14.

- Des compresses de red bourbon ? marmonna Alérian.

- Non, d'eau de source plutôt. C'est plus efficace pour ranimer des Humains, fit Clio.

- Je ne serais pas contre un verre…

- Vu que je doute que tu tiennes debout avant quelques minutes, ces compresses te feront plus de bien, assura la Jurassienne en continuant de rafraîchir le visage, la nuque et les poignets du jeune homme de ses lingettes.

- Il faut que j'aille bien. Il y a trop de choses à faire… L'Arcadia, le Karyu ?

- Ils sont à nos bâbord et tribord, renseigna l'Ordinateur Central du Warriorshadow. Nous sommes en vol, de retour vers la Terre depuis un moment, depuis que les Dragons…

- Les Dragons ! hurla Alérian en se remettant debout par réflexe, faible sur ses jambes, à deux doigts de se vautrer au sol si Clio ne l'avait soutenu d'une force inversement proportionnelle à son allure frêle. Je les ai vus retomber, puis tout est devenu noir… Ils sont revenus ?

- Non, renseigna Albator depuis la passerelle de son cuirassé vert aux ailerons touchés de rouge. Je suis désolé. Moi aussi j'ai vu Zunia qui m'avait transporté être aspirée par le Sanctuaire des Poupées.

- Warius ? souffla Alérian.

- Idem.

Albator reprit depuis l'Arcadia.

- Les Dragons, est-ce qu'ils… ?

- Je ne sais pas, je ne perçois plus leur présence. Ils se sont sacrifiés, mais jusqu'à quel point, je l'ignore encore ! Mais on doit rejoindre la Terre. Papa, Chalandra a besoin de toi pour retrouver l'envie de vivre et mettre au monde votre enfant !

Sans surprise, Alérian vit les réacteurs de l'Arcadia donner de toute leur puissance et disparaître quasi aussitôt !

Alérian se racla la gorge.

- Warius, j'ai à le suivre, prévint-il. Pour ce qui est arrivé en mon absence, les explications viendront plus tard, d'accord ?

- Tu as mis une fois à nouveau plus de temps à émerger que nous. Je me suis déjà renseigné. Je sais que tu as les étoiles d'Amiral. C'était ma volonté ! Bienvenue dans mon monde, Alie. Mais occupe-toi d'abord de ton père et de Chalandra !

- A tes ordres, Amiral !

Alérian se saisit de sa barre en bois.

- Warriorshadow, en avant !


Toujours sans réactions, Chalandra avait laissé son époux l'enlacer, la câliner, lui murmurer peut-être les plus doux et plus importants mots doux depuis leur mariage.

- Papa… souffla Alérian, sur le seuil de la chambre, se gardant d'entrer, pour ne pas rompre ce moment par trop intime.

Le jeune homme passa la langue sur ses lèvres sèches.

« Je sais qu'il n'y aura pas de miracle immédiat, Chalandra, mais réagit, par pitié ! ».

Mais comme de bien entendu, la jeune femme n'eut pas le moindre frémissement, le regard toujours perdu, mais en revanche les yeux humides comme emplis de larmes.


Toujours sous le choc des événements des derniers jours, Alérian était descendu dans la salle à manger de la villa d'Heiligenstadt, les Mécanoïdes servant le petit-déjeuner de façon affairée, pour trois personnes et sans sourciller alors qu'ils n'avaient eu aucun convive depuis un bon moment.

- Toujours là, toi, Warius ?

- Je m'incruste. Mais j'ai à comprendre et à savoir, pour le futur immédiat. La République Indépendante n'a jamais eu deux Amiraux en service, en même temps !

- Je sais… Mais je n'ai vraiment pas la tête à ça, Warius. Sache juste que je n'ai accepté les étoiles que pour qu'on me fiche la paix, et ensuite pouvoir décamper ! Enfin, je suppose. En vérité, je n'ai rien réfléchi et encore moins planifié… Je ne savais plus rien… Je voulais retrouver mon père, et toi ! Et si ma famille allait bien, j'avais à prendre soin de mes neveux, tout comme ils le sont avec Danéïre.

Alérian soupira, remuant interminablement la cuillère dans son bol de céréales.

- J'ai tout gagné et tout perdu. Impossible de savoir si c'est bon ou non… Ça ne peut qu'être une perte atroce : mes amis Dragons…

- Je suis désolé, assura Warius. Mais nous sommes là ! C'est nous que tu es venu chercher, avant.

- Et j'ai tout donné pour vous retrouver. Je ne pourrai pas le regretter. Mais désormais j'ai tout à refaire pour récupérer les Dragons, en bonne santé, et à cibler le point faible de ces Poupées !

- Elles sont en porcelaine, prends un tisonnier et explose-leur la tronche aux joues roses et yeux aux cils bien trop frangés !

- Si seulement c'était aussi facile… Et elles songent, comme bien d'autres, avant, à nous envahir. Et vu leurs hologrammes, les réalités de destruction qu'elles implantent dans nos esprits, elles sont d'une incommensurable puissance !

Le silence s'instaura entre les deux amis, aussi impuissants l'un que l'autre, finissant lentement et sans appétit leur petit-déjeuner.