Chapitre 14

Cette nuit-là avait été magique. Jude eut l'impression d'être enfin entier. Comme s'il avait retrouvé son autre moitié, celle qui lui faisait cruellement faute depuis la disparition de Zero. Le soulagement fut de courte durée et la douleur plus grande que jamais. Bien sûr que ça ne pouvait pas tout régler, mais les sentiments étaient toujours là, le désir aussi, ça ne pouvait pas « ne rien signifier ».

Cela faisait une semaine que Jude été arrivé à Pennsington et il n'avait pas revu Zero. Comme convenu, le lendemain il avait loué une chambre en centre-ville. Il passait ses journées à travailler. De visio-conférences, en bilan comptable et de négociations de contrat, en médiateur pour ses employés, il n'avait que peu de temps pour se morfondre.

Malgré tout, quand la nuit tombait, il se retrouvait seul avec lui-même. Le silence de la ville contrastait avec son cerveau en ébullition. Ses pensées en devenaient assourdissantes.

Les jours défilaient dans cette abominable routine, il aurai dû partir, mais il n'arrivait pas à se résigner. Rentrer à Los Angeles sans Zero signerait la fin de leur histoire. Et ça, Jude ne pouvait l'accepter.

Alors il multiplia les tentatives. Harceler Zero au téléphone, bien que ce dernier ne réponde pas. Il dû se rendre à l'évidence, ce n'était pas une brillante idée. Ce qui lui fit comprendre ? La voix enregistrée, quand elle lui annonça que la boite vocal de son correspondant était saturée.

Peu importe ! Ce n'est pas cette stupide machine qui allait l'arrêter. Il alla à plusieurs reprises frapper chez Joe, mais le blond n'était jamais là. Ce fut au cours d'une énième soirée, seul dans sa chambre qu'il trouva la solution. Jude avait pensé à aller l'attendre devant la clinique où il faisait sa rééducation, mais il se ravisa. On entrait pas dans un hôpital militaire, où grouillaient des dizaines de vétérans, aussi facilement. D'ailleurs, il ne savait pas comment Zero avait fait pour obtenir une place dans ce centre.

Il ne lui restait donc qu'une solution. Une qui avait, à de maintes reprises, fait ses preuves. Le sexe ! Comme tous les couples, ils avaient traversés quelques passages à vide ou zone de turbulences, comme le dirait Lionel, et le sexe les avait toujours rapproché. C'était leur façon à eux de se retrouver. De ressouder les liens.

La solution était sous ses yeux depuis le début et il s'en voulut de ne pas y avoir pensé plus tôt. Ils avaient déjà couché ensemble, le soir de son arrivée, mais ça n'était pas comme avant. Jude mettrait toutes les chances de son côté cette fois-ci.

Fort de ses bonnes résolutions, le lendemain, il se rendit une dernière fois chez Joe.

– Bonjour, excusez-moi de vous déranger, encore, mais…

– Je suis désolé, petit, il n'est pas là, le coupa l'homme par habitude.

– Je sais. Disons que je m'en doutais. Je voulais vous remettre ceci, répondit Jude en lui tendant une enveloppe. Pourriez-vous lui donner, s'il vous plaît ?

Joe la prit et étudia le jeune homme qui lui faisait face. Il avait essayé de lui dire de laisser tomber. De repartir et de reprendre le cour de sa vie, mais il ne pouvait pas faire ça. Il avait de la peine pour ce gamin. Alors, même en sachant que ça n'allait pas plaire à Zero, il accepta en lui promettant qu'il l'aurai le soir-même.

– Je peux vous poser une question ? Reprit Jude sur le point de partir.

L'homme acquiesça, méfiant.

– Il est réellement absent ?

– Oui ! Sinon, je t'aurai répondu qu'il ne voulait pas te voir. Je n'aime pas le mensonge. Ça vaut pour aujourd'hui et tous les jours précédents.

– Mais où passe-t-il toutes ses journées ?

– Au centre, principalement, ou en train de se promener avec Gunner. Il essaie de marcher le plus possible, dans l'espoir de récupérer sa jambe, lui confia-t-il.

– Je vous remercie, conclut-il en saluant l'ancien coach.

Il regagna sa voiture avec un pincement au coeur. Penser à Zero lui faisait mal et il détestait ça. Avant son accident, penser à lui le rendait heureux, mais plus maintenant et cette constatation fut rude.

Pour la dixième fois, au moins, Zero relisait le mot laissé par Jude. Assis sur son lit depuis une bonne demi-heure, il n'arrivait pas à prendre une décision. À ce qu'on dit, la nuit porte conseille, alors il se coucha avec l'espoir d'avoir trouvé la réponse à son réveil.

Il contemplait son dos sculpté, ses épaules larges, ses hanches étroites et son cul rebondit, qui se cambrait un peu plus dans une demande silencieuse.

Il l'imaginait, comme il l'avait fait tant de fois, mais celle-ci était bien différente. Son corps et sa peau frémissante sous ses doigts avaient ravivés les souvenirs. Rendants ses fantasmes plus réels, presque palpables.

Quand il se réveilla, Zero était en sueur. Le coeur battant contre ses côtes et le souffle court. Le réveil posé sur sa table de nuit indiquait 5h du matin. Passablement agacé et conscient qu'il ne pourrait se rendormir dans cet état, il parti dans la salle de bain.

L'eau froide ne semblant pas suffire à régler le problème, il se résigna et sa main achevât le chemin qui la menait à son sexe. Il débuta un mouvement de poignet brutal. Des vas et viens violents et secs. À l'image de son humeur.

Ses jambes ankylosées, qu'il n'avait pas pris le temps de réveiller, commencèrent à trembler sous l'effort et sans surprise, la gauche flancha. Il finit par s'écrouler au sol, tapant à coup de pied et de poing sur les murs de la douche, laissant s'échapper toute sa rage. Son corps glissant sur le carrelage mouillé et sa tête cognant contre la vitre. Des larmes coulèrent sur ses joues et il pleura comme il n'avait jamais pleuré.

Échoué lamentablement sur la surface froide, Zéro abandonna. Cette guerre qu'il menait contre ses sentiments, contre son propre corps depuis si longtemps, il l'avait perdu. Un foutu handicapé, voilà ce qu'il était dorénavant et il ne pouvait se résigner à faire vivre ça à Jude.

Les dés étaient jetés et tout s'arrêtait ce soir. Il était déterminé à mettre fin à cette mascarade.

C'est bien plus tard qu'il frappa à la porte du brun qui l'avait invité à dîner. Quelle ne fut pas sa surprise quand, sur ordre de ce dernier, il ouvrit la porte et découvrit son amant allongé dans une pose faussement lascive, nu sur le lit.

– Je t'attendais, souffla-t-il sensuellement.

Zéro fut d'abord décontenancé. Cette attitude ne lui ressemblait guère. Ce n'était pas l'homme qu'il avait connu. La scène paraissait ridicule, tout droit sortie d'un mauvais film porno.

Il s'avança vers le lit d'un pas hésitant. Le revers de sa main frôla une cuisse et Jude gémit.

– C'est ça que tu veux ? demanda-t-il sèchement.

Jude se contenta de hocher la tête.

– Tu veux que je te baise ? C'est pour ça que tu m'as invité ?

Et sans lui laisser le temps de répondre, il envahi sa bouche. L'emplissant de sa langue. Récoltant les soupires de son amant. Le brun perçut sa colère à travers l'échange et il n'était plus très sûr de son plan, somme toute succinct, le faire succomber et que tout redevienne comme avant. Enoncé comme tel, ça lui apparut stupide et il ne sut plus quoi dire.

C'est à bout de souffle qu'ils se séparèrent. Zero posa son front contre celui de Jude. Le contact ne dura guère plus de quelques secondes et le blond s'écarta.

– Je n'aurai pas dû venir, soupira Zero.

– Non ! Attends...quoi ? Pourquoi tu dis ça ? Paniqua Jude en se redressant.

À genoux sur le lit, il se sentit vraiment stupide.

– Je ne sais pas pour qui tu me prends. C'est vrai qu'à plusieurs reprises, je n'ai pas su résister à cette espèce d'attraction, mais...te rends-tu compte de ce qui m'arrive. Je ne sais plus quoi faire de ma vie. Je dois faire le deuil de tout ce pour quoi je me suis battu, de tout ce que je ne pourrais plus faire, et tu… tu as vraiment pensé que le sexe allait tout arranger ? En fait, je pense que c'est mieux ainsi. Je sais à quoi m'en tenir maintenant...merci, conclu-t-il avant de quitter la chambre précipitamment.

Il prit soin de bien claquer la porte derrière lui au cas où les choses ne soient pas claires.

« Ne t'avise pas de me suivre ». Le message était passé.

Jude mit un certain temps à sortir de sa léthargie. Il comprenait seulement maintenant ce que signifiait son geste. Il ne prenait ni la détresse ni la carrière et encore moins le handicap de Zero au sérieux. C'est exactement à ça que ressemblait toute cette connerie et il en était le seul responsable. Pas une seule seconde ça ne lui était venu à l'esprit. Zero ne pouvait pas résister au sexe. Donc, il allait lui offrir ce dont il désirait le plus comme quand ils s'étaient rencontrés. Sauf qu'aujourd'hui ça n'est plus Jude que Zéro voulait plus que tout, c'était ses jambes. Il voulait qu'on lui rende cette vie dont il n'a pas suffisamment profité.