Bonsoir mes cupcakes, je vous présente le chapitre 14 pour votre plus grand plaisir (et le miens). Avec un retard d'un jour, je vous souhaite une bonne lecture ! -w-
Pour des raisons d'organisation de voyage et le fait que ce chapitre, comme vous allez le voir, est séparés en plusieurs partie, je n'ai pas vraiment de musique à vous conseiller pour celui-ci. Je vais éviter de me forcer à vous en mettre pour chaque chapitre si je n'ai rien d'évident en tête. Si il y en ,a je vous les passe, sinon non. Par contre, un conseil, gardez-vous une musique "énergique", du genre "Supermassive Black Hole" de Muse, ça serait des plus fortuit pour un passage plutôt "mouvementé" que vous identifierez rapidement (vous le verrez venir). Bonne lecture, on se retrouve en bas ! *saute*
Lui, elle, eux, nous, moi et moi-même
Amand se leva de son lit et alla s'étirer devant le miroir. Il sourit à la vue de son reflet qui lui renvoyait son image. Il n'était vêtu que d'un pantalon lâche et de sa crinière dorée en bataille et s'étirait pour chasser les dernières traces du sommeil. Il s'aimait bien comme ça, il se trouvait sexy. Il passa sa main dans ses cheveux pour les discipliner un peu et jugea de leur longueur. Ils lui arrivaient aux omoplates… uhm, ils poussaient vite. Il hésita à les couper. Il lui était arrivé de les porter plus longs, donc la longueur n'était pas un problème.
Avant Russel.
Il se les était coupés assez courts après qu'ils se soient définitivement mis ensemble et les avait gardé à une longueur raisonnable depuis mais l'envie de les laisser pousser commençait à le prendre. Le blond se mordit la lèvre en se contemplant dans la glace. Oui, ça le démangeait de les laisser pousser à nouveau. De les porter en une queue de cheval provocatrice et de remettre ses talonnettes qu'il portrait autrefois pour se grandir un peu. Du moins officiellement.
Il soupira en se passant la main sur le visage, embêté. Il avait de plus en plus souvent ce genre de pensées depuis quelques temps et ça n'était pas bon. Il avait parfois l'envie impérieuse d'envoyer balader Russel et leurs ridicules disputes pour aller faire le tour des services et les provoquer. Les provoquer tous. Il avait culpabilisé la première fois en y pensant, puis de moins en moins.
Il angoissait tout de même. Il avait peur de faire une bêtise et de blesser Russel ou de le perdre à jamais, même si c'était assez improbable. Ressentir cette peur combinée à son désir d'aller voir ailleurs était aussi contradictoire qu'égoïste. C'était juste… qu'il avait de plus en plus de peine à réfréner cette envie. Cette envie de se comporter comme avant.
Avant Russel.
Amand se souvenait cependant très clairement des sentiments qu'il avait ressentis à l'époque. Des sentiments sûrs et sincères, des sentiments de sécurité et d'amour pour son collègue et amant, mais… ils semblaient parfois si durs à retrouver et ressentir avec la même intensité qu'autrefois.
Cela voulait-il dire qu'il ne l'aimait plus ? Oh si, il l'aimait, mais est-ce qu'il l'aimait moins ?
…
Peut-être, vu les pensées qu'il avait. De plus elles étaient vraiment agréables.
Aaah… il culpabilisait, mais c'était juste plus fort que lui.
Trois ans. Cela faisait trois ans que cet homme superbe l'embrassait tous les jours, lui accordait sa confiance et son amour. Trois belles années n'est-ce pas ?
- Peut-être qu'au fond, je n'ai jamais changé…
Il soupira un peu tristement mais quelque part au fond de lui, il était rassuré.
- Aaah… tant pis… je suppose.
Il se détourna du miroir dont la vision était aussi agréable que déplaisante. C'était comme si deux facettes de lui se retrouvaient alors en conflit. C'était aussi comme se retrouver après ses années, se reconnaitre enfin mais s'en mordre les doigts. Il alla s'habiller. Il prit l'enveloppe ouverte posée sur sa table de nuit et relu les quelques lignes passionnées griffonnées dessus.
Il eut un petit rire hautain de prédateur qui résonna comme un chant d'oiseau et rangea le papier dans un tiroir avant de quitter la pièce.
.oOooOo.
Lorsque Reim arriva au bureau à six heures trente, il fût surpris d'y trouver Russel qui était déjà installé et se préparait du café. Plusieurs documents éparpillés sur son bureau témoignaient de son assiduité. Il était là depuis un bon moment.
- Oh salut Reim, le salua-t-il d'un grand sourire usé. Une tasse ?
- Volontiers. …Hé, ça va ?
- Très bien pourquoi ?
- Parce que ça n'en a pas l'air, voilà pourquoi.
Russel lui versa une tasse qu'il lui tendit avec l'air d'un homme qui n'a plus de solution ni de contrôle sur une situation déplaisante et qui n'arrive pas à se résigner.
Reim haussa les sourcils.
À ce point ?
Son ainé secoua tristement la tête.
Oui.
Puis haussa les épaules.
Ou alors peut-être pas. J'en sais rien.
Russel alla s'asseoir à son bureau et se mit à rassembler des papiers pour lui parler travail. Reim lui lança un regard compatissant et s'assis en face de lui, à l'écoute, mais le plus vieux lui lança un coup d'œil sans équivoque. Reim hocha la tête.
D'accord, on n'en parle pas.
- Je t'écoute.
.oOooOo.
La Duchesse de la famille Rainsworth était assise à son bureau et rédigeait une missive au Duc Barma lorsque de légers coups furent frappés à la porte. Elle reposa délicatement sa plume en prenant soin de ne pas étaler l'encre fraîche avec les dentelles de sa manche et invita le visiteur à entrer.
Break s'avança dans la pièce, sa fidèle cane en main. Il la salua d'une courbette élégante et s'avança vers elle, refusant poliment le fauteuil qu'elle lui proposait.
- Comment te portes-tu Break ? demanda-t-elle.
- Mieux Madame, je vous remercie.
Elle sourit et lui lança un regard éloquent.
- Ne t'en fais donc pas, je ne vais pas te faire une morale que tu as sans doute déjà reçue de toutes les autres personnes qui se sont inquiétées pour toi. Je présume que le message, à défaut d'avoir pénétré, a du moins été assez contrariant pour te dissuader de te mettre dans une situation où tu serais susceptible de l'entendre à nouveau.
- Je vous le confirme ! rit Break qui s'excusa et sortit un mouchoir d'une de ses poches pour essuyer discrètement son nez encore un peu malade.
- Je présume que ma petite Sharon a été la plus virulente d'entre tous, sourit la vieille dame qui le transperçait gentiment de ses yeux sages. Je suppose que c'est pour la laisser se calmer que tu as pris ton épée pour aller t'entrainer après cet entretien.
- La perspicacité de Madame ne cessera jamais de m'étonner, répondit-il sans rien laisser paraitre de sa légère surprise. La jeune Duchesse a en effet exprimé sa contrariété de manière aussi physique que verbale…
- Ne prends donc pas cet air ennuyé, elle s'est fait beaucoup de soucis. Elle tient beaucoup à toi.
Break ne répondit rien et attendit. La vieille dame le regarda tendrement en secouant la tête et cela l'agaça. Ça n'était pas la première fois qu'elle lui faisait ce genre de remarque qui lui passait au-dessus. Entendre que quelqu'un tenait à lui était toujours un peu déroutant mais son côté pragmatique reprenait toujours le dessus. S'attacher aux gens était inévitable mais inutilement douloureux. Les relations n'étaient que des échanges de bons procédés et la jeune Sharon, malgré la sincérité de son affection, n'était pas différente de lui ou d'un autre. Accepter a possibilité que les choses puissent être plus compliquées et avoir un impact personnel profond sur lui l'affaiblirait, comme les autres. Leur erreur à eux tous étaient de se faire dominer par leurs sentiments et de se laisser aller à l'amour, la colère ou quelques autres passions pouvant pousser à faire de grosses erreurs souvent irréparables. Il respectait Sharon et tous les autres, mais il se plaisait à savoir que lui calculait et ne laissait rien au hasard.
- Madame m'a fait appeler pour une raison précise, je présume… ?
- Oui ! Je souhaiterais que tu ne partes pas en mission pour le moment.
- Et pourquoi cela ?
- Parce qu'une rumeur circulant du côté de Crépuscule m'inquiète de plus en plus. D'après les témoignages et ce qui a pu en être déduit, un contractant illégal sévirait aux abords de cette ville. Une demi-douzaine de personnes ont perdu la vie dans des circonstances sinistres. Nous n'avons cependant aucune preuve nous confirmant qu'il s'agirait d'un contractant illégal et j'ai décidé de faire dépêcher une équipe sur le terrain demain. J'ignore s'ils trouveront la preuve de ce qui a été avancé mais je souhaiterais que tu restes disponible pour être dépêché sur place si le besoin s'en fait sentir.
- Je comprends Madame, mais si je puis me permettre, je ne suis pas le seul contractant disponible de Pandora et comme vous l'avez dit, nous n'avons aucune certitude sur ce qu'il se passe à Crépuscule.
La Duchesse soupira, soucieuse.
- Je le sais Break, ne t'en fais pas. Je ne suis pas encore si sénile, rit-elle gentiment. Cependant, cette affaire qui n'est même pas encore sur mon bureau m'inquiète. Je suppose que c'est ce que l'on appelle l'intuition, et je n'aime pas cela.
Elle posa ses coudes sur le bureau et croisa les mains devant son visage, tout à coup très sérieuse.
- Les témoignages indiquent que les victimes font parties de rangs sociaux très différents, ce qui est déjà en soit inhabituel. Certaines étaient même des nobles sachant manier une épée et les contractants illégaux ont plus tendance à viser les vagabonds et sans-abris. Certaines personnes ont « entendu » les crimes et rapportent tous la même chose : les victimes ont poussé de grands cris, non pas de souffrance physique mais de rage ou de douleur. Ces cris ont été entendus longuement et ils ne peuvent être liés à la cause de la mort car ils ont tous eu la gorge tranchée d'un coup net et puissant.
Elle se tut et toucha pensivement le papier de sa lettre en court d'écriture.
- Tu n'es pas le seul contractant disponible, c'est vrai, mais tu es le plus puissant. Si mon impression se confirme et qu'il s'agit bien d'un contractant illégal, je souhaiterais te confier cette mission. Elle semble périlleuse et tu ne dois sans doute pas apprécier que je te demande cela mais je ne me sentirais pas à l'aise d'envoyer un autre jeune contractant inexpérimenté.
- Je comprends Madame, et ne vous préoccupez donc pas de mon appréciation. Je suis à votre entière disponibilité et prêt à partir dès que vous le souhaiterez.
- Je n'en attendais pas moins de toi, sourit-elle en reprenant sa plume.
- Était-ce tout ce que vous désiriez ?
- Absolument. Je te remercie d'être venu si vite et te souhaite un bon rétablissement. Ne pousse pas trop sur ton entrainement, il serait déplorable que la Maladie ne t'entraine à nouveau dans ses bras incertains.
- Ne vous en faites pas, je saurai m'arrêter à temps.
Break s'inclina une nouvelle fois et quitta le bureau de la Duchesse qui médita un instant sur ses incertitudes avant de reprendre l'écriture de sa lettre. La plume gratte à nouveau trois lignes puis se stoppa alors qu'elle méditait sur sa réponse. Aller prendre le thé avec Rufus était tentant, mais il était en pleine phase mélancolique depuis quelques semaines et elle savait que cela la concernait. Elle ne voulait pas l'attrister encore plus… d'autant plus que sa mélancolie était parfois contagieuse. Surtout lorsqu'il se laissait aller, après toutes ces années, à imaginer des projets et les choses qu'ils auraient pu vivre ensemble.
Mais c'était trop tard. En parler était aussi inutile que douloureux.
.oOooOo.
La matinée était déjà bien avancée lorsqu'Amand fit un détour par la cours qui servait de terrain d'entrainement. Le QG disposait de quatre espaces d'entrainement différents mais celui-ci était le plus grand de tous et c'était là où tous les combattants se retrouvaient pour les entrainements collectifs. Surplombant la cours, un grand balcon l'entourait, reliant plusieurs services et permettait aux passants d'observer les combattants s'affairer dans la cours qui prenait des aspects d'arène. C'était le rendez-vous des pauses-café, le moment de détente et d'animation.
Amand était installé contre la rambarde depuis quinze minutes et observait une certaine personne lorsque le plus fort d'entre tous s'avança dans la cours. Amand haussa les sourcils, surpris, et remonta ses lunettes. Il ne fût pas le seul étonné : tous les autres hommes dans la cours se stoppèrent un instant à l'arrivée de Break et quelques murmures surpris fusèrent. Il était tout à fait inhabituel de voir l'albinos ici. Il s'entrainait toujours, ou presque, seul dans une des autres cours. Son niveau exceptionnel au maniement d'arme faisait de lui le meilleur professeur mais son caractère en faisait aussi le pire et il n'était pas réputé pour sa sociabilité. Il était aussi craint que respecté et aussi adulé que critiqué. Son habileté au combat était la seule chose sur laquelle tout Pandora se mettait d'accord à son sujet. Cette réputation-là devançait les rumeurs sur son caractère ou son passé confus sur lesquels les rumeurs allaient bon train.
Break s'avança de son pas légèrement clopinant et se débarrassa de sa veste d'uniforme qu'il posa sur un banc avec celles des autres. Certains s'étaient stoppés et l'observaient, d'autres l'ignoraient royalement et poursuivaient leur entrainement bruyamment. Pourtant, au milieu de la clameur des efforts et du tintement des épées, le bruit de la lame de Break qui quittait son fourreau et sa voix semblèrent résonner dans l'espace et imposèrent un silence presque révérencieux et craintif.
- Quelqu'un serait-il tenté de croiser le fer avec moi ?
Beaucoup de jeunes le regardèrent avec de grands yeux aussi émerveillés que si on leur avait offert un royaume entier à Noël, d'autres – ceux qui avaient déjà essayé de le combattre autrefois – le regardaient avec animosité, hésitation, enthousiasme ou crainte. Quelques-uns des plus vieux semblaient partants et souriaient respectueusement, s'amusant aussi de l'attitude de leurs cadets.
- Allez ! s'exclama Break avec un sourire provocateur mi-amusé, mi-méprisant. Je sors d'une convalescence et suis un peu rouillé. Vous n'osez donc même pas alors que je suis aussi diminué ?
Un homme d'âge mûr (Marc, comte de Westphall, 48 ans, second du département des agents de terrain) éclata de rire, ne croyant apparemment pas une seconde au soi-disant handicap de son cadet. Amand se calla un peu mieux contre la rambarde en souriant. Ça promettait du spectacle. Le contractant du Chapelier Fou détonnait encore et toujours avec son corps élancé, presque délicat, avec sa fine rapière à la main au milieu de tous ces hommes relativement baraqués avec leurs très grosses épées (le blond secoua la tête en se faisant à nouveau la remarque que c'était diablement révélateur et qu'à cet égard Break ne l'étonnait pas et méritait son respect). Un jeune homme (Hans, neveu du baron Heinrare, 18 ans, agent de terrain) s'avança en tournoyant une épée avec une garde particulièrement large.
- Moi ! J'ai beaucoup entendu parler de toi et je dois avouer que je suis surpris, dit-il en toisant Break.
L'interpellé sourit joyeusement et cela aurait ressemblé à un franc amusement si son aura n'avait pas exprimé qu'il allait clairement lui faire passer l'envie de juger ses adversaires sur leur physique. L'avertissement ne sembla pas atteindre le jeune homme qui se mit en garde avec un grand sourire exalté et un peu insolent. Les gens se reculèrent et un cercle vide se forma avec les deux hommes en son centre. Break toisa le plus jeune en faisant la moue, le jaugeant sans rien dire sans se mettre en garde. L'adolescent s'impatienta.
- Qu'est-ce que tu attends !?
- Tes pieds.
- Quoi !?
- Tes pieds ne sont absolument pas dans la bonne position. Vu ta taille et le poids de ton épée tu devrais rentrer plus ton pied droit et tourner le gauche vers l'extérieur. Le poids de ton corps est affreusement mal répartit comme ça…
Le jeune épéiste le regarda avec des yeux ronds, la bouche grande ouverte et des rires fusèrent. Piqué dans sa fierté il s'énerva et bondit sur Break qui fit un saut rapide sur le côté pour éviter la grosse lame qui s'abattait dans le sable. Hans tourna la tête avec un « tsk » et vit la lame de Break brandie au-dessus de sa tête et se recula rapidement pour l'éviter. Break bondit vers lui et le tintement de leurs épées fendit l'air.
Hans se mit à l'attaquer énergiquement, tentant de trouver une ouverture, mais Break ne faisait qu'éviter les coups où les parer. Le plus jeune s'agaçait de plus en plus, redoublant d'effort pour arracher ne serait-ce qu'un froncement de sourcil à son étrange adversaire.
Amand sentait un sourire fasciné étirer ses lèvres. Break était époustouflant. Il ne cillait pas et évitait les coups avec une grâce et une souplesse digne d'un danseur. Il tournoyait, faisait un pas de côté, souriait même à son opposant pour l'énerver, le provoquer et lui montrer qu'il n'était nullement impressionné par son petit numéro. Et ça marchait. On voyait bien que Hans s'énervait de plus en plus. Les gens riaient à chaque coup qu'il manquait. Ça n'était clairement pas ce à quoi il s'était attendu dès l'instant où il avait vu Break. Sans doute s'était-il dit que sa réputation était exagérée, sans doute avait-il été persuadé que son talent lui permettrait de rafler son titre.
Aaah… la jeunesse arrogante.
Ses attaques devinrent erratiques et la foule s'était mise à crier. Crier à Hans de se concentrer, crier à Break d'attaquer. L'adolescent se stoppa, ses pieds crissant dans le sable et Break attendit, parfaitement immobile à quelques mètres de lui. Intouchable. Le plus jeune suait à grosses gouttes.
- DÉFENDS-TOI ! cria-t-il, affreusement contrarié.
- Mais je me défends~ ! répliqua Break en faisant un petit tour amusé sur lui-même avec une grimace. Je n'ai même pas besoin de te renvoyer les coups pour être en sécurité, c'est très reposant !
- CESSE DE TE MOQUER DE MOI !
Break se passa la main dans les cheveux avec un soupir.
- Je ne me moque pas, jeune homme, je suis réaliste. Tes attaques sont incroyablement prévisibles et tu te laisses trop vite submerger par tes émotions. Je pourrais te tuer en moins d'une minute si je le voulais…
Hans le regarda d'un air outragé. Il tremblait de rage. Un silence impressionné s'était installé et l'on murmurait.
Était-il sérieux là ? Pouvait-il vraiment le faire ? Mais oui bien sûr ! Mais non ! Ha, on voit bien que tu ne l'as jamais vu se battre sérieusement ! Tu rigoles, là ?
Break se détourna du garçon et s'adressa à la foule.
- Quelqu'un d'autre ?
- QUOI !? Attends, on n'a pas fini !
- Si, c'est fini. On réessaiera lorsque tu arrêteras d'essayer de me prouver que tu en as dans le pantalon et que tu me montreras ce que tu sais vraiment faire.
Un grand éclat de rire résonna dans la cours et Amand se joignit à eux. Break leva la tête une seconde vers lui mais la détourna tout aussi vite. Ah ? Il l'avait remarqué. L'avait-il donc entendu et reconnu depuis là en bas ? Un coup d'œil autours de lui informa le blond qu'il n'était plus le seul à observer l'arène. Une vingtaine de personnes regardaient le spectacle en riant. Le fait que Break soit là était un évènement assez important pour que la rumeur circule rapidement et le public ne manquait pas.
Un instant d'hésitation plana dans l'arène puis un autre jeune homme d'environ vingt ans aux cheveux en brosse s'avança pour combattre Break. Ce dernier ne fit cette fois aucun commentaire sur sa garde et le laissa attaquer en premier. La danse défensive recommença. Le combat fût bref, car le jeune homme n'osa pas l'attaquer franchement et se contenta d'observer les mouvements de Break dans l'espoir d'apprendre de ses parades. Nullement ennuyé, l'albinos le laissa faire et mit fin à leur petit jeu rapidement pour laisser quelqu'un d'autre essayer.
Les aspirants se succédèrent contre lui, ragaillardis et rassurés par la seconde performance de leur collègue. Une fois certains que Break n'allait pas les humilier où y aller franchement, ils voulaient tous essayer et cela devint presque le défi de celui qui parviendrait pousser le Chapelier à se battre sérieusement. Break esquivait, parait, s'amusait et semblait seulement se dégourdir les muscles. Il n'avait même pas l'air d'avoir besoin de ses concentrer. Ses mouvements fluides étaient d'un naturel extraordinaire et rendaient les combats aussi agréables à regarder qu'une chorégraphie savamment répétée.
Il n'y avait pas du talent dans ces mouvements mais du génie. Et c'était beau.
Malgré le mutisme de Break, une bonne ambiance s'était installée dans l'arène et un certain nombre de spectateurs s'étaient déjà retirés, lassés par la répétition des combats. Break donnait très peu de conseils aux autres agents et il fallait véritablement insister pour qu'il consente à donner une appréciation sur un style ou un mouvement. Les plus expérimentés se chargeaient de cette tâche, plutôt ravis que leurs hommes se donnent vraiment à fond contre quelqu'un. Se battre contre Xerxes Break, ça n'était pas s'entraîner contre un ami à qui l'on craignait de faire vraiment mal par accident, non. C'était se battre contre quelqu'un qu'il était impossible de toucher ou de faire flancher, alors il fallait tout donner pour essayer d'en tirer quelque chose.
C'était de la frustration qui montait, c'était de l'admiration, c'était une chasse aux compliments.
Au bout de presque une heure d'entrainement, un des seniors s'avança face à l'albinos qui sourit et prit la peine de se mettre en garde. C'était le comte Alphonse de Carriere, grand épéiste qui avait la réputation d'avoir gagné plusieurs championnats au cours de sa vie. Amand (qui était allé se chercher un café entre deux combats), se demanda si Break se mettait en garde par respect ou par réelle crainte. Uhm… vu son sourire, c'était plutôt du respect, mêlé de la satisfaction d'avoir un réel challenge en face de lui.
Il fit le premier mouvement par politesse et se laissa dominer par le comte le temps d'une dizaine de mouvements.
- Je ne te vois absolument pas rouillé, Break ! annonça ce dernier. Allez, pas de manières, montre-moi ce que tu sais vraiment faire !
- C'est vous qui me l'aurez demandé !
Tout à coup il disparut et tout le monde cligna des yeux. Il réapparu dans le dos du comte et laissa son épée planer au-dessus de sa tête une seconde de trop pour lui laisser le temps de réagir.
- Aarh !
CLANK
Le cliniquement des fers se répercuta rapidement dans l'arène et l'excitation monta alors que les cris d'encouragement fusaient.
- Inutile… murmura Amand.
Le comte n'avait visiblement aucune chance face à l'albinos qui dominait clairement leur échange. Il avait le visage froncé dans la concentration et laissait clairement des ouvertures et du temps au comte qui tenait la cadence du mieux qu'il pouvait pour lui offrir l'ébauche d'un réel combat. Cela dura hélas ridiculement peu de temps et Amand loupa le coup final, trop occupé à secouer la tête d'un air amusé. Lorsqu'il regarda à nouveau, Carierre était à terre et avait perdu son épée qui atterrissait une dizaine de mètres plus loin, forçant deux agents à s'écarter vivement avec des cris très peu virils pour l'éviter. Les applaudissements résonnèrent dans la cours alors que l'admiration prenait le dessus et qu'on félicitait, adulait, demandait conseil. Amand allait s'en aller lorsqu'il vit une silhouette grimper sur un banc, prendre son élan, sauter par-dessus la foule, épée brandie, dans le dos de Break.
Il ouvrit la bouche pour crier mais…
- ATT-… !
CLANK
Dans un éclair, Break s'était retourné et avait dévié le coup, projetant en l'air son attaquant qui s'écrasa sur le sol deux mètres plus loin. L'homme gémit de douleur et toussa en crachant du sable. Devant son nez se planta le pied de Break qui le surplombait.
- Vous, à nouveau, remarqua-t-il.
C'était Hans.
- C'était bien essayé, concéda Break, mais pas assez silencieux du tout.
Le jeune homme cracha par terre et frotta son visage recouvert de sable. Il se releva en lui lançant un regard noir.
- Allons, geignit Break en faisant la moue, ne soyez donc pas si amer, vous avez réussi à me donner une sueur froide avec l'atroce grimace de concentration que vous avez faite en me sautant dessus.
On éclata de rire et Amand se retira en s'amusant de la vision de Break qui allait chercher son manteau, entouré des jeunes combattants qui le pressaient de questions auxquelles il n'allait pas répondre.
Mmh, il serait peut-être temps d'aller travailler.
.oOooOo.
Reim était revenus de sa pause déjeuner et remplissait des formulaires depuis une heure lorsque la porte de son bureau s'ouvrit sur Break. Ce dernier le salua d'un joyeux « Bonjour » et s'affala dans le fauteuil en face de lui sans attendre une quelconque permission.
- Je te dérange beaucoup ? demanda-t-il.
- Non, c'est bon... Comment vas-tu ? demanda Reim en le regardant retirer sa veste d'uniforme et son gilet (ce que le brun apprécia grandement car le col de sa chemise n'était pas boutonné jusqu'en haut).
- Je vais à merveille! soupira Break avec un sourire. Je reviens de l'arrière cours après une bonne séance de remise en forme.
Sur ces mots il sortit un mouchoir de sa poche qu'il utilisa pour essuyer son visage un peu humide. Les mèches de sa frange collaient à son front et Reim se mordit discrètement les lèvres. Voir Break ruisselant de sueur mais rongé par la maladie n'était guère plaisant mais ainsi, négligé et encore luisant de l'effort avec un sourire satisfait planté sur le visage, il était bigrement émoustillant.
- De l'arrière cours ? s'étonna Reim qui observait discrètement la naissance de son cou qui gonflait et se dégonflait au rythme de ses respirations. J'ai pourtant entendu dire que tu avais été t'entrainer sur le terrain principal… avec des gens, tout ça.
- J'y étais allé m'échauffer. Je ne comptais pas faire plus et laisser les petits jeunes courir mais leur enthousiasme était contagieux et m'a donné envie de me dépenser alors je suis parti m'entrainer par moi-même ensuite.
Reim leva les sourcils et s'abstint de faire un commentaire sur sa convalescence et le fait qu'il devait se ménager. Break le savait et lui était reconnaissant de ne rien lui dire. C'était une autre facette appréciable de leur complicité. Savoir quand il fallait se taire.
- Tant mieux alors ! Mais penses à te changer avant de choper un courant d'air.
- Oh, ne t'en fais pas…
Reim le regarda encore un instant puis, voyant qu'il n'avait rien à lui demander dans l'immédiat, se repencha sur son travail. Ils restèrent ainsi un moment, Reim écrivant et Break le regardant en lissant ses cheveux un peu ébouriffés. Le plus vieux s'étira un peu, faisant craquer sa nuque avec un grognement appréciateur (très érotique, nota Reim), les yeux fermés.
Reim étouffa un rire. Break haussa les sourcils.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Non, rien.
- Je t'écoute.
- C'est idiot.
- Ça ne m'étonne pas venant de toi, héhé… développe !
Break se pencha en avant et se mit à tapoter impatiemment des doigts sur le bureau. Reim leva les yeux au ciel, amusé mais un peu prit de court.
- Tu risques de ne pas apprécier alors je ne sais pas si c'est adéquat.
- Je t'écoute, je te dis.
- Uhm… (il posa sa main sur son menton pour cacher son demi-sourire) en fait je me suis toujours demandé… déjà : lorsque tu combats, ton œil gauche est ouvert non ?
- Bien entendu. Il l'est presque toujours, pourquoi crois-tu que j'ai cette frange ? Le garder fermer me ferait froncer le droit, regarde.
Son œil droit se plissa soudain et fronça son visage en une mimique comique. Il tira la langue pour parachever le tableau (joliment rose, nota encore Reim… décidément il était généreux depuis qu'il était entré dans ce bureau).
- D'accord, donc vient ma question idiote : si ton œil gauche est ouvert pendant que tu fais des efforts et que tu transpire… est-ce que ça se glisse dans ton orbite ?
- ….
- Je t'avais dit que c'était idiot !
- Pff….Hihi…HAHAHAHAHAHA !
I
Reim attendit quelques instants qu'il ait finit de se taper les cuisses tout en lançant un coup d'œil à la porte du bureau d'à côté.
- Intéressante question, je l'admets ! répondit finalement Break. Et très idiote aussi ! C'est donc à ce genre de chose que tu dédies ton intellect au lieu de te pencher sur quelques questions plus spirituelles ? Aah, la jeunesse…
- Parce que toi tu ne penses jamais à des choses stupides peut-être ?
Break le regarda sérieusement.
- J'ai été élevé en chevalier Reim, tu le sais-…
- Oui, c'est bien la seule chose que je sais, marmonna-t-il.
- … et les chevaliers, comme tu l'ignores, ont pour devoir de cultiver des valeurs saines telles que la piété, l'humilité, la bravoure, la courtoisie, la foi et l'honneur. De plus, une maîtrise parfaite du corps et du maniement des armes doit se marier avec celle de l'esprit qui ne doit pas s'aventurer dans les bassesses humaines et impures.
- Bien entendu.
- Ça c'est la théorie que mon père – paix à son âme – m'a inculquée. Bon, avec une certaine distance, il faut le dire, parce que (il baissa le ton en jetant un coup d'œil à la porte fermée du bureau voisin) à mon époque déjà, bien que la chevalerie était quelque chose de courant et respecté, elle commençait à s'essouffler gentiment, alors la doctrine de base était déjà un peu contournée, huhu…
- En gros tu étais un garnement.
- Que nenni ! C'est mal me connaître que de penser que j'étais indiscipliné.
- Et pourtant…
- Non, sérieusement Reim. Les choses étaient différentes à cette époque… moi avec. Bon, changeons de sujet : pourquoi est- ce que ton collègue fouineur a passé la matinée à se prélasser au-dessus de la cours d'entrainement au lieu de travailler ?
- Il avait sa matinée de congé, pourquoi ?
- Oh, dommage. Je croyais que tu étais simplement un mauvais chef.
Reim resserra sa prise sur sa plume et lui lança un regard sombre en souriant cyniquement. Arriver à détourner le sujet de son passé (qu'il avait amené lui-même sur le tapis !) en attaquant son travail était d'une bassesse sans nom.
- C'est trop aimable de ta part de te préoccuper de mes performances hiérarchiques.
- Au fait, ils se sont réconciliés ?
- Pourquoi leur sort t'intéresse-t-il ?
- Parce que j'aimerais être sûr qu'ils ne me mêlent plus à leurs affaires.
- Uhm, réfléchit le brun en mordant sa plume. À vrai dire je n'en sais trop rien, ils ne m'en ont pas parlé. Je sais juste qu'après ton départ la dernière fois, ils ont eu quelques mots mais sans plus... Quelque chose comme un compromis bricolé du genre « on s'en occupera plus tard si besoin est ».
- Un refus de s'occuper du problème en somme. Ça te retombera dessus, je te préviens. J'espère juste que tu t'arrangeras pour que je n'y sois plus mêlé parce que je n'ai strictement rien à voir avec leurs histoires.
Reim posa sa plume et s'adossa à sa chaise. Il retira pensivement ses lunettes qu'il essuya avec un mouchoir. Break observa son visage ainsi changé en laissant son regard se promener sur la ligne arrondie de sa mâchoire puis remonter vers le creux entre ses fins sourcils. Un peu trop fins… enfin, plus que la moyenne, mais ça lui seyait bien.
- En fait je pense qu'ils sont dans une sacrée mauvaise passe mais qu'ils ne veulent ni m'en parler ni s'en occuper eux-mêmes.
- Ils ont bien raison, reste à l'écart !
- Mais j'aimerais bien repayer un peu de la dette que j'ai envers eux ! Sans eux, jamais je n'aurais osé faire plein de choses… et pas seulement te concernant.
- Que suis-je censé comprendre là ? demanda l'albinos en haussant un sourcil dubitatif.
- Rien du tout.
- Sérieusement Reim, tu vois dans quel état ils sont et tu aimerais te mettre en couple ? Allons ! Tu sais faire preuve de plus de bon sens que ça !
- Figures-toi que les gens normaux aiment bien être aimés. Ça a ses avantages ! Il parait qu'on est plus épanouis, et puis je suppose que même toi tu ne rechignerais pas à un petit peu « d'affection », me trompe-je ?
Break s'adossa à son tour contre le dossier de sa chaise et se mit à examiner ses ongles.
- Vu le ton sur lequel tu l'as dit, je présume que tu ne faisais pas uniquement référence au niveau spirituel de la chose…
- Non, en effet.
- Pe-tit per-vers…
- Ose dire que tu ne voudrais pas un peu « d'affection », s'amusa Reim qui, vu leur degré de détente, se laissait aller à quelques petits pas en terrain sensible.
Quel homme ne s'amusait pas des sous-entendus charnels ?
- Oh, je n'ai rien contre un petit peu « d'affection », si c'est ça que tu sous-entends, mais j'apprécie aussi tout particulièrement la sensation de « certaines choses » dont les rondeurs ne devraient pas t'être complètement inconnues malgré tes envies... originales.
- Mmh… non, elles ne me sont pas inconnues. Cependant je dois t'avouer qu'elles me sont aussi totalement indifférentes depuis quelques temps. Je ne recherche pas des rondeurs spécifiques mais une personne spécifique. Je regarde l'intérieur moi !
- Pfffhaha ! Comme si tu pouvais vraiment savoir ce qu'i l'intérieur des gens face à toi.
- C'est là tout le plaisir : chercher à tout connaitre, à gagner la confiance.
- Mon pauvre petit, ta vie va être longue et morne.
- Tu devrais t'y essayer de temps en temps.
Reim se redressa et s'accouda sur son bureau et lança un regard perçant à Break en se mordant les lèvres.
- Tu as beau dire ce que tu veux sur mes « penchants », je persiste à dire que ce matin-là, tu n'aurais pas dit non.
Break se redressa sur sa chaise et le toisa, les yeux plein de malice.
- Tu délires jeune homme, et même si ce que tu sous-entends était vrai, il s'agit d'un temps bien reculé. Un égarement passager m'avait peut-être – et je dis bien peut-être – possédé.
Reim réfléchit un instant en silence, examinant ses propres doigts et massant la petite excroissance dure qui se formait sur son majeur, là où sa plume ne cessait d'appuyer. Il chuchota :
- Tu m'as déjà exprimé plusieurs fois ce que tu ressentais vis-à-vis de cette situation et je respecte cela, mais tu ne peux pas m'en vouloir d'essayer sachant que j'ai eu une chance une fois. Peut-être plus, je ne sais pas…
- Uhm, écoute, répondit Break en se grattant le cou d'un air ennuyé, je ne vois vraiment pas l'intérêt de reparler de ça. Tu as bien vu comment cela s'est soldé les dernières fois.
- Uhm…
C'était vrai, et Reim se fit la remarque que peut-être valait-il effectivement mieux éviter d'en parler. Si quelque chose devait arriver, cela viendrait tout seul (du moins l'espérait-il), et présentement ils avaient un autre sujet bien plus important que « leur » histoire à traiter. Ils n'avaient encore jamais reparlé de ce qui était arrivé une semaine auparavant, lorsque Reim avait finalement découvert le sceau de Break. Plus tard dans la journée, lorsque ce dernier s'était réveillé, Reim dormait à moitié dans son fauteuil et s'était ensuite fait relayer par Mademoiselle Sharon qui l'avait renvoyé dans ses appartements se reposer. Il s'était avéré que Reim était venu chez les Rainsworth porter une missive à la Duchesse de la part du Duc Barma et avait quelques petites tracasseries administratives à régler avec elle. Il était arrivé quelques heures avant le malaise de Break et était resté pour le veiller.
Il était repassé dans la matinée du jour suivant pour dire au-revoir à son ami, toujours cloué au lit et était retourné à Pandora. Ils ne s'étaient même pas revus au nouvel an, et Reim s'était surpris à souhaiter que Break débarque à la petite fête qui se déroulait à Pandora. Sauf qu'à la dernière minute il n'avait pas pu y aller dont il avait craint que Break n'y aille et ne le voie pas, mais Break était toujours alité ce jour-là, donc c'était idiot. Ils n'avaient pas reparlé de ce qui était arrivé lorsqu'ils s'étaient revus, ne l'avait pas même sous-entendu, et Reim n'avait aucune intention de le faire. Si Break ne voulait pas lui en parler avant, cela n'allait certainement pas changer après cela, et s'il changeait d'avis, c'était à lui de se décider. Son cadet n'allait pas le forcer.
De toute façon cela aurait été une entreprise vaine.
Personne ne forçait Monsieur Xerxes Break le Chevalier à faire quoi que ce soit.
- Je peux savoir à quoi tu penses pour faire une grimace pareille ? demanda la voix familière du concerné.
- Rien, rien… Ah, au fait, il faudrait qu'on se revoie un de ces soir pour fêter ton rétablissement.
Break hésita un instant et Reim su qu'il était en train de se demander si c'était risqué ou non si le brun calculait la chose pour pouvoir lui demander des choses sur son passé. Il scruta le bureau, puis le visage du brun pendant une seconde puis se décida :
- D'accord ! Je suis personnellement libre jusqu'à nouvel ordre. La Duchesse m'a réquisitionné pour une éventuelle future mission et je n'ai pas le droit de bouger d'ici là.
- Ça ne t'énerve pas, ça ?
- Si. Mais on ne discute pas les ordres d'une Duchesse. Elles ont la tête dure ces Rainsworth…
Son regard se perdit un instant dans les souvenirs et Reim su qu'à nouveau, il pensait à la mère de Sharon. Il eut envie de lui dire « arrête de penser à elle devant moi » mais se retint, sachant que c'était malvenu et injustifié. Être jaloux de cette femme était ridicule, mais la jalousie était bien plus forte que sa logique. Lorsque le brun était plus jeune, il avait été amoureux d'elle, du haut de ses treize ans. Elle était grande et belle. La femme la plus gracieuse et la plus gentille qu'il ait jamais vu… puis Break était arrivé. Il avait détesté Break. Il l'avait encore plus détesté lorsqu'il avait vu à quel point Lady Shelly s'occupait de lui. Il s'était sentit misérable lorsqu'il avait vu que Break avait des sentiments pour elle et que cela semblait réciproque. Impuissant, du haut de ses maigres années. Gamin silencieux, hors-jeu.
Ce qu'elle avait ressenti, si leur relation avait abouti... Ça, il n'avait jamais pu clairement le déterminer. Il était à l'époque trop jeune pour vraiment comprendre ce qu'il se passait et avait appris à ne pas trop fouiner là où il ne le devait pas sous peine de s'attirer des ennuis. Cette face de cette époque restait aussi vide qu'une page blanche pour lui, et ils n'en avaient jamais parlé non plus avec Break.
Ça ne le regardait pas.
L'ironie du sort, c'était qu'à présent il était jaloux du fantôme de la première femme qu'il avait aimée du haut de ses treize ans, car elle hantait les pensées de l'homme qu'il avait détesté à cette même époque et qu'il aimait à présent. Uhm. Les forces divines qui gouvernaient sa vie étaient vraiment dotées d'un sens de l'humour particulier.
L'as-tu aimée Xerxes ? L'aimes-tu toujours ?
Lady Shelly était, pour Reim, la seule femme qu'il ait connue et dont il était sûr qu'elle ait partagé la vie sentimentale de Break à une certaine époque. Parfois il lui semblait clair qu'elle ait dû rester platonique (cela n'était pas possible autrement !) et parfois il doutait… Mais c'était encore une chose qu'il n'allait pas demander. Il avait beau mourir d'envie de savoir, quelque part, il ne le voulait absolument pas.
- Reiiiim, qu'est-ce que c'est que cette grimace encore ? Tu fais un concours et tu ne m'invites même pas à participer ? l'embêta-t-il avec une moue faussement déçue.
- Non rien. Je me dis juste que l'ignorance a vraiment du bon, parfois…
- Ah.
Break avait compris. Tsssk, il était vraiment trop vif d'esprit. Il s'étira une nouvelle fois le dos (et Reim profita à nouveau du spectacle de son corps tendu en avant dans un angle très appréciable)(satanés vêtements).
- Bon, je vais y aller, déclara-t-il en se levant et remettant son gilet. On se redit pour cette soirée, ça dépendra juste de tes disponibilités.
- Tu vas aller prendre un bain, là ?
Break se figea et le regarda d'un œil méfiant mais amusé.
- Oui, pourquoi ? C'est une soirée privée, au cas où tu en douterais, et les invités sont moi, moi et moi-même.
- J'espère que vous vous amuserez bien alors. Les conversations risquent d'être édifiantes !
- Reim… ? sourit-il.
- Oui ?
- Cesse de me déshabiller du regard.
Le brun rougit, embarrassé d'avoir été percé à jour.
- Désolé…
Break gloussa.
- Tu as vraiment besoin de te trouver quelqu'un pour évacuer toute cette tension qui bouillonne en toi.
Le brun lui lança un regard éloquent.
- Quelqu'un d'autre que moi ! précisa-t-il.
- Tu es sûr que toi-même ne serait pas d'accord de me prêter toi quelque temps ?
- J'en suis sûr. Moi et moi-même sommes très proches figures-toi, c'est du sérieux entre nous. Je n'ai jamais été sur une meilleure longueur d'onde qu'avec moi-même. On se comprend tellement bien et en plus on ne se dispute jamais !
- L'amour de ta vie en somme ?
- L'amour de ma vie ! Je songeais à me demander en mariage !
Ils éclatèrent de rire et Break prit son manteau sous son bras. Il se pencha par-dessus le bureau et tira la joue de Reim.
- Travaille un peu, sale gosse, c'est mou tout ça !
- C'est à mouach de te dirche cha ! Tu me doiche des rapports ! Lâche ma choue !
- Tsss, j'ai compris, je m'en vais, ingrat personnage ! s'écria son aîné d'un geste théâtral.
Il plongea sa main dans sa poche et répandit une pluie de bonbons sur le bureau du brun qui fit un bon en arrière alors que les petites boules jaunes roulaient partout sur le meuble et en tombait en rebondissant sur la moquette.
- Que-… ! Xerxes Break !
L'interpellé sautilla jusqu'à la porte en riant et quitta le bureau sur une courbette grotesque en claquant la porte.
Reim soupira et maugréa en se levant et en se mettant à ramasser par terre la vingtaine de douceurs au citron qui jonchaient son sol. La porte du bureau d'à côté s'ouvrit sur Russel et Amand, ce dernier regardant par-dessus l'épaule du plus grand d'un air malicieux.
- Aloooors ? demanda le blond en regardant son supérieur par terre.
- Alors quoi ? râla-t-il.
- Je sais pas ce qu'Amand voulait dire, lança Russel avec un sourire, mais moi je vais le dire avant que j'oublie : ce type fait vraiment de toi ce qu'il veut ! Regarde-toi ! Si vous vous mettez sérieusement ensemble ou si vous faites juste des trucs, je ne donne pas cher de tes fesses, hahahaha !
- Ha-ha-ha, bougonna le plus vieux en se relevant prestement. Tu rigoles mais je me demande bien comment ça va se passer si un jour on « fait des trucs » comme tu dis.
- T'as encore le temps d'y réfléchir, un problème après l'autre ! glissa Amand.
Tu peux parler, pensa le brun un peu malgré lui.
- Oui sauf qu'en attendant, je suis seul et frustré et j'aimerais éviter de faire une idiotie sur un coup de tête. Les choses sont un peu plus compliquées qu'avant mais on est dans une bonne phase… je crois.
- Encore plus compliqué qu'avant !? s'alarma le blond.
- Reim, lança Russel, évacue donc ta frustration en l'imaginant évacuer la sienne avec lui et lui-même, puisque apparemment ils sont en osmose. Enfin, si t'es pas trop jaloux !
Il lança un gros dossier sur le bureau de son cadet qui fit la grimace.
- Tu es bête.
Mais il songea que ça n'était pas une mauvaise idée. Uhm, un bon bain et une soirée tranquille ne serait pas de refus après tout ça. Il regarda Russel prendre son manteau, prêt à partir pour son congé et Amand s'approcha de lui et lui planta un tendre baiser sur les lèvres.
Russel sembla avoir été empli d'un souffle de lumière parce qu'il s'illumina doucement et lança un sourire incertain mais rassuré à son amant. Le blond sourit.
- Allez, vas-y, et ne bois pas trop.
- Promis !
Russel les salua et quitta le bureau. Amand se tourna vers Reim et tout en lui parlant d'un formulaire, retira les barrettes de ses cheveux qui tombèrent sur ses épaules. Reim haussa les sourcils sans faire de commentaire, s'attendant à ce qu'il les remette mais il n'en fit rien. À la place, il sortit un ruban rouge de sa poche et se les attacha en queue de cheval.
- Aaah, excuse-moi mais je me sens mieux comme ça. Ces épingles tiraient vraiment beaucoup.
- Pas de souci.
Lorsqu'ils eurent fini, Amand retourna dans son bureau et Reim s'assis à sa place. Depuis là où il était, il pouvait voir son collègue penché sur ses feuilles, des mèches de cheveux retombant sur le bureau.
Il ne devait pas s'en mêler et il ne le voulait pas. Il ne voulait même pas y penser, mais quelque chose clochait.
Un chapitre tout découpé tout mignon, plutôt en contraste avec le précédent qui n'était qu'un gros bloc (oh oui, vous l'avez aimé mon gros bloc, mmh), alors ? Un peu différent, je me suis essayée à la description d'une scène "d'action" (ouais, ouais, c'est assez raté, je sais), comment vous l'avez trouvé cette tentative ? Et Amand/Russel, qu'en ? Tension, incertitude... les choses semblent se compliquer subtilement de leur côté alors que Break et Reim se rapprochent malgré eux. À vos claviers mes trésors ! (les céréales bien sûr)
Preview : Ça vous dirait de boire un verre la prochaine fois ?
