Sur le perron de l'hôtel, j'abrite ma clope entre les mains pour l'allumer. Cliquetis et torrent du chalumeau sous acier. Mode tempête, flamme bleue comme un éclair. Le papier se recroqueville, se noircit, et se consume dans la même seconde, et les brins de tabac sec comme un désert étouffent leurs derniers souffles dans la brillance du brasier.

J'aspire longuement la première taffe. Regarde d'un côté à l'autre de la rue, toujours bondé de gens. Le temps de me fringuer et de descendre les étages que déjà Kenny disparaissait dans la nuit new-yorkaise. Ce môme passe son temps à fuir et j'me rends compte seulement aujourd'hui du pourquoi : la peur de s'investir, d'être responsable, de décevoir, de perdre son étrange liberté.

Et je n'sais même pas par où il est parti...

Je ne vois personne susceptible d'avoir vu quelque chose. Pas de SDF ou de prostitué, personne d'assez fixe pour faire un film de ce lieu. Ça passe et trépasse à l'autre bout de la rue, au prochain croisement. Alors je vais dans une direction au pif, les mains dans les poches et la bouche enfumée.

J'crois que Kenny est comme il est parce qu'il n'est pas né sous une bonne étoile. Une famille chaotique, aussi insalubre que leur demeure une recherche d'attention quasi maladive jusqu'à faire les pires conneries du monde pour paraître intéressant cette étrange maturité doublée d'une attitude de Peter Pan...

Ouais au fond, c'est un Peter Pan, même s'il a un père et qu'il n'est pas le seul gosse de c'te putain de famille...

Il rapporte autant d'argent qu'il le peut à ses parents, qui le fume en niôle, gueulant sans arrêt après lui pour un oui ou un non. Il s'est plus occupé de ses frangins que son père ou sa mère et, au fur et à mesu,re il a construit un mur orchestré par toujours plus de substance. Se sont ses fées clochettes grelottant à ses oreilles et devant ses yeux. Il c'est peu à peu effacé à Neverland, ayant de plus en plus de mal à s'en dé-lotir. La réalité l'effraie, les autres aussi sans le filtre de ses substances.

Ces médocs... au début c'était pour le fun. J'croyais... Mais ce n'était pas un moyen pour lui, juste la seule fin possible... Je suis un piètre connard !

« Merde ! »

En pleine rue, les gens se retournent à ma grossièreté soudaine. À ceux qui garder leurs prunelles trop longtemps sur ma gueule je répondais d'un doigt, la bouche fumant comme un diable, retroussé, les canines en chien féroce.

Je n'comprends que maintenant la raison pour laquelle il a voulu qu'on parte de Denver dans son dit désert... Red en cloque, lui et la frousse que ça engendrait.

En fait, il n'avait jamais eu l'intention de revenir à Denver...

Je fouille les rues au hasard à la recherche de sa trogne quelque part. Trouver un pommer dans une ville comme New York...

Quelle blague !

Arrêté au beau milieu du trottoir, je parasite la marche des passants. La tête dans les grattes-ciel a toisé la chape nocturne. Ma clope est arrivée en fin de vie, j'en tire une autre d'un paquet déjà quasiment vide. J'ai envie d'abandonner là...

« Hep gars, t'aurais du feu ? »

Sur le point d'allumer ma cigarette, mes yeux s'orbite d'une lueur sarcastique. C'est un clodo qui m'a interpellé. Il est adossé à une benne à ordure. La trentaine, des cernes d'insomniaques, la peau comme mazoutée. Habillé d'un treillis, de ranger est de sa veste de camouflage on croirait à un ancien militaire.

Bah non, j'ai une gueule à fumer, moi ?!

« Ouais... »

Je m'approche et lui tends le feu. Il s'enfile une industrielle.

« Merci gars. Tu cherches quelqu'un ? »

Je fronce les sourcils un instant. Je regarde l'homme un instant, il n'a pas l'air menaçant derrière sa barbe de 3 jours. Je laisse aller mes soupçons et m'abaisse à son niveau pour mieux l'entendre.

« J'ai l'air de chercher quelqu'un ? »

« Ouais... J't'observe de loin depuis que t'es dans la rue et on dirait un amoureux transi qui cherche l'âme sœur. »

« … Y a mon pote qu'est parti comme une furie et depuis j'essaye de le retrouver. C'est tout. »

« Ouais... ton pote. T'sais, tu me rappelles moi quand j'avais ton âge... »

Il ne doit y avoir que dix ou quinze ans qui nous séparent, pourtant ce gars me parle comme un vieux. Je m'adosse définitivement contre le mur, l'écoutant avec plus ou moins d'attention. Ça fait du bien de se poser.

L'homme est comme un sultan dans son royaume d'ordure, affalé c,n pacha entre une poubelle, un sac de couchage et un de voyage. Les détritus sont ses encens et la foule ses danseuses. Est-il Shéhérazade ou bien le seigneur à son écoute ? Une boule de poil surgit de son col, luisante, une fouine blonde et blanche, il lui caresse l'encolure. De surprise en surprise, je vois une pelle rouillée portée à sa ceinture.

C'est quoi ce mec qui se trimbale avec une pelle et une fouine à New York

« T'es marrant. T'es dans la plus grande ville des States et tu bug sur l'excentricité d'une fouine alors que toute cette cité est excentrique ! Il s'appelle Greg, il est gentil. »

« Qu'est-ce que tu voulais dire à propos ton âge ?

... »

J'ignore sa plaisanterie. La fouine se niche derrière son cou comme autour d'un bon feu en hiver, se laissant écouter contes et merveilles.

« J'disais qu'tu m'rappel ma jeunesse parce que, moi aussi, je courrais sans arrêt après mon pote. On s'est connu en Irak. Il s'appelait Gregory, un français naturalisé américain. Dans l'armée, on protège toujours les arrières de ses camarades. Nous deux ç,a s'est fait naturellement. C'était un idéaliste. Toujours à avoir le feu sacré face aux ordres sur papier, mais rempli de doute une fois sur place. Derrière ses faux airs arrogants il se montrer d'une empathie presque maladive, un Stockholm de guerre qui lui causait des problèmes avec la hiérarchie. Il était Rimbaud en habit de maquisard, tu saisis ?

J'étais toujours là pour l'épauler, balayer ses doutes et faire ceux en quoi on nous avait appelés. Derrière son allure d'ange aux cheveux blond, c'était un putain de tireur. Moi aussi, le physique en plus. Il s'était promis de me battre au corps à corps dès notre premier entraînement. Le courant passait bien. De loin on donnait l'impression de se tourner autour... pour moi ce n'était pas qu'une impression. Pas que le manque de nana dans l'armée me travaillait,ais je crois que je l'aimais plus qu'un frère d'arme.

...

T'sais aujourd'hui, les pertes militaires des pays riches ne sont plus celles du Xxem siècle. Bien moins nombreuses, nous sommes dans une approche logistique et de communication, une guerre chirurgicale mais il y en a toujours un peu, et ça participe à rendre leurs morts plus tragiques. En tout cas, c'est comme ça que je le vois. »

« C'est du tire larme ton histoire. »

Il rit jaune. Je suis trop con réagir comme ça. La guerre c'est d'la merde, mais faut bien que quelqu'un les fassent, les subissent. J'crache sur la gueule d'cette autorité qui fait plus de victimes que de paix. « L'homme est un loup pour l'homme » on ne fait pas sans. Le militaire reprend d'une voix tremblant légèrement d'émotion lorsque je me relève mâchant des excuses.

« On est tous en guerre, gamin. Toi comme les autres. T'y tiens à ton pote, non ? Et tu sais qu'il se bat contre plus fort que lui, alors tu le couvres. Devant Dieu il vaut mieux s'être vidée tous ses secrets. »

« J'crois pas en Dieu mon gars, mais merci, il faut que je le retrouve, encore. »

Je commence à m'éloigner. Ça trotte dans ma tête. Incertain je me retourne, il me regarde toujours, un pâle sourie incarné sur sa face salie.

« Une dernière chose... pourquoi tu t'trimbales une pelle ?

... »

« Pour creuser ma tombe quand j'aurais trouvé un endroit où crever. »

Ce mec... amateur de Hobbes, assimilant son pote à Rimbaud comme je l'assimile à Kenny... cherche où crever comme Kenny. Le monde est gonflé de suicidaire frustré de leur espèce et de leur espace...