Le chemin jusqu'à la morgue avait paru être une éternité ce jour là. Monsieur et Madame Murdoch l'avaient fait en silence, serrés l'un contre l'autre, ne supportant pas de s'éloigner une seule seconde, ne serait-ce que pour se lâcher la main. Les doigts de Julia s'étaient refermés avec force sur ceux de William lorsqu'ils franchirent la porte en bois. Il avait aussitôt répondu à ce geste en les serrant à son tour, puis il s'étaient dirigés d'un même pas au centre de la pièce. Là se trouvait la table sur laquelle le Docteur Ogden s'était si souvent penchée par le passé. Il y avait un corps, un corps d'enfant, recouvert d'un drap blanc donc seul le "Y" de la coupure de scalpel se détachait dans un rouge sang. Des boucles blondes s'échappaient du drap et tombaient en cascade de la table. Avant d'arriver devant celle-ci, Julia se figea sur place, prise d'une intense nausée. La main de William se glissa alors sur sa hanche et il l'attira contre lui pour venir déposer un baiser dans ses cheveux alors qu'elle ferma les yeux.
-Je suis là, murmura-t-il, je suis là.
Elle n'eut pas le temps de répondre que des pas s'approchèrent timidement. Julia ouvrit les yeux à nouveau et elle croisa le regard du Docteur Grace.
-Je suis navrée de vous infliger cela, dit-elle d'une timide voix, mais nous devons l'identifier.
-Nous le savons, répondit William en quittant son épouse.
Il lui jeta cependant un autre regard et elle acquiesça simplement. Ils firent alors les derniers mètres qui les séparaient du corps sans vie de la fillette et une fois encore ils se tinrent debout, en silence, l'un à côté de l'autre, se tenant la main. Emily se plaça de l'autre côté de la table et elle les regarda pendant quelques secondes.
-Je vous en prie Docteur, murmura William, qu'on en finisse.
-Je dois vous prévenir, répondit Emily, cette enfant a été sauvagement...assassinée et...et son visage est...endommagé. Nous ne pouvons pas déterminer avec certitude qu'elle est Kathleen ou non. Et la violence de l'acte peut...peut vous bouleverser.
-Je tâcherai de faire au mieux pour savoir si c'est elle, souffla Julia avec les larmes aux yeux.
La jeune femme acquiesça et doucement elle retira le drap du visage de l'enfant. Elle n'avait pas exagéré quant au fait de l'état du corps. Le ou les assassins avaient dû s'acharner sur cette pauvre enfant, car même pour le couple, il leur était presque impossible de savoir si elle était bien leur fille ou non.
Toujours en silence, Julia se libéra de William et elle porta sa main vers le corps glacé. Elle regarda avec détail son visage, elle laissa ses doigts caresser ses cheveux et puis, elle leva le regard vers son amie.
-Pourriez-vous la coucher sur le côté?
Emily s'exécuta avant que Julia ne se baisse et ne laisse glisser ses doigts sur l'omoplate de la petite fille. Elle n'eut pas à prononcer un mot que William la rejoignit et regarda avec intérêt le même endroit qu'elle.
-Elle n'y est pas, murmura le jeune homme.
-Elle n'y est pas, répéta Julia en plongeant son regard dans le sien.
Ils se redressèrent alors et dans un même mouvement, ils se prirent dans les bras.
-Ce n'est pas elle, souffla Julia dans le creux de l'oreille de William avec soulagement, ce n'est pas Kathleen.
William ne répondit pas et resserra son étreinte autour d'elle. Emily quant à elle les regarda tour à tour, un peu perdue avant de recoucher le corps de la fillette. Elle remit le drap sur son visage lorsque William se tourna vers elle.
-Kathleen possèdent une cicatrice sur l'omoplate gauche, un "y" et cette enfant n'en a pas, ce n'est pas notre fille Docteur Grace.
Elle leur adressa un tendre sourire auquel William répondit avant de sentir les doigts de Julia se refermer avec force sur son bras. Il se tourna vers elle et il n'en fallut pas davantage pour comprendre qu'elle était prise d'un nouveau vertige. Il passa aussitôt ses bras autour de sa taille et il l'attira contre lui une fois encore.
-Nous allons rentrer nous reposer chérie, murmura-t-il dans ses cheveux, tu es épuisée et tu as besoin d'un vrai lit. Tout comme moi.
-Kathleen est quelque part dehors William, je ne pourrai rentrer si je ne la sais pas en sécurité.
-Et si tu ne prends pas soin de toi, tu risques de tomber malade. Lorsque note fille rentrera, elle aura besoin de toi, tu te dois d'être en forme.
-Je ne dormirai pas sans toi Inspecteur.
-Je ne comptais pas te laisser seule Docteur, répondit aussitôt William en souriant dans la nuque de la jeune femme.
Il y déposa un chaste baiser et l'instant d'après ils se séparèrent, saluant brièvement le Docteur Grace avant de se rendre au poste de police pour signaler leur départ.
Ils avaient fait le trajet en silence une fois encore, scrutant les environs par la fenêtre, espérant que par le plus grand des hasards et des miracles ils verraient la silhouette de la fillette. Eh puis, ils étaient entrés chez eux et lorsque la porte se referma derrière eux, le pesant silence de la demeure les cloua sur place. Cela faisait des mois que la demeure n'avait pas été aussi calme et endormie, aussi glaciale. Ils ne prirent pas la peine de passer dans le salon pour allumer la cheminée, ils se dirigèrent vers l'escalier au fond du couloir pour monter dans leur chambre. Mais Julia ne pu s'empêcher de regarder par la porte ouverte. Elle vit le grand sapin toucher le plafond; les quelques cadeaux à son pied, la cheminée qu'elle avait décoré avec soin avec l'aide de Kathleen. Elle resta là, figée sur place à regarder cette pièce vide qui aurait dû être remplie de rires et de joie à cette heure.
-Viens Julia, murmura William en glissant sa main dans son dos.
Elle ne répondit pas et elle le suivit docilement, ne remarquant pas que lui aussi avait jeté un regard triste dans cette pièce en pensant à ce qu'aurai pu être cette journée avec celles qu'il aimait.
Ils avaient passé la journée dans leur lit, étroitement enlacés, recouverts des épaisses couvertures pour ne pas sentir le froid. Ils avaient dormi pendant des heures, avant que finalement, William ne se réveille d'un terrible cauchemar où Julia et Kathleen mourraient dans d'atroces souffrances. Instinctivement, il referma son étreinte sur celle qui dormait contre son torse. Julia bougea dans son sommeil et elle étouffa un faible grognement, ce qui fit sourire tendrement William. Il ne pût s'empêcher alors de laisser glisser ses doigts dans son dos, pour une tendre et longue caresse sans même la quitter des yeux. Son autre main prit le chemin de ses cheveux défaits qu'il laissa glisser entre ses doigts un long moment avant de soupirer profondément. Il déposa alors un baiser sur son front et il ferma les yeux.
-J'aimerai tellement te rendre heureuse Julia, murmura-t-il, que toutes ces épreuves ne soient plus les tiennes. J'aimerai vivre en paix avec la femme de ma vie, avec notre fille. J'aimerai pouvoir te faire un enfant, un petit frère ou une petite sœur pour Kathleen et qu'ensemble, tous les quatre ,nous soyons heureux, tout simplement. Pardonne-moi mon amour, pardonne-moi d'avoir échoué. Je t'aime, si tu savais à quel point.
Il fourra alors son visage dans la nuque de la jeune femme pour l'embrasser, puis, très doucement pour ne pas la réveiller, il glissa hors de son étreinte afin de quitter le lit. Il s'habilla rapidement, car la chaleur de leur deux corps enlacés avait disparu. Il fit un saut dans la salle de bain, et après un dernier baiser déposé sur le front de son épouse, il quitta la demeure, pour se rendre au poste de police et reprendre ses recherches.
à suivre...
