All is black (and nothing is right)

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Chapitre 14

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Voici enfin un nouveau chapitre ! Je suis vraiment désolée de ce délais inhabituel, et j'espère que mon OS "Thé ou Café" vous aura fait patienter un peu. La bonne nouvelle c'est qu'il reste, à vue de nez, seulement 2 ou 3 chapitres ! On arrive à la fin de cette aventure ! Encore une fois merci pour vos commentaires et votre patience, et j'espère que vous continuerez à me suivre jusqu'à la fin ^^ !


Dans la soirée, on vint annoncer à l'équipage que des familles avaient acceptés de les loger pour la nuit. Ils se retrouvèrent donc tous dispersés aux quatre coins du village. Nami et Robin furent hébergées par une vieille femme et sa fille, toutes les deux malheureusement veuves. Franky et Brook se retrouvèrent avec deux petits vieux à l'apparence sympathique, Usopp et Luffy chez deux frères guère plus âgés qu'eux. Chopper se retrouva, à sa demande et avec son accord, chez le Shaman, et le petit renne était tout excité de tout ce qu'il allait pouvoir apprendre de cet homme.

Ne restait plus que Zoro et Sanji. Le sabreur supposa qu'ils retourneraient avec la même famille, mais il aurait été bien incapable de reconnaître leur tente. Ils attendaient donc qu'Epanay revienne d'avoir guidé leurs amis jusqu'à leurs logements respectifs. Quand celui-ci réapparut après quelques minutes cependant, il leur annonça que la famille ne voulait plus les héberger, probablement par peur de la Marque des Esprits, supposa-t-il, et qu'il passerait cette nuit, et les suivantes si besoin, dans la tente personnelle du guerrier.

Sans un mot de plus, il les guida dans le village baigné dans l'obscurité, et bientôt Zoro reconnut la petite tente devant laquelle il avait vu Epanay et Achak le matin même. Le guerrier les invita à l'intérieur, et le bretteur découvrit qu'elle était organisée de la même façon que celle du couple chez qui ils avaient passé la nuit dernière. Bien sûr, étant plus petite il y avait moins de place et le foyer était plus petit. Pourtant il y régnait une chaleur agréable. Le couple possédait de nombreuses armes, arcs, couteaux, dagues, même une lance suspendue qui servait à l'heure actuelle de support à couvertures.

Achak était assis en tailleur devant le feu, et il paraissait particulièrement bougon. Il ne devait pas beaucoup apprécier de devoir partager sa tente avec eux. Mais Zoro intercepta un regard entre leurs deux hôtes et Achak soupira avant de reporter son attention sur les flammes. Les deux hommes avaient dû avoir une discussion un peu plus tôt, et Epanay semblait avoir eu le dernier mot, ce qu'il n'avait pas manqué de rappeler à son compagnon avec ce regard. Zoro se demanda vaguement si un jour lui et Sanji communiqueraient de la même façon, si un jour les mots ne seraient plus utiles pour qu'ils se comprennent.

Rapidement, les quatre hommes s'installèrent pour la nuit, les deux guerriers d'un côté du feu, et Zoro et Sanji de l'autre. Se rappelant de la veille, le bretteur laissa Sanji s'allonger le plus près du feu. L'espace étant étroit, ils se retrouvèrent quasiment l'un contre l'autre, Zoro ayant le dos contre la peau de la tente. Le Cook mit plusieurs minutes avant de trouver une position confortable. Zoro l'observait en silence. Il paraissait tendu et perdu dans ses pensées. Le bretteur n'avait pas manqué de remarquer qu'il était étrangement silencieux depuis qu'ils étaient arrivés au village, et il se demandait pourquoi. Alors quand Sanji se cala enfin, allongé sur le côté et face à lui, il chercha à en savoir plus.

— Ça va ? demanda-t-il à voix basse pour ne pas déranger leurs hôtes.

— Oui bien sûr, pourquoi ça n'irait pas ? répondit son vis-à-vis en fronçant les sourcils.

Cela aurait dû rassurer Zoro, pourtant il décela comme une pointe de sarcasme dans son intonation.

— Sanji…

Son ton impératif ne passa pas inaperçu et eu l'effet escompté. Sanji tressaillit légèrement avant de jouer avec le rebord de sa couverture avec ses doigts.

— C'est juste que…, commença-t-il, cherchant ses mots.

Zoro le laissa prendre son temps, comprenant qu'il n'arriverait à rien s'il le pressait.

— Je me sens… frustré. Tu ne peux pas savoir à quel point c'est frustrant d'être ici et de ne rien pouvoir voir, continua-t-il avec au fur et à mesure un peu plus de force.

Ses yeux balayaient maintenant l'espace autour d'eux, comme s'ils cherchaient à percevoir quelque chose, n'importe quoi.

— J'aimerais savoir à quoi ressemble Epanay. Et Achak, le Chef… à quoi ressemble ce village et tout ce qui l'entoure. J'aimerais voir cette tache noire aussi.

Zoro ne disait toujours rien, le laissant vider ce qu'il avait sur le cœur. Il pouvait parfaitement comprendre ce qu'il devait ressentir, même si évidemment, il n'était pas à sa place pour connaître son degré de frustration.

— Comment je vais pouvoir m'en souvenir si je ne vois rien ?

— Avec les bruits, les odeurs ? proposa doucement Zoro.

— C'est pas pareil, soupira Sanji. Si seulement je pouvais retrouver la vue rien qu'une heure…

— On n'est pas encore partis, rappela le bretteur, sachant très bien que malgré tout rien n'était assuré.

Les lèvres du Cook se plissèrent en une moue dubitative, mais il ne chercha pas à argumenter plus. Ils savaient tous les deux que c'était quelque chose qui était en dehors de leur contrôle, et que malheureusement, ils ne pouvaient rien y faire, à part attendre, et espérer.

Le silence se fit à nouveau entre eux, perturbé seulement par le craquement du bois sec dans le feu juste derrière eux. Zoro se rapprocha un peu de Sanji, et passa un bras autour de lui pour le ramener contre lui. Le cuistot ne chercha pas à se dégager, au contraire, il se cala contre le corps du bretteur, posant son front contre son cou. Zoro pouvait sentir son souffle contre sa peau, et c'est ce qui le berça dans le sommeil.


La journée du lendemain passa rapidement pour tous les membres de l'équipage. Personne ne vit Chopper, qui resta enfermé dans la tente du Shaman à préparer avec lui la cérémonie qui aurait lieu le soir même. En se levant le matin, Zoro avait remarqué que la tache noire avait pris de l'ampleur pendant la nuit, s'étendant à présent à une bonne partie de son torse. Pourtant il ne ressentait toujours rien. Aucune douleur, aucune gêne. C'était étrange dans un sens. Cette maladie, ou ce poison, semblait particulièrement traitre. Il avait eu un instant d'appréhension, se demandant si le Shaman savait vraiment le guérir, et puis il avait décidé de lui faire confiance et avait retrouvé tout son calme. Ce qui ne semblait pas être le cas de Sanji cependant, puisqu'il ne le lâcha pas d'une semelle de toute la journée, demandant de temps en temps comment il se sentait, ou si la tache avait encore progressé. Et même si ça devenait exaspérant à force, il ne lui en voulait pas, car il savait qu'il aurait réagi de la même façon si les rôles avaient été inversés.

En fin de matinée, un groupe important de guerriers avait quitté le village en direction de Bukimina. Le Chef semblait redouter une attaque des villageois, et comme Epanay leur expliqua, il craignait par-dessus tout qu'ils découvrent l'emplacement de leur village. Ils avaient jusqu'à présent réussi à garder sa localisation secrète, le déplaçant parfois dans une autre clairière pour brouiller les pistes. Il leur raconta qu'avant l'arrivée des blancs, ils avaient été nomades et changeaient chaque année d'endroit pour camper, leur permettant de trouver à chaque fois des ressources en nombre suffisant. Mais depuis la construction du village, ils avaient été obligés de se retrancher dans une partie de l'île, et les possibilités s'étaient réduites.

L'équipage les regarda partir, conscients que même s'ils le voulaient, ils ne pourraient rien faire pour aider leurs nouveaux amis. Epanay resta avec eux, bien qu'il était évident qu'il mourrait d'envie de partir avec les siens. Mais étant le seul à parler parfaitement leur langue, leur Chef lui avait ordonné de rester au village.

Après cela, la journée passa calmement. Tous trouvèrent une occupation. Robin discuta longuement avec les anciens du village, apprenant certainement tout ce qu'il y avait à savoir de l'histoire de l'île. Zoro aperçut Franky épater les enfants avec toutes ses fonctions plus amusantes les unes que les autres, même si le grand favori fut le changement de coiffure, et chaque enfant eu la permission d'appuyer une fois sur le nez du cyborg pour découvrir une nouvelle coupe, sous les rires et les applaudissements de l'assemblée.

Brook, malgré son apparence qui fit peur à plus d'un, gagna lui aussi leur complicité grâce à sa personnalité joyeuse et ouverte. En dépit de la barrière de la langue, il arrivait à les faire rire, et à leur faire apprécier quelques-unes de ses chansons.

Il avait eu seulement des aperçus des autres membres de l'équipage, alors il ne savait pas vraiment à quoi ils avaient occupé leur journée, pourtant, tous semblaient s'être beaucoup amusés lorsqu'ils se retrouvèrent sur la place centrale du village en fin d'après-midi. La cérémonie allait débuter dans quelques instants à présent, et Epanay les conduisit vers la tente du Shaman sous les regards curieux des villageois.

La tente était large, et légèrement à l'écart des autres. On les fit rentrer les uns après les autres, et on les fit s'asseoir en cercle le long du bord extérieur, laissant la place au centre pour le Shaman. Zoro et Chopper entrèrent en dernier, et on leur demanda de s'allonger sur le sol nu. Chopper paraissait fébrile, mais le bretteur, lui, resta calme, appréciant l'odeur d'herbes brûlées qui prédominait à l'intérieur, instaurant une atmosphère propice à la méditation. Le Shaman, avec l'aide d'Epanay qui leur traduisait à voix basse, lui demanda d'enlever son manteau et de se désarmer. Ce qu'il fit en toute confiance. Il tendit son manteau à Sanji, qui fut d'abord surpris par ce geste avant de plier sommairement le vêtement et de le garder entre ses jambes repliées en tailleur. Zoro plaça ensuite ses katana au sol, devant le cuisinier, puis revint s'allonger aux côtés de Chopper.

Une énergie particulière régnait dans la tente, et il sentit comme un fourmillement dans son dos, là où sa peau était en contact avec le sol. Zoro ne croyait pas en dieu, ne l'avait jamais fait et ne le ferait certainement jamais. Mais il percevait très bien cette présence dans tout ce qui l'entourait, comme un souffle, un esprit. Quelque chose qui courait sous la surface de la terre, sous l'écorce des arbres, ou dans le cœur des montagnes. Il ne savait pas vraiment ce que c'était, et ne voulait pas le savoir. Tout ce qui importait était qu'il reconnaissait cette présence, et l'acceptait.

Il sentit son corps se détendre et se relâcher à mesure que les minutes passaient. Le Shaman s'affairait autour d'eux, brûlant des herbes, posant des plumes sur leurs corps, scandant des incantations dans cette langue si particulière. Il ferma ses paupières et laissa son esprit s'évader, sachant qu'il était en toute sécurité, entouré par ses nakama qui regardaient la scène avec attention et fascination.


Sanji ouvrait grand ses oreilles et ses narines, tentant de percevoir ce qui se passait autour de lui. A leur entrée dans la tente, il avait senti une odeur de cèdre aux notes boisées, résineuses et sèches caractéristiques. A présent, il percevait aussi l'odeur fraîche de la sauge, parfaitement reconnaissable par son nez de cuisinier, de même que le piquant de la fumée qui devait s'élever et tournoyer tout autour d'eux. Il entendait aussi le Shaman marmonner dans sa langue, ce qui semblait être des prières. Ne pouvant comprendre plus que cela, il finit par laisser son esprit vagabonder, probablement stimulé par tous les parfums qui se retrouvaient confinés sous les peaux de la tente et qui se mélangeaient entre eux.

Il avait été surpris lorsque Zoro lui avait donné son lourd manteau. Il n'avait pas compris pourquoi il le lui avait laissé alors qu'il aurait pu le déposer n'importe où dans la tente. Mais à présent, il réalisa que c'était parce qu'il lui faisait certainement confiance. Il sentait aussi la présence de ses katana, posés juste devant lui, encore un signe de sa confiance. Il s'en sentait incroyablement honoré, et il se demanda si leurs amis avaient remarqué quelque chose. Doucement, comme pour ne pas troubler le silence et la paix qui régnaient à l'intérieur de la tente, il enfouit ses mains dans le lourd tissu, appréciant la tiédeur qu'il contenait encore, reste de la chaleur corporelle de Zoro.

Il se sentait bien, comme en dehors du temps, et incroyablement positif. Il se rappela comment Zoro l'avait enlacé la nuit dernière, comment il avait senti son regard sur lui aujourd'hui, plus souvent que d'ordinaire. Sans trop savoir ce qui avait changé en l'espace d'une journée, il semblait y avoir à présent comme un lien, une intimité nouvelle entre eux, qu'il ne comprenait pas encore tout à fait. Mais la sensation était agréable, et il espérait qu'elle perdurerait lorsqu'ils quitteraient finalement cet endroit et qu'ils retrouveraient leur quotidien.

Il sursauta légèrement lorsque tout à coup, le bruit sourd d'un tambour résonna dans la tente, suivit de nouvelles incantations. Il sentait le déplacement d'air que provoquait le Shaman en tournant autour de Zoro et Chopper, et s'il s'en remettait à ses oreilles, le Shaman lui-même devait jouer de l'instrument, qui devait être plus petit que ce qu'il avait cru au début. Cela dura quelques minutes, puis le silence revint, qui s'étira quelques instants de plus, et on leur annonça finalement que la cérémonie était terminée.

Il ne savait pas combien de temps cela avait duré, mais il avait l'impression qu'une heure tout au plus était passée. Il sentait ses amis autour de lui s'étirer et bouger légèrement, comme s'ils se réveillaient d'une sorte de transe. Mais aucun ne parla pour autant, pas même Luffy. Il sentit Zoro se relever et se rapprocher de lui tandis que les premiers de leurs nakama, ceux qui étaient les plus proches de l'ouverture de la tente, commencèrent à sortir. Sans un mot, il lui tendit son manteau, que le bretteur enfila aussitôt. Il patienta jusqu'à ce qu'il ait récupéré ses katana, puis il se releva, peinant un peu à cause de ses jambes légèrement ankylosées, et le suivit à l'extérieur. L'air frais de la nuit qui était probablement tombée entretemps termina de le réveiller, et il écouta ses amis échanger leurs impressions à voix basse. Le retour à la réalité semblait difficile, comme si la torpeur qui les avait envahis pendant la cérémonie refusait de les quitter, et ils s'accordèrent tous à rejoindre leurs tentes respectives sans plus tarder, chacun étant pressé de retrouver leurs couches et de dormir.

Pourtant, des cris et une agitation anormale les en empêchèrent, et ils s'empressèrent d'emboîter le pas à Epanay qui se dirigeait à grandes enjambées vers la tente de leur Chef. L'appréhension et la crainte de mauvaises nouvelles les sortirent définitivement de cet état second, et comme de nombreux villageois, ils se regroupèrent sur la place centrale. Ils y découvrirent un guerrier parler avec animation avec leur Chef, tandis que les autres guerriers qui étaient partis le matin même rentraient les uns après les autres dans le village, certains supportant des camarades blessés.

Zoro regarda avec empathie Epanay se diriger vers un petit groupe, dont deux d'entre eux maintenaient péniblement sur pied un Achak blessé. Le bretteur pouvait voir d'ici la grosse plaie sanguinolente sur son épaule gauche, et malgré la pénombre, le teint du guerrier qui semblait plus pâle que d'ordinaire. Chopper dû le remarquer aussi, car il se dirigea rapidement vers eux, bien décidé à soigner ce nouveau patient qui se présentait.

Rassuré, Zoro fit un tour d'horizon des autres hommes. Tous n'étaient heureusement pas blessés, et ceux qui l'étaient semblaient moins touchés qu'Achak. Le bretteur sentait ses amis bouillir à côté de lui, particulièrement Luffy qui ne restait en place que grâce à Franky qui le retenait par l'épaule. Leur Capitaine ne devait pas tolérer qu'on blesse ainsi ses nouveaux amis, et Zoro devait bien avouer qu'il était dans le même état que lui. S'il avait eu un habitant de Bukimina sous les yeux à cet instant, il se serait fait un plaisir de le trancher en deux.

Mais il revint à la raison lorsqu'il sentit une main chaude sur son avant-bras.

— Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Sanji doucement non loin de son oreille.

Zoro réalisa alors soudain que le Cook ne devait avoir aucune idée de ce qui se déroulait sous leurs yeux, et il s'empressa de le mettre au courant. Il sentit, presque avec amusement si la situation n'avait pas été aussi sérieuse, la colère monter petit à petit en lui, mais ce qu'il lut avant tout sur son visage fut de l'inquiétude.

— Chopper s'occupe d'Achak, expliqua-t-il alors pour le rassurer. Tout ira bien, aucun ne risque sa vie.

— Qu'est-ce qu'on peut faire ?

— A part aller tabasser ces pourritures ? Rien.

Et c'est ce qu'ils firent. Ils restèrent un long moment sur la place du village, regardant l'animation, les guerriers faiblement blessés se faire soigner… Ils se sentaient étrangers à tout ce qu'il se passait devant leurs yeux, et le fait de ne pouvoir être d'aucune aide, hormis Chopper, était frustrant et en excédait plus d'un.

Et puis l'agitation diminua, les villageois regagnèrent petit à petit leurs habitations, et les Chapeaux de Paille décidèrent d'en faire de même, de prendre un peu de repos pendant ce qu'il restait de la nuit, sachant qu'ils auraient plus d'informations le lendemain matin. Ils étaient conscients qu'ils allaient devoir rester vigilants pendant ces quelques heures, mais ils savaient aussi que le village allait être attentivement protégé cette nuit.

Lorsqu'ils se retrouvèrent seuls, marchant lentement en direction de la tente d'Epanay, Zoro prit la main de Sanji dans la sienne sans vraiment réfléchir. Il avait besoin de sentir sa présence près de lui, et il se doutait que le cuistot ressentait la même chose. La chaleur de sa paume contre la sienne lui apporta un réconfort dont il n'avait pas été conscient avoir besoin.

Ils entrèrent finalement dans la tente, et y découvrirent Chopper toujours au chevet du blessé, veillé par son compagnon, et ils s'empressèrent de prendre de ses nouvelles.

— Tout va bien, leur informa le petit médecin. Sa vie n'est pas en danger. Mais il a perdu beaucoup de sang et j'ai été obligé d'extraire la balle qui était coincée dans son omoplate.

— La balle ? s'étonna Sanji.

— Oui, c'est une blessure par balle.

— Les enfoirés…, marmonna-t-il entre ses dents, traduisant parfaitement ce que ressentait Zoro.

Il avait encore du mal à réaliser que ceux qui avaient attaqué ces hommes étaient les mêmes qui les avaient accueillis quelques jours plus tôt avec le sourire, et les mêmes avec qui ils avaient fait la fête. Il savait que quelque chose n'allait pas dans leur comportement, mais de là à imaginer une telle violence, une telle haine ?

— Tu sais ce qu'il s'est passé Epanay ? demanda-t-il alors à leur ami.

— Achak a dit qu'ils avaient été attaqués dans la forêt, à un peu plus de la moitié du chemin entre ici et le village des blancs. Il a dit qu'ils étaient nombreux, et armés. Mais ils en ont blessé plusieurs, alors ils devraient retourner dans leur village pour cette nuit.

— Et demain ? demanda Sanji.

— Notre Chef lèvera probablement un parti de guerre. Nous devons protéger les nôtres.

— Et le village ?

— Nous allons certainement le déplacer.

Satisfaits pour l'instant de ces quelques réponses, les trois nakama ne posèrent pas plus de question. Après quelques nouvelles recommandations pour son patient, Chopper s'excusa et quitta la tente pour retrouver celle du Shaman, ou pour aller jeter un coup d'œil aux autres blessés, Zoro ne savait pas.

Le bretteur observa les deux hommes quelques instants. Achak était inconscient, ou endormi, et Epanay le veillait avec attention. Un petit fagot d'herbes séchées brûlait dans une coupelle en terre cuite près du blessé, et son compagnon déposa un linge humide qui dégageait une odeur fraîche sur son front.

Ayant tout à coup l'impression d'envahir leur intimité, il détourna le regard et s'installa près de Sanji, les recouvrant tous deux de couvertures et l'attirant contre lui comme la veille. Aucun d'eux ne parla, mais ils mirent tous deux un long moment avant de s'endormir enfin, les pensées troublées.


Zoro ouvrit les yeux le lendemain matin avec la sensation d'avoir peu dormi. Il avait en effet été réveillé de nombreuses fois dans la nuit lorsqu'Epanay s'était occupé de son compagnon, s'assurant que tout allait bien. Il avait mis à chaque fois de longs moments à se rendormir, se tendant à chaque bruit qui se faisait entendre à l'extérieur de la tente. A l'aube, Achak s'était réveillé et son partenaire avait entrepris de changer le bandage qui entourait son épaule. Le bretteur ne s'était pas rendormi depuis, il avait seulement somnolé jusqu'à ce que l'animation commence à reprendre dans le village, indiquant qu'il était temps de se lever. Il était un peu jaloux de Sanji, qui n'avait pas bronché de toute la nuit. Il s'était bien souvent servi de sa respiration calme et régulière pour tenter de retrouver le sommeil, et il avait même une fois résisté à la tentation de le réveiller pour qu'il ne soit plus seul à subir cette insomnie. Mais le visage paisible et détendu du Cook l'en avait dissuadé. Il n'avait pas trouvé le courage de faire quelque chose de si égoïste, et l'avait laissé dormir en paix.

Il était donc un peu bougon ce matin, et il était bien décidé à partager sa mauvaise humeur avec tous ceux qui le côtoieraient ce jour-là.

Ce n'est que lorsque Sanji commença à remuer dans son sommeil, signe de son réveil proche, que Zoro se rappela sa tache noire. Rapidement, il jeta un coup d'œil à son torse, et fut heureux de constater qu'elle commençait déjà à régresser. Ce n'était pas encore très flagrant, mais elle avait par endroit disparu de la partie haute de son torse, repassant de l'autre côté de la limite que formait sa cicatrice diagonale. C'était au moins une chose de positive dans cette journée qui s'annonçait tendue.

Il se dégagea alors complètement de ses couvertures et s'assit en bâillant, observant Epanay ranimer le feu. Achak paraissait réveillé aussi, mais sa blessure semblait l'empêcher de se redresser en position assise. Zoro ne manqua pas les coups d'œil en coin appuyés qu'Epanay n'arrêtait pas de lancer dans sa direction et il sourit à cette marque discrète d'inquiétude.

Le Cook s'étirait de tout son long derrière lui lorsque la peau fermant la tente se releva et que la frimousse de Chopper passa timidement à travers. Quand il fut invité à entrer, il s'empressa d'aller voir son patient et Zoro le laissa travailler tranquillement.

— Bonjour, marmonna Sanji derrière lui.

— Bonjour, répondit le bretteur en se tournant vers lui, découvrant qu'il s'était assis. Bien dormi ?

Son ton était sarcastique, mais il doutait que le Cook comprenne ce sous-entendu si tôt après son réveil.

— Hm hum, acquiesça-t-il en se frottant les yeux.

Devant ses cheveux blonds en bataille et son air endormi, Zoro perdit un peu de sa mauvaise humeur et se surpris lorsqu'il réalisa qu'un sourire en coin avait pris place sur ses lèvres. Encore une fois, il fut heureux que le Cook ne puisse pas le voir comme ça. Cela aurait été assez embarrassant.

— Il y en a qui ont de la chance, répondit-il alors d'un ton bourru pour masquer ce sourire.

Sanji se rapprocha de lui et passa un bras autour de ses épaules, tandis que de son autre main, il ébouriffa encore plus les cheveux verts, eux aussi déjà en désordre après la nuit.

— Quelqu'un s'est levé du mauvais pied aujourd'hui, s'amusa le cuistot, un grand sourire aux lèvres.

— Techniquement, je n'ai pas encore posé de pied par terre, donc non, répliqua-t-il.

Il se força à ne pas regarder dans la direction de son ami, désireux qu'il était d'éviter d'avoir à nouveau un sourire niais aux lèvres.

Sanji s'apprêtait à faire une nouvelle remarque quand Chopper l'interrompit en venant vers eux. Il leur souhaita bonjour puis entreprit d'inspecter la tache noire sur le corps de Zoro.

— Elle diminue ? chercha aussitôt à savoir Sanji.

— Légèrement, répondit le petit médecin. Ça va mettre plusieurs jours, voire plusieurs semaines pour qu'elle disparaisse complètement. Je ferais des prises de sang dès qu'on sera revenu sur le Sunny pour voir si tout va bien, mais a priori la cérémonie a fonctionné.

Zoro entendit le cuistot soupirer de soulagement à côté de lui.

— Il va falloir que tu laves les restes de la pommade, Zoro, reprit le renne. Et tu viendras me voir après pour que je t'en remette.

Devant l'incompréhension de leur ami non voyant, Chopper lui expliqua que le Shaman avait appliqué sur la tache une pommade contenant diverses plantes, et que c'était ça le réel remède contre cette maladie.

Après avoir assuré à ses nakama que sa propre tache commençait aussi à régresser, Chopper prit congé, annonçant qu'il avait encore de nombreux patients à voir.

Les deux amis décidèrent de le suivre peu de temps après, laissant leurs hôtes en tête à tête. Ils retrouvèrent une partie de leur nakama sur la place centrale, et furent bientôt rejoint par les derniers levés. Là, on leur servit leur petit déjeuner, composé comme d'ordinaire de pain encore tiède et de soupe. Tout en mangeant, ils remarquèrent une agitation inhabituelle, et ils comprirent que les habitants commençaient à emballer leurs affaires personnelles en vue d'un déménagement. Zoro et Sanji expliquèrent aux autres ce qu'Epanay leur avait révélé la veille, et tous réalisèrent que leur temps passé ici touchait déjà à sa fin.

— Il faudrait qu'on parte dans la journée, annonça Nami. Je m'inquiète pour le Sunny.

— Les gens de Bukimina ne savent pas qu'on est ici, mais il est vrai qu'on ne peut pas prendre le risque de retrouver de notre navire qu'un tas de cendres.

— Robin, ne parle pas comme ça de la fin de notre Sunny avec tant de détachement ! s'exclama Usopp, approuvé vigoureusement par Franky.

— On ne peut pas risquer de le laisser seul une journée de plus, continua leur navigatrice.

— Mais on ne peut pas les quitter maintenant, remarqua Luffy. Ils vont se battre, ils vont avoir besoin de notre aide !

— On ne peut pas se battre avec eux ! martela Nami.

— Pourquoi ?

— Parce que l'avenir du Sunny est en jeu, triple idiot ! Qu'est-ce que tu crois qu'il va se passer s'ils apprennent qu'on s'est battu contre eux ? Tu crois qu'ils vont gentiment laisser notre navire en paix jusqu'à ce qu'on revienne le chercher ?

— Et si on se bat de loin ? Sans être vu ? proposa Zoro, que l'idée de ne pas prendre part à cette bataille dérangeait autant qu'à son Capitaine.

Nami sembla réfléchir quelques secondes à cette proposition.

— En utilisant les Pop Green d'Usopp, les armes longue portée de Franky et tes attaques au Climat Tact, par exemple, ajouta Brook.

— Même si moi aussi j'aimerais me battre avec eux, s'éleva soudain la voix calme de Sanji, je ne suis pas sûr qu'ils apprécieraient notre aide. Est-ce qu'ils ne se sentiraient pas insultés ? D'après ce que j'ai pu comprendre, ce sont des gens assez fiers, particulièrement de leurs guerriers. Et les gens de Bukimina, même s'ils sont armés d'armes à feu, ne semblent pas particulièrement dangereux…

— C'est vrai qu'ils étaient tous assez âgés, reconnut Usopp. Les jeunes vivent apparemment ailleurs. Et ils ne paraissaient pas très menaçants. Les guerriers d'ici n'en feraient qu'une bouchée…

— Il faut leur demander alors ! s'exclama Luffy. S'ils acceptent notre aide alors on se battra avec eux !

— Et le Sunny ? insista Nami.

— Tout ira bien pour lui, la rassura leur Capitaine, avec sa confiance et son optimisme habituels.

— En ne se faisant pas trop remarquer, ça pourrait être le cas, acquiesça Franky.

— C'est décidé alors ! Dès qu'Il est pas né arrive on lui demande ! conclut Luffy.

— Qui ?! s'exclamèrent quasiment tous ses compagnons d'une seule voix.

— Il est pas né ?

— C'est Epanay, imbécile ! le reprit Zoro sans manquer de lui donner une bonne baffe derrière la tête.

Etant celui qui était le plus proche de Luffy, c'était à lui que revenait cet honneur.

Finalement, ils terminèrent de manger, et restèrent ensuite ensemble sur la place, là où ils pouvaient avoir une bonne vision de tout ce qu'il se passait. Et après une heure ou deux, Epanay revint finalement vers eux. Il portait son arc et son carquois dans le dos, plusieurs dagues à la ceinture. Une bonne partie de son thorax était recouvert de peinture noire, de même qu'une moitié de son visage. Le résultat était assez impressionnant et intimidant. Il était prêt à partir en guerre.

Mais Luffy ne se démonta pas pour autant, et lui demanda aussitôt s'ils pouvaient les accompagner.

— Epanay n'a pas l'autorité pour décider, répondit-il. Mais il peut demander à notre Chef Qaletaqa.

— Vous croyez qu'il acceptera ? demanda Nami.

— C'est le peuple Adahy que les hommes blancs doivent craindre, pas un équipage pirate de passage... Mais ce serait un honneur pour Epanay de se battre à vos côtés.

Sur ces mots, le guerrier s'éclipsa plusieurs minutes. L'équipage passa le temps en observant en silence les hommes se rassembler autour d'eux, tous largement armés, la majorité arborant des peintures de guerre aux motifs variés, renforçant cette impression de puissance qui se dégageait naturellement d'eux.

Finalement, lorsqu'Epanay revint vers eux, il leur informa que le Chef avait donné son autorisation, à condition qu'ils n'interfèrent pas trop. Chopper et les filles annoncèrent aussitôt qu'ils ne se joindraient pas à eux, l'un parce qu'il avait des patients à surveiller, et les deux autres parce qu'elles voulaient aider ceux qui resteraient au village à empaqueter leurs affaires et démonter les tentes en vue du déménagement.

Zoro reconnut de l'hésitation dans le comportement du Cook alors il lui demanda ce qu'il comptait faire, rester au village ou les accompagner. Ce dernier se décida à se joindre à eux devant l'insistance de ses amis. Excepté lui, les cinq autres se virent prêter des arcs, et eurent un cours express de la part d'Epanay pour ceux qui ne s'en étaient encore jamais servi. De façon attendue, Usopp se révéla le plus doué d'entre eux.

Et puis ils partirent finalement, entourés par une bonne partie des guerriers que comptait ce peuple. Une première vague était déjà partie un peu plus tôt, augmentant encore plus leur nombre. Zoro se demanda si leur adversaire serait aussi nombreux, et comment l'affrontement allait se terminer. Etait-ce simplement une démonstration de puissance et d'intimidation de la part des deux parties, ou bien une véritable guerre, avec un vainqueur et un perdant ?

Mais lorsqu'il remarqua que les guerriers, sitôt entrés dans la forêt, formèrent instinctivement des petits groupes, disparaissant dans la végétation, il se concentra sur ses amis pour ne pas les perdre, s'assurant régulièrement que le Cook suivait.

Le rythme était rapide, il était évident que ces hommes connaissaient cette forêt par cœur. Ils ne faisaient aucun bruit malgré leur rapidité, ce qui rappela à Zoro la fois où il s'était retrouvé encerclés avec le Cook par certains d'entre eux quelques jours seulement auparavant. Ils semblaient ne faire qu'un avec leur environnement, et l'effet de surprise serait certainement en leur faveur. Aucun ne parlait, et si ce n'était sans les bruits que lui et ses nakama faisaient, rien n'indiquerait qu'une armée était en marche.

Après un peu plus d'une heure de marche à cette allure rapide, les hommes ralentirent puis s'arrêtèrent. Zoro réalisa qu'ils étaient à présent dans une partie un peu plus ouverte de la forêt, permettant au regard de porter un peu plus loin. Droit devant eux, il percevait comme un grondement, le son de nombreux pieds martelant le sol recouvert de feuilles mortes.

Epanay leur fit signe de le suivre, ce qu'ils firent en silence. Il les mena un peu en arrière, et les fit se cacher derrière des buissons. Une fois en place, Zoro remarqua que les petits groupes de guerriers se tenaient cachés tout autour d'eux, formant comme une nasse dans laquelle allait s'engouffrer leur adversaire ignorant du danger. Il entendait à présent leurs voix, les meneurs exhortant leurs troupes et les gonflant à bloc pour la bataille.

Le bretteur sursauta légèrement lorsqu'il sentit l'épaule de Sanji rencontrer la sienne. Le Cook semblait s'être rapproché de lui. Il paraissait tendu mais prêt à se battre s'il le fallait. A voix basse, il lui expliqua rapidement la situation, et un hochement de tête de la part du blondinet lui appris qu'il l'avait entendu et compris.

A peine une minute plus tard, le premier adversaire apparut, probablement un de leurs éclaireurs. Mais personne ne bougea, les guerriers laissant l'armée s'engouffrer dans la nasse et se prendre au piège. Zoro, comme ses amis, banda son arc et se prépara. Le gros de la troupe arriva enfin, plus nombreux que ce à quoi le bretteur s'était attendu, mais probablement tout de même inférieur en nombre. A sa surprise, il y avait de nombreux jeunes, ceux qu'ils n'avaient pas vus au village et qui soi-disant préféraient un bon livre au coin du feu à une fête endiablée. Il ne reconnut aucun visage familier, et il s'en trouva étrangement soulagé. Mais il ne perdit pas sa concentration pour autant, remarquant que presque la moitié d'entre eux avaient une arme à feu à l'épaule.

L'opposant se rapprochait, et tous étaient de plus en plus tendus autour de lui. Au loin sur sa droite, il perçut comme un mouvement, et quasiment aussitôt, la première flèche vola depuis la gauche, suivit de nombreuses autres. Les gens du village, qui formaient plus une milice qu'une véritable armée, paniquèrent aussitôt. Ils réalisèrent rapidement qu'ils étaient cernés, des guerriers ayant apparemment refermé le piège derrière eux.

Mais ils reprirent tout aussi rapidement leurs esprits, et les premiers coups de feu se firent entendre. Ils résonnèrent dans la forêt, l'écho se répercutant d'arbre en arbre, faisant un bruit du diable. Mais heureusement pour leurs nouveaux amis, ils étaient bien cachés, et leur adversaire tirait à l'aveuglette. Certains furent tout de même blessés, mais le silence régnait toujours dans leurs rangs.

Les groupes bougèrent, s'étalant sur le pourtour du piège, leur permettant d'atteindre plus de cibles. Les flèches continuaient à voler en un flux continu, mais le bretteur remarqua qu'aucune n'était tirée dans le but de tuer. Connaissant l'habileté des archers, il savait que c'était délibéré. Les traits touchaient les jambes, les bras, incapacitant le blessé, mais ne touchant jamais de zone vitale. Leur tactique semblait éprouvée, et sacrément efficace. Bientôt, la moitié de leurs adversaires se retrouvèrent au sol, grognant de douleur. Ils n'avaient pas la restreinte des guerriers, qui même blessés, continuaient à bander leurs arcs sans un signe de douleur.

C'est à ce moment qu'il remarqua qu'il n'avait pas encore tiré la moindre flèche, trop occupé à observer ce qu'il se passait devant ses yeux. Tournant le regard vers ses amis, il découvrit qu'eux n'avaient pas attendu. Luffy avait déjà utilisé toutes ses flèches, et les autres avaient leurs carquois à moitié vide. Il les observa tirer la volée suivante et hormis Usopp, presque aucun ne toucha une cible, et lorsque c'était le cas, la puissance était trop faible et ne faisait aucun dégât. Pourtant, tous semblaient passer un bon moment, malgré les circonstances.

Finalement, après encore quelques minutes, le silence retrouva sa place dans la forêt. Les hommes de Bukimina avaient posé leurs fusils à leurs pieds et levé les mains en l'air, demandant l'arrêt des tirs. Le sourire aux lèvres face à cette victoire, le bretteur s'attendit à des cris de joie, ou toute marque de réjouissance. Mais rien. Excepté quelques sourires discrets sur le visage de certains guerriers, aucun ne fêta ce succès. Rapidement, sans un mot à leur adversaire vaincu, sans même apparaître à découvert pour les narguer ou les menacer un peu plus, les groupes se reformèrent, les valides aidant les blessés, et prirent la direction du retour.

Zoro resta un instant hébété, son regard revenant se poser régulièrement sur leurs adversaires. Dans l'état où ils étaient, ces derniers mettraient certainement de longs moments avant de réaliser qu'ils étaient partis, que le danger était passé. Et dans un sens, il les plaignait. Cela devait être humiliant pour eux, non seulement de perdre, mais en plus d'être totalement ignorés. Il n'y avait aucune reconnaissance de victoire de la part des guerriers. Ils avaient fait ce qu'ils avaient à faire pour protéger leurs familles et leur village, point. C'était assez déconcertant d'être témoin de ce comportement, le bretteur étant habitué à reconnaître son adversaire, et dans un sens à le respecter même dans sa défaite.

Il remarqua le même étonnement sur le visage de ses amis. Mais Epanay revint vers eux, les invitant à rentrer avec eux. Il ne leur offrit aucune explication, aucune remarque sur ce qu'il venait de se passer. Son expression fermée les dissuada d'entamer la conversation, et c'est en silence qu'ils le suivirent. Après la soudaineté et la frénésie de l'attaque, ce silence et ce calme semblaient presque irréels. A l'exception du bruit du vent dans les branches, aucun son ne se faisait entendre.

Zoro resta intentionnellement en queue du groupe. Il calqua ses pas sur ceux de Sanji, et à voix basse, il lui expliqua une nouvelle fois ce qu'il s'était passé. Il lui raconta en détails ce qu'il avait vu, ce qu'il avait pensé et ressenti. Le Cook lui posa quelques questions quand il voulait plus de précisions à certains passages, mais il se contentait essentiellement de l'écouter.

Aucun des deux ne vit le temps passer, et bientôt, ils se retrouvèrent à nouveau en lisière de la forêt, avec le village devant eux. Du moins ce qu'il en restait. La plupart des tentes étaient à présent à terre, et ceux qui étaient restés derrière étaient affairés à plier les peaux, à charger les poteaux de bois sur des travois, ou encore à emballer leurs possessions pour le déménagement. L'habitation du Chef était l'une des dernières a être encore debout, et c'est dans cette direction qu'Epanay se dirigea avec quelques autres guerriers.

Les six amis furent rapidement rejoints par Nami et Robin qui les avait repérés parmi la foule des guerriers. Chopper les rejoignit quelques instants plus tard, et ensemble, ils regardèrent l'animation redoubler d'activité avec l'arrivée de ces nouveaux bras.

— Ils sont rapides, remarqua Usopp.

— Et très organisés, ajouta Franky.

— Ils ont l'intention d'arriver à leur autre campement avant la tombée de la nuit, leur expliqua Robin, qui avait eu des informations dans la matinée.

— Oui, et on devrait faire pareil, continua Nami. Ce serait bien qu'on soit de retour sur le Sunny avant la nuit pour pouvoir lever l'ancre et s'éloigner suffisamment de cette île.

Aucun ne fit de remarque à cette déclaration de leur navigatrice. Tous étaient nostalgiques de devoir déjà partir. Zoro en particulier aurait bien aimé rester quelques jours de plus, mais la sécurité leur imposait de partir rapidement. C'était certainement l'une des premières fois qu'il rechignait ainsi à quitter de nouveaux amis, et il aurait été bien incapable d'expliquer pourquoi. Ce n'était pas les premières personnes attachantes qu'ils avaient rencontrées au cours de leur voyage, pourtant c'était la première fois qu'il avait ce sentiment d'avoir des choses à apprendre d'eux. Des choses qui pourraient lui être utiles par la suite, mais qu'il n'aurait malheureusement pas le temps de découvrir ni d'exploiter.

Même si leur culture était différente, ils semblaient posséder en eux une sagesse qu'il avait trouvée dans le village où il avait grandi, et dans les paroles de son Maître. Il avait presque l'impression d'être retombé en enfance, avec tant de choses à apprendre. Il se sentait vulnérable aussi. Et même si c'était quelque chose qu'habituellement il détestait, ici ce n'était pas le cas. Il avait confiance en ces gens, même si encore une fois il aurait été incapable de dire pourquoi.


Quelques dizaines de minutes plus tard, Epanay revint vers eux et les entraîna rapidement vers ce qu'il restait de la place centrale. Des tapis et des peaux avaient été étendus devant la tente du Chef, ce dernier étant assis dessus. Derrière lui, quelques femmes, qui devaient être son épouse et ses filles, emballaient leurs affaires en silence. Les Chapeaux de Paille furent invités à s'asseoir devant le Chef, ce qu'ils firent en s'éparpillant de chaque côté de leur Capitaine.

Grâce à l'intermédiaire d'Epanay, le Chef Qaletaqa prit la parole.

— Les Adahy sont heureux d'avoir passé ces quelques jours en votre compagnie, et vous êtes maintenant Amis de notre Peuple. Nous vous remercions d'avoir combattu à nos côtés et aidé à protéger notre village.

— C'est nous qui vous remercions de nous avoir accueillis, déclara Luffy, incroyablement sérieux pour une fois. C'est probablement de notre faute s'ils se sont aventurés dans la forêt cette fois-ci, désolé.

Son sourire franc et insouciant sembla déconcerter un instant le Chef, mais celui-ci ne releva pas.

— Ils seraient venus à un moment ou à un autre, balaya Qaletaqa d'un geste presque ennuyé de la main.

Son expression restait impassible, et il était un peu difficile de deviner ce qu'il pensait. Mais son ton n'était en rien agressif, ce qui traduisait probablement son calme et sa franchise.

— Votre compagnie nous a été très agréable, continua-t-il. Cependant, vous comprendrez que les Adahy ne peuvent plus vous accueillir et que vous allez devoir nous quitter.

— C'est bon, répondit Luffy, on a prévu de partir dès que possible.

Le Chef hocha légèrement de la tête pour signifier ainsi son approbation, puis il continua.

— Pour sceller cette amitié entre nos peuples, voici quelques présents que j'espère vous accepterez.

Tous relevèrent la tête et virent arriver plusieurs Adahy, chacun portant un présent pour l'un d'entre eux. Ils s'agenouillèrent devant eux, et leur tendirent les différents objets qui leur étaient offerts. Il fut donné à Luffy un magnifique arc, accompagné d'un carquois remplis de flèches, et le sourire sur le visage de leur Capitaine en fut presque éblouissant. Les deux filles reçurent de magnifiques robes en peau, décorée de perles et de fils colorés, Franky un pagne, lui aussi de peau et décoré. Brook accepta un petit tambour à main, du même genre que celui que le Shaman avait utilisé lors de la cérémonie. On confia à Chopper de nombreux petits sachets d'herbes médicinales, et à Usopp un capteur de rêve. Zoro quant à lui reçu un magnifique collier constitué de plusieurs gallons de cuir sur lesquels étaient enfilées des perles en os et fixées des plumes. En tournant la tête sur sa gauche, le bretteur découvrit que Sanji avait reçu une grande plume d'aigle sur laquelle étaient fixés de fins cordons de cuir, et si les gestes de la jeune femme qui la lui avait tendue étaient suffisamment clairs, il s'agissait d'un ornement à fixer dans les cheveux. Il le lui souffla doucement à l'oreille et le Cook s'empressa de remercier la jeune femme.

En échange, et au grand embarras de ses amis, Luffy tendit au Chef la boîte qu'il avait trimballée partout depuis son arrivée ici, et qui contenait l'énorme coléoptère qu'il avait trouvé en forêt, et qui dans un sens était responsable de leurs présences ici. Mais loin de s'offusquer, le Chef en sembla presque heureux, et un sourire en coin déforma ses lèvres fines quelques secondes.

Cela mit fin à cette rencontre, et après avoir chacun salué cet homme estimable, ils s'éloignèrent à nouveau, prêts à faire leurs adieux à leurs nouveaux amis. Ce fut plus facile pour ceux qui étaient arrivés les derniers, et ils s'écartèrent rapidement pour laisser à Zoro et Sanji le temps de discuter une dernière fois avec Epanay.

— C'est pour mettre dans les cheveux, expliqua le guerrier en guise d'introduction, remarquant la plume que Sanji tenait avec soin dans ses mains.

Il désigna sa propre plume qu'il portait à cet instant, pour appuyer ses dires.

— Zoro, tu devrais essayer de lui mettre.

Le bretteur fut surpris de cette remarque, mais obtempéra sans rien dire. Il écouta avec attention les explications d'Epanay, puis réussit à attacher correctement les cordons de cuir autour d'une mèche blonde malgré ses gros doigts qui ne facilitaient pas la tâche.

A cet instant, ils furent rejoints par Achak, qui semblait en bien meilleure forme que le matin. Il les salua et, grâce à la traduction de son compagnon, leur souhaita un bon retour.

Epanay entraîna Zoro quelques pas plus loin.

— J'espère avoir pu t'être utile, mon ami, lui dit-il alors. Je pense que Sanji vaut beaucoup de sacrifices.

Le sabreur ne trouva rien à répondre sur le coup, touché par les paroles du guerrier. Mais après quelques secondes, il réussit à transformer ses pensées en mots.

— Merci, tu m'as dit ce que j'avais besoin d'entendre. J'aimerais pouvoir t'offrir quelque chose en retour, mais je ne possède rien.

— Ton amitié est suffisante, le rassura Epanay.

— Je te souhaite de vivre heureux avec Achak. J'espère qu'on aura l'occasion de se revoir un jour.

— Les Esprits le décideront. Je prierai pour qu'un tel jour se produise.

Ils échangèrent une accolade sous le regard insistant d'Achak, puis se séparèrent. Mais juste avant de revenir vers leurs compagnons, Epanay glissa quelques mots à l'oreille de Zoro qui le firent rougir.

— Tu sais cette plume, ne laisse personne d'autre la mettre à Sanji. C'est quelque chose que les gens liés font.

Le bretteur resta quelques secondes figé sur place, et une nouvelle fois, et certainement pas la dernière, il apprécia le fait que Sanji ne puisse pas le voir dans cet état. En parlant du Cook d'ailleurs…

— Tu viens Marimo ? Les autres vont nous attendre…, s'impatienta-t-il.

— J'arrive, bougonna-t-il en réponse.

— Au revoir et merci pour tout, salua Sanji en guise d'adieu.

— Je prierai pour que tu retrouves la vue, mon ami, répondit Epanay.

— Merci.

Sur ces derniers mots, ils rejoignirent les autres en silence, Epanay les suivant. Il se proposa de les guider jusqu'à mi-chemin, mais Nami lui assura qu'elle retrouverait facilement la direction du village de Bukimina.

— Retourne auprès d'Achak et aide ton peuple à déménager, lui dit gentiment Zoro devant son hésitation. C'est là où tu es le plus utile. Tout ira bien pour nous.

Le guerrier le remercia, et après une dernière accolade, il s'éloigna et les regarda partir debout à côté de son compagnon. C'est la dernière vision que Zoro eut de ce peuple avant de se détourner et de suivre les autres, plus en accord avec lui-même que ce qu'il avait été à son arrivée ici. C'est l'esprit calme et tranquille qu'il emboîta le pas à Sanji, prêt à retrouver leur navire et leur quotidien. Il ne se retourna pas pour voir le peuple des Adahy les saluer avec respect.


Le chemin du retour se fit dans un silence quasi-total. Ils mirent moins de temps que ce que Zoro aurait pensé lorsqu'ils débouchèrent enfin sur la prairie entourant le village de Bukimina. Mais après tout, la première fois ils cherchaient Luffy alors ils n'étaient pas allés en ligne droite, rallongeant probablement la distance entre les deux villages. Malgré tout, le soleil commençait déjà à décliner fortement, et le crépuscule ne tarderait plus.

Le groupe fit une pause à l'entrée de la première rue, sur ses gardes. Personne ne savait à quoi ils devaient s'attendre, mais le calme régnant dans le village était déconcertant. Les premières lumières étaient allumées dans les maisons, et les rues étaient quasiment désertes. Pourtant, rapidement le mot fut répandu que l'équipage était de retour. Une petite foule s'assembla sur leur passage, de chaque côté de la rue.

La main sur ses katana, prêt à dégainer, Zoro les observait à mesure qu'ils avançaient. Pourtant, les habitants ne semblaient pas belliqueux. Ils se contentaient de les regarder passer, une expression neutre au visage. Toutefois, maintenant qu'il savait ce qu'il se cachait derrière ces maisons proprettes et fleuries, ces gens lui firent froid dans le dos. Il reconnaissait certains visages, qu'il avait vus au cours de la bataille, il aperçut des blessés, et même les trois petits vieux avec qui il avait discuté au bar. Ces derniers, au contraire des autres, avaient un air penaud, comme s'ils regrettaient ce qu'il s'était passé. Et il retrouva cette expression sur les visages de la plupart des anciens du village. Les habitants semblaient ainsi former deux groupes. Les plus jeunes, qui avaient combattu ce matin et qui semblaient détester les Adahy, et les plus anciens, qui paraissaient plus tolérants et moins agressifs dans leur façon de penser. Quoi qu'il en soit, ce village était vraiment étrange, et Zoro était pressé de le laisser derrière lui.

Lorsqu'ils arrivèrent sur la place principale, non loin du port, et toujours sans altercations, Sanji prit soudain la parole.

— Il ne faut pas oublier d'aller chercher nos affaires à l'auberge, rappela-t-il.

— Déjà fait, répondit simplement Nami, qui semblait tendue.

— Comment ça ? demanda Zoro.

— On a ramené toutes nos affaires sur le Sunny avant de retourner vous chercher, expliqua Robin. On s'attendait un peu à ce genre de situation.

— Ah Nami-swan, Robin-chwan, vous êtes si belles et si intelligentes ! s'exclama le Cook.

— Imbécile, maugréa aussitôt le bretteur entre ses dents.

La réaction était immédiate chez lui, comme instinctive. S'il y avait bien quelque chose qu'il ne supportait pas chez le cuistot, c'était ça. Et ça finissait bien souvent en bataille entre les deux. Pourtant cette fois-ci, soit il ne l'avait pas entendu soit il avait choisi de l'ignorer, quoi qu'il en soit le Cook ne répliqua pas, et dans un sens c'était préférable puisqu'ils n'avaient pas vraiment le temps de se chercher des noises. Sans compter que Nami leur ferait certainement cadeau de jolies bosses assorties sur le crâne.

Le trajet ne dura que quelques minutes après cela, et ils eurent bientôt devant eux la vision familière du Sunny les attendant calmement. Il semblait en parfait état, et c'était une bonne nouvelle. Il y eut comme un soupir collectif de soulagement, puis les nakama s'affairèrent sous les ordres de Nami.

Les filles montèrent en premier à bord, puis Franky qui se dépêcha d'aller remonter l'ancre, tandis qu'Usopp larguait les amarres. Zoro aida discrètement Sanji à monter à son tour à bord, le repoussant doucement d'une main sur la hanche lorsqu'il se rapprochait un peu trop du vide.

Ils se retrouvèrent bientôt tous sur le pont, regardant l'île s'éloigner doucement. Tous étaient perdus dans leurs pensées. Cette aventure avait été étrange, différente des autres. Elle avait laissé en chacun une impression bizarre. Celle d'avoir vécu les évènements tout en étant resté à l'écart, comme étrangers. Mais malgré tout, un lien fort s'était créé avec les Adahy.

— On reviendra, s'éleva soudain la voix assurée de Luffy. On reviendra et on les aidera pour de vrai cette fois-ci, et après on fera une grande fête tous ensemble !

Aucun ne répondit et le silence reprit sa place à bord, pourtant, tous espérait que cette occasion se présenterait un jour, Zoro peut-être plus que les autres, de même que Sanji qui aurait tant aimé pouvoir voir ce village et ses habitants.

Le crépuscule était à présent bien avancé et l'obscurité commença à les entourer. Au loin, les lueurs du village de Bukimina étaient tout ce qu'ils apercevaient encore de l'île. Pourtant, leurs regards n'étaient pas posés sur ces lumières, mais plutôt sur la partie plus sombre vers la gauche, là où il savait que se trouvaient leurs nouveaux amis.

Puis à nouveau, se fut leur Capitaine qui brisa le silence et les ramena au moment présent.

— J'ai faiiim ! Sanji fais-moi de la viande ! s'écria-t-il.

— Il est tard, tu attendras demain, bougonna le cuisinier en allumant une nouvelle cigarette.

— Mais ça fait des jours que j'ai pas mangé de viande, se lamenta Luffy, espérant faire craquer son chef.

Mais au final, c'est Franky et Usopp qui firent pencher la balance du côté de Luffy.

— C'est vrai que moi aussi j'ai faim, remarqua le cyborg.

— Oui, ils n'avaient pas beaucoup à nous offrir, ajouta le sniper.

— Très bien…, soupira Sanji.

Luffy cria de joie et courut à toute allure vers la cuisine, suivit plus lentement par les autres. Finalement, ils se retrouvèrent tous dans la salle à manger. Ils aidèrent Sanji à cuisiner, puis partagèrent un copieux repas, discutant entre eux de cette nouvelle aventure qu'ils venaient de vivre, partageant leurs anecdotes et petites histoires. Tous avaient le sourire aux lèvres, heureux de retrouver leur quotidien et leurs habitudes, et de continuer encore un peu plus loin ce voyage passionnant.