu'elle l'aimait, il n'avait aucun doute là-dessus, pas plus qu'il n'avait de doute sur ses propres sentiments, mais plus Ava repoussait cette discussion nécessaire avec ses parents, plus il avait l'impression qu'elle essayait de gagner du temps pour… Il ne savait pas exactement quoi. Elle n'était pas naïve au point de penser que leur histoire ne mènerait nulle part – elle savait que les 'leçons particulières' qu'elle recevait de la Grande Och'ra au Temple ne lui étaient pas dispensées par bonté d'âme – mais pour le moment, ils discutaient d'un futur hypothétique, ils se cachaient derrière "ce n'est qu'un/une ami(e)", quand ils ne se cachaient pas tout court, et il sentait grandir sa frustration.
Il avait besoin de concret, toutes ces valses-hésitations commençaient à lui donner le tournis. Sans compter qu'il allait sur ses 23 ans et que les gens commençaient à s'inquiéter de voir qu'il ne semblait pas particulièrement pressé de se 'caser'. A son âge, ses parents étaient déjà fiancés et les questions de succession étaient d'une importance cruciale sur leur planète. Ava lui avait fait remarquer qu'il était encore jeune et qu'ils avaient le temps, mais au lieu de le rassurer, cela n'avait fait que lui rappeler à quel point elle était encore jeune et à quel point elle ignorait encore beaucoup de choses sur cette vie au Palais et le poids de cette couronne qu'un jour, si les Anciens exauçaient ses vœux, elle partagerait avec lui. C'était pour cette raison qu'il ne la pressait pas – pour ce qui était de l'annonce officielle, en tout cas.
Mais en ce qui concernait sa famille, quelle excuse avait-elle ? Il devait parfois se mordre la langue pour ne pas lui faire remarquer qu'il doutait de trouver un jour une famille qui ne serait pas honorée à l'idée de voir une de ses filles l'épouser, même s'il réalisait tout ce que cette affirmation avait d'arrogant. Ava voyait cette couronne plus comme une contrainte que comme un avantage et il serait hypocrite de sa part de prétendre que ce n'était pas une des choses qu'il appréciait le plus chez elle – cette certitude que, Prince ou non, elle l'aimerait quand même.
Mais il devait admettre qu'il respirerait plus librement s'il pouvait ajouter la propriété des DeLoech à la liste des endroits où Ava et lui n'avaient pas à se cacher.
- Je pourrais…, commença-t-il avant d'hésiter. Je pourrais t'accompagner. Etre là quand tu leur parleras. Cela rendra peut-être les choses plus faciles…
- Quoi, de voir débarquer le Prince héritier de notre belle planète au beau milieu de leur salon, juste avant qu'il ne leur annonce qu'il est amoureux de leur fille ? railla-t-elle.
Zan serra les poings.
- Tu sais quoi ? Oublie ça, dit-il en s'éloignant de quelques pas.
Elle déglutit péniblement, regrettant instantanément sa répartie.
- Je suis désolée, s'excusa-t-elle, s'approchant de lui et glissant sa main dans la sienne. Je sais que je ne fais pas les choses de la bonne façon, mais je suis… Si je leur parle, alors tout ça – toi et moi, le mariage, cette… couronne – tout ça deviendra réel et…
Il se recula comme si elle l'avait giflé.
- Réel ? Parce que pour toi, ce qui se passe entre nous en ce moment, c'est quoi ? Un jeu ?
- Non ! Non, Zan, ce n'est pas…
Elle lâcha un soupir.
- C'est difficile, d'accord ? Et cela ne m'amuse pas de faire traîner les choses. Je suis juste… Je ne suis pas encore sûre d'être prête pour tout ça, la pression, les murmures qui me suivront partout… Pour toi, c'est facile, tu es né dans cette vie. Moi, je n'ai jamais rêvé de tout ça.
Le Temple, un bon mari, des enfants et une vie tranquille, c'est tout ce qu'elle avait jamais demandé.
- Je te demande juste de parler à ta famille, Ava, pas de m'épouser demain.
- Je sais, c'est juste…
- … compliqué, j'ai saisi.
Il se passa une main frustrée dans les cheveux.
- Je ne sais pas quoi te dire de plus, continua-t-il, les dents serrées. Je sais que tu n'es pas encore prête à endosser le rôle de Princesse, d'épouse ou même de fiancée et je ne te forcerai certainement pas la main, mais… Je suis là, Ava. J'existe. Je ne demande même pas une présentation en règle, juste… Cela fait plus d'un an et à chaque fois que je croise ton père au Palais, je dois serrer les dents et faire comme si je ne filais pas retrouver sa fille en douce une nuit sur deux. Je n'aime pas ça.
- J'ai juste… J'ai besoin d'un peu de temps, tenta-t-elle à nouveau.
- Bien sûr. Du temps… Peut-être que tu devrais profiter de ce temps pour décider une bonne fois pour toutes de ce que tu veux. Et surtout de ce que tu ne veux pas. Ou de qui.
- Tu es injuste, protesta Ava, les larmes aux yeux.
- Non, Ava, je suis réaliste. Ce Palais, la pression, les murmures qui vous suivent partout, c'est ma vie et mon quotidien, et si tu choisis de les partager, ce sera aussi les tiens. Je t'aime, mais même si j'ai plus que tout envie de te rendre les choses faciles, je n'ai pas le pouvoir de t'épargner ça.
Il regarda une larme rouler sur sa joue et résista à l'envie de l'essuyer du bout des doigts, de la prendre dans ses bras et de lui dire que tout allait s'arranger. Mais il ne pouvait pas, pas alors que lui-même ne savait pas où ils en étaient exactement. Il pouvait la préserver des ragots, des contraintes de son statut de Prince, du protocole et d'un millier d'autres choses pour le moment, tant qu'elle était juste cette jeune fille qu'il rencontrait occasionnellement entre deux dîners ou deux danses, mais pour combien de temps ? Cela ne durerait pas. Il ne voulait pas que cela dure.
Il avait besoin d'une épouse, d'une amante, de quelqu'un sur qui se reposer, quelqu'un pour l'écouter et le conseiller. Il voulait quelqu'un qui partage sa vie entièrement, avec ses bons et ses mauvais cotés. Toute sa vie, il avait vu ses parents discuter, se disputer, mais avancer toujours dans la même direction, travaillant main dans la main pour continuer à faire prospérer leur planète, malgré les coups durs et les sacrifices. Le devoir avant tout. Et Zan savait ce que son père devait à la présence constante de sa mère à ses cotés. C'était à un mariage comme celui-ci qu'il aspirait. Lui comme Ava, tous deux méritaient un mariage comme celui de ses parents. Et si elle ne se sentait pas de taille à affronter tout ça, alors…
Alors il lui faudrait faire un choix.
- Il faut que je rentre, dit-il brusquement, avec un mouvement de tête en direction du Palais. Il me reste des papiers à lire avant mon entretien avec mon père.
Ava acquiesça, la gorge serrée.
- Tu veux que je te raccompagne à l'entrée ? lui demanda-t-il, courtois, mais distant.
- Est-ce que… Est-ce que je peux rester ici encore un moment ? dit-elle avec un geste en direction du lac qui s'étendait à leurs pieds. J'ai besoin de quelques minutes à moi, je crois.
- Comme tu veux.
Un silence pesant retomba entre eux et Zan finit par se racler la gorge.
- Je… Passe de bonnes vacances, Ava, finit-il par lâcher brusquement avant de tourner les talons et de s'éloigner, le ventre noué.
- Oui, je… Toi aussi, murmura-t-elle alors même qu'il était trop loin pour l'entendre.
Elle s'essuya les joues d'un geste rageur en voyant sa silhouette disparaître à l'intérieur du Palais. Elle était réellement stupide. A quoi s'attendait-elle ? A une vie entière de rendez-vous entre deux portes ? A se réveiller un matin pour découvrir que tout cela n'était qu'un rêve et qu'il n'était en fin de compte qu'un jeune homme lambda qui allait lui offrir une maison à trois chambres et une jolie barrière blanche ? Elle avait passé un an à se cacher la tête dans le sable, à tenter de se convaincre qu'ils pouvaient continuer de cette façon, mais il avait raison, ils ne pouvaient pas.
Il fallait qu'elle grandisse, qu'elle accepte le fait que cette vie ne serait pas facile, mais que c'était la vie qu'elle avait choisie. Elle savait que si elle faisait marche arrière maintenant, Zan ne la retiendrait pas. Il l'aimait trop pour lui imposer une existence qui ne ferait que la rendre malheureuse. A son tour d'arrêter d'être égoïste et de se prendre en main.
- Lorsque mon époux m'a demandée en mariage, il a attendu ma réponse plus d'une semaine, sonna une voix dans son dos.
Ava fit volte-face et se retrouva face à la dernière personne qu'elle s'attendait à rencontrer à cet instant. Décontenancée, elle exécuta maladroitement une profonde révérence.
- Vo… Votre Majesté, balbutia-t-elle. Pardonnez-moi, votre fils m'a autorisée ici à rester un moment.
La Reine dissipa ses excuses d'un geste de la main et Ava l'observa avec fascination pendant un instant. Elle avait déjà entendu dire que Zan était le portrait vivant de sa mère, mais jamais encore elle n'avait eu l'occasion de le vérifier de ses propres yeux. Et c'était là, devant elle – les mêmes cheveux châtains, le même regard vert, les mêmes fossettes… Mais le sourire était différent. Alors que Zan avait arboré il y a quelques secondes à peine un sourire tendu, celui de sa mère était chaleureux et compatissant. Cela ne dissipa pas pour autant le malaise d'Ava alors qu'elle se demandait soudain ce que la Reine avait exactement entendu de sa conversation avec son fils.
- Nous nous 'fréquentions' depuis des années à ce moment là, mon mari et moi, reprit la Reine. Pour le reste de la Cour, mes parents, la Reine mère, le peuple, ce mariage, ce n'était qu'une formalité. Il n'est jamais venu à l'esprit de personne que je pourrais changer d'avis et refuser après tout ce temps. Et pourtant, j'y ai pensé, chaque minute pendant cette semaine. La plus longue de ma vie.
- Vraiment ? commenta Ava, la gorge serrée.
La Reine acquiesça.
- Pour la majorité des gens, devenir Reine, cela signifie accéder à la plus haute position sociale, assister aux plus belles réceptions à la place d'honneur, porter les plus belles étoffes et les plus beaux bijoux… Très réducteur, mais vrai. La majorité des gens sont très doués pour ne voir que ce qui les arrange et ignorer ce qui ne leur convient pas. Mon emploi du temps rivalise avec celui du Roi, je passe mes journées à courir à droite et à gauche, à parler avec des gens qui n'ont rien d'intéressant à dire, et lorsque tout cela est terminé, la plupart du temps, je suis bien trop fatiguée pour assister à la moindre réception ou pour choisir la robe la plus appropriée pour cela… Tout le monde attend toujours quelque chose de vous et cela est épuisant.
Elle fit signe à Ava de la suivre et commença à s'enfoncer dans les jardins.
- C'est quelque chose que peu de gens peuvent comprendre – cette vie, la pression, les murmures qui vous suivent partout… Oui, je profitais d'un de mes rares moments de calme et je n'ai pas pu m'empêcher d'entendre votre conversation, pardonnez-moi, s'excusa-t-elle en voyant Ava rougir violemment. N'y voyez aucune mauvaise intention de ma part, il me semblait moins embarrassant de vous laisser terminer votre conversation plutôt que de vous interrompre.
- Non, c'est à moi de m'excuser, je crois, dit précipitamment Ava. Je me suis montrée très…
- Jeune, Ava. Je peux vous appeler Ava ? Vous êtes très jeune et personne ne pourra vous blâmer d'avoir peur, reprit-elle après que la jeune fille ait acquiescé. Mon fils pas plus qu'un autre. Il est peut-être en colère, mais ce n'est pas contre vous. Plutôt contre les circonstances. Il est très conscient de ce qu'implique de partager la vie d'un homme comme lui et préfèrerait au même titre que vous que les choses soient un peu plus… simples. Mais vous n'avez pas à vous excuser d'avoir peur, Ava, je trouve que c'est une réaction plutôt saine, vu les circonstances – bien plus que de foncer tête baissée et se réjouir à l'idée de toutes ces robes, de tous ces bijoux et de toutes ces fabuleuses réceptions, si vous voulez mon avis… Les jeunes filles de la Cour sont décidément d'une stupidité sans nom, marmonna-t-elle pour terminer sa tirade.
Elle secoua la tête et pressa le pas, se dirigeant vers un petit édifice soutenu par des colonnes qu'Ava n'avait pas repéré jusque là. Noyée dans la verdure et malgré sa petite taille, la bâtisse dégageait une impression de force absolue.
- Mais je mentirais en vous disant que cette vie n'a que de mauvais cotés, reprit la Reine. Lorsque j'ai finalement accepté cette demande en mariage, je me suis faite la promesse de ne garder aucun regret. J'ai fait mon choix et je n'ai jamais regardé en arrière. Et j'ai eu une belle vie, malgré toutes les contraintes… J'ai épousé un homme merveilleux, qui m'a donné deux enfants plus merveilleux encore. Il m'a offert une planète, et c'est un cadeau que personne ne surpassera jamais. Quant aux murmures… Ils ne sont pas toujours mauvais, Ava. Pour chaque conversation inintéressante, vous trouverez autant de gens attachants que vous regrettez de devoir quitter trop vite, pour chaque réception pompeuse, vous assisterez à autant de célébrations qui vous toucheront plus que vous ne pouvez encore l'imaginer. Cette couronne est pesante, mais elle est un honneur que vous serez fière de porter, tout comme je l'ai été avant vous, je n'en doute pas.
Elle se glissa entre les colonnes qui entouraient le bâtiment et poussa les lourdes portes de bronze qui en fermaient l'accès. Ava la suivit sans un mot, se demandant où la Reine pouvait la conduire, avant de s'arrêter net sur le seuil de la pièce, bouche bée.
- Comment… ?
La Reine sourit.
- Voici l'un des secrets les mieux gardés de cette planète, dit-elle avec un sourire amusé. Vous êtes ici dans le Petit Temple, où est précieusement gardé le deuxième Granilith.
- Deuxième ? Il y a en a deux ?
- En fait, la pierre est en trois morceaux, les deux autres se trouvant au Grand Temple – mon fils vous a déjà fait entrer dans la Grande Salle, je crois…
Ava acquiesça, le regard fixé vers la pierre qui luisait au milieu de la pièce, ronde et bleutée, mais plus petite que celles du Grand Temple. Et comme la dernière fois, elle ne put s'empêcher de poser la main sur la surface pour sentir pulser l'énergie sous la roche.
- Cette pierre-ci est réservée à notre usage exclusif. Mon mari, sa mère avant lui – Zan lorsqu'il succèdera à son père, continua-t-elle avec un sourire plus crispé, chacun des membres de notre famille vient ici chercher conseil auprès de la Conscience Collective. Chacun d'entre nous est libre d'accomplir ici les rites des Anciens à sa convenance.
La gorge d'Ava se noua.
- Il y a tellement de choses que j'ignore encore de cette vie, murmura-t-elle en retirant sa main à regret.
- Vous apprendrez, tenta de la rassurer la Reine. Moi-même, 25 ans après mon mariage, j'apprends encore, chaque jour un peu plus. Vous ferez des erreurs, d'autres jours seront des réussites, mais il n'y a qu'une chose dont vous devez être sûre…
- Pas de regrets, murmura Ava.
La Reine acquiesça.
- Pas de regrets. J'aime mon fils – ma famille – plus que n'importe quoi au monde et je sais ce qui l'attend. Je voudrais le décharger de ce fardeau là, lui offrir une vie normale, mais je n'ai pas ce pouvoir, toute Reine que je suis. Ce sera dur, mais je sais qu'il sera un bon Roi. Et je sais qu'il sera encore meilleur avec la bonne personne à ses cotés.
Elle prit la main d'Ava et l'entraîna vers l'autre extrémité de la pièce où elle poussa une seconde porte identique à la première. Ava lâcha un hoquet de surprise en découvrant ce qui se présenta sous ses yeux. C'était un cimetière en plein air, mais les tombes étaient abritées sous un feuillage si épais que seuls quelques rayons de soleil réussissaient à traverser, donnant à l'ensemble une atmosphère irréelle. Pas un bruit ne venait troubler la fraîcheur du matin et la clairière baignait dans une sérénité absolue.
Je pourrais passer des heures ici, pensa soudain Ava, alors que son regard se posait sur les gisants qui surmontaient les tombes.
La Reine avança de quelques pas, invitant silencieusement Ava à la suivre, et alors que la jeune fille déchiffrait les noms inscrits sur les tombes et découvrait les uns après les autres les visages de ces Rois et Reines qu'elle ne connaissait que par les livres d'histoire, la voix de la Reine résonna dans sa tête. Habituée à entendre Zan lui parler de la même façon, cela ne la surprit pas.
-Nous sommes ici dans le sanctuaire, ceux qui y entrent font vœu de silence le temps d'arpenter son enceinte. Tous nos ancêtres reposent ici. Certains étaient de grands hommes et des femmes remarquables, d'autres se sont distingués par leur couardise et leurs faiblesses, mais tous ont laissé une trace dans ce monde. Pensez-vous que mon fils mérite de reposer un jour parmi eux ?
-Sans hésiter, lâcha silencieusement Ava, même si imaginer Zan reposant sous un de ces blocs de pierre lui était insupportable.
La Reine sourit et Ava la regarda avec des yeux immenses, stupéfaite.
Jamais encore elle n'avait réussi à répondre. Peu importe les exhortations patientes de Zan, peu importe le volume de ses hurlements silencieux, jamais encore elle n'avait réussi à sortir de sa propre tête et à se faire entendre avant aujourd'hui.
-Oubliez vos peurs, Ava, reprit la Reine, toujours sans prononcer un seul mot à voix haute, et demandez-vous quelle est la trace que vous voulez laisser dans ce monde vous aussi. Etes-vous décidée à mener une vie pour laquelle vous mériterez un jour de reposer parmi eux, aux cotés de mon fils ? Tout ce résume à ce choix.
Zan claqua la porte derrière lui, laissant l'espace d'un instant sa frustration prendre le pas sur ses bonnes manières. Rien ce matin ne s'était passé comme prévu… Il avait l'intention de faire visiter le Palais à Ava, avec un détour par le Petit Temple, mais en aucun cas de se lancer dans cette conversation aujourd'hui – ou jamais, si cela n'avait tenu qu'à lui. Mais cela ne tenait pas qu'à lui, malheureusement. Cela ne tenait jamais qu'à lui.
Il se frotta nerveusement la tempe et inspira profondément, essayant de se détendre. De résister à l'envie dévorante de faire demi-tour et de retourner dans les jardins pour essayer d'arranger les choses avec Ava avant qu'elle ne disparaisse à l'autre bout de la planète pendant les deux prochains mois.
- Et bien, ça n'a pas l'air d'aller très fort… De l'eau dans le gaz entre les amoureux ? railla une voix familière un peu plus loin.
Il sursauta et se retourna pour découvrir sa sœur à demi-allongée sur l'ottoman installé dans la pièce qui lui tenait lieu de bureau.
- Bonjour à toi aussi, sœurette. Qu'est-ce que tu fais là ? lui demanda-t-il calmement.
- J'ai laissé un bouquin ici la dernière fois, lui dit-elle en lui montrant le volume qu'elle tenait à la main. Tu n'as pas répondu à ma question.
- Depuis quand est-ce que la réponse t'intéresse ?
- Tu es mon petit frère. Et apparemment, tu es amoureux d'elle, donc cela me concerne.
- Ton petit discours serait beaucoup plus convainquant si tu n'avais pas passé ces trois derniers mois à faire comme si elle était invisible. Et elle a un nom, je te rappelle, cela ne t'écorchera pas la bouche de l'utiliser, conclut-il en se laissant tomber dans le fauteuil derrière son bureau.
- Je sais, rétorqua Vilandra en levant les yeux au ciel. Je pensais que me montrer trop cordiale risquait d'attirer des commentaires.
- Et donc, tu as décidé de te montrer désagréable ?
Sa sœur fronça les sourcils.
- Je ne lui ai jamais parlé, comment est-ce que j'aurais pu être désagréable ?
- Laisse tomber.
Elle soupira.
- Sérieusement, c'est quoi le problème ?
- Tu ne comprendrais pas.
- Parce que je ne lui ai jamais parlé ?
Il laissa échapper un geste d'agacement.
- Parce que tu n'as même pas cherché à savoir. Cela fait un an, Vi. Deux si je compte toute cette année où on était juste ami, elle et moi. Tu te contentes de rire parce que ton "petit frère s'est trouvé une amoureuse" et tu passes le reste de ton temps à faire comme si tu n'étais au courant de rien.
- Je ne pensais pas avoir à te tenir la main. Depuis quand as-tu besoin de ma bénédiction ?
- Tu as raison, je n'en ai pas besoin. Mais Ava est pétrifiée de trouille. Elle se demande si elle a les épaules suffisamment larges pour supporter tout ça et j'ai beau essayer de la rassurer, je n'ai pas l'impression que ça marche.
- Je ne vois pas très bien ce que je peux y faire, rétorqua Vilandra avec un haussement d'épaules fataliste.
- M'aider. Oublier ton image de Princesse des Glaces ne serait-ce qu'une demi-seconde et lui montrer que la Cour n'est pas seulement un panier de crabes qui va la dévorer tout cru à la seconde où elle va s'afficher à mon bras.
- C'est un panier de crabes, fit remarquer sa sœur.
- Et tu es la reine de ces crabes, Vi, cingla Zan.
Zan adorait sa sœur, mais détestait plus que tout son coté mondaine, cette Vilandra qui lançait les modes et faisait et défaisait les réputations. Elle maîtrisait à la perfection les règles de la Cour et naviguait dans ses eaux troubles comme un poisson dans son aquarium. Un peu trop parfois. Mais il admettait qu'aujourd'hui, cette partie de sa personnalité pourrait lui être bien utile. Ava aurait besoin de bien plus que des leçons dispensées au Temple pour survivre parmi cette bonne société qu'il détestait tant. Et qui mieux que la reine de cette bonne société pour lui apprendre à faire bonne figure au milieu de tous ces snobinards hypocrites ?
- J'ai besoin de ma sœur. Et j'ai besoin d'Ava. Je ne te demande pas de comprendre quelque chose que j'ai moi-même du mal à expliquer, juste de l'accepter et de m'aider. En l'aidant elle.
Elle le regarda sans un mot pendant un long moment, essayant visiblement de comprendre ce qu'il sous-entendait, avant de lâcher un soupir de défaite.
- D'accord. Je commence quand ?
- Dès qu'elle reviendra au Palais.
Il se rembrunit.
- Si elle choisit de revenir au Palais, termina-t-il dans un murmure.
- Pourquoi est-ce qu'on est là ? demanda Tess alors que Max arrêtait la Jeep au pied de la carrière d'Elton Point.
Il était passé la prendre un peu plus tôt, alors que le soleil commençait à se coucher, mais avait obstinément refusé de lui dire où il comptait l'emmener. Elle devait admettre qu'elle était déçue – elle s'était fait tout un cirque dans sa tête devant tant de mystère et il fallait bien avouer que l'endroit n'était pas particulièrement attrayant, même à la lueur du soleil couchant. L'eau s'était accumulée des années durant au fond de la carrière, délaissée par les entrepreneurs il y a longtemps, et si le niveau baissait et augmentait selon la période de l'année, c'était le seul point d'eau constant aux alentours de Roswell.
- C'est le seul point d'eau que je connaisse où on sera tranquille, dit simplement Max.
Ils descendirent de voiture et, toujours aussi perplexe, elle regarda son mari se pencher à l'arrière de la Jeep et en tirer un paquet rond soigneusement emballé qu'il finit par lui tendre.
- Qu'est-ce que c'est ? Un cadeau de Noël ? On était sensé s'offrir quelque chose ? demanda-t-elle soudain, paniquée. Max, je n'ai rien pour toi, je n'avais pas réalisé que…
- Contente-toi de l'ouvrir, l'interrompit-il avec un sourire amusé.
Après une hésitation, elle décolla délicatement le papier qui emballait le paquet, son souffle se coinçant dans sa gorge alors qu'elle découvrait son contenu. Ce n'était pas un objet de prix, Tess ne doutait pas que Max l'avait fabriqué lui-même, mais pour elle…
C'était un loonas semblable à ceux qu'ils enflammaient chaque année pendant les cérémonies de Beseth et, peint au pinceau sur ses courbes de papier, des khâchis s'alignaient, calligraphiés avec soin. Deux noms qu'elle voyait inscrits sur cette boule pour la première fois, deux noms qui lui firent monter les larmes aux yeux – Lyssa et Case. Elle effleura les symboles du bout des doigts. Ses bébés…
- Zan…
- J'ai utilisé le papier avec lequel on fabrique les lanternes chinoises, lui apprit-il avec un haussement d'épaules embarrassé. Je me suis dit que rien ne nous empêchait de célébrer à notre façon…
Pendant quelques secondes, elle ne put que le fixer sans rien dire. Et puis soudain, elle se jeta dans ses bras, le serrant contre elle à l'étouffer, prenant soin de ne pas abimer le précieux loonas qu'elle tenait toujours à la main. A chaque fois qu'elle pensait ne pas pouvoir l'aimer encore plus, il lui prouvait le contraire…
- Merci, c'est… Je ne sais pas quoi dire, murmura-t-elle simplement.
- A toi l'honneur, l'encouragea-t-il avec un sourire.
- Non, dit-elle en secouant la tête. Le soleil n'est pas encore couché, expliqua-t-elle alors que le lac était encore nimbé d'une lumière jaune rapidement déclinante. Il faut attendre que le soleil soit couché.
Zan posa son front contre le sien et une mélopée familière commença à s'échapper de ses lèvres alors qu'Ava fermait les yeux. Et se laissait transporter dans le passé. Elle revoyait son mari, debout sur les marches du Grand Temple, accomplissant les rites ancestraux face à la foule, illuminant peu à peu les khâchis qui ornaient les murs juste derrière lui avant que l'atmosphère ne devienne électrique… Ici, elle ne sentait rien, mais cela lui était égal, le symbole était là. Elle savait qu'il ne se passerait rien de plus qu'un ballon de papier qui se consume, mais Zan avait raison, c'était leur célébration à eux et cela signifiait quelque chose, peu importe qu'ils ne soient que deux à en être les témoins.
Il termina sa litanie alors que le soleil basculait enfin derrière l'horizon. Cette fois-ci, Ava n'hésita pas. Elle avança jusqu'au lac et s'accroupit sur la berge avant d'enflammer la boule de papier d'un geste de la main et de la pousser sur l'eau. Elle recula de quelques pas pour se blottir dans les bras de Zan et, pendant ce qui leur sembla être une éternité, ils regardèrent en silence le loonas se consumer lentement au milieu du lac artificiel.
Pour la première fois depuis longtemps, Ava se sentait sereine… Ils étaient là – leurs enfants. Dans leurs cœurs, dans leurs souvenirs, dans cette fumée blanche qui s'élevait vers le ciel. Ils étaient là, ni Zan, ni elle ne les avaient oubliés, et ils ne les oublieraient jamais. Aujourd'hui, ils avaient un endroit pour se recueillir et elle en éprouvait une paix qu'elle n'avait plus ressentie depuis près d'un demi-siècle.
- Merci, dit-elle à Zan d'une voix rauque. J'avais besoin de ça.
- Moi aussi, reconnut-il. J'ai l'impression d'être plus… léger, c'est étrange.
- Je sais.
Il sembla hésiter quelques secondes avant de se remettre à parler.
- Ce qu'on a fait la nuit dernière… On ne doit pas recommencer, même si c'était bien, dit-il enfin. Nous ne pouvons pas jouer à Dieu, même si la réalité est parfois injuste. Je suppose que certaines choses sont écrites et qu'il ne nous appartient pas de les changer, ajouta-t-il alors que son regard se posait sur la boule de papier qui achevait de se consumer sur l'eau.
Dieu sait qu'il ne rêverait que de cela, remonter le temps pour sauver ceux qui lui étaient le plus cher. La technologie antarienne lui avait peut-être rendu Ava, mais beaucoup d'autres – plus jeunes, plus innocents – ne pourraient jamais retrouver la vie. Il y aurait toujours cette plaie béante en eux, attendant sans grand espoir d'être complètement refermée…
- Je sais, répéta Ava. Mais je suis quand même heureuse qu'on l'ait fait. Je suis heureuse d'avoir pu les aider, d'avoir pu faire en sorte que leurs parents ne sachent jamais ce que c'est que de perdre un enfant…
Ils restèrent silencieux un long moment.
- Et tes pouvoirs ? lui demanda-t-elle soudain.
- Ils reviennent lentement. Je devrais être comme neuf d'ici un jour ou deux, la rassura Zan en reculant d'un pas. J'ai encore quelque chose pour toi.
Il plongea la main dans sa poche et, lorsqu'il la déplia devant elle, Ava laissa échapper un hoquet de surprise. Là, au creux de sa paume, reposait son alliance – ou en tout cas, ce qui lui tenait lieu d'alliance sur leur planète. Elle le regarda d'un air stupéfait.
- Comment est-ce que… ?
- Ce n'est pas la vraie, précisa Max avec un sourire contraint. Mais c'est un vrai diamant et de l'or blanc, alors je suppose que cela fera l'affaire en attendant de récupérer la tienne…
- Fera l'aff… ? répéta-t-elle, interloquée. Max, tu es fou, elle a dû te coûter une fortune !
- Juste le coût de l'or, le diamant est… fait maison, on va dire, avoua-t-il avec un sourire gêné. Je pensais qu'elle te plairait, j'ai essayé de la façonner exactement comme l'ancienne.
- Elle est parfaite, murmura-t-elle en effleurant la pierre du bout des doigts.
Et elle ne disait pas cela pour lui faire plaisir, il avait vraiment reproduit le bijou à l'identique, entrelaçant les brins d'or blanc autour du diamant en un motif complexe, mais complètement fidèle à l'original, qu'il avait déjà à l'époque dessiné lui-même. Elle était vraiment parfaite… et tellement familière qu'elle en eut les larmes aux yeux. Elle lui tendit sa main gauche et il glissa la bague à son majeur, comme autrefois. Zan sourit en la voyant refermer immédiatement la main, comme si elle avait peur qu'il la lui reprenne.
- Merci, murmura-t-elle en levant les yeux vers lui après avoir admiré le bijou quelques secondes.
- En attendant que je puisse passer une alliance terrienne au doigt d'à coté, lui glissa-t-il à l'oreille avant de l'embrasser.
Elle passa les bras autour de son cou et lui rendit son baiser alors que les symboles qui marquaient leurs poignets se mettaient à scintiller dans la nuit.
Et soudain, la neige se mit à tomber.
TBC…
