Voici enfin le chapitre suivant. Je suis super super désolée de vous avoir fait attendre. En fait je voulais d'abord répondre aux reviews avant de poster un nouveau chapitre, mais je n'ai vraiment pas eu le temps. Pour une raison dont je vous parlerai peut-être prochainement (ça n'a rien à voir avec l'histoire ou l'écriture mais bon, ça peut vous intéresser quand même), j'ai très peu de temps libre en ce moment. Heureusement que j'ai des chapitres d'avance. Je vous promets que je répondrai aux reviews et MP dès que possible. D'ici là, bonne lecture.
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Chapitre 14 : Avant la pluie
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J'ai beaucoup de souvenirs de ma mère. Ils se ressemblent tous.
Ma mère a toujours été une personne très silencieuse, indolente, d'une pâleur maladive, et souriant rarement.
Si elle avait vécu au dix-neuvième siècle, on lui aurait prêté un tempérament lymphatique, ou mélancolique. Avec le recul, je me rends compte qu'elle était dépressive, qu'elle l'a toujours été. Je ne sais pas si elle a un jour été heureuse. Même avec ses enfants, elle paraissait toujours lointaine, un peu déphasée. Elle nous aimait pourtant, à sa façon éthérée. Je me souviens la voir poser sur nous des sourires doux, presque étonnés, comme si elle était légèrement surprise de nous trouver là, et ne savait pas trop quoi faire de nous.
Elle était la cadette d'une fratrie uniquement composée de filles. Toutes ses sœurs étaient déjà mariées, et ses parents se désespéraient de trouver un bon parti pour elle, ou même un parti tout court. La jeune fille qu'était ma mère à l'époque était considérée par ses proches comme impossible à marier. Trop émotive, disait-on, trop nerveuse, trop frêle, trop pâle, trop mélancolique et trop rêveuse, en proie à d'étranges tourments, de soudaines et inexplicables inquiétudes, sujette parfois à de violentes crises de nerfs ou de larmes… quel homme voudrait d'une pareille épouse ?
Et pourtant, contre toute attente, le miracle eut lieu lorsqu'elle rencontra celui qui deviendrait mon père.
Emigrant tchèque lui aussi, plus âgé qu'elle, héritier d'un petit groupe industriel qui lui assurait un niveau de vie plus que confortable, cet homme haut et large, puissamment bâti, grand sportif au caractère déterminé, tomba éperdument amoureux de cette toute petite ombre de femme qui lui était pourtant si mal assortie.
Les parents de cette dernière la cédèrent immédiatement et avec bonheur à son futur époux, trop heureux de pouvoir enfin se débarrasser de leur Emma Bovary.
Ce bovarysme de ma mère ne devait jamais le quitter, et était voué à être une maladie héréditaire, car j'en fus frappé dès l'enfance.
De la maison familiale, inchangée depuis ma naissance jusqu'au moment où je la quittai à mes quatorze ans, j'ai des souvenirs de plafonds hauts, de lustres, de longs couloirs, de planchers en bois cirés sur lesquels il aurait été sacrilège de courir, de portes qu'il fallait sans cesse maintenir fermées, et qui ne pouvaient s'actionner qu'au moyen d'une série de claquements secs qui résonnaient invariablement dans toute l'habitation.
Oui, voilà mes souvenirs auditifs : des bruits de portes, des pas feutrés sur les planchers, des échos dans des pièces trop grandes, une demeure figée et formelle qui impose d'y parler à voix basse, et beaucoup de silence s'intercalant entre ces différents sons familiers.
Si la solitude devait avoir une musique, ce serait celle-là.
Jusqu'à l'arrivée de ma sœur, mon enfance a été très solitaire. Mais a-t-elle pour autant été malheureuse ? Difficile à dire. Je crois qu'un enfant n'a pas de vraie notion de bonheur ou de malheur, il vit au jour le jour, voguant d'une émotion à une autre, sans vue d'ensemble. En tous cas, j'étais ce genre d'enfant.
Ce jour-là, je suis assis dans mon fauteuil préféré, dans la bibliothèque. Lorsque je suis, comme maintenant, enfoncé dedans jusqu'au dossier, mes pieds ne touchent plus le sol, et c'est comme si j'étais avalé tout entier dans le fauteuil. Comme dans un cocon. Un microcosme à moi, où existent seulement le livre que je lis, et mes rêveries.
C'est un Grand Atlas du Monde, et je bois avec fascination le long chapitre sur l'Océanie, continent si lointain et étrange qu'il en paraît irréel.
Je suis si absorbé que j'entends à peine le pas – léger – de ma mère.
« Est-ce que tu tousses toujours ? »
Elle m'offre son expression d'intérêt anxieux habituelle.
« Non, ça va beaucoup mieux », assuré-je.
Elle n'écoute pas.
« Je t'ai fait une tisane.
- Merci.
- Ne la laisse pas refroidir.
- Oui.
- Je sais comment tu es quand tu as le nez dans un livre. Tu vas l'oublier.
- Non maman. »
Je sais qu'elle ne bougera pas de là tant qu'elle ne m'aura pas vu m'exécuter, aussi je repose l'atlas, délaissant l'Océanie à regret, et porte la tasse à mes lèvres.
Le breuvage est terriblement amer.
« Je t'ai mis du thym et de la lobelia, se réjouit ma mère, tu vas te sentir mieux très vite, ce sont des plantes excellentes contre l'asthme. »
Je me sentais surtout mieux avant de boire sa mixture, mais je me garde bien de le lui faire remarquer.
Je n'ai jamais été réellement asthmatique. Ma mère, par contre, est hypocondriaque depuis toujours. Ses angoisses étant trop immenses pour être contenues dans son seul corps frêle, elle s'est logiquement mise à les partager avec son entourage, dans une attitude névrosée quasiment proche d'un syndrome de Münchhausen. Sous son regard anxieux, dans mon enfance j'ai tour à tour été spasmophile, anémique, agoraphobe, allergique, eczémateux, bronchique, pulmonaire, et sa trouvaille la plus récente, asthmatique.
En parfaite petite éponge à émotions, je ne l'ai jamais détrompée, et j'ai été un cas d'école de somatisation dès le berceau. Elle me voulait malade, je la voulais contentée, nous nous complétions.
Je crois qu'elle ne connaît pas d'autre manière d'aimer ses enfants qu'en étant perpétuellement anxieuse à leur sujet, en étant cette mère larmoyante et débordante de stress qui court fébrilement les pharmacies, qui collectionne les visites chez les médecins, qui sursaute au moindre éternuement, qui lutte farouchement contre les courants d'air, le froid, le chaud, le soleil, les milliards de microbes dont le monde regorge.
Cette mère qui m'aime de toute son angoisse, toute-puissante dans son impuissance, rien de ce que j'aurais pu faire n'aurait jamais pu la rassurer suffisamment. Son rôle de parent n'a été qu'une perpétuelle garde d'infirmière au chevet de ses petits patients.
Quand j'étais enfant, je croyais que toutes les mères étaient comme la mienne, qu'il était tout à fait normal de voir un médecin différent chaque semaine, de prendre des médicaments tous les jours, de se laver les mains toutes les heures et de ne jamais toucher à quoi que ce soit de sale. La liste des choses avec lesquelles il m'était défendu d'entrer en contact était si longue que j'aurais plus vite fait d'énumérer les rares que j'avais le droit d'approcher.
C'est seulement au début de l'adolescence que j'ai compris que quelque chose n'allait pas chez ma mère. Quand elle a commencé à déclarer que ma sœur ne devait plus ni sortir, ni courir, ni grimper, ni jouer normalement, car elle était en verre.
Ce n'était pas métaphorique, elle ne parlait pas d'une maladie qui aurait fragilisé son ossature, ma sœur était littéralement faite de verre. Elle était susceptible de se briser au moindre choc, comme un vase précieux, comme ces délicates flûtes de cristal tenues scrupuleusement à l'abri dans une vitrine de la salle à manger et que l'on ne sortait qu'aux grandes occasions.
Notre maison est rapidement devenue un monde à part, un endroit où la logique ordinaire n'avait plus cours, où les obsessions dévorantes de ma mère s'étaient faites normes.
Mon père essayait tant bien que mal de protéger Dani des précautions délirantes de son épouse, mais c'est à peine s'il avait le droit de toucher à sa propre enfant. Il n'a jamais été autorisé à l'aimer autrement que de loin et de façon désincarnée. Je pense qu'il avait de l'affection pour Dani, à sa façon, mais tristement, le père n'a jamais pu atteindre la fille.
Quant à moi, j'avais une relation privilégiée avec ma sœur. À la fois victime et complice de notre mère, je veillais à ses moindres mouvements, et la choyais prudemment, passionnément, coupablement, dans le même amour débordant d'angoisse. Je me souviens de ces cauchemars terrifiants que je faisais à l'époque, ceux où ma petite sœur tombait ou heurtait quelque chose – par ma faute, toujours par ma faute – et volait en éclats, au sens propre, comme une poupée de porcelaine désintégrée.
Même une fois adulte, je n'ai jamais pu me défaire totalement de cette phobie, de cette certitude ancrée que Danica était plus fragile que les autres petites filles. J'ai cru devenir malade de peur les premières fois où j'ai vu Charly la saisir et la faire sauter en l'air pour la rattraper ensuite, ou pire, la retourner à l'envers, la secouer en la tenant par les pieds, ou encore la chatouiller au point qu'elle se cogne partout, secouée de rire.
Seul Charly a osé dire tout haut ce que je n'avais jamais vraiment osé m'avouer, même en mon for intérieur : « C'est pas ta sœur qu'est fragile, c'est ta mère qui avait une araignée au plafond. »
Je comprends maintenant pourquoi ma sœur a dû attendre Charly pour avoir enfin un véritable compagnon de jeu. Il est la première personne à la voir comme une vraie enfant, et pas comme une poupée de verre.
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Toujours dans le fauteuil de la bibliothèque, en attendant de pouvoir reprendre ma visite littéraire de l'Océanie je me contente d'ingurgiter ma tisane au thym et au lobelia à petites gorgées appliquées, sous l'œil inquiet et attendri de ma mère.
C'est alors que le pas de mon père l'annonce, semblable à lui, vif, énergique. Partout où va mon père, il s'y rend comme s'il n'avait pas de temps à perdre.
Dès lors qu'il me voit, son visage s'éclaire d'un sourire.
« J'ai terminé tôt aujourd'hui, vous avez vu comme il fait beau ? »
Sans attendre de réponse, il poursuit :
« Bien trop beau pour rester enfermé dans la bibliothèque avec les rideaux tirés ! »
Je devine sans peine le soupçon de sarcasme dans sa voix, évidemment destiné à son épouse.
« Et ça tombe très bien, parce que j'ai quelque chose de spécial pour toi. »
Fier de son effet, il me tend un objet qu'il avait jusqu'ici dissimulé dans son dos.
Sous le papier cadeau apparaît une batte de baseball. Je la retourne entre mes mains, stupéfait. Il y a mon prénom gravé dessus.
« Bože můj ! s'exclame ma mère, mais qu'est-ce que tu veux qu'il en fasse ?
- Ce que font les petits garçons avec une batte : aller dehors jouer au baseball avec ses amis », rétorque-t-il.
J'aurais pu répliquer que pour ça, il aurait d'abord fallu que j'aie des amis.
« Au baseball ? Au baseball ! »
Ma mère n'aurait pas produit un son davantage offusqué s'il avait prononcé un juron obscène.
« Il a fait une crise d'asthme il y a moins d'une heure ! »
Mon père m'étudie un instant.
« Et alors ? Il respire normalement, là. On va juste lancer quelques balles, ça ne va pas le tuer. »
Je retourne le cadeau dans mes mains, partagé entre la gratitude pour cette démonstration d'affection soudaine et la sourde angoisse d'être forcé à réellement utiliser l'objet.
« Les enfants asthmatiques ne jouent pas au baseball ! » assène ma mère.
Mon père lève les yeux au ciel.
« Il n'est pas asthmatique.
- Il respire mal.
- Il respirerait mieux si tu le couvais moins.
- Ou si tu cessais de l'étouffer avec tes ambitions hors de propos ! Tu ne vois donc pas que ce garçon n'a rien d'un athlète ?
- Je ne lui demande pas de devenir champion du monde, seulement de sortir de temps en temps et d'utiliser ses jambes, comme un gamin normal ! »
Le ton monte, mon père veut avoir gain de cause. Mais je sais déjà comment cette dispute va se terminer. C'est toujours la même chose. Ma mère va tenter de s'énerver elle aussi, mais elle va se briser et éclater en sanglots, pas même assez forte moralement pour supporter sa propre colère. Mon père va s'émouvoir, et lui demander pardon, et céder sur tout. Il est en perpétuel désaccord avec elle, mais il l'aime profondément, et ne supporte pas de la voir en larmes. Toute sa vie, il ne saura jamais comment nouer un véritable dialogue avec cette femme dépressive, lunatique, si anxieuse et si fragile, à l'émotivité si dissemblable de la sienne. Mes parents sont deux parfaits étrangers qui s'aiment dans la plus complète maladresse.
Peut-être est-ce pour cela que moi-même, je me sais voué à aimer malhabilement, depuis toujours.
Tandis que mes parents se disputent à mon propos, sans m'avoir ni l'un ni l'autre demandé mon avis, et sans plus se préoccuper de ma présence, j'ai quant à moi oublié l'Océanie tout comme la tisane au thym.
Je caresse prudemment la batte de baseball, éprouvant la douceur du bois savamment sculpté, agréablement patiné, mes doigts s'attardant sur mon prénom élégamment gravé en négatif et peint en noir, preuve s'il en faut que cet objet est à moi.
Je suis secrètement ravi que mon père ait eu l'idée de me faire un si beau cadeau.
Pourtant je ne jouerai pas une seule fois avec.
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Michonne a appuyé si fort sur mon crâne pour me faire baisser la tête de l'encadrement de la fenêtre que je me suis cogné le front contre le mur.
« Qu'est-ce qu'il fout ici ? s'exclame-t-elle en s'accroupissant à côté de moi, hors de vue.
- Oh non ! gémis-je. Et Charly qui n'est pas là.
- Ouais ben entre nous, je préfère. Où est votre flingue ?
- C'est Charly qui l'a emporté. »
Elle roule des yeux furieux.
« Vous alors ! C'est bien le moment ! »
Prudemment, elle jette un coup d'œil à la fenêtre.
« C'est étrange…
- Quoi ?
- Il ne bouge pas. »
Je me relève prudemment.
Main de Fer est toujours devant le portail. Il a remisé son arme, et il se contente de rester là, dans une attitude tranquille, assurée.
Pourquoi n'attaque-t-il pas ? Qu'est-il venu faire ? Et pourquoi seul ?
« Il m'attend, comprend Michonne. C'est moi qu'il veut.
- Qu'est-ce que vous allez faire ? demandé-je anxieusement.
- Sortir, je suppose. Est-ce que j'ai le choix ?
- Mais si on attend sans bouger, il va peut-être repartir », proposé-je stupidement.
Michonne me lance un regard michonnesque.
« Pardon », murmuré-je.
Elle jette un nouveau coup d'œil.
« Bon, finissons-en, décide-t-elle. Dans le fond c'est peut-être mieux comme ça. Il sait que je suis là, je sais qu'il est là, cette fois ce salopard ne va pas me tirer dans le dos. Restez ici, ajoute-t-elle en se levant.
- Non ! m'exclamé-je spontanément. Je viens !
- Vous êtes sûr ? »
Pas du tout, ai-je envie de répondre. Je suis franchement mort de peur. Mais c'est de Michonne qu'il s'agit.
« Oui. »
Alors que nous nous avançons vers lui à travers la cour d'école, je regrette amèrement l'absence de Charly, mais je me réjouis de celle de ma petite sœur. Mes jambes tremblent et peinent à me porter, mais Michonne a raison. Il faut en finir.
L'homme accueille notre arrivée placidement.
« Toc toc toc », prononce-t-il lentement, un sourire narquois placardé sur la figure.
Son bras droit est toujours comme je l'avais vu la première fois, augmenté de sa prothèse métallique armée d'une baïonnette qui de toute évidence n'est pas là pour décorer. Mais le plus étonnant se trouve dans sa main gauche : le sabre de Michonne.
Elle a écarquillé les yeux en reconnaissant son arme, et je jurerais voir dans son regard un éclair de satisfaction.
« Alors, tu m'ouvres ? » demande-t-il.
En réalité, le portail n'est pas réellement fermé, il y a simplement une corde nouée autour des battants, ce qui suffit largement pour les morts-vivants, incapables de défaire un nœud basique. Götz aurait pu rentrer tout seul s'il avait voulu. Ce qu'il veut vraiment, deviné-je, c'est faire une entrée aussi remarquée que possible. Et pour l'instant, c'est réussi, il faut le reconnaître.
Lentement, Michonne ouvre la porte, et recule de quelques pas. Main de Fer lui lance alors le katana, qu'elle attrape. Immédiatement, elle le dégaine dans un chuintement métallique, et le braque dans sa direction, si vite que j'ai eu peine à suivre le mouvement.
Mais Götz n'a pas cillé, il a levé à demi les bras, son bras normal, et celui augmenté de son inquiétante baïonnette.
« Holà, du calme, j'suis pas venu pour t'attaquer. J'suis pas armé, regarde.
- Tu es une putain d'arme, siffle-t-elle entre ses dents.
- Ah ouais, ben désolé, hein, j'y peux rien, c'est comme qui dirait attaché, figure-toi. »
Sans surprise, mon amie ne se départit pas de sa méfiance.
« Bon, bon, j'l'enlève, si ça peut t'décoincer le fion deux minutes », déclare Götz.
Je constate que la lame de sa prothèse se démanche. Il retourne la baïonnette et la plante pointe dans le sol, avant de s'en éloigner ostensiblement de quelques pas, levant les bras à nouveau, avec une expression qui se voudrait sympathique et engageante, mais qui jure avec le sourire sarcastique qui semble être sa physionomie naturelle.
Peut-on réellement faire confiance à un homme comme ça pour être tout à fait désarmé ? Je ne parierais pas un sachet de Lipton là-dessus, et visiblement Michonne non plus, car elle ne varie pas d'expression.
« J'aurais bien trouvé un drapeau blanc, pour le symbole, continue le manchot, mais y a plus d'tissu blanc suffisamment propre dans cette saleté d'monde cradingue. Va falloir inventer l'drapeau gris, ma grande.
- Un drapeau pour annoncer des intentions seulement à moitié pacifiques ? » demandé-je spontanément.
Semblant seulement me remarquer, Main de Fer se tourne dans ma direction.
« Oh, mais c'est qu'il parle ? Et pour faire de l'esprit, en plus ? Parfait, gros malin ! »
Je me ratatine, regrettant immédiatement d'avoir attiré l'attention sur moi.
« Tant mieux, ça nous fera un public. Ouvre bien grand tes mirettes, va y avoir du spectacle. C'est qu'elle est pas stupide, ta définition du drapeau gris, figure-toi. »
- À quoi tu joues ? demande Michonne.
- Je joue pas. Justement, j'en ai marre de jouer. On a à discuter.
- J'ai rien à dire à un type comme toi.
- Alors fais c'que tu fais l'mieux : ferme ta gueule et écoute. »
La grande femme noire se renfrogne, des éclairs dans les yeux, mais attend la suite.
« On a trouvé ton petit cadeau, comme tu l'avais prévu, pile poil comme tu l'espérais. Et il s'est passé exactement ce que tu voulais, c'est à dire que moi et les gars, on a décrété que tu étais morte, et c'est ce que je leur ai envoyé dire au Gouverneur, avec ta jolie tête ou presque comme accompagnement. Elle va moins remuer que les autres une fois dans l'aquarium, mais il devrait prendre son pied quand même. T'as pas trop à t'en faire de ce côté-là, enfin, pour l'instant. Blake va probablement se pignoler de joie un ou deux jours à l'idée de ta mort, mais pas avoir ton sabre, et pas me voir rentrer, ça risque de lui mettre la puce à l'oreille. Enfin, pour le moment, j'ai l'honneur de t'annoncer que t'es officiellement intégralement décédée. »
Son sourire s'allonge en voyant la tête de son interlocutrice.
« Oh, tiens, on dirait bien qu'finalement, t'as quelque chose à dire à un type comme moi, nan ? Pas mal de questions à me poser, pas vrai ? Alors, on va peut-être pouvoir l'avoir, cette discussion, en fin d'compte, t'en dis quoi ? »
Il sait des choses qu'elle ne sait pas, et il prend un malin plaisir à l'acculer. C'est lui qui a les cartes en main, et ça le fait jubiler. Je me doute qu'il va faire durer le plaisir, ménager son effet.
« Peut-être… »
Tous deux se tournent vers moi, pareillement étonnés, comme s'ils avaient oublié jusqu'alors mon existence.
« … un thé ? Qu'est-ce que vous diriez de boire un thé ? »
Je crois qu'ils n'auraient pas eu l'air plus stupéfait si je m'étais soudain changé en otarie de cirque, avec un ballon sur le nez.
« Puisque que vous avez des choses à vous dire, continué-je, pourquoi ne pas vous asseoir tous les deux, et discuter calmement autour d'une tasse de thé ? En plus, il y en a un déjà prêt. Ce serait dommage de le gaspiller. »
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Assis l'un en face de l'autre à la table de notre cuisine, Michonne et Main de Fer, que je continue à appeler mentalement ainsi, faute de savoir son vrai nom, s'observent en silence.
« Pour moi ce sera un whisky, annonce-t-il alors à mon attention.
- C'est à dire que je n'en ai pas. »
Il hausse les épaules.
« Bière alors.
- Non plus.
- Mais t'as quoi à boire, bordel ?
- Désolé, Monsieur, je ne bois pas d'alcool. »
À voir sa tête, je ne sais pas quelle partie de ma phrase lui semble la plus fantasmagorique, le fait que je m'excuse auprès de lui, que je l'appelle Monsieur, ou qu'un homme adulte prétende ne pas boire d'alcool. À ma grande surprise, il éclate soudain de rire. Un vrai rire, franc, amusé.
« Où est-ce que tu l'as trouvé, celui-là ?
- Nulle part, répond Michonne. C'est plutôt lui qui m'a trouvée. »
Main de Fer se cale contre le dossier de sa chaise.
« On rencontre de drôle de gens, de nos jours. Bon, va pour une eau chaude, puisque c'est la dèche. »
Un silence impressionnant s'installe, seulement rompu par les bruits que je fais en préparant le thé – je tiens à le faire réchauffer d'abord, pas question de servir un thé tiède à un invité, même s'il s'agit d'un ennemi, j'ai des principes.
Michonne et Götz demeurent effrayants d'impassibilité, s'observant par-delà leur attitude faussement sereine. Lui a posé sa baïonnette contre la table, pas clairement à côté de lui, mais à portée de main tout de même. La sabreuse l'a imité, comme un miroir.
J'essaye de meubler, de détendre vainement l'atmosphère en m'affairant, tel un page pour chevaliers d'un tout nouveau genre, remplissant les tasses, fournissant les cuillères, m'informant des préférences de notre hôte impromptu en matière de sucre – je connais déjà par cœur celles de Michonne. Götz suit mes gesticulations avec un amusement non dissimulé, jouant le jeu, se divertissant de toute évidence de la loufoquerie de la situation.
De près, il est encore plus impressionnant.
Il semble partager avec Charly une même passion pour les débardeurs sales et les muscles apparents – les tatouages en moins, cependant. En guise d'ornements, les bras de Götz, eux, sont parcourus d'innombrables cicatrices plus ou moins discrètes, et certaines paraissent récentes. Sans parler de l'armature métallique sur son bras droit, qui semble encore plus lourde et massive vue de près.
Mais je constate avec étonnement qu'il est bien moins grand en réalité que ce que je m'étais imaginé. De loin, j'aurais juré, à voir sa stature, qu'il faisait au moins la même taille que Charly. Mais en réalité, il est légèrement plus petit que Michonne.
Certaines personnes ont le talent naturel, rien qu'à travers leur posture, leur aura et leur charisme, d'apparaître bien plus grandes qu'elles ne le sont.
Moi c'est l'inverse : j'ai l'air plus petit qu'en réalité. Mes amis me l'ont assez répété. Selon eux, je me tasse instinctivement, je me recroqueville, comme si je voulais prendre le moins de place possible, ne pas me faire remarquer, m'excuser d'être là. « Redresse-toi », m'ordonne Charly plusieurs fois par jour. « Tenez-vous droit », m'enjoint Madame Hermann. Ils vont même parfois jusqu'à me tirer les épaules vers l'arrière, pour me pousser à obtenir la posture assurée et conquérante qui me manque tant.
Mais à l'heure actuelle, tandis que j'observe, muet, le face à face de Michonne et de Götz, j'ai plus que jamais envie de me faire tout petit.
Ils s'étudient, se scrutent, lui tranquillement, pleinement conscient de son avantage, elle avec plus de tension, sa lueur sauvage naturelle dans le regard. Il attend qu'elle prenne la parole, qu'elle cède, qu'elle pose les questions qui lui brûlent les lèvres, il patiente, il prend son temps. Elle se refuse à lui donner ce plaisir trop facilement.
Durant une minute qui me semble une heure, chacun s'occupe à boire son thé.
« Pas mal, ton eau chaude, le nain, commente Main de Fer. T'étais majordome, dans ton ancienne vie ?
- Non, mais j'aurais bien aimé. »
C'est vrai. Soigner minutieusement les infimes détails domestiques d'une maisonnée, en faire un endroit accueillant et feutré, répondre aux moindres attentes des propriétaires des lieux et de leurs invités, et servir du thé à longueur de journée avec la maniaquerie de perfection d'un maître de thé chinois, voilà qui aurait été une vie magnifique.
Derrière sa tasse fumante et son demi-sourire, Götz dissimule un regard perçant, calculateur, et ne perd pas des yeux sa voisine. Je devine qu'il étudie son épaule blessée, pour en jauger l'état de guérison. Michonne, l'ayant perçu également, tend son bras jusqu'à la théière, et se ressert sans le moindre effort apparent, dans un geste faussement anodin, lequel n'échappe bien évidemment pas à notre invité surprise.
« Tu te portes bien pour une morte, commente-t-il.
- On fait aller. »
Elle décide alors de se jeter à l'eau.
« Comment tu as su ? »
Il prend une gorgée de Lapsang, et émet une sorte de reniflement amusé.
« Je suis peut-être un abruti, mais pas au point de pas reconnaître mon propre boulot. J'avoue que c'était foutrement ressemblant, votre cadavre maquillé. C'était une bonne idée d'lui trouer la peau là où j't'ai trouée toi, mais laisser une balle dedans, c'était l'erreur à pas faire. Ou alors, il aurait fallu y foutre un pruneau du même calibre que les miens. »
Je frémis face à la pugnacité de cet homme. Fabriquer un cadavre truqué a exigé un certain cran, mais ce n'était rien à côté du sien. Lui, il est allé jusqu'à l'autopsier.
« Ce que je ne comprends pas, reprend Michonne, c'est pourquoi tu es venu seul ? Et pourquoi tu me rends mon arme ? »
Il pose sa tasse et croise les bras.
« J'en ai assez d'toutes ces conneries. Assez d'faire c'qu'on m'dit d'faire. Assez d'te cavaler après. Tout ça pour quoi ? Pour une vengeance qu'est même pas la mienne ? Te buter pour repayer l'œil que t'as pris au Gouverneur ? S'il était pas si tordu, il l'aurait encore, son putain d'œil !
- Alors tu sais ce qu'il m'a fait ?
- Officiellement non. Ces trucs-là, c'est comme qui dirait son p'tit jardin secret, bien caché. Attends, tu crois quoi ? Il allait pas le crier sur les toits, qu'il prenait son pied à faire des saloperies pareilles. Ils nous a jamais rien dit. J'admets, ses gars, c'est pas des enfants d'chœur, mais bordel, des trucs pareils, non, c'est trop même pour eux.
- Et pour toi ? »
Je devine que la question de Michonne le prend de court. Pour la première fois, son visage marque une ombre d'hésitation.
« Pour moi… Moi, des trucs comme ça, j'les fais pas. Quand l'Gouverneur m'a envoyé après toi, je savais pas vraiment pourquoi. Maintenant je sais. Ce genre de petits secrets crados, ça finit toujours par se savoir. P't'être que si j'avais su avant, j'aurais fait différemment. Voilà, c'est tout c'que j'ai à dire là-dessus. T'espérais quoi, des excuses ? Tu peux te brosser.
- Et maintenant que tu m'as vraiment trouvée, tu vas dire lui quoi, au Gouverneur, quand tu seras de retour ? »
Il ricane.
« Parce que tu comptes me laisser repartir ?
- Mettons que ce soit le cas.
- J'y retourne pas. Parce que maintenant je lui dois plus rien. Il s'est passé un truc nouveau. Un truc que l'bon Gouverneur avait pas prévu, et à vrai dire, que j'avais pas prévu non plus. Maintenant, Blake peut aller s'faire foutre. Il va sans doute continuer à te chasser, mais ce sera plus moi le chasseur. »
Je n'en reviens pas d'un tel retournement de situation. L'homme que Michonne m'avait décrit comme le bras droit fidèle du Gouverneur vient d'un seul coup de s'enlever de lui-même de l'équation. Pourquoi donc ? Par remords ? Ce type aurait donc une once d'humanité ?
« Et c'est pour me dire ça que tu viens ? questionne Michonne. C'est comme ça que tout se finit ? Chacun prend un chemin différent ?
- Pas exactement. Tu vas pas t'en tirer aussi facilement. Si j'te laisse partir comme ça, dans l'soleil couchant, ben ce sera comme qui dirait comme si t'avais gagné, non ? Comme si j'te laissais la victoire. Et ça, non, ça m'va pas. On a commencé un combat, j'veux le terminer. C'est pas particulièrement que j'veuille te voir morte, rien d'personnel contre toi, mais j'veux t'affronter une bonne fois pour toutes, et qu'on sache enfin qui est le plus fort. Toi et moi, à égalité. Pas d'flingue. Que les lames. C'est pour ça que j't'ai rendu la tienne. »
À ces mots, Michonne se permet un petit sourire cruel.
« Et ça pour toi, c'est être à égalité ? »
Il hausse les épaules.
« J'prends l'risque. »
Le silence se réinstalle. Je n'ai plus du tout la tête à proposer à nouveau du thé.
« Alors ? Qu'est-ce que tu dis ? » questionne Main de Fer.
Michonne termine le fond de sa tasse d'un trait.
« S'il faut que je te tue pour être enfin débarrassé de toi, ça me va très bien. »
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C'est un temps de nuages sombres et lourds, dans lesquels enfle peut-être même la promesse d'un orage. Le vent souffle, couchant à intervalle régulier l'herbe haute du champ.
« Beau temps pour mourir, a déclaré Main de Fer crânement. Tâchons de régler ça avant la pluie, j'aime pas être mouillé. »
Michonne ne réagit pas à sa bravade.
Ils ont décidé de jouer leur dernier duel à l'écart, à quelques centaines de mètres de l'école. Götz avait déjà tout prévu, nous conduisant jusqu'à un vaste champ transformé par l'abandon en petite prairie.
L'un des duellistes semble s'amuser, l'autre arbore une expression de gravité davantage de circonstances.
Bien sûr, je les accompagne, car il faut un témoin. Il faut toujours un témoin, pour ces choses-là, a déclaré le manchot.
Tous deux se tiennent dans ce pré, à quelques mètres de distance. L'herbe trop haute leur arrive presque à la hanche.
« Quand vous voulez, Jon », me dit Michonne.
L'homme lève soudain la main, pour me faire signe de patienter.
Il déboite la baïonnette qui se trouve emmanchée sur sa prothèse, et, tout en la tenant, défait les sangles en cuir qui maintiennent l'appareil en place. Il se défait entièrement de son armure d'acier, qui tombe dans l'herbe. Michonne a regardé la scène sans un mot.
Il se met en garde, sa lame dans son unique main.
« À égalité, c'est bien ce qu'on avait dit », déclare-t-il.
Il a totalement perdu l'espèce de sourire narquois perpétuel qu'il semblait promener sur le monde en toutes circonstances.
Michonne dégaine lentement son sabre, et se met en garde.
Je vois alors sur son visage quelque chose qui ressemble à de la satisfaction.
Non, c'est plus que ça. C'est de la jouissance.
Cette femme donne sa pleine mesure uniquement lorsqu'elle combat, et je devine que ce combat-ci, avec cet homme, en ce lieu, dans ces circonstances, et l'un des plus beaux dont elle pouvait rêver.
Quelque chose me dit que même si elle meurt, aujourd'hui, dans ce pré, elle aura gagné quand même.
Le temps semble s'arrêter l'espace de quelques battements de cœur.
Je ne veux pas le faire, mon bras tremble, et pourtant le voilà qui s'élève au dessus de ma tête, comme contre ma volonté.
Lorsqu'il retombe, les deux combattants s'élancent l'un vers l'autre.
Il y a un son terrible, un gémissement de métal contre le métal, presque la plainte d'un violon, presque un cri, et les deux duellistes se retrouvent quasiment dos à dos, après s'être croisés. Les deux lames se sont annulées, elles ont glissé l'une contre l'autre.
Immédiatement, Michonne volte, et son adversaire fait de même. Cette fois les armes s'entrechoquent, en un X presque parfait.
Il tente de peser sur la baïonnette en glissant vers le bras pour trouver une ouverture, la garde du sabre arrête sa lame nette. Elle bondit soudain en avant, de tout son corps, et lui assène un coup de tête en pleine figure.
Il recule de quelques pas, un peu sonné, le nez en sang, et elle ne perd pas une seconde, repartant immédiatement à l'attaque.
Mais le bras droit de l'homme passe in extremis sous sa garde, et bloque son poignet. Il enchaine à toute vitesse par une montée du coude qui la cueille juste sous la mâchoire.
Les deux rompent le contact, mais c'est pour mieux revenir à l'attaque juste après.
Je suis effaré par ce que je vois. J'ai l'impression d'assister à une scène qui sortirait directement d'un autre âge, d'un autre monde.
Les deux combattants me stupéfient à la fois par leur niveau de technique, mais aussi par la violence animale qui émane d'eux, une sauvagerie bestiale qui irradie comme un brasier. Moi qui m'attendais à voir un combat à l'épée à la façon des duels des mousquetaires d'antan, je me retrouve spectateur d'une véritable empoignade, faisant appel autant au pugilat qu'à l'escrime. Entre deux passes de lames, ils s'assènent des coups d'une force telle qu'un seul d'entre eux aurait largement suffi à me mettre par terre. Mais aucun des deux ne cède le moindre pouce de terrain, ni ne faiblit dans ses contre-attaques.
Je ne sais pas si c'est de la haine, de la rage, ou l'envie de vivre, de survivre, je ne sais pas s'ils se rendent compte eux-mêmes de ce qu'ils font, s'ils réfléchissent à leur prochain mouvement, ou s'ils sont juste propulsés l'un contre l'autre à toute vitesse, sans le moindre temps mort, fous d'adrénaline et d'instinct, enchainant les attaques sans y réfléchir, leurs sens hyper-aigus, surmultipliés.
Je me demande s'ils ressentent la peur. S'ils ressentent la douleur.
Je me demande s'ils se rendent vraiment compte qu'ils peuvent mourir, qu'ils vont mourir.
Les deux lames virevoltent, dessinent des figures amples, terribles et merveilleuses arabesques, vrombissantes et sifflantes, comme si elles avaient leur vie propre, comme si elles dansaient ensemble. Comme si soudain, ce n'était plus le combat de cet homme et cette femme, mais bien le duel de ces deux lames, qui manieraient les guerriers et non pas l'inverse.
Parfois, elles s'entrechoquent, et la scène se fige, l'espace d'un instant, alors que les deux corps pèsent l'un contre l'autre, presque à se toucher, presque un corps à corps. Et puis soudain ils rompent, reculent, prennent leur élan pour mieux s'élancer à nouveau.
Ce qui s'annonçait comme un duel bref et mortellement décisif tend finalement à s'allonger en durée. On dirait que la victoire va revenir au plus endurant, mais il m'est impossible d'émettre un pronostic, tant les deux adversaires semblent, à cet instant, aussi puissants et infatigables l'un que l'autre.
Je ne comprends pas pourquoi cela semble durer si longtemps, pourquoi les lames ne tranchent pas. Et soudain je sais.
Aucun des deux ne veut tuer l'autre. Ils veulent se battre, de toutes leurs forces, ils veulent chacun être le plus fort et gagner, remporter cette victoire sur leur rival que leur impose leur orgueil, mais pas faire couler de sang.
J'ai cru à tort qu'ils se haïssaient.
Ce que je vois maintenant, sous mes yeux, au milieu de ce champ, c'est autre chose que de la haine, autre chose que de la colère.
Elle a cessé de le fuir, il a cessé de la chasser. Finalement, ils peuvent se regarder, face à face, et parler dans la seule langue possible pour eux, la seule dans laquelle ils puissent se comprendre.
Ils sont peut-être bien plus semblables que je ne le croyais. Bien plus qu'ils ne le croyaient eux-mêmes.
Je revois Charly et Madame Hermann, ce jour-là, l'un contre l'autre, se pardonnant enfin, se parlant à cœur ouvert. Je revois leur tendresse enfin avouée après des années d'altercations incessantes, leur complétude inégalable. Si différents et si indissociables, les racines et les branches d'un même arbre inébranlable.
Nous sommes ceux qui nous comprenons le mieux.
« Arrêtez ! »
C'est un vrai hurlement qui s'échappe de mes lèvres.
« Arrêtez ! »
Il y a dans ma voix quelque chose d'assuré, d'impérieux, qui me saisis moi-même. Je suis vraiment capable d'autant d'assurance ?
J'en suis le premier stupéfait, mais Michonne et Götz Von Berlichingen m'ont entendu, et se sont figés, saisis par le même étonnement, m'offrant le même regard effaré.
« Arrêtez, ça n'a aucun sens ! Vous n'avez plus la moindre raison de vous battre, ni d'être des ennemis ! À quoi ça sert, tout ça ? Vous êtes aussi forts l'un que l'autre. Vous ne trouvez pas qu'il y a déjà eu assez de sang versé comme ça ? »
Main de Fer réagit à ma tirade par une brusque bouffée de colère.
« Est-ce qu'on t'a demandé ton avis, minus ? Retourne faire les carreaux ! »
Sans m'en rendre compte, mes jambes se sont mises en marche d'elles-mêmes, et avant même de réfléchir à ce que je suis en train de faire, je me retrouve entre les deux combattants, lui faisant face.
« Monsieur, je ne sais rien de vous, mais vous faites partie des rares êtres humains qui ont survécu dans ce monde. Vous et Michonne avez mieux à faire que de vous battre entre vous. Pas lorsqu'il y a des morts-vivants partout autour de nous, prêts à détruire définitivement le peu d'humanité qu'il nous reste. Le monde a trop besoin de gens comme vous pour que vous puissiez perdre votre vie aussi stupidement. Les vivants ne devraient pas s'entretuer. Et encore moins ceux qui éprouvent du respect les uns envers les autres. »
J'ai du mal à soutenir le regard de cet homme, mais j'y parviens. Je n'arrive absolument pas à déchiffrer son expression, ni deviner ses pensées, mais je sais à ses yeux qu'il m'écoute attentivement. Il finit par reporter son attention sur Michonne.
« Il y croit vraiment, à son baratin ? »
Elle n'a pas besoin de répondre.
Götz a une sorte de haussement d'épaules, difficile de dire s'il traduit de l'agacement ou une forme étrange d'amusement.
« Et ben ma grande, t'es vraiment tombée sur un sacré numéro. »
Impossible de dire ce qu'il a pensé de mon discours, il ne se départit pas de son expression vaguement moqueuse, comme si tout, quoi qu'il arrive, n'était de toute façon à ses yeux qu'une vaste blague. Pourtant, je vois sa posture changer imperceptiblement, redevenir plus détendue. Du revers de sa main, il essuie le sang qui lui coule du nez en reniflant.
Incrédule, je me tourne vers Michonne. Elle aussi a perdu l'aura d'animal sauvage qui irradiait d'elle à peine quelques secondes auparavant.
« Vous avez sans doute une citation pour un moment pareil », me dit-elle.
Ma réponse fuse presque immédiatement, dans une bouffée de soulagement.
« La victoire sur soi et la plus grande des victoires. Platon. »
Elle se permet un léger sourire, qui me remplit d'aise et d'émotion.
Le visage de Michonne a soudain gagné quelque chose de serein, une sorte de plénitude. Peut-être ce combat a-t-il été un moyen inespéré de décharger un peu de poids de ses épaules, de brûler partiellement cette colère qui la consumait.
Le reste de sa rage sera pour plus tard, en un autre lieu. Le véritable courroux, la véritable haine, sera pour le Gouverneur.
Mais cet homme qui s'est battu honorablement, en s'adressant à elle comme une égale, celui-là n'est plus son ennemi.
« Dans ce cas, prononce-t-elle posément, je déclare que nous remportons tous les deux ce combat. C'est terminé en ce qui me concerne. »
Elle tourne le dos tranquillement à son rival d'hier, et s'avance vers moi, esquissant le geste de remettre son sabre au fourreau. Je me rends compte alors que mes yeux, sous le coup de l'émotion, se sont embués de larmes. Je me rends compte aussi que ce dont j'ai le plus envie en cet instant, est de la prendre dans mes bras.
J'ouvre les mains, amorçant ce geste que j'ai, j'en prends alors conscience, souvent voulu faire, sans jamais oser, et je ferme brièvement les yeux pour en chasser mes larmes naissantes.
Lorsque je les rouvre, tout bascule.
Le souffle coupé par la surprise et la douleur, Michonne n'émet pas un son, et le hurlement que le vent emporte est le mien.
L'extrémité de la baïonnette vient de lui percer le corps de part en part, à travers son épaule gauche, si rapide que ni elle ni moi n'avons pu l'anticiper.
« Non ! »
Le cri de Götz est un cri de rage, de révolte.
« C'est terminé quand je le décide ! »
Il se tient tout contre son dos, empoignant encore la lame de baïonnette avec laquelle il vient de frapper.
Tout d'abord effarée, Michonne libère enfin son souffle, qui fuit dans un cri rauque, entre douleur et colère, et son regard se durcit. Elle raffermit sa prise sur la poignée de son sabre, et son bras bouge à toute vitesse. Le geste de remettre sa lame au fourreau se change en attaque, et, sans même un regard pour sa blessure, elle propulse le katana derrière elle, glissant la lame entre son bras et son flanc gauches, dans un coup en aveugle et pourtant parfait. Son attaquant n'a absolument pas le temps de réagir. Götz est à son tour transpercé, la lame entrant au niveau de sa poitrine et ressortant dans son dos.
Sans attendre, Michonne se dégage dans un cri de douleur, arrachant la baïonnette des mains de son ennemi, voltant souplement et retirant son propre sabre, lequel jaillit dans une gerbe de sang.
Alors qu'elle titube, la lame de baïonnette toujours fichée au travers de son épaule, les deux combattants se font face un bref instant. Le visage de l'homme exprime un étrange mélange de surprise, de douleur, et de quelque chose que je ne parviens pas à définir. Juste avant de chuter en arrière de tout son long.
Michonne, elle, lutte pour se maintenir debout, mais tombe à genoux alors que je me précipite pour la retenir. Horrifié par le sang, sous le choc, je ne parviens à rien d'autre qu'à répéter son nom stupidement. S'agrippant à mes épaules pour se retenir, elle gémit de douleur.
« Enlevez-moi ce truc, halète-t-elle.
- Quoi ? La baïonnette ?!
- Oui !
- Mais vous allez…
- Retirez-la d'un coup ! »
Subjugué, je tâtonne à la recherche du manche de l'arme, parvient à le saisir malgré le sang poisseux qui me gêne, et tire vers l'arrière. Elle pousse un hurlement qui me fait frémir de la tête aux pieds, mais, incroyablement, je parviens à achever mon geste et à retirer l'arme. Immédiatement, l'hémorragie s'intensifie.
Je n'arrive pas à croire que Michonne soit encore capable d'être consciente et lucide, mais c'est pourtant le cas.
« Aidez-moi », m'ordonne-t-elle, parfaitement calme, en tentant de retirer sa veste. Je m'exécute et, suivant ses directives, découpe le tissu tandis qu'elle appuie sur sa plaie. Je confectionne une compresse pour stopper le sang.
« C'est grave ? parvins-je enfin à croasser piteusement, retrouvant un peu mes esprits.
- J'en sais rien, je crois pas. »
Je noue ce qui reste de la veste autour de son épaule et, sur son ordre, serre aussi fort que possible. Michonne vacille un instant, clignant des yeux sous la décharge de douleur, affaiblie par la perte massive de sang, mais reste consciente.
S'appuyant sur moi, elle se relève, et me fait ramasser son katana dans l'herbe, qu'elle récupère avant de se forcer à faire les quelques pas la séparant de son adversaire vaincu.
Il est encore en vie lui aussi, mais je devine qu'il ne va pas le rester longtemps.
« Putain d'abruti », marmonne Michonne.
L'homme est allongé sur le dos, et baigne dans son sang. Contrairement à son attaque, qui n'a fait que traverser l'épaule sans toucher d'organes vitaux, Michonne, elle, ne l'a pas raté. Il n'y a plus rien à faire.
Pourtant, il tourne légèrement la tête en la voyant, et le regard qu'il lui offre n'a plus rien d'haineux.
Mon amie se laisse glisser par terre à ses côtés. Agenouillée dans l'herbe foulée, elle se penche vers lui.
« Tu es vraiment un emmerdeur, tu sais ça ? » lui dit-elle d'une voix douce.
Il fait mine de rire, mais grimace à cause de la douleur.
« Et fier de l'être. »
Aussi incompréhensible que cela puisse paraître, je devine alors qu'il a provoqué ce qui vient de se produire. Il avait la guerrière à sa merci, sans défense, et n'a fait que la blesser. Elle, par contre, ne lui a pas laissé la moindre chance lors de sa contre-attaque.
« Je n'avais pas envie de te tuer, dit-elle.
- Je sais. Désolé, je t'ai pas vraiment laissé le choix. »
Elle lui pose l'unique question possible.
« Pourquoi ?
- Ça t'a pas étonné qu'un type comme moi veuille jouer le tout pour le tout dans un truc aussi réglo ?
- Si », admet-elle.
Il a un espèce de sourire.
« On s'refait pas. Je jouerai jamais quoi qu'ce soit selon les règles. »
Il bouge son bras valide péniblement, tirant sur le bas de son débardeur.
« Désolé, ma grande, j'ai triché. »
Là où le tissu découvre désormais une partie du ventre, une plaie mal coagulée, déjà infectée, déchire la peau. Une morsure.
Voilà pourquoi il n'a plus de raison de rentrer à Woodbury. Ce combat n'a jamais été un duel. Il était condamné avant même de le commencer.
« Ça m'désole qu'vous ayez pas eu d'whisky, continue-t-il. Si on m'avait dit qu'le dernier truc que je boirais avant de mourir serait du thé, ça m'aurait bien fait rire. M'enfin, j'imagine qu'à choisir, comme verre du condamné, vaut mieux un bon thé qu'un mauvais whisky.
- Tu deviens philosophe sur la fin ? demande Michonne.
- Ça se pourrait bien. »
Les premières gouttes de pluie se mettent à tomber, lui faisant cligner des yeux.
« Et merde. Mauvais timing. J'l'avais bien dit pourtant… que je voulais terminer ça… avant la pluie… »
Sa voix baisse, en même temps que son regard se trouble, signes que la fin approche.
« J'ai un dernier service à t'demander, souffle-t-il. Tu sais déjà lequel. »
Michonne hoche la tête gravement.
Je jurerais que ce qui teinte l'expression de l'homme, à cet instant, est du soulagement.
Sans un mot, la guerrière raffermit sa prise sur son arme, et lève le bras, en position pour frapper. Il la regarde sans se troubler.
« Autre chose que tu veux dire ? demande-t-elle.
- J'crois pas. Des fois, c'est mieux, de pas parler. »
Elle approuve d'un petit mouvement de tête, silencieusement. Sans se quitter des yeux, durant une poignée de secondes, ils prennent enfin le temps de se taire, et Michonne fait ce qu'elle excelle à faire : elle l'écoute ne rien dire.
Il ferme les yeux, et prend une profonde respiration. Il tente un de ses sourires narquois, et réussit presque.
« À une prochaine, Michonne.
- À une prochaine, Merle. »
Le sabre s'abat.
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Lentement, avec des gestes comptés, elle prend le temps d'essuyer sa lame, la nettoyant du sang qui la recouvre avant de la remettre au fourreau, cette fois pour de bon.
Elle se relève difficilement, mais parvient à le faire seule.
La main sur son épaule blessée, le regard dans le vague, elle ne dit pas un mot.
Je ne peux pas m'empêcher de citer Sainte-Beuve, en guise d'épitaphe :
« Puisqu'il faut avoir des ennemis, autant en avoir qui nous fassent honneur.
- S'il vous plait, Jon… Taisez-vous. »
J'obéis, désolé, meurtri.
La pluie se met alors à tomber véritablement, noyant le paysage sous une soudaine averse, couleur de chagrin et de regret.
Alors seulement, je me rends compte d'une chose.
Depuis le début, Michonne a tenu son sabre d'une main, et n'a pas utilisé la seconde une seule fois.
À égalité.
