Bonjour à tous !

Et voilà un nouveau chapitre, j'espère qu'il vous plaira !

ENJOY !


(1e février 2006, 15h34)

- Christophe Giacometti.

Depuis la fin des championnats d'Europe, cette rencontre tournait en boucle dans son esprit, inlassablement. Pourquoi Victor n'arrivait-il pas à se défaire de ce souvenir ? Pourquoi Chris et cette aura étrange qui émanait de lui l'avaient-ils autant captivé ? Il était en repos aujourd'hui et n'avait pas grand-chose à faire. Makkachin dormait profondément et Boris pianotait sur son téléphone. Il s'assit face à son ordinateur portable. Quelques recherches lui donnèrent rapidement accès à ce qu'il voulait : Chris avait un nombre incalculable de blogs de fans, mais il en avait également un officiel qu'il gérait lui-même. Il y postait pas mal de photos de ses compétitions, des complexes où il patinait, et Victor fut surpris d'y trouver un nombre considérable d'articles assez élogieux sur lui-même. En plus d'être un concurrent, Chris était fan de lui ? Cette révélation le mit quelque peu mal à l'aise. Il savait comment se comporter vis-à-vis de ses fans, il savait comment se comporter vis-à-vis des autres patineurs qu'il affrontait, mais quelqu'un qui était les deux en même temps ?

Il continua à naviguer sur son blog. Chris avait également posté les vidéos de ses précédentes chorégraphies, jusqu'à celles de cette saison. Il dénicha rapidement ses écouteurs et les lança. Quand il était junior, les chorégraphies de Chris débordaient d'innocence et de légèreté, de bonheur, d'insouciance. Sa dernière prestation chez les séniors n'était pas si différente que ça. Ses gestes étaient un peu plus affirmés et calculés, mais l'impression globale qui en ressortait était que Chris était une véritable petite fleur des Alpes. Cependant, Victor fut interpellé par les deux quadruples boucle piqué qui débutaient son programme long. Il était conscient qu'il était désormais loin de l'époque où il était le seul patineur au monde à réussir des quadruples, mais la plupart des patineurs semblaient mobiliser toute leur énergie et leur concentration pour en passer un. L'aisance et la confiance avec lesquelles Chris avait réussi ses deux sauts coup sur coup était une preuve de son talent, de sa technique – et du fait qu'il avait le potentiel pour le talonner de près dans les futures compétitions.

Il sentit ses écouteurs disparaître de ses oreilles et la voix de Boris remplaça la musique :

- Tu fais quoi ? C'est qui ce type ?

- Un patineur suisse, expliqua-t-il. Je l'ai croisé à l'Euro et on va à nouveau s'affronter aux mondiaux. Je voulais voir de quoi il retournait.

- Si tu t'inquiètes d'être battu par un gosse de 15 ans qui débarque tout juste chez les séniors, c'est que tu es décidément beaucoup moins doué qu'avant !

Victor ne réagit même pas au reproche à peine voilé, même si ses piques continuelles continuaient de lui provoquer un pincement au cœur, encore plus désagréable après avoir espéré que tout s'arrangerait. Pourtant, depuis le début des championnats d'Europe, quand Boris l'avait enfermé dans sa chambre, la même question revenait en boucle dans sa tête : Pourquoi fait-il ça ? Les médicaments pouvaient provoquer ses sautes d'humeur ou ses coups de colère, mais il avait de plus en plus de doutes face à des remarques aussi calculées. Parfois, quand il se demandait ce qu'il pouvait encore essayer de faire pour éviter ses reproches et lui faire plaisir, il réalisait que toutes ses remarques ou explosions étaient en rapport avec ses résultats en compétition. Dans ces cas là, il imaginait une autre vie, une vie qu'ils pourraient avoir quand il aura arrêté de patiner. Plus de compétitions, plus de pression, plus de sujets de discorde, juste des journées comme celles-ci, enfermé dans son appartement avec lui.

Boris s'éloigna vers leur chambre et Victor reporta son attention sur l'écran. Il ne pouvait pas nier que Chris était captivant. D'un clic, il se connecta avec son propre compte sur la plateforme de blogs et écrivit rapidement un commentaire sous la dernière vidéo du suisse :

- Impressionnant. J'ai hâte de t'affronter lors des mondiaux, ça promet !


(10 février 2006, 19h20)

La porte de l'appartement claqua quand Boris sortit avec Makkachin pour le promener. Après s'être assuré que son compagnon ne remontait pas, Victor s'installa devant son ordinateur et ouvrit aussitôt MSN. Suite à son commentaire sur le blog de Chris, celui-ci lui avait répondu quasiment aussitôt, enthousiasmé que Victor ait pris le temps d'aller voir ses vidéos et de les commenter. Ils avaient longuement discuté par messages interposés avant que Victor ne propose au suisse de lui passer directement son adresse de messagerie instantanée. Bien sûr, ils ne pouvaient pas discuter longuement, ils ne disposaient que des quelques minutes matin et soir pendant lesquelles Boris sortait Makka pour discuter. Son compagnon le réprimandait longuement s'il adressait la parole à un patineur de son équipe, alors un concurrent d'une autre nationalité, il n'osait même pas imaginer. Il se souvenait bien sûr des mises en garde de Boris sur le fait qu'aucun patineur ne lui adresserait la parole sans volonté cachée de le manipuler pour le surpasser à compétition suivante. Mais avec Chris, ce n'était pas pareil. Même à travers un écran, ses conversations étaient tellement désinvoltes, naturelles, désintéressées, qu'il n'imaginait pas une seule seconde comment elle pourrait le mener à lui dérober des conseils sur la façon de le battre.

Chris était déjà connecté et lança la conversation avant même que Victor n'ait pu la démarrer lui-même. Sans qu'il ne sache exactement comment, ils trouvaient toujours de multiples sujets de conversation. Au départ, ils avaient pas mal parlé de la carrière de Chris et de son ressenti après son arrivée chez les séniors. A présent, les sujets pouvaient varier des différences d'entraînement entre la Suisse et la Russie, du temps qu'il faisait ou du harcèlement permanent des journalistes.

Mais cette fois, il y avait un autre sujet que Victor tenait à aborder en premier.

- Désolé de t'avoir laissé en plan aussi brusquement ce matin… J'avais pas fait attention à l'heure.

En réalité, il n'avait surtout pas fait attention aux pas dans le couloir et avait juste eu le temps de claquer l'écran de son ordinateur portable avant que Boris ne le voie.

- Oh ne t'inquiète pas. Une star comme toi, je trouve déjà assez exceptionnel que tu aies vingt minutes par jour à m'accorder !

Un sourire triste éclaira le visage de Victor. S'il connaissait les raisons pour lesquelles il ne pouvait pas lui parler plus…

- Ça me fait plaisir, crois-moi. Alors, quoi de neuf aujourd'hui ?

- Je me posais une question… À ton avis, est-ce que les juges des compétitions se laisseraient soudoyer par un kilo de chocolat suisse ?

Victor éclata de rire devant son écran.

- Eux, non, mais moi ça me tente bien !

- Viens à Zurich, je te ferais goûter les meilleurs chocolats au monde !

Le regard de Victor s'éclaira une seconde avant qu'il ne revienne à la réalité. Boris ne l'autoriserait jamais à prendre des vacances à l'étranger…

- Ce serait avec plaisir mais je doute que ce soit possible avant la fin de ma carrière.

- Les entraîneurs Russes sont aussi psychorigides qu'on le raconte ?

Pas les entraîneurs, leurs assistants, pensa-t-il.

- Tu n'imagines même pas.

Ils continuèrent à discuter de tout et de rien, et Victor fut soulagé lorsque la conversation dévia sur d'autres sujets sur lesquels il n'avait pas besoin de mentir ouvertement. Ce sentiment le mettait mal à l'aise : Il connaissait à peine Chris, et pourtant, il s'efforçait de dissimuler la vérité dès que le sujet se rapprochait de son quotidien ou de sa vie privée. D'un certain côté, il était tout à fait capable de se l'expliquer : Chris ne connaissait ni sa vie, ni sa situation, ni sa relation, et lui dire simplement que son petit-ami ne voulait pas qu'il discute avec d'autres patineurs serait trop réducteur pour que Chris puisse le comprendre. Pourtant, ce malaise devant cette réalité le forçait à s'interroger. Pourquoi était-il incapable d'évoquer sa relation sans avoir honte de ce qu'il aurait à en dire ? Pourquoi tous ces faits, toutes ces exigences de Boris qui lui paraissaient justifiées au vu du passé de leur relation, étaient-elles si dures à présenter par écrit à quelqu'un d'extérieur ?

Il n'eut pas le temps de s'interroger davantage. Victor entendit le bruit lointain de la porte de l'immeuble qui se refermait. Il tendit l'oreille et des bruits de pattes précipités dans les escaliers lui confirmèrent l'arrivée imminente de Boris avec Makkachin.

- Je dois te laisser. À demain ?

- Sans faute !

Victor referma MSN et ouvrit une page Internet deux secondes avant que Boris ne revienne. Remarquant qu'il portait encore des vêtements de survêtement, il lui demanda directement :

- Tu n'es pas encore douché ?

- Non. J'y vais, excuse-moi.

- Attends. Je viens avec toi.

Victor hésita une fraction de seconde. Il savait très bien que Boris ne viendrait pas uniquement pour se laver. Il avait beau adorer les moments intimes avec lui, à cet instant il se sentait trop épuisé pour pouvoir faire quoi que ce soit dans une salle de bains.

- Tu ne veux pas venir dans le lit plutôt ? négocia-t-il. J'ai des courbatures dans les jambes…

- Tu n'as pas de courbatures dans la bouche ? Ni dans les mains, vu le temps que tu passes sur ton ordinateur.

Sa réflexion le scotcha. Il n'avait pas pensé que Boris remarquerait qu'il passait plus de temps sur Internet qu'avant. Et vu sa réflexion, désormais, le seul moyen d'atténuer la tension à ce sujet était de lui faire plaisir.


(20 février 2006, 07h32)

Victor étouffa un grognement en voyant la barre de chargement de son navigateur Internet stagner. Impossible de se connecter depuis ce matin. Il n'avait pas pu aller sur MSN pour discuter avec Chris pendant que Boris promenait Makkachin et même ses emails étaient inaccessibles. Il entendit Boris sortir de la douche et demanda :

- Tu arrivais à te connecter à Internet, hier soir ? J'arrive pas à aller voir mes mails…

- Je t'ai coupé l'accès, répondit simplement Boris. Tu y passais beaucoup trop de temps, ça te déconcentrait pour les mondiaux. Je te reconnecterai ton ordi à la fin de la saison.

Victor s'immobilisa quelques secondes, digérant l'information, avant de se retourner lentement vers son petit-ami.

- Je veux juste regarder mes mails… protesta-t-il. J'en ai pour deux minutes… Et quand je suis sur Internet, c'est pour l'entraînement, pour vérifier mon planning ou… Ou voir le niveau de mes concurrents.

Il connaissait suffisamment bien Boris pour savoir qu'il avait dû mal prendre le fait qu'il regarde des vidéos de Chris l'autre jour. Est-ce que c'était l'unique raison de cette coupure ? Ou y avait-il autre chose ? Il ne s'était jamais méfié, mais une simple consultation de son historique MSN lui aurait révélé ses discussions avec Chris.

- Si tu veux vérifier quelque chose en rapport avec ton entraînement, tu me demandes et je te laisserais mon ordinateur pour que tu regardes ce que tu veux. Mais j'en ai assez que tu te jettes sur MSN dès que j'ai le dos tourné.

Le message était on ne peut plus clair. Impossible que ce soit du hasard ou qu'il ait eu des soupçons d'une autre façon, Victor s'assurait toujours que Boris était sorti quand il discutait avec Chris.

- Je peux au moins savoir qui est ce patineur suisse à qui tu parles sans arrêt ? reprit Boris. Ce n'est quand même pas le gosse de quinze ans que tu vas affronter aux mondiaux ?

La surprise éclaira le regard de Victor. Celui-ci réfléchit à toute vitesse. Chris utilisait un pseudonyme sur MSN, même son adresse mail ne donnait aucune indication sur son identité. Ils avaient bien sûr parlé du fait qu'il patinait à Zurich, mais il était absolument persuadé qu'aucune autre information ne pouvait se déduire de leurs conversations.

- Bien sûr que non. Je ne vais pas discuter avec des concurrents ! protesta-t-il en utilisant la surprise créée par la question de Boris. C'est un ami d'enfance, il a déménagé à Zurich il y a quelques années. Mais il ne fait que des compétitions locales, il n'a même jamais concouru à ses nationaux.

- Je préfère ça, grommela Boris.

Avant qu'il n'ait pu rajouter autre chose, le téléphone de Victor annonça l'arrivée d'un SMS. Boris s'en empara d'un geste et consulta le message.

- C'est ma sœur ? supposa Victor.

- Oui. Elle refuse encore de passer nous voir, c'est étonnant…

Victor capta sans difficulté le ton ironique sur lequel il avait prononcé ces deux derniers mots et baissa les yeux. Il finit par murmurer :

- Je ne sais pas ce qu'elle a… Je comprends que ça l'embête de venir si vous vous êtes disputés la dernière fois, mais elle refuse même de téléphoner… Et quand je l'appelle, elle se contente de me demander quand est-ce qu'on peut se voir seuls.

- On ne s'est pas disputés, nuança Boris, c'est elle qui s'est fait des films et a inventé toute cette histoire. Et elle le sait. Si on se retrouve face à face, tu devras choisir entre deux versions des faits complètement différentes et elle sait laquelle des deux sera la plus crédible. Alors qu'en restant à distance, elle peut encore essayer de te faire douter. On en a déjà parlé, je t'avais dit que son comportement devient de plus en plus louche. Si elle n'aime pas le fait qu'on sorte ensemble, elle n'a qu'à le dire ouvertement plutôt que d'essayer de t'embobiner avec des accusations foireuses.

Victor baissa les yeux en réfléchissant aux propos de Boris. Il connaissait suffisamment bien sa sœur pour refuser de croire qu'elle tentait de le manipuler ou de lui mentir, pourtant, il ne comprenait pas son comportement. Pourquoi refusait-elle de venir le voir désormais ? De lui parler au moins au téléphone ?

- Allez, lança Boris en le coupant dans ses réflexions, dépêche-toi de te préparer, on va être en retard à l'entraînement.


(25 février 2006, 13h57)

Victor glissa la tête par la porte entrebâillée du bureau de Yakov. Celui-ci n'était pas là, il était parti à Turin avec les patineurs sélectionnés pour les Jeux Olympiques. Boris assurait les entraînements en son absence, mais il s'était également absenté pour emmener à la couturière le costume abîmé d'une junior. Il hésita tout de même quelques secondes. Que ce soit Boris ou Yakov, ils l'incendieraient l'un comme l'autre s'ils apprenaient qu'il s'était introduit ici sans permission. Un coup d'œil sur le complexe désert autour de lui acheva de le convaincre. Tous les autres patineurs devaient encore manger et il avait encore au moins vingt minutes avant le retour de Boris. Il n'aurait pas d'autre occasion comme celle-ci.

Il se faufila rapidement devant l'ordinateur du coach, que Boris avait laissé allumé. Depuis que Boris lui avait coupé son accès à Internet, les conversations avec Chris lui manquaient, cruellement. Il n'y avait pas fait attention sur le coup, mais ces dix minutes de discussion avec lui étaient devenues de véritables bouffées d'oxygène, les seuls moments qui lui permettaient d'oublier un peu la pression que Boris lui mettait sur les épaules. Il n'avait plus eu l'occasion de parler à Eva depuis son anniversaire, sa sœur refusant toujours obstinément de venir le voir si Boris devait être présent. Chris était la seule personne avec qui il pouvait encore avoir des conversations qui lui changeaient les idées. Il ne discutait régulièrement avec le suisse que depuis quelques semaines mais malgré cela, il lui manquait déjà terriblement. Et, plus que tout, il s'en voulait. Il avait arrêté de se connecter du jour au lendemain, sans avoir eu l'occasion de donner une explication à Chris. Est-ce que le patineur allait lui en vouloir ? Est-ce qu'il refuserait ses excuses, est-ce qu'il pensait qu'il s'était simplement lassé de discuter avec lui ? Dans tous les cas, il refusait de le laisser plus longtemps sans explication.

Victor ouvrit rapidement ses emails. Comme il s'y était attendu, Chris lui avait envoyé un ou deux messages s'étonnant, puis s'inquiétant de son silence. Ne sachant pas pour combien de temps Boris était encore absent, il lui répondit en se contentant de lui expliquer qu'il n'avait plus Internet chez lui. Inutile d'en dire plus, Chris supposerait une panne lambda…

Le claquement de la porte reliant les vestiaires à la piste résonna. Victor se déconnecta rapidement, et effaça en un clic l'historique de navigation avant de se glisser hors du bureau. Il rejoignit en quelques foulées son casier et se laissa tomber sur un banc avec ses patins au moment où un groupe de patineurs revenait de la cafétéria. Boris revint également quelques minutes après et, au moment où il s'engageait sur la glace, Victor capta son regard suspicieux. Suspicieux, mais pas réprobateur. Il avait appris à deviner l'état d'esprit de son petit-ami à son visage ou son intonation de voix. Même s'il n'avait plus eu de gros coup de colère depuis son retour du Grand Prix, la tension dans chaque mot et chaque geste de son compagnon restait palpable, de plus en plus présente et obsédante. Est-ce qu'il arriverait à se comporter suffisamment bien pour l'apaiser et le convaincre de ne plus se mettre en colère ? Il commença sa routine d'échauffement mais fut interrompu par un appel furieux :

- VICTOR !

Il se retourna vers Boris qui l'attendait devant la sortie de la piste. Une boule d'angoisse se forma dans sa gorge et il lutta violemment contre l'envie de rester au milieu de la glace, hors d'atteinte de son petit-ami. Mais il savait que ça ne ferait qu'aggraver les choses. Il le rejoignit lentement et l'interrogea du regard. Malgré le cri énervé de Boris quelques secondes avant, ce dernier lui demanda d'une voix calme mais suspicieuse :

- C'est toi qui a utilisé l'ordinateur de Yakov ?

- Quoi ?

La surprise provoquée par sa question eut au moins le mérite d'être sincère. Comment pouvait-il savoir ? Il avait effacé l'historique de navigation, s'était déconnecté de sa plateforme de mail, avait tout refermé…

- L'ordinateur n'était pas en veille, quelqu'un l'a utilisé récemment. Qu'est-ce que tu as été faire dessus ?

Avant que Victor ne puisse trouver quelque chose à répondre, une voix l'interrompit :

- Détends-toi, Boris. C'est moi qui ai utilisé l'ordi.

Ils se retournèrent en même temps vers Georgi qui reprit :

- Je savais que Yakov gardait les vidéos de nos passages et je voulais revoir ce que j'avais fait comme erreur pour planter mon triple salchow aux derniers Euros. Je sais que j'aurais dû te demander l'autorisation mais t'étais pas là et je voulais profiter de la pause de midi pour revoir ça. C'est tout.

Malgré l'assurance de Georgi pendant qu'il mentait ouvertement à Boris, Victor sentait son souffle se geler dans sa poitrine. Une quinzaine de patineurs étaient présents autour d'eux, et Georgi était revenu du déjeuner en même temps que les autres. N'importe lequel d'entre eux aurait pu assurer à Boris que Victor était le seul à avoir pu utiliser cet ordinateur. Mais Boris ne les interrogea pas, et aucun d'entre eux ne semblait surpris des propos de Georgi. Lentement, Boris finit par grommeler :

- Tu aurais pu m'envoyer un SMS pour me demander l'autorisation. Ça vaut pour tout le monde, précisa-t-il en balayant les patineurs du regard, personne n'entre dans ce bureau sans l'accord de Yakov ou le mien quand il n'est pas là, c'est clair ?

Devant l'approbation générale, il reprit :

- Allez, vous avez vos plannings d'entraînement pour l'après-midi. Ne traînez pas.

Ils se dispersèrent rapidement et, pendant que Victor reprenait sa routine d'échauffement, il parvint à adresser discrètement à Georgi un regard rempli de reconnaissance.


(2 mars 2006, 21h49)

Victor se retourna dans son lit. Il était habitué à ne pas réussir à s'endormir aussitôt que Boris lui ordonnait de se coucher mais c'était toujours aussi désagréable. Ce soir, les derniers reproches de Boris l'assaillaient dès qu'il fermait les yeux et il savait qu'il mettrait des heures à réussir à s'endormir. Il avait beau connaître son petit-ami, savoir qu'il redeviendrait l'homme qu'il aimait dès qu'il aurait trouvé un moyen d'apaiser cette tension qui montait entre eux, ses réflexions n'en restaient pas moins amères. Il s'était habitué aux reproches faits dans l'intimité de leur appartement, mais il n'arrivait pas à se faire à ceux qu'il recevait en public. Que ce soit à Lyon où Boris l'avait enfermé dans sa chambre devant Yakov et Georgi, la scène pour l'ordinateur une semaine auparavant au milieu de tous les autres patineurs, ou ses réprimandes aujourd'hui pour avoir commencé son échauffement en retard, toutes ces scènes avaient réveillé en lui une insupportable sensation d'écrasement dans le bas de son ventre. Les reproches qui tombaient et les regards d'autres personnes autour de lui achevaient de lui donner envie de disparaître et le rendaient de plus en plus mal à l'aise.

Désirant se changer les idées, il avait encore une fois proposé à sa sœur de passer chez lui. Elle avait encore une fois refusé. Elle avait beau préciser à chaque fois que seule la présence de Boris la dérangeait, Victor n'en ressentait pas moins de plus en plus d'amertume. Pourquoi refusait-elle en bloc de voir son petit-ami ? Qu'avait-elle contre lui ? Avait-elle peur d'être confrontée aux accusations de Boris par rapport à leur discussion, quand elle l'avait soupçonné de frapper Victor ? D'un autre côté, au vu de la tension qui remontait avec l'arrivée des mondiaux, Victor était presque soulagé qu'elle ne veuille pas venir. Sa sœur lui manquait, terriblement, mais il préférait encore qu'elle soit absente plutôt qu'elle assiste à une réprimande que Boris pourrait lui faire. Malgré tout, l'amertume de voir sa sœur refuser en bloc de venir les voir continuer à le dévorer. Qu'avait-il fait de mal ? Qu'avait-il dit pour la décevoir ? Est-ce qu'elle lui en avait voulu d'avoir trop bu le soir de son anniversaire ? Avait-il dit quelque chose dont il ne se souvenait plus à cause de l'alcool ?

Il se retourna encore une fois dans le lit. Impossible de s'endormir, d'autant plus qu'il commençait à avoir soif. Repoussant sa couette, il se leva et revint dans le salon, les yeux plissés pour s'habituer à la luminosité. Boris était assis devant son propre ordinateur. Malgré la lumière qui l'éblouissait, Victor eut le temps de voir sur son écran une photo de Yakov avec une femme qu'il ne pensait pas connaître. En l'entendant, Boris revint sur l'écran de son bureau en un clic et se retourna vers lui.

- Qu'est-ce que tu fais là ? Tu dois dormir pour être en forme…

- Je sais, j'avais juste soif. Tu faisais quoi ?

- Rien qui t'intéresse, crois-moi, répondit doucement Boris en se levant.

Victor n'insista pas et se dirigea vers la cuisine où il se servit un verre d'eau. Son ventre gargouilla bruyamment en l'avalant – il avait toujours aussi faim dès qu'il sortait de table – et il en but deux autres pour atténuer la douleur de son estomac.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda sèchement Boris.

- Quoi ?

- Tu tires la tronche depuis ce matin. Qu'est-ce qui t'arrives encore ?

- Rien.

- Ne te fiche pas de moi, dis-moi !

Son ordre sec lui fit clairement comprendre qu'il n'échapperait de toute façon pas à un conflit, peu importe à quel point il appréhendait ce qu'il avait à dire à Boris. Lentement, il murmura :

- Est-ce que tu pourrais… Éviter de me faire des réflexions en public, s'il te plaît ?

Le regard de Boris se fronça et Victor reprit rapidement :

- Je te demande pas de ne rien me dire du tout ! Je comprends que je mérite parfois des réprimandes, mais… Pas en public, s'il te plaît. On passe suffisamment de temps ensemble pour qu'on puisse en parler plus tard, non ? J'aime pas quand d'autres personnes assistent à ça.

Boris sembla réfléchir quelques secondes à sa proposition puis finit par acquiescer lentement :

- S'il n'y a que ça pour te faire plaisir… Mais même sans ça, tu ne cacheras pas éternellement le fait que tu es incapable de te comporter comme on est en droit de l'attendre d'un patineur de ton niveau, tu sais ?

Victor encaissa la remarque avec un pincement au cœur mais se contenta de répondre :

- Je sais. C'est pas le problème. Je sais que je te déçois et je te promets que je ferai tout pour que ça n'arrive plus. Je… J'essaye, je te jure. Je suis désolé.

- Ça va. Allez, retourne te coucher, tu dois être en forme pour demain. Je ne vais pas tarder à te rejoindre.


(10 mars 2006, 15h24)

- Recommence ! Plus souple sur tes jambes !

Victor reprit de la vitesse et exécuta à nouveau un double flip en s'efforçant d'amortir le plus possible sa réception.

- C'était mieux, admit Yakov. Tu me le refais sur un quadruple ?

Victor acquiesça mais, avant qu'il n'ait repris de l'élan, un homme en costume-cravate débarqua à côté de la piste. Il ne le connaissait pas mais Yakov pâlit en le voyant et lui lança :

- Fais une pause, on reprend après !

Il se précipita vers l'homme en costume et ils échangèrent quelques phrases pendant lesquelles Yakov sembla se décomposer. Constatant l'attention de tous les patineurs rivée sur eux, le coach entraîna l'homme dans son bureau dont il claqua la porte. Les membres de l'équipe s'étaient regroupés pour discuter et l'un d'eux interpella Victor :

- Tu sais qui c'est, ce type ?

- Aucune idée, avoua-t-il. Vous ne le connaissez pas non plus ?

- Je l'ai déjà vu une ou deux fois ici, mais je n'ai jamais su qui il était.

Avant qu'ils ne puissent en discuter davantage, une voix les interrompit :

- Vous n'avez rien d'autre à faire ! Yakov vous a dit quoi travailler, non ?

Ils s'apprêtèrent à se séparer sous la surveillance de Boris mais Victor demanda :

- Boris ! Tu sais qui c'est, toi, ce type ?

- C'est l'avocat de Yakov, il gère son divorce avec Lilia, expliqua-t-il rapidement. Autant vous dire qu'ils risquent d'en avoir pour un moment. Alors au boulot, tout le monde !

Les patineurs échangèrent un regard inquiet. Cela faisait un moment qu'ils n'entendaient plus parler de Lilia, et l'humeur de leur coach leur laissait penser que cette histoire était réglée. Ils savaient que le divorce n'était pas prononcé officiellement mais ils pensaient au moins qu'ils avaient fini par s'entendre sur les termes de leur séparation. Et à en juger par les cris de rage indignés de Yakov qui s'échappaient de son bureau, rien n'était moins sûr.


(15 mars 2006, 10h37)

Victor croisa Georgi dans le couloir menant au bureau de Yakov.

- Toi aussi, il a demandé à te voir ? s'étonna Georgi.

Victor acquiesça et répondit :

- Pour qu'on soit convoqués tous les deux, je suppose que c'est à propos des mondiaux… Mais c'est dans une semaine, il ne va pas nous faire modifier des éléments de nos chorés maintenant ?

- Je n'en sais rien…

Ils arrivèrent rapidement devant le bureau de leur coach, où Yakov et Boris étaient déjà en pleine discussion. Yakov leur fit signe d'entrer et de s'asseoir et annonça d'une voix grave :

- Je vous ai convoqués à propos des mondiaux. On a… J'ai un gros problème.

- Qu'est-ce qui se passe ? s'inquiéta Victor.

Avant que Yakov n'ait pu répondre, Victor aperçut sur son bureau une photo qui l'interpella. Elle était à moitié cachée par d'autres documents mais il aurait pu jurer que c'était celle qu'il avait vue sur l'ordinateur de Boris quelques jours plus tôt. Qu'est-ce que c'était ? Est-ce que ça avait un rapport avec le problème de Yakov ? Celui-ci lui donna rapidement sa réponse :

- J'ignore comment, mais ma charmante ex-femme a mis la main sur des photos de moi avec une représentante de la fédération de patinage. Rien de grave, si ce n'est que son avocat lui a soufflé l'idée de sortir ces photos de leur contexte pour faire croire que je la trompais et donc obtenir un divorce pour faute. Je devrais pouvoir dissiper le malentendu sans trop de mal mais… Je suis convoqué à ce sujet au tribunal des affaires familiales le 23 mars.

- Le 23 ? s'exclama Georgi. Mais c'est…

- C'est en plein milieu des mondiaux, confirma Yakov. C'est pour cela que je vous ai convoqués. Cette merde va chambouler tout notre emploi du temps.

- Qu'est-ce qui va se passer ? s'inquiéta Victor. On ne va pas pouvoir y aller ? Sinon on devrait pouvoir s'entraîner seuls là-bas…

Yakov soupira.

- J'ai retourné le problème dans tous les sens, expliqua-t-il. J'aurais aimé pouvoir faire l'aller-retour juste pour le tribunal, mais rien ne nous garantit que cette audience suffira. Mon avocat va certainement vouloir me voir juste après en fonction de ce que ça aura donné, peu importe le résultat, l'un de nous deux fera appel et cela prendra encore du temps… Je vous jure que je continue à y réfléchir et que, si je trouve une autre solution, je n'hésiterai pas à la mettre en œuvre. Mais… En attendant, vous serez coachés par Boris lors des mondiaux.

Georgi approuva d'un hochement de tête mais ne put s'empêcher d'adresser un regard inquiet à Victor. Yakov, lui, ne l'avait pas regardé. Il se doutait que son coach n'avait pas eu trop de mal à prendre la décision de le laisser seul avec Boris, il lui en voulait toujours d'être revenu avec lui après sa crise d'épilepsie. Mais, à cet instant, il aurait juste été prêt à supplier Yakov de trouver une autre solution. De venir avec eux pour limiter la pression que Boris lui mettrait, pour tenter d'atténuer la tension et l'énervement qu'il sentait de plus en plus chez son compagnon. Mais non. Ils seraient seuls avec lui, Yakov resterait à l'autre bout du monde. Ne pouvant pas faire grand-chose d'autre, il acquiesça en déglutissant difficilement.


(18 mars 2006, 05h28)

Victor bâilla ostensiblement tout en démêlant ses cheveux. Ils avaient dû mettre le réveil à cinq heures du matin afin de prendre l'avion qui les emmènerait à Calgary pour les championnats du monde. Même en comptant le décalage horaire, ils passeraient une bonne partie de la journée dans l'avion et arriveraient au Canada dans la soirée. Victor se demandait encore si c'était une bonne chose de ne pas s'entraîner pour cette première journée sous la coupe de Boris quand celui-ci fit irruption dans la salle de bains.

- Tu es prêt ? s'inquiéta-t-il. Il faut qu'on soit partis dans cinq minutes !

- C'est bon. Je range ma trousse de toilette dans ma valise et je suis prêt à partir.

Compte-tenu de l'heure à laquelle ils devaient partir, ils avaient confié Makkachin à la voisine qui s'occupait de lui en leur absence dès la veille au soir. L'espace d'une seconde, Victor s'était fait la réflexion qu'avoir Boris à ses côtés en compétition lui apporterait au moins la sérénité de savoir qu'il n'arriverait rien à son chien pendant ce temps-là. Ils n'avaient plus abordé le sujet depuis la fois où Boris l'avait soit disant perdu et, même s'il n'y avait plus eu d'incident depuis, il appréhendait toujours autant de le voir le sortir deux fois par jour.

Victor se dépêcha de ranger ses affaires et traîna ses valises dans l'entrée. Boris l'aida à les descendre dans l'immeuble et ils montèrent rapidement dans la voiture de son petit-ami qui s'engagea dans les rues désertes de Saint-Pétersbourg. Victor releva les yeux vers Boris. La tension restait palpable entre eux, mais l'absence de reproches depuis un ou deux jours lui laissait penser que Boris était d'assez bonne humeur. Suffisamment pour qu'il puisse se permettre de lui poser une question qui pouvait fâcher. Depuis quelques temps, Victor avait pris cette habitude d'aborder les sujets délicats en voiture – il savait que Boris avait trop de self-control pour s'énerver alors qu'il conduisait, et cela lui laissait le temps de digérer la conversation.

- Boris… Tu as quelque chose à voir avec l'histoire du divorce de Yakov ? Cette photo sur ton ordinateur l'autre jour… Tu l'as envoyée à Lilia ?

- Je ne vois pas ce qui te fait dire ça, répondit simplement Boris sans détourner son regard de la route. Yakov n'est pas le type le plus discret au monde, il y a des tas de façon de récupérer cette photo.

Victor resta silencieux, ne sachant pas trop quoi penser de la réponse de Boris. Celui-ci finit par reprendre :

- Mais si c'est ce que tu veux savoir… C'est en effet moi qui lui ai proposé de vous coacher pendant les mondiaux et je me suis assuré qu'il ne voit pas d'autre solution. Son laxisme commence à franchement m'exaspérer. Alors je te conseille d'être au niveau pour cette compétition, je serai beaucoup moins gentil que lui. Il est temps que tu sois coaché par quelqu'un qui ne t'autorisera pas à échouer.


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