Les premières nuits n'ont pas été si difficiles. Cela avait presque été excitant de voyager vers un lieu inconnu avec une pointe de danger à l'horizon. Excitant, jusqu'à ce qu'il détourne les yeux du paysage qui défilait à la fenêtre pour regarder l'enfant endormi dans le siège, ses cheveux blonds tombant en désordre autour des paupières délicates, l'air si vulnérable que c'en était douloureux.
Il se roule en boule sur le siège arrière tandis que les escaliers visibles par la fenêtre disparaissent lentement. Il n'arrive cependant pas à dormir. Sur le siège avant, Haley somnole, son dæmon lynx étendu à travers ses genoux. Le dæmon de Sam Kassmeyer, le Marshal qui les accompagne, un coyote appelé Cas et qui lui rappelle Harback, se trouve de l'autre coté de Jack. A l'occasion, le coyote pose la tête sur le coté du siège conducteur pour toucher son humain avec affection, avant de retourner à sa position de gardienne.
Aureilo est seul.
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Il s'était demandé comment Haley réagirait en voyant le dæmon du nouveau partenaire de son ex l'accompagner dans sa nouvelle vie, mais elle semble bien le prendre.
Aureilo ne s'attendait pas à se faire des amis, et pourtant.
- Tu vas bien ? demande un jour Kaelion en approchant du lièvre à pas lents et silencieux.
Aureilo est en train de faire les cent pas devant la fenêtre. De temps en temps, il jette un œil à l'extérieur et se sent mal.
- Ca va, rétorque le lièvre, morose.
Sa propre mauvaise humeur est exacerbée par l'écho distant de celle de Spencer.
Un museau froid touche son oreille avec douceur. Il s'éloigne maladroitement et se tourne pour lancer un regard noir au coyote au museau étroit.
- Tu as le droit de ne pas aller bien, tu sais, dit-elle avec une fausse sévérité avant de s'asseoir, les pattes repliée délicatement contre son poitrail. Je ne peux même pas m'éloigner de Sam de dix mètres sans me sentir mal. Ce que tu fais est louable.
Elle ne ressemble pas du tout à Harback, finalement.
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Il commence par dormir seul dans le salon mais, finalement, se retrouve à le faire sous le berceau de Jack. En tout cas, pendant les nuits où il dort sans être assaillit par des traces d'inquiétude et de détresse. C'est une chose de décider de faire ça pour protéger le fils d'Aaron, c'en est une autre quand chaque jour l'épuise comme s'ils marchaient dans du miel et que la monotonie le fait grincer des dents.
Puis, un matin, Jack se réveille et le regarde par-dessus le bord de son berceau avec un énorme sourire.
- Réélo, s'exclame-t-il en voyant le lièvre et en tendant sa main potelée vers lui.
Aureilo est tant touché par ce geste qu'il laisse le minuscule lynx dont Arelys a pris la forme jouer avec ses oreilles, ce qui calme Jack pendant le petit déjeuner.
C'est agréable de se voir rappeler pourquoi il fait ça.
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Cela aura pris un mois pour briser la détermination de Cas à rester cent pour cent professionnelle. Mais il finit par y parvenir.
Aureilo est pressé contre Jack, au milieu du jardin qui s'étend derrière la maison. Le petit lynx, nouvelle forme favorite d'Arelys, tremble entre les jambes de son humain, excité par le jeu.
- Cache tes yeux Jack ! le prévient Aureilo, ses oreilles rabattues en arrière.
Jack se met à rire en regardant entre les doigts de ses mains. Arelys voit Cas en premier, cachée derrière un arbre.
- Renard ! crie Arelys d'une voix aigue avant de se transformer en oiseau pour tourner autour de leur tête avec excitation.
- Attention au renard ! les presse Aureilo alors que Cas bondit vers eux, les dents dénudées dans un geste faussement menaçant.
Les deux jeunes se séparent pour se cacher. Cas chasse Arelys tandis qu'Aureilo et Jack s'échappent maladroitement à travers le jardin.
- Comme ça, Jack ! conseille Aureilo en s'aplatissant sur le sol. Fais-toi le plus petit possible.
Jack glousse de rire et imite le lièvre.
- Cachés, souffle-t-il dans la terre, le menton marron. Renard est parti.
- Tout à fait, acquiesce solennellement Aureilo. Renard est parti.
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Spencer a Aaron, et Aaron a Hal ; Aureilo ne se sent jamais si seul que les jours où il sait que Spencer et Aaron sont ensemble. Cela commence à avoir des conséquences sur lui et, finalement, même Haley parvient à surmonter son malaise instinctif à l'idée de parler au dæmon de quelqu'un d'autre.
- Si je demandais à rentrer à la maison, me laisseraient-ils faire ? lui demande-t-elle en s'asseyant à coté de lui, Kaelion faisant les cent pas derrière elle. Nous laisseraient-ils faire ?
Il lève un peu la tête pour la regarder. Les restes d'une migraine s'estompent peu à peu, le laissant apathique.
- Cela mettrait Jack en danger.
Elle se mord la lèvre et détourne les yeux. Kaelion grogne d'inquiétude.
Cette nuit-là, il s'endort seul sur le sol sous le berceau de Jack, et se réveille entre deux corps chauds. A sa gauche, Kaelion est profondément endormi, sa fourrure épaisse irradie de chaleur. A sa droite, Cas est éveillée et observe la porte, toujours en alerte.
- On s'est dit que tu pourrais avoir besoin d'un coup de main pour garder un œil sur le petit, murmure-t-elle.
Si Aureilo ferme les yeux et se couche contre elle, l'odeur canine peut presque passer pour celle de Hal.
- Merci, répondit-il, en pensant au chien-loup tant aimé.
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Jack a deux ans et ils passent l'anniversaire seuls car Haley refuse qu'Aureilo reste caché pendant que les invités font la fête. Après tout, un dæmon sans humain attirera sans doute l'attention, ce qu'ils cherchent justement à éviter à tous prix.
Haley et Sam passent la journée à essayer de faire comme si tout était normal, et Arelys alterne sans cesse de sa forme canine à sa forme féline, chacune ayant l'air plus grognon que l'autre. Aureilo finit par en avoir assez de sentir constamment les griffes du chaton sur sa queue et file à l'arrière de la maison pour se cacher sous un buisson. Il entend Aaron au téléphone avec Jack et se met presque à courir à l'intérieur pour voir si Spencer est aussi à l'autre bout du fil, mais il parvient à s'en empêcher.
Cette nuit-là, Jack pleure et crie à s'en rendre malade, tandis qu'une Haley épuisée tente de le calmer. Aureilo bondit sur la chaise à coté du berceau et récite avec désespoir Le chat de l'Eglise de mémoire. Jack se calme dès qu'il entend « dans une petite ville animée ».
- Merci, lui dit Haley avec reconnaissance après avoir bordé Jack et fermé la lumière. Qu'est-ce qu'on ferait sans toi ?
Il s'étend dans l'obscurité et se demande ce que Spencer fait sans lui. Le lendemain, la migraine revient et il reste étendu sur le canapé, vide et brisé.
Haley fond en larmes.
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Haley emmène Jack au parc et Aureilo ne les accompagne pas. Après tout, c'est le même problème. Un dæmon sans humain attirerait l'attention.
Il ne cessera jamais de regretter ce choix.
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Il est étendu sur le canapé à essayer de dormir pour faire passer la migraine, quand George Foyet entre nonchalamment par la porte d'entrée et tire sur Sam, en plein torse. Aureilo se redresse d'un bond alors que Foyet tourne le canon du fusil vers lui. Il songe qu'au moins, Spencer ne verra pas la mort venir.
Au moins, dans la mort, ils seront de nouveau ensemble.
- Entre là-dedans, le lapin, dit Foyet avec un sourire en laissant tomber avec fracas une cage sur le sol. Ou la prochaine balle sera pour la tête du coyote.
Aureilo étudie les choix à sa disposition mais, au final, il n'a pas vraiment de choix. Il entre dans la cage sans protester, tressaille quand le verrou se ferme derrière lui, et regarde sans un mot l'Eventreur mettre son jeu en place.
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Reid clopine derrière eux avec sa cane, le visage tendu par l'inquiétude et un regard lointain dans ses yeux, regard indiquant que son esprit est partagé entre eux et les émotions qui lui arrivent à travers son lièvre.
- Foyet les observait tout ce temps ? questionna-t-il, les sourcils froncés, tandis que son esprit vagabonde à nouveau.
Hotch se retourne, la frustration le dévorant en voyant Reid s'arrêter et se frotter les yeux.
- Reid, il faut que tu te concentres, dit-il d'un ton cinglant.
Mais Reid n'écoute plus. Il s'effondre comme si on lui avait tiré dessus, les mains agrippant sa tête de part et d'autre dans un long gémissement d'agonie.
Hotch fait un pas en arrière tandis que la cane tombe au sol et s'arrête devant les pattes de Hal.
Quand Reid commence à hurler, le temps semble s'arrêter, et Hotch n'oubliera jamais ce son.
- Il les tient ! s'écrie Hotch en s'éloignant de cette vision d'épouvante.
JJ tente de redresser Spencer, qui s'est roulé en boule, hurlant toujours, et les agents et les dæmons se rassemblent autour d'eux avec des expressions horrifiées.
- Foyet tient Aureilo ! Foyet tient Jack !
Il se met à courir. Il entend Rossi et Morgan crier des instructions tout en lui courant après, mais il ne peut s'arrêter.
Il ne peut pas s'arrêter tant que le hurlement continue, et une part de lui sait qu'il ne cessera jamais de l'entendre.
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- Je vais la trouver, avec ou sans votre aide, et Miss Brooks et moi allons passer un sacré bon temps ensemble… Ce sera… vraiment… Intéressant.
A chaque mot prononcé dans un grognement, Foyer fait glisser la lame le long de la peau du dæmon coyote. Cas n'est qu'une masse de fourrure sanglantes et de blessures béantes. Aureilo se sent vide, il est incapable de sentir quoi que ce soit d'autre que le choc qui le paralyse alors que la puanteur du sang et de l'urine emplit la pièce.
Sam gémit faiblement. Sur le sol, sa main tressaille ; une main sans doigts.
- Vous ne la trouverez jamais.
Foyet fait tomber son couteau avec un rire hystérique et ramasse le téléphone portable de Sam.
- Oh, mais c'est déjà fait. Maintenant, soyez gentil, restez en vie. Il faut que vous disiez à l'Agent Hotchner que c'est de sa faute si sa famille est morte.
Il se tourne ensuite vers Aureilo, son intérêt pour le Marshal agonisant disparu maintenant que l'homme ne lui est plus d'aucune utilité.
- Bon, et si nous lui laissions un petit quelque chose en souvenir de son petit-ami ?
Aureilo donne des coups, griffe, mord et crie, mais quand la main l'agrippe fermement et que le couteau tranche dans sa chair, il ne peut rien faire pour l'en empêcher.
Alors, il hurle.
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La voix de Rossi est la seule chose qui permet à Aaron de ne pas perdre pied quand il s'accroupit à coté du corps de Sam Kassmeyer. Il essaye de ne pas regarder le carnage que Foyet a laissé en lieu et place du dæmon coyote.
- Tenez bon, allez tenez bon, murmure-t-il désespérément au mourant.
Il sait pourtant que c'est sans espoir, sa respiration haletante est révélatrice. La mort se fait de plus en plus tangible dans la pièce, leur temps est compté.
Le temps de son fils est compté.
- Je suis désolé, hoquète Kassmeyer, les lèvres et les dents recouvertes de rouge. J'ai essayé.
Ses yeux se ferment et Hotch pousse un juron en sentant une vague horrifiée venir de Hal.
- Aaron, appelle doucement cette dernière dans un hoquet de surprise.
Les ambulanciers sont là, ils s'activent autour de Kassmeyer et du dæmon coyote immobile, tout en essayant de ne pas montrer leur révulsion face à tout ce qui s'est passé dans cette maison. Hotch, lui, se lève et approche de son dæmon d'une démarche automatique. Elle est à l'étage, devant la chambre qui devait avoir accueilli son fils. Rossi tente de l'empêcher d'approher. Cela ne l'empêche pas de voir ce que Foyet a laissé planté sur la porte de la chambre avec son couteau.
- Je pars avec Sam, dit-il en fixant l'horrible cadeau, une envie de meurtre dans le cœur.
- Aaron… commence Rossi, la peau d'un vert pâle et d'un ton d'avertissement.
- Je pars avec Sam.
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- Allo, Haley ? Le Marshal Kassmeyer a été tué et votre lieu d'habitation a été compromis. Madame, il faut que vous m'écoutiez attentivement. Il s'agit de sauver votre fils, nous allons vous aider à vous en sortir mais il faut que vous m'écoutiez. Et j'ai bien peur que ce ne soit pas tout. Le père de votre fils a également été tué.
Aureilo tente d'appeler Haley, mais il est perdu dans la douleur qui le submerge, et ne cesse de perdre puis de regagner conscience. La voix de Foyet flotte au loin, comme sous l'eau, quelque part où lui n'est pas. Il n'est pas mort, Aaron n'est pas mort, ne l'écoute pas, crie-t-il, mais ses mots sont silencieux. Il ne peut pas parler, il ne peut pas entendre, il ne peut pas.
- Et si nous allions voir nos invités, dæmon-sorcière ? propose soudain Foyet en s'approchant de la cage avec un sourire, les yeux vides et sans âme. Elle arrive… et elle amène le charmant bambin.
Il ferme les paupières pour ne plus voir ces yeux sans âme, et sombre dans l'abîme avec la sensation d'entrainer Spencer avec lui.
- Qu'est-ce qui cloche chez toi ? gronde un fantôme venu de leur passé.
- Il n'y a rien qui cloche chez nous, rétorque Aureilo.
Mais la voix qu'il entend est celle de Spencer, elle est loin et semble s'éloigner davantage à chaque seconde qui passe.
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Hotch tient son téléphone d'une main ferme, plus calme que jamais. Il est tout au bord de la falaise et après ce dernier morceau de santé mentale se trouve un précipice avec la perte de tout ce qu'il a jamais eu. Il parle avant que Foyet ait eu la chance d'entamer son jeu révoltant. Sa voix est contrôlée et son ton sec :
- Si vous les touchez…
Plus qu'il ne l'a déjà fait en tout cas. L'estomac de Hotch se rebelle à cette pensée.
- Agent Hotchner ! s'exclame joyeusement Foyet, comme s'il saluait un vieil ami. Vous en avez mis du temps. Je pensais que le petit cadeau du lièvre vous aurai fait accourir. Vous avez aimé ? Nous l'avons choisi ensemble, juste pour vous.
- Pourquoi avez-vous blessé Aureilo ?
- Aureilo ? Oh, on utilise des noms pour les choses inconséquentes maintenant ? Comme les dæmons nous affaiblissent… comme ils rendent nos faiblesses et nos défauts évidents en les rendant visible à tout le monde. Prenez votre Aureilo par exemple, fait-il avec un venin presque palpable, ce qui laisse un goût désagréable dans la bouche d'Aaron. Lièvre Européen, Lepus Europaeus. Des créatures asociales, ils utilisent leur vitesse pour échapper au danger. Pathétiques, incapables de se battre, ils tournent le dos et fuient quand ils sont face à un prédateur. Dites-moi, Aaron, que dire de l'homme à l'âme de lièvre qui choisit de courtiser le cœur d'un loup ?
- Vous haïssez les dæmons, dit Hotch pour essayer de gagner du temps, les articulations blanches autour du volant. Vous dæmon a pris une forme définitive que vous jugiez faible, et vous la détestiez, n'est-ce pas ? Elle n'était pas suffisamment forte, et vous avez décidé que tous les dæmons étaient une faiblesse pour leurs humains.
Il entend un ricanement :
- Ce sont vos mots, pas les miens.
- Est-ce pour cette raison que vous vous attaquez d'abord aux dæmons ? Vous immobilisez les humains, mais vous découpez les dæmons. Où est votre dæmon, Foyet ? A-t-elle été votre première victime ? L'avez-vous enfermée à l'écart du monde pour que personne ne puisse voir combien vous étiez faible, même étant enfant ?
Un long silence glaçant. Puis :
- Vous savez à quoi je pensais ? Une fois que j'en aurais fini avec Haley, je vais montrer à votre bâtard de fils le cadavre de sa mère. Et je vais briser la nuque du lièvre devant lui pour que le dernier souvenir que votre enfant ait du lièvre soit son cri quand il meurt.
Hotch laisse échapper un son entre la fureur et l'agonie, mais Foyet est déjà en train de continuer avec un ton triomphant :
- Aaron, je dois y aller. Ils sont là.
C'est ce qui le fait finalement tomber de falaise, et il sombre avec plaisir dans l'abime de la folie.
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Aureilo ouvre les yeux en s'attendant à la mort, mais au lieu de cela il découvre Haley qui le regarde comme si son cœur était en train de se briser.
- C'est lui Foyet, hoquète le lièvre.
Il essaye de se redresser dans le faible espace que lui laisse la cage, et chancelle. Sa fourrure collante et plaquée contre lui se détache de sa peau, prise dans le sang séché au fond de la cage.
- C'est Foyet. Je suis tellement désolé Haley.
- Je sais, murmure-t-elle en tournant légèrement la tête pour surveiller l'Eventreur qui fait les cent pas.
Elle tend la main et déverrouille la cage, tressaillant au bruit que cela fait.
- Il va me tuer, Aureilo. Quand il sera occupé avec moi, tu dois prendre Jack et t'enfuir. Je t'en prie. Sauve mon fils.
Le téléphone sonne et Haley sursaute, les yeux écarquillés.
- C'est pour vous, ma chère Haley, appelle Foyet derrière Jack.
Le garçon tient Arelys dans ses bras et regarde sa mère avec nervosité. Kaelion se trouve entre eux, attentif à ce qui se passe, la queue battant d'un coté puis de l'autre.
- Cours sans t'arrêter, murmure-t-elle.
C'est ce qu'il fera. Si c'est la dernière chose qu'il donnera jamais à Aaron, son fils ne mourra pas ici.
Merci Tsuki Banritt, Galdwin D. Ardalan et Walala35 pour vos reviews !
