- Adieu -

John fut aussitôt près d'elle. Ses yeux étaient noyés par la douleur, mais elle ne pouvait prononcer un seul mot, le souffle coupé par le choc. Son bras était visiblement cassé et sa tête baignait dans une mare de sang qui s'élargissait rapidement. Des contusions sévères bleuissaient déjà la peau à tous les endroits où elle avait heurté la rambarde de l'escalier en colimaçon.

« Où… où… il y a sûrement un endroit où trouver des bandages et de la morphine et… Rose, je t'en prie! Dis-moi où ça se trouve! »

Elle fit un effort et les larmes lui vinrent aux yeux quand elle répondit : « Je… crois que c'est inutile. »

« Je VEUX essayer! Je vais te soigner! »

« Je… ne sens rien. Je n'ai pas mal. » chuchota-t-elle, comprenant sans doute que son état était terriblement grave.

Il déplaça précautionneusement son bras, essaya de ne pas s'affoler devant la flaque de sang dont l'odeur cuivrée remplissait ses narines. John Smith n'avait pas besoin d'être le Docteur, pas même UN docteur pour comprendre qu'elle avait eu la colonne vertébrale cassée. Le Docteur! Il fouilla dans sa poche, ne trouva pas la montre dans son énervement et déchira le tissu avec colère. Le petit objet doré tinta sur le sol et se macula de sang avant que John Smith puisse le retenir. Il ne calcula pas, il ne chercha pas à gagner du temps, il ouvrit la montre et appela le Docteur de tout son être. Il ne songea pas qu'il était en train de mourir, ça ne comptait pas. Rose était en train de mourir et il ne pouvait pas la sauver. L'autre, ce Docteur, le pourrait certainement! La douleur le foudroya et il se demanda si toute cette histoire était une blague et s'il n'était pas en train de mourir, s'il ne venait pas de signer son arrêt de mort pour rien, car le Docteur était un personnage qu'elle avait inventé de toutes pièces.

Le Docteur cilla et, l'espace d'un instant, se demanda pourquoi il était à genoux en train de fixer avec une intensité démesurée le cadran d'une montre de gousset. Et ses neurones s'ajustèrent. Tous ses mois vécus en tant que John Smith, son travail de professeur, le mariage et… les jumeaux! Et puis cet escalier! Rose!

Il n'eut pas besoin de réfléchir. Il avait envisagé toutes les possibilités quand il s'était mis à voyager avec des humains. Il avait planifié le moindre incident et toutes les actions qu'il pourrait poser alors pour sauver la situation. Il s'abandonna donc à la réaction soigneusement rationnelle et sans la moindre trace de doute qui pourrait sauver Rose Tyler.

Il se précipita dans l'infirmerie, arracha pratiquement du mur une grande boite métallique de la taille d'une grosse mallette d'ordinateur. Ses pieds volèrent dans les marches pendant que cerveau lui ordonnait sévèrement de ne pas en rater une seule au risque de se retrouver dans le même état que Rose!

La boite fit un petit floc répugnant quand un coin tomba dans le sang lorsque le Docteur la déposa. Il y en avait tellement! Mais, imperturbable en apparence et sans un mot, le Docteur ouvrit les clenches de la mallette, en sortit une sorte de cordage rigide et sombre et l'installa rapidement de façon à créer une zone autour du corps brisé de sa compagne. Il brancha une extrémité du câble dans une prise donna directement sur le côté de la mallette, pianota rapidement un code et le cordage s'éclaircit avant, beaucoup plus rapidement, de passer à un blanc pur. Des faisceaux lumineux, chacun pas plus épais qu'un cheveu, poussèrent tout le long du câble et étirèrent des ramifications vers Rose, s'enfoncèrent dans sa peau et de plus en plus avant dans son corps. Le Docteur voyait les filaments former un réseau de plus en plus dense et, savait qu'ils s'enfonçaient dans les organes et atteignaient les os. Les nerfs artificiels firent gémir Rose, mais il fut rassuré par sa plainte. Il était mille fois préférable qu'elle sente quelque chose et trouve une motivation pour ne pas s'enfoncer d'avantage dans le néant.

« Tout va bien aller, Rose. Courage. J'y suis presque, Rose. » répétait-il sans oser la regarder. Il devait faire abstraction de tout et se concentrer uniquement sur le corps à soigner. L'émotion risquait d'entraver sa raison et il ne pouvait pas se permettre de faire une erreur. C'était sa compagne. Pire, c'était arrivé à Rose. SA Rose.

Pendant que les nerfs artificiels se surimposaient à ceux qui existaient dans le corps blessé, rattachaient ceux qui avaient été cassés lors de la chute et commençaient à réparer les fractures osseuses, le Docteur préleva une petite quantité de sang et en frotta une surface pareille à miroir de la grosseur de l'ongle de son petit doigt. La machine lut les caractéristiques sanguines et se mit à produire un composé identique.

« Dépêche-toi… Dépêche-toi…. » dit le Docteur à la machine qui s'activait sans se soucier du degré d'urgence dans la voix du dernier Seigneur du temps.

Enfin, les filaments se teintèrent de rose, puis d'un rouge vif, transportant le fluide vital directement dans la chair qui guérissait à vue d'œil. C'était une quantité de sang de la grosseur d'une tête d'épingle que chaque filament déposait à l'endroit le plus approprié, mais il y en avait à présent des milliers, voire des millions et Rose était complètement recouverte de cette résille écarlate.

Enfin, la machine bipa, signe que les réparations étaient complétées et il coupa les faisceaux. Ceux qui recouvraient Rose se désagrégèrent rapidement et tombèrent en poussière fine come de la cendre, mais il faudrait quelques jours pour que le corps élimine complètement les autres et Rose devrait se reposer. C'était une méthode très efficace et elle produisait des effets extrêmement rapides, mais la période de rétablissement post-guérison était longue et laissait la personne dans un état comparable à celui d'un escargot.

Mais cela valait tout de même mieux que de mourir exsangue ou de rester quadraplégique. La seule idée que Rose soit condamnée à un lit à tout jamais le rendait très mal à l'aise.

Il tira une dernière chose de la mallette : une civière d'urgence mise au point par les Axions. Inactive, elle ressemblait à un simple manche d'outil et pouvait être glissée dans une poche. Activée, elle produisait un champ anti-gravité capable d'effacer un poids jusqu'à une tonne et sur une surface de trois mètres carrés durant une minute. Dans le cas de Rose et avec une masse bien moindre, la civière durerait des heures. Il n'en avait pourtant besoin que pour quelques minutes. Il grimpa les premiers degrés de l'escalier, tirant la civière qui restait automatiquement à l'horizontal derrière lui.

Il la coucha dans la chambre qu'ils avaient partagée… non c'était John Smith cette nuit. Il relâcha enfin son contrôle de fer et accepta enfin le fait qu'il avait failli la perdre. Un long frisson le laissa glacé à cette perspective. Des plaintes et des cris s'échappaient de la chambre voisine et il se souvint qu'il y avait deux bébés à s'occuper. Ils avaient probablement faim ou bien ils avaient besoin d'être changés. Il se trouva bien maladroit quand il se pencha sur leur berceau, mais ils finirent par se taire et lui sourire sagement, comme s'ils comprenaient qu'il n'avait pas réellement l'habitude de prendre soin de nouveau-nés. Il hocha la tête : comment pouvait-il se retrouver avec ces deux petits êtres? Comment avait-elle pu accepter de bouleverser sa vie à ce point? Il revint vers Rose, presque effrayé par les bébés et embarrassé de devoir l'admettre.

Elle avait perdu connaissance ou bien dormait. L'un dans l'autre, c'était normal. Le traitement n'était pas sans douleur et il fallait payer le prix de la fantastique énergie qui avait traversé son corps pour la sauver.

Il fit un tour au costumier, ravi de se débarrasser du déguisement de John Smith. Le tissu était imbibé de sang et il réalisa qu'il avait besoin de se laver. Tant de sang… Si jamais le professeur d'anglais avait hésité, ne serait-ce qu'une minute ou deux, même la technologie cachée dans le Tardis n'aurait pas pu la sauver. Il se doucha et enfila un complet rayé, une paire de baskets beige et sélectionna une cravate avec des spirales bleues sur fond bleu. Il respira un peu mieux.

Il aurait voulu veiller Rose, mais les jumeaux se remettaient à pleurnicher. Ils avaient faim. C'était là une chose qu'il ne pouvait pas faire à la place de Rose. Le Tardis, toujours prévenant, lui fournit une préparation que Peter avala sans protester. Une fois le petit ventre rempli, le Docteur posa le bébé contre son épaule et reproduisit les gestes que John Smith accomplissait si familièrement. Et alors que le nourrisson roter bien sagement, le Docteur nota un fait qui le paralysa et changea la face du monde. Calmement, il déposa Peter dans le berceau, prit son frère qui dû se faire convaincre de téter au biberon plutôt qu'au sein et s'occuper de lui avant de le recoucher. Il resta ensuite devant le berceau un long moment. De temps en temps, il touchait les poitrines des deux bébés et essayait de comprendre et de justifier ce qui s'était produit.

Il sentit que Rose reprenait conscience. Il fut auprès d'elle avant qu'elle réalise où elle se trouvait.

« John… les jumeaux vont bien? » furent ses premiers mots.

« Les jumeaux vont bien, Rose Tyler. »

Elle cilla et son regard se fit moins flou. Elle reconnut les vêtements.

« Il a ouvert la montre. » soupira-t-elle de soulagement.

Elle referma les yeux, songeant que l'homme si ordinaire, tout comme le Seigneur du temps, avait fait tous les sacrifices possibles pour la protéger. Et il avait froidement accepté de mourir pour elle. Qui était-elle en fin de compte pour mériter de telles actions? Les événements la dépassaient, l'estime qu'on lui portait lui semblait démesurée.

« Il n'est pas complètement parti. Il vit en moi. C'est… il est comme une ancienne vie, une autre personnalité du Docteur. »

« Mais il ne pourra pas revenir, pas plus que ton ancienne version en manteau de cuir ne peut revenir. »

« Non, il ne peut pas revenir. » admit le Docteur dans un murmure. « Tu voudrais qu'il revienne? »

« Je n'ai pas eu le temps lui dire au revoir. » dit-elle lentement.

« Il te manque? Il va te manquer? »

« Il est… était proche de moi… pas comme toi. Mais je l'ai aimé. »

« Je suis désolé. »

« Moi aussi. » fit-elle en détournant le regard et en se mordant les lèvres.

« Et nous pouvons repartir. » fit le Docteur avec un sourire éclatant.

« Je ne suis pas sûre. » répondit-elle doucement, ce qui le fit froncer les sourcils et interrompit son élan enthousiaste. « Il y a une chose de changée. Deux en fait. »

« Oui, j'ai remarqué et je voulais t'en parler. »

« Je crois qu'il faut faire plus qu'en parler. Ils changent tout. On ne peut pas faire comme si la vie que tu as choisie de mener est sans danger. Nous nous sommes tirées de situations impossibles par miracle un peu trop souvent. Tu le sais. Et je ne risquerai pas Peter et Sydney dans ces histoires abracadabrantes. »

« Je pense qu'ils y sont mêlés de toute façon. »

« Ce sont mes enfants, Docteur. Et ceux de John Smith. »

« Ce sont nos enfants, Rose Tyler. Et d'une manière que je ne m'explique pas complètement. Je n'ai pas l'habitude de jouer avec l'arche caméléon, tu le sais, alors il me faudra un petit moment pour m'y habituer. John Smith avait l'avantage d'avoir quelques mois pour se faire à cette idée. Je te jure que ce sont nos enfants. »

« Docteur, je sais que tu les aimeras comme s'ils étaient les tiens, mais ce sont des bébés entièrement humains. Ils sont fragiles et mortels et… »

« Deux bébés humains qui possèdent deux cœurs… Tu devines ce que cela implique. »

Rose devint muette et blêmit. Le Docteur s'assit au bord de lit et prit ses mains qui tremblaient et devenaient glacées. Elle avait le sentiment que Peter et Sydney venaient brusquement de devenir des étrangers, le lien qui les unissait s'était brisé dans un petit claquement sec. Quand elle avait découvert qu'elle était enceinte et pensé qu'il s'agissait d'un bébé qui pourrait vieillir avec le Docteur et voyager avec lui pour toujours, elle avait été si pleine d'espoir, si confiante que tout se passerait bien. Et puis, il s'était avéré qu'il y avait deux bébés pleinement humains et elle avait songé qu'il s'agissait de plus grande erreur de sa vie… avant de les aimer éperdument et à tout jamais. Et maintenant, ils lui étaient enlevés. Ils partiraient avec le Docteur et elle n'aurait plus son mot à dire et ils…

« Si tu penses que je vais prendre soin d'eux tout seul, tu te trompes. Ils ont besoin de toi. J'AI besoin de toi. »

« N'essaie pas de me remonter le moral en inventant n'importe quoi. »

« J'essaie de te dire 'merci', chère Rose. Tu m'as offert le cadeau le plus inattendu, le plus merveilleux, le plus sincère et le plus bouleversant que j'ai jamais reçu en plus de 900 ans. Rose, je ne vais pas m'enfuir avec les jumeaux. Je ne vais pas les élever comme moi je l'ai été, avec des méthodes gallifreyennes et des principes rigides. Je ne vais pas les mettre en danger, surtout pas. »

« Tu ne renonceras jamais à tes voyages. »

« Je ne renoncerai jamais à mes voyages, mais tu sais pourquoi je voyage. »

« Pour sauver le monde. »

« Ce n'est qu'un effet secondaire dont peu de gens se plaignent. La principale raison… c'est que je n'ai pas le choix de voyager. Je suis le dernier Seigneur du temps, je n'ai ni maison, ni foyer, ni pied à terre. Je n'ai pas de famille ou de tradition à respecter. J'ai tout le temps et l'espace pour m'éblouir et combler mes fringales et mes envies. Mais je n'ai pas de quotidien. Et soudain… j'en ai un. Tu penses que les voyages vont me manquer? Tu ne sais pas à quel point j'envie les gens qui peuvent se contenter de vivre sans avoir besoin de se précipiter vers tous les mystères et les problèmes possibles. »

« Tu adores sauver le monde. »

« Chère Rose, quand tu as pris les jumeaux dans tes bras pour la première fois, est-ce que tu n'as pas décidé que tout passait au second plan et qu'eux seuls comptaient désormais? Que le Tardis et les voyages et moi pouvions disparaître si cela devait sauver tes enfants? »

« Pas toi. » dit-elle instinctivement en serrant plus fort les doigts du Docteur.

Un sourire en coin flotta au coin des lèvres du Seigneur du temps : « Je savais que j'avais raison de te faire confiance. »

« Peux-tu… peux-tu aller les chercher? Nous discutons d'eux et… je me sentirais mieux de les avoir contre moi. »

Le Docteur fit des aller-retours pour installer des coussins contre Rose et déposa dessus deux bébés qui agitaient leurs pieds et leurs mains pour signifier leur joie à la vue de leurs parents. Il prit place dans le lit et ils caressèrent et embrassèrent longuement les deux bébés. Il tendit un doigt à Peter qui le serra, ce qui émut le Docteur qui renvoya un sourire ravi à Rose.

En fin de compte, ils ne discutèrent pas beaucoup et se contentèrent de baigner dans leur présence commune. Le Docteur découvrait avec émerveillement les êtres qui feraient partie de sa vie. Chair de sa chair. La promesse de la fin de sa vie d'errance et de solitude. Le gage aussi que tout avait changé. Est-ce qu'on pouvait se régénérer tout en conservant le même visage, la même personnalité et pourtant être… différent?

Rose s'endormit, le nez sur l'épaule du Docteur, Peter blotti dans le creux de son bras, la main sur la poitrine de Sydney. Le Docteur décida de remettre dans le berceau les nourrissons au bout d'un moment, mais se retrouva hypnotisé par le souffle régulier, la peau veloutée et l'odeur de bébé. Lui qui avait franchit les frontières de l'espace et du temps sans se soucier des soubresauts du Tardis réfléchissait à un berceau monté sur des suspenseurs et muni d'un filet magnétique pour les bébés. Et il songeait à Rose.

Sa Rose. Si courageuse, si merveilleuse, si… tout. Elle donnait sincèrement, blaguait et prenait des initiatives, le protégeait de son mieux et elle venait de lui donner un avenir. Tendrement, il pencha la tête et effleura ses lèvres. Ses paupières papillonnèrent et elle allongea le cou pour répondre à son baiser, encore à moitié endormie.

« Tout a changé. Vraiment tout. » finit-il par dire. « Je suis heureux. Et je suis heureux que tu sois la cause de… tout. »

Elle sourit légèrement sans ouvrir les yeux et lui suggéra à mi-voix de coucher les jumeaux, qu'il était temps de dormir. Elle soupira de satisfaction avant de l'enlacer quand il revint et elle l'enlaça en murmurant : « Tu m'as manqué, Docteur. »

« Toi aussi. »

Les explications concernant la façon dont deux bébés parfaitement humains pouvaient devenir à moitié gallifreyens n'intéressaient pas particulièrement Rose actuellement. Il finirait par partager sa théorie avec elle, à savoir que ses gènes gallifreyens avaient été mis en sommeil profond, mais pas réellement transformés. Il y avait, après tout, des différences génétiques très minimes entre humains et gallifreyens. John Smith était biologiquement compatible et il avait été en mesure de se reproduire. Les jumeaux portaient le potentiel génétique de la même façon que leur père : caché dans chacune de leur cellule. Quand il avait ouvert la montre caméléon et qu'il était redevenu le Docteur, le potentiel s'était réveillé autant chez eux que chez lui. Dans son cas, la différence de personnalité était majeure et il avait retrouvé les sens développés d'un Seigneur du temps. Pour Peter et Sydney, il n'y avait pas de changement parce qu'aucune personnalité d'emprunt ne leur avait été greffé et qu'ils étaient bien trop petits pour avoir développés les sens propres à leur race.

Il caressa la joue de Rose qui n'y réagit pas, profondément endormie cette fois. C'était grâce à elle qu'il avait le plus grand trésor du monde. Une famille. Un avenir. Une raison – et même deux – raison de ne plus fuir et d'avoir à tout jamais quelqu'un vers qui retourner.

À son tour, il ferma les yeux et s'abandonna paisiblement dans les bras de Rose.

===== FIN =====