Vous ne m'avez pas tuée. C'est bien. Merci pour les reviews !

Le titre du chapitre vient de la chanson « In the middle of the night », de Within Temptation. Pas forcément de rapport, la phrase me plaisait. Vous finirez par remarquer qu'en ce moment, je suis absolument fane de ce groupe.

Cela se concrétisera, et vous comprendrez peut-être pourquoi, à l'avant-dernier chapitre. On a de la marge.

PS : quand Deponia vous demande si vous avez le cœur bien accroché, répondez-lui que non. Vraiment.


14 – In the middle of the night

Son corps est pressé contre le mien, laissant à peine assez de place pour sa main droite, qui enserre fermement ma gorge, les doigts fins appuyant avec soin sur ma trachée, m'étouffant à moitié, envoyant des signaux de douleur et d'urgence dans mon cerveau.

Dans sa main gauche, son Smith & Wesson, dont le canon glacial est calé sur ma tempe. Je sens distinctement mon sang battre contre de façon dérangeante. Je devine que la sécurité est désactivée, qu'il est prêt à appuyer sur la détente, à laisser voler les balles.

Je n'ai aucune liberté de mouvement, aucun espace vital, aucune possibilité de me dégager, coincée entre lui et la borne à essence. Je sais qu'à ma ceinture, une de mes fidèles lames m'attend patiemment, ainsi que le Glock dont je viens de faire l'acquisition. Mais je n'aurais jamais le temps de porter un coup mortel, encore moins invalidant.

Je me laisse à imaginer, un bref instant, l'image saisissante de mon crâne volant en éclats.

Je scrute son visage. Si ses lunettes me cachent son regard, ses traits sont tordus, défigurés par la colère, la rage et la folie, son corps est tendu. Je ne trouve dans l'émotion qu'il transmet aucune pitié, juste l'absolue envie de tuer et cette envie, je la connais, elle coule dans mes veines, mais contrairement à lui je l'ai parfaitement maîtrisée.

Folie, parce que nous sommes fous, de cette folie impure, de cette démence obscure, nous laissant l'esprit incroyablement clair et commandant notre vie. Tuer et blesser sont notre credo, nous survivons sur la douleur des autres. Et parce que nous sommes silencieux, sans passé, nous sommes la base même du manichéisme dans toute sa ridicule splendeur.

Et il est fou, bien plus fou que moi. Au final, je ne suis pas sûre que cela l'invalide réellement. Fous, sommes-nous vraiment moins heureux, plus diminués ?

Quelle dose de folie se cache en chacun de nous ?

Parfois, je me dis qu'il suffit d'une étincelle pour réveiller en chaque être sa face la plus obscure, ce qui, finalement, le caractérise, et qu'il fuit avec assiduité, refusant d'être comme ces bêtes sans foi ni loi qu'il craint et méprise tant.

Nous sommes tous ce que l'on nous a dit d'être. Vous aussi ; vous n'y échappez pas.

Mon cœur, déraillant au début de la scène, s'apaise, redevient régulier. Je sens le sien battre contre ma peau, c'est amusant. Lui aussi est très calme. Assuré. Dans le silence parfait, nos respirations semblent s'harmoniser. La sienne, lente et profonde. La mienne, rauque et vacillante.

Me voilà dans une position que je ne connais que trop bien, et que je hais : position de faiblesse. Cependant, je suis bien loin des temps tristes où, dans la cour de récréation, j'étais le bouc émissaire. Maintenant, j'ai des atouts, dont mon intelligence affûtée, mon assurance. Ma verve.

Ma vie y est aussi bien plus fragile. Son doigt appuie, je meurs. Sa main serre, je meurs. Déjà, je crains l'étouffement.

- Est-ce que tu as déjà retiré tes lunettes ?

Ma voix éraillée, hachée, et ma question dénuée de sens me surprennent. Lui-même, face à l'étrange interrogation, est pris au dépourvu… quelques secondes. Le temps d'appuyer plus fort son S&W contre mon crâne et de resserrer sa prise sur ma gorge. Je commence à suffoquer. Mes poumons me brûlent, m'implorent, mon corps se tend.

- Ce que je me demande, moi, gamine, c'est pourquoi ces putains de flics ont décidé de faire une putain de descente pile au moment où on devait abattre la putain de cible que tu m'avais proposée !

Eh bien, heureusement qu'il n'a pas vu Miss America, sinon je serais déjà morte. Bon, allez, si c'est juste ça ! Par contre, s'il pouvait retirer sa putain de main, comme il dit, parce que je vais finir par manquer d'oxygène, moi…

Non ? Pas l'air décidé ? Ok…

- Ce sont les risques du métier, j'ironise. Vraiment, tu crois que si j'avais envoyé les flics exprès, je serais restée avec toi ?

Bien sûr, ni lui ni moi ne croyons à cette pseudo-logique. La vraie consiste à se faire passer pour innocent le plus longtemps possible pour pouvoir enfin réussir son coup.

- Puis, franchement… Tu sais bien que la police, c'est pas mon genre, j'achève, utilisant ce qui me reste de souffle.

La colère sur son visage vacille, pour mon plus grand soulagement. Il hésite, desserre sa prise sur ma gorge, me permettant de prendre une profonde inspiration, éloigne légèrement son S&W de ma tempe. Et confirme mes soupçons. Il sait pour la CIA. Il sait pour moi.

Alors, pourquoi ne me tue-t-il pas ? Tout jeu à ses limites, et il transgresse allègrement celles du nôtre. Si c'est la police, c'est mal, si c'est la CIA, aucune importance ? Cela n'a aucun sens !

Quoi qu'il en soit, il mérite d'apprendre que personne ne me touche sans en subir les conséquences.

Je le repousse violemment en arrière, le plaque contre sa bagnole de la main droite, attrape mon Beretta de l'autre, en désactive la sécurité et le cale sous son menton. Rapport de force inversé. Sa propre arme pend, inutile, au bout de son bras.

- A l'avenir, évite de me menacer, chéri, ça a porté préjudice à tous ceux qui ont essayé avant toi.

Je brûle de colère, mais la garde enfermée dans ma poitrine. Je jette un regard critique à son joli visage ensanglanté, puis à sa main gauche – celle tenant son S&W, donc. Elle est bien trop enflée. Quant à ma gorge, elle va bientôt être d'un joli rouge, selon mon expérience.

- Putain, t'es vraiment con en fait, je fais remarquer de ma voix manitenant rauque, alors que son regard suit le mien.

- Va te faire foutre, sale pute, me réplique-t-il gentiment.

Je retiens un virulent « comme ton père avec ta mère » et m'éloigne de quelques pas, rangeant mon flingue. La tension est quelque peu retombée, et je suis à peu près sûre qu'il ne va plus se jeter sur moi sans prévenir.

Je gagne le coffre de ma kawa, fouille dans ma trousse à pharmacie – si, si, j'en ai une ! – et en retire désinfectant, mouchoirs et bandage de gaze. Je ne sais absolument pas si ça va suffire, parce que je suis une bite en soins élémentaires, mais je m'en branle [et nous, on n'en a rien à foutre, comme quoi].

Je reviens vers lui, le trouve en train de s'épousseter, lui montre mon butin et me heurte à ce qui semble être un regard noir – mais avec les lunettes, je n'en suis pas sûre. Sauf qu'il m'est encore utile, alors il n'a pas intérêt à titiller mes nerfs maintenant.

- Mec, t'as du sang plein la gueule, une main qui ressemble à rien, les flics veulent notre peau et j'ai besoin de toi comme bouclier humain, alors tu vas me faire le plaisir de te foutre de l'eau sur la face et de revenir sagement te faire soigner !

Un rictus incrédule danse sur ses lèvres.

- Tu sais que tu me le payeras, gamine ?

J'hausse les épaules et, à ma grande surprise, il abdique, se dirigeant avec sa classe habituelle vers les toilettes. J'en profite pour sortir une autre Calypso et en tirer une profonde bouffée. Rêveuse, je regarde la fumée bleutée s'envoler, se mêler à la nuit et au vent froid, et ce spectacle, pourtant familier, m'apaise un peu. Après les brusques montées d'adrénalines, le contrecoup, bien connu, se fait sentir.

Je suis épuisée.

Je m'assis sans la moindre gêne sur le capot de la bagnole du psychopathe, posant mon petit bazar à côté de moi. Mes yeux me brûlent, ma tête résonne. Je me connais, je sais que je ne vais pas pouvoir tenir ainsi très longtemps. Viendra un moment où je devrais impérativement dormir.

Oui, dormir. Alors que chercher un hôtel est très risqué, ce qui implique de faire du camping sauvage à deux pas d'un pervers en puissance. Bordel – et c'est le cas de le dire.

Mais j'ai vécu, pire, allez.

Le pervers en question revient enfin, visage net, ce qui par ailleurs met en relief sa lèvre éclatée. Dommage, il était mignon, avant. Bien que je préfère toujours autant les lamantins, faut pas déconner.

Il jette sa cigarette achevée par terre, jetant au passage un œil à la mienne – vous savez, celle que ce con m'a fait faire tomber – mais ne relève pas.

- Je me demande pendant encore combien de temps tu vas avoir besoin de moi, gamine.

Je hausse à nouveau les épaules, mets avec autorité un mouchoir imbibé de désinfectant dans sa main droite et saisit la gauche. Il se laisse faire, sage comme une image dans un livre sur le Kâma-Sûtra hardcore.

- T'as fait quoi ?

A son tour de hausser les épaules.

- Foulé, probablement.

Il y a des chances, en effet. Il a dû avoir un mal de chien pour conduire, et je ne vais pas perdre mon temps à le plaindre. Je l'immobilise du mieux que je peux avec la bande de gaze, me désinfecte la joue et range tout dans mon coffre. Je sens son regard redevenu narquois peser sur moi.

- Tu ne veux pas que je t'aide ? raille-t-il en désignant mon visage.

Je crois que je préférerais me pendre.

- Lamantin, je me contente de grogner, ce qui le fait ricaner.

Je ne veux pas savoir à quoi il pense. A de la zoophilie, couplée à un plan à trois, probablement.

De plus en plus crevée, je passe la main dans mes cheveux et me tourne vers lui.

- Bon, tu conseille quoi ? Faudrait qu'on se pose pour pieuter avant de…

Un bruit dans le lointain nous fait frémir. Sirènes de police. Mes dents se serrent de colère, de rage. Putain. Comment ont-ils fait pour nous retrouver ?

D'un tacite accord, nous bondissons dans nos bécanes et les allumons.

- Let's go, murmure-t-il avant de claquer sa portière.

L'adrénaline déferle à nouveau dans mes veines. Pour combien de temps ?

Sourire.

Je mets les gaz et bondit en avant, talonnée par le Patron.


Et je suis gentille. A un jour près, vous auriez dû attendre deux semaines pour avoir la suite !

Parce que c'est ce que vous allez faire.

Attendre.

Les aléas de la connexion aléatoire... Sauf si coup de chance.