Musique de chapitre:

Cinemasounds - On Borrowed Time (Dramatic Orchestral Vocal)


PRISONNIERE DES BOIS

CHAPITRE 14: DORAN


Une phrase de trop.

Cela faisait une semaine que les elfes étaient venus au village faire part de l'annonce de leur souverain. La réaction des villageois avait été partagée entre la colère fulgurante et la passivité déconcertante. Certains avaient estimé être pour quelque chose, là-dedans. La culpabilité, la compassion mais surtout et avant tout la complicité les avaient empêchés de vouer une haine certaine aux Castelbois et de se ranger du côté adverse. Leur conscience aurait été trop lourde, dans le cas contraire, trop pesante.

Mais cette même vague notion de conscience n'était pas autant présente chez tout le monde. D'autres s'étaient au contraire montrés plus violents, trop heureux et trop soulagés de pouvoir avoir quelqu'un à qui faire porter le chapeau de leur malheur – puisqu'il fallait forcément que celui-ci ait un nom. La jalousie y était peut-être également pour quelque chose, mais d'une façon plus implicite, plus ténue mais non moins odieuse.

Le village était bien plus divisé qu'il ne l'était par le passé. Entre ceux qui cautionnaient et soutenaient et ceux qui réclamaient réparation et vengeance, les regards que les uns lançaient aux autres étaient bien plus menaçants que la foudre déchirant le ciel lors d'un orage. On s'était mis à craindre un ami ou, au contraire, à se voir tendre la main à quelqu'un que l'on avait détesté voilà deux jours.

La moindre pensée respirait la mort, et le moindre faux pas suffirait à servir d'excuse à provoquer une bagarre, des règlements de compte douloureux sur tous les plans. Aussi, chacun s'efforçait au mieux de contrôler le moindre de ses faits et de ses gestes de peur d'être à l'origine d'un bain de sang et d'avoir à en subir les conséquences. Une attitude sage et raisonnée, en soi. Mais… un doute persistait néanmoins. Qu'est-ce qui avait encore une once de raison, dans le peu que l'on pouvait encore accomplir ?

°Oo°oO°

La taverne de Florent était l'édifice le plus grand que l'on puisse trouver au village ; un lieu de rendez-vous pour tout le monde, le seul et unique endroit où il était possible de dénicher de l'alcool, bien qu'en trop moindre quantité pour se saouler efficacement. L'ambiance n'était jamais réellement noire en ce lieu, il y avait toujours quelqu'un pour raconter une bonne histoire au coin du feu, qu'il s'agisse d'un récit d'expérience ou d'une simple légende transmise par ses aïeux.

Le silence ne régnait par conséquent jamais vraiment au sein de de la taverne – ce refuge de l'âme où le corps se reposait – même si dire que cela était le cas de la joie serait mentir. Cela s'apparentait plus à une halte autour d'un feu au cours d'un long trajet sombre, au bout duquel attendait une tragédie qui n'avait pas encore de nom. C'était voler un peu de bonheur à ceux qui, avant eux, en avaient laissé soit volontairement, soit par mégarde.

Mais les derniers événements avaient réduit à un nombre bien trop proche de zéro les histoires que l'on pouvait s'échanger entre deux bières ou choppes d'hydromel… Le feu était mort bien avant que la halte ne prenne fin, et il semblait que ceux qui avaient abandonné du bonheur derrière eux s'en soient rendu compte et aient rebroussé pour le récupérer…

Florent faisait partie de ces individus qui soutenaient la famille de Luthan, appréciant les nombreuses plantes que lui rapportait Assylana pour la confection de ses mets. Et, d'un point de vue plus général, il s'était pris d'affection pour les enfants Castelbois. Ainsi, par réaction de cause à effet, il avait donc, à la demande de Morna, accepté sans problème que la fille aînée de cette dernière puisse travailler dans sa taverne en tant que serveuse.

Si la jeune femme n'avait pas été très enthousiaste à l'idée d'endosser une robe trop serrée pour laisser place à l'imagination et de porter un plateau à bout de bras à longueur de journée, son géniteur ne lui avait guère laissé le choix, coupant court à toute discussion avant même que celle-ci n'ait commencé. De plus, il était judicieux d'attendre que les tensions s'apaisent au sein du village et que la vigilance retombe avant de retenter quoique ce soit – ça, Assylana l'avait bien compris.

Les enfants Castelbois avaient repris un rythme de vie laissant peu de place à l'oisiveté. Dimena profitait de la grossesse de Soenla pour s'occuper de la boutique de cette dernière, raccommodant les vêtements qu'on lui apportait, rangeant les tissus sur les étagères, commençant la création d'autres tenues… La jeune fille adroite de ces dix doigts n'avait pas d'emploi attitré et se rendait majoritairement utile lors de remplacements.

Doran avait quant à lui repris sa place auprès de son père et travaillait durement dans les champs en tâchant d'oublier la situation et de faire les meilleurs rendements possibles en aussi peu de temps. Mais difficile d'oublier que la somme phénoménale que réclamait Thranduil était bien au-dessus de leurs moyens, quand bien même travailleraient-ils jours et nuits sans s'arrêter. Le jeune homme se demandait comment ils feraient – tous autant qu'ils étaient – pour sortir de cette mauvaise passe. A moins qu'un miracle ne survienne, il était clairement impossible de réunir une telle somme d'argent.

°Oo°oO°

Lorsque le soleil marqua son zénith dans le ciel en dardant une chaleur insupportable pour ceux qui courbaient l'échine sous le poids de l'effort, le jeune homme et son géniteur décidèrent de se rendre à la taverne afin de s'accorder une petite pause bien méritée. La réelle raison était toutefois de savoir comment s'en sortait Assylana dans ce nouvel environnement.

Ni son père ni son frère n'ignoraient le peu de sociabilité qu'avait la jeune femme avec ses pairs ainsi que sa capacité à faire tout ce qu'il fallait pour éviter d'avoir plus de contacts que nécessaire avec eux – un vrai ours, une solitaire. Son engagement forcé dans la taverne ne l'aiderait pas à changer son comportement, quand bien même cela se révélerait-il nécessaire au bout du compte.

Mais force leur était de constater, une fois qu'ils se furent rendus à la taverne de Florent, que la jeune femme s'en sortait plutôt bien dans cette reconversion obligée. Son agilité acquise dans la forêt lui permettait de virevolter à-travers la salle sans perdre l'équilibre ni faire chavirer les choppes et autres verres qui s'entassaient sur son plateau porté à bout de bras. Pour une novice en la matière, Florent aurait pu tomber sur pire. Bien que l'amabilité ne soit pas au rendez-vous, elle aurait pu être bien plus mauvaise. Son adaptation se faisait lentement et difficilement, mais l'ombre d'une réussite s'entrevoyait dans le lointain.

Doran espérait toutefois qu'Assylana change très vite d'avis et en vienne à ne plus supporter cette situation, car il ne pouvait que se ranger du côté de sa sœur : sans son braconnage, ils ne tiendraient pas du tout. Il était de nouveau prêt à retrousser ses manches et à faire ce qu'il fallait pour lui venir en aide, que ce soit au village ou en pleine forêt, d'une manière ou d'une autre.

Ce jour-là, les « partisans » des Castelbois se trouvaient en nombre inférieur à celui de leurs « adversaires ». Faire profil bas avait donc été la règle naturellement mise en place d'un commun accord, bien que faire abstraction des regards noirs, lourds de reproches et meurtriers, que dardaient les clients sur la serveuse et sur sa famille relevait d'une difficulté presque insurmontable. Impossible pour eux de ne pas sentir les frissons parcourir leur épiderme, les sueurs froides prendre possession de leur corps et les poils se hérisser le long de leurs bras. Tous se défiaient en chien de faïence, guettant un bon moment – le bon moment. Doran se sentait oppressé dans cette atmosphère emplie de sous-entendus et ne put s'empêcher de frissonner.

— Je n'aime pas être ici, déclara-t-il doucement à l'attention de son géniteur.

— C'est un lieu pourtant agréable, rétorqua Luthan en haussant les sourcils, faussement surpris.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire, Papa. Regarde-les : ils veulent tous notre mort, ils n'attendent que ça !

— Je vous avais prévenus, rappela le père de famille d'une voix grave.

— Ce que je veux dire, c'est que je ne sais pas si avoir placé Assylana ici est une bonne idée, répondit son fils en ignorant la remarque. Elle n'est pas en sécurité. Elle n'aurait pas pu tomber dans un endroit plus dangereux qu'ici.

— Elle aurait pu retourner dans la forêt, contrecarra Luthan d'une voix posée.

— Elle aurait été dans son élément.

— Je ne changerai pas d'avis, Doran. Et permets-moi de te dire que tu te trompes. L'endroit n'est pas aussi risqué qu'il y paraît, il y aura toujours un œil pour veiller sur elle à la taverne. Personne n'osera lever la main sur elle ici car personne n'a besoin d'un affrontement général. Florent nous soutient et aucun, ici, n'a envie d'entrer en froid avec le seul fournisseur d'alcool, expliqua-t-il en s'accordant un petit rire. Je suis certain qu'il y aura toujours quelqu'un qui nous soutiendra Doran, tant qu'elle restera sagement ici. Assylana n'aura au contraire jamais été plus en sécurité qu'en ce lieu.

— Mais pour combien de temps ? avisa le jeune homme.

Son père n'eut pas le temps de répondre à la question que sa sœur vint à leur table, son plateau de service sous le bras :

— Vous avez besoin de quelque chose ? demanda-t-elle en soupirant.

— Sers-nous de la bière de ta mère, s'il te plaît, déclara Luthan, ignorant l'exaspération criante de sa fille aînée. Assylana, tu t'en sors bien, la complimenta-t-il ensuite afin de la rassurer et de lui redonner du courage.

— Oui, pour l'instant, concéda la jeune femme en se rembrunissant. Je ne sais pas si je supporterais encore longtemps ces regards acérés à mon égard. Je me sens vulnérable et mise à nue. Je me sentais plus en sécurité dans les cellules de Thranduil à dire vrai.

Doran préféra ne pas relever, bien que plus il y pense, plus sa sœur avait raison. Il est vrai que les elfes leur vouaient une aversion si perceptible qu'ils ne se seraient pas risqués plus que nécessaire à les côtoyer. Sauf un être, peut-être. Quoiqu'il en soit, ce n'était pas le cas du village…

— Tu ne crains rien ici, ma fille, assura leur géniteur. Fais-moi confiance là-dessus.

— Si tu le dis, souffla-t-elle nullement convaincue.

Ils échangèrent encore quelques mots puis Assylana s'en alla prendre la commande d'autres clients qui patientaient, tandis que Florent accomplissait ses propres tâches de l'autre côté du comptoir, et que Morna travaillait à l'arrière, à l'abri de toute forme d'agitation derrière la porte où toutes ses préparations secrètes prenaient vie sous des mains expertes et connaisseuses.

Doran regarda sa sœur accomplir avec minutie ce que l'on attendait d'elle et eut un pincement au cœur à son égard : ce n'était pas juste. Après tout ce qu'elle avait fait, tout ce qu'elle s'était efforcée de faire pour venir en aide à certains… Ce n'était décidément pas juste du tout. Mais de la même façon que ce n'était pas juste pour la jeune femme, le jeune homme se rendit compte avec du recul et un regard plus objectif que ça ne l'était pas davantage pour ceux à qui Assylana n'avait jamais rien vendu ni rien échangé. Il était normal pour ces gens-là de lui en vouloir.

La chose qui l'était moins en revanche, c'est que des individus tels que Taran et Ilan soient contre la jeune femme alors qu'elle vendait la majorité de ses prises à ce premier qui était boucher, et qu'elle achetait des accessoires pour la chasse assez régulièrement au second. Certes, sa sœur et le boucher n'avaient jamais nourri ne serait-ce qu'une once d'affection l'un pour l'autre… Mais quelle espèce de profit pouvait-il tirer à se la mettre à dos ?

Le jeune homme les regarda parler à voix basses en désignant sa sœur d'un index qui se voulait discret mais cela ne trompa personne. Doran était prêt à parier que ces deux-là auraient le moins de retenue s'il éclatait une discussion. Assylana revint avec les deux bières qu'elle leur servit avec un sourire las, puis la serveuse se dirigea vers la table des deux hommes et s'apprêtait à en faire autant avec eux lorsque l'impensable se produisit :

— Je ne veux pas me faire servir par la putain des elfes, cracha Ilan de sorte à se faire entendre de toute la salle.

C'était la phrase de trop, celle qui n'aurait jamais dû être prononcée.

Il n'en fallut guère plus pour que le sang de Doran ne fasse qu'un tour et que le jeune homme se lève d'un seul coup...


Bon ça, c'est fait. J'estime qu'à partir de maintenant on entre dans le "milieu" de l'histoire. (Notez bien les guillemets entre milieu).
Le rating est en T donc j'estime que je suis en droit de me dédouaner de votre surprise pour la vulgarité du langage. x)

Coin réponse:

Luna Shadow: Mes excuses ma Lulu ! :'( J'ai oublié de te répondre la dernière fois, je me suis sentie tellement mal quand je m'en suis rendue compte ! Faut dire que j'ai l'habitude de répondre aux messages dès que je me rends compte que j'en ai. Or puisque tu n'as de compte et que j'en ai reçus entre temps, je t'ai euh... négligée, disons. Bref.
Du coup, je vais répondre à ton ancien message aussi.

1. Je pense que tu es la fan numéro 1 de Legolas ! (Les autres lectrices préfèrent Thranduil, apparemment. ^^) Pour la console et le chocolat, je suis d'accord. Pour Assylana disons que les choses sont plus... compliquées x). Pour en revenir à Thranduil, je pense que si tu invoques le souvenir d'Haryane avec finesse il sera plus enclin à t'écouter. Dans le doute, t'embarques Doran avec et ça devrait passer crème.
Les smileys, c'est pas tout à fait ça encore... mais belle tentative ! ;)

PS: Si tu prends en otage Assy, je pense que Legolas sera enclin à t'écouter x)

2. J'espère que la réaction des villageois t'a satisfaite ! Assy devra s'accrocher, comme tu as déjà pu le voir dans ce chapitre. Pense quand même à lui rendre Legolas si tu veux qu'elle s'en sorte, n'oublie pas qu'ils sont liés par un pacte de confiance ! x)

Bisous-bisous,
Lhena.

Lectrice (Lucie): Prépare-toi au roman, étant donné que je te vois pour la première fois, j'ai beaucoup de choses à dire...

Salut à toi ! Ça me fait toujours plaisir de voir une nouvelle tête! ^^ C'est gentil à toi d'avoir pris le temps de me laisser ton avis, je te remercie pour cela. Je fais de mon mieux avec les personnages et oui, l'action met du temps à se mettre en place. Néanmoins, pour ma défense, il me semble avoir déjà stipulé que l'intrigue prendrait du temps à avancer. Honnêtement, je vais être franche avec toi, je ne sais pas quand Legolas apparaîtra réellement. J'ai beau avoir des chapitres d'avance, je ne suis pas allé aussi loin dans la rédaction. Cependant, je pense pouvoir dire que je réserve quelques petites surprises en attendant. Après tout, on vient de dépasser un stade (celui du début) pour entrer dans un autre (celui du milieu). Or en théorie, un milieu d'histoire est censé être plus "piquant" qu'un début. Ce sera à vous de me dire si, pour le coup, je remplis ma mission.

J'ai pleinement conscience que je risque d'en perdre plus d'un (lecteur) en cours de route, toutefois. Néanmoins, le travail psychologique de mes personnages me plaît beaucoup et je le juge nécessaire à la compréhension complète de l'histoire. De même que chaque chapitre posté. Le treize a introduit le quatorze et les réactions qui s'y trouvent. Si la réaction des villageois était certes prévisible, je me demande quand même si vous aviez prévu qu'il se forme deux clans au sein du village. (Pour tout t'avouer, ce n'était pas quelque chose que j'avais initialement prévu donc moi-même, j'ai entre guillemets été "surprise". Je ne sais pas trop ce qu'il se passe entre le moment où j'écris et celui où je décide de ce que je veux écrire).
De même que j'ai déjà trop imposé un rythme de lecture pour prétendre le changer d'un claquement de doigts - c'est trop tard.

Je n'oserai au grand jamais dire que vous êtes bêtes, pas plus que je n'oserai simplement l'insinuer voire même l'envisager. Je suis sans doute pas mieux que vous pour me prétendre au-dessus et m'autoriser pareille attitude et pareille pensée. (Pourquoi je parle si soutenu ?...)

Er. j'ai vraiment écrit beaucoup en comparaison de ton commentaire... J'espère que ça ne t'a pas dérangé outre mesure. Tu n'as pas connu la version précédente ? Tant mieux. (Je suis sérieuse, mieux vaut définitivement oublier qu'il y a eu une... Si je ne l'assume pas, il y a des raisons.)

Voilà-voilà ! ^^
J'espère quand même pouvoir te retrouver un jour.
En attendant prends soin de toi,
Lhenaya :3