Chapitre 14 : Glace

Une semaine. Voilà une semaine qu'il vivait ici. Le froid mordant des montagnes était devenu son quotidien. La glace des sommets son seul paysage. Kilgharrah lui tenait chaud et veillait à ce qu'il ne manque de rien. Après tout, il s'était enfui avec pour seul bagage, ses vêtements légers. Sa fuite le hantait, chaque nuit, depuis cet instant. La rage d'Uther, le regard d'Arthur, la rudesse des écailles du dragon sous ses paumes, le vent glacial sur son visage. Parfois il rêvait qu'Arthur ne l'avait pas protégé et que le Roi le tuait. D'autres fois encore, que le Prince s'enfuyait avec lui. Il dormait mal et mangeait peu. Kilgharrah se voulait rassurant. Il semblait persuadé que son ami viendrait le chercher, où qu'il soit. Alors Merlin attendait. Parce qu'il avait une foi indéfectible en Arthur. Malgré tout, il avait peur que le blond ait eu des ennuis pour l'avoir aidé. Il n'avait aucun moyen de savoir ce qui se passait à Camelot et ça l'inquiétait de plus en plus. Mais revenir de lui-même n'était pas une possibilité. Alors il prenait son mal en patience et tuait le temps en s'exerçant à de nouveaux sorts. Le dragon perfectionnait son entrainement avec plaisir. C'est ainsi qu'une certaine routine s'était installée. Souvent, quand son compagnon allait chasser quelques choses à manger, Merlin s'asseyait contre une falaise, à l'abri du vent et réfléchissait. Comment les choses avaient-elles pu déraper à ce point en si peu de temps ? Il repensait à l'époque bienheureuse, où tout était simple. Son enfance à Ealdor, avec sa mère et son ami Will. Quand il pensait encore que sa vie se résumerait à jouer dans les bois et à aider Hunith dans ses tâches quotidiennes. Son départ pour Camelot, la tête pleine de rêves. Sa désillusion quand la première chose qu'il vit, fut l'exécution d'un sorcier sur la place publique. Sa rencontre avec Gaïus, qui le traita tout de suite comme un fils. Et Arthur. Arthur si arrogant, si prétentieux mais déjà si grand. Ce Prince qu'il avait peu à peu vu mûrir et s'assagir. Pour Merlin, Arthur avait toujours été son Roi, bien avant l'heure. Il se pliait en quatre pour satisfaire ses besoins. Mais surtout, il s'était dressé des dizaines de fois entre lui et la mort. Et il le ferait tant qu'il tiendrait encore debout. Parce qu'il préférait mourir que de ne plus utiliser la magie. Parce que la mort était préférable à une vie sans Arthur. Et sa détermination était d'autant plus forte, depuis que son amitié pour lui avait évolué en une chose différente. Pas vraiment défini, mais bien là. Et il sourit en se remémorant cet été hors du temps car, même s'il avait été sources de souffrances, il n'avait jamais vécu quelque chose d'aussi fort. Il attendait donc patiemment, dans cette grotte, sur le flanc escarpé de cette montagne, la venue de son Prince. Parce qu'il viendrait, il en était certain.

Arthur avait quitté Ealdor aux premières lueurs de l'aube. Il avait chevauché tout le jour, sans s'accorder le moindre repos, jusqu'à ce que l'obscurité l'oblige à s'arrêter. Il avait contourné l'arête d'Ascetir et campait, à présent, au bord de la rivière plus au Sud. Il en était à la moitié de sa quête et s'il repartait tôt le lendemain, il aurait peut-être une chance d'atteindre les Montagnes d'Asgorath avant la nuit. Il alluma un feu pour se réchauffer quelque peu et regrettait déjà la modeste, mais accueillante, demeure de Hunith. Il dansa d'un pied sur l'autre pour faire circuler le sang dans ses jambes engourdies puis nourrit son cheval avant de lui-même dîner d'un morceau de pain et d'un peu de jambon. Il se désaltéra à la rivière, mais renonça à se laver plus que le visage et les mains dans l'eau glacée, puis s'allongea tout près des flammes en espérant trouver le sommeil. Il s'endormit sans même s'en rendre compte, malgré le froid et l'insécurité. Les pâles rayons du soleil naissant le réveillèrent. Il se hâta de ranger ses affaires et remonta à cheval. Il avait suffisamment tardé.

Merlin émergea d'un sommeil agité. Il sentit le souffle chaud de Kilgharrah contre son visage et il sut qu'il était en sécurité. Allongé sur l'une des pattes de l'animal, il observa son visage paisible jusqu'à ce qu'il se réveille à son tour. Ils n'avaient jamais passé autant de temps ensemble. Et malgré la situation, ils prenaient plaisir à faire enfin plus ample connaissance. Il savait que le lien qui unit un dragonnier à son dragon ne peut être brisé que si l'un des deux meurt, mais pour la première fois, il ressentait cette attache autrement que magique. Il savait pouvoir compter sur lui en toutes circonstances car il avait largement prouvé sa valeur. La journée débuta comme toutes les autres. L'un partit chasser leur repas, tandis que l'autre rangeait, ravivait le feu et commençait son entrainement. Puis le dragon revenait, ils partageaient un repas de rois et la créature racontait une de ses nombreuses histoires ou lui apprenait un nouveau sort. Le jour tomba lentement sur les Montagnes d'Asgorath, mais toujours aucune trace d'Arthur. Dans la soirée, Merlin sortit de la grotte, satisfaire un besoin urgent. Et c'est à la clarté de la pleine Lune qu'il aperçut, plus bas dans la vallée, la fumée d'un feu de camp. Il n'osait espérer mais il appela tout de même Kilgharrah. Le dragon, curieux, proposa de s'approcher prudemment. Il fit grimper son maître sur son dos et s'envola. Il atterrit à bonne distance de l'inconnu, dans une clairière et laissa le jeune homme faire le reste du chemin à pied. Merlin se déplaça le plus discrètement possible dans les bois, dans la direction qu'il pensait être la bonne. Il se laissa guider par son instinct et quelques minutes après, il sentit, plus qu'il ne vit, la fumée qu'il avait aperçue de son perchoir. Redoublant de prudence, de crainte de se retrouver face à des bandits, il s'approcha du campement. Il put voir, alors, un homme, de dos, assit près du feu. Il était seul et Merlin n'en cru pas ses yeux quand il aperçut cette tignasse blonde reconnaissable entre mille. Il voulait l'appeler mais une boule dans sa gorge l'empêcha de parler. Il resta là, sans bouger, osant à peine respirer. Il avait bêtement peur. Même si, selon toute raison, le Prince n'avait surement pas fait tout ce chemin pour le tuer. Il fit alors un autre pas hésitant vers lui, faisant malencontreusement craquer une branche sous sa botte. En un instant, l'homme était sur pied, son épée dégainé, prêt à en découdre. Le jeune sorcier, encore dans l'ombre, put enfin voir son visage. Arthur était venu.

« Montrez-vous ! » Lui ordonna-t-il.

Il s'avança alors lentement dans la lumière des flammes, ne sachant pas trop comment agir. Mais quand son Prince le reconnu, il laissa tomber son épée et en deux enjambées il était sur lui. Il le prit dans ses bras, le serrant aussi fort que cette nuit-là, dans sa chambre, quand il l'avait cru l'entendre l'appeler dans son sommeil. Il lui rendit son étreinte et pleura silencieusement sur son épaule. Puis le Prince le lâcha et prit son visage entre ses mains. Comme pour être sûr que c'était bien lui, il le fixa pendant une éternité de ses yeux bleus brillants de larmes contenues. Il sembla hésiter quelques secondes puis posa durement ses lèvres sur les siennes, l'emportant dans un baiser violent. Merlin y répondit avec la force du désespoir. Mais cette fois Arthur ne prit pas la fuite. À la place, il le colla un peu plus contre lui. Quand ils se séparèrent pour reprendre leurs souffles, ils se regardèrent longuement, toujours sans prononcer aucune parole. Puis Arthur glissa sa main dans la sienne et l'amena près du feu. Ils s'assirent l'un contre l'autre, refusant inconsciemment de se lâcher, puis le blond parla enfin.

« Montre-moi. »

Comprenant très bien de quoi il parlait, Merlin tendit la main vers les flammes et murmura un sort. Aussitôt, un dragon se dessina dans les braises qui voletaient au vent. Le Prince l'observa, ébahit. C'était tellement… Merlinesque.

« J'espère que tu sais faire des choses plus utiles. » Le taquina-t-il.

« Évidemment, imbécile ! Je pourrais, par exemple, teindre votre royale chevelure en vert. »

Devant le regard indigné de blond, le jeune sorcier éclata de rire. Contaminé par son hilarité, Arthur retrouva le sourire qu'il avait perdu ces derniers jours. Leur fou rire passé, la conversation devint plus sérieuse. Ils parlèrent de l'état du Roi, de Morgana, de ce qu'ils allaient faire dans un avenir proche. Arthur voulait que Merlin revienne vivre à Camelot, mais le jeune sorcier avait peur des réactions. Et pas seulement de celle d'Uther. Le blond le rassura, du moins sur l'avis général. Tout le monde lui était plus ou moins reconnaissant pour ce qu'il avait fait. Rasséréné par ces paroles, Merlin accepta de rentrer avec lui. Quand la fatigue eut raison d'eux, ils n'avaient toujours pas discuté de cet étrange lien qui les unissait à présent.

L'aube les trouva enlacés près du feu. Arthur se réveilla en premier, observant le visage serein de son ami dans la faible clarté du matin. Quelques goûtes de rosée c'étaient accrochées dans ses cheveux noirs et il résista à l'envie de passer sa main dedans. Ses paupières s'ouvrirent doucement et deux orbes azur le fixèrent quelques secondes. Un sourire éclaira son visage si particulier et Arthur ne put qu'y répondre. Ils se levèrent en silence et, une fois leurs affaires empaquetées, ils s'interrogèrent sur la manière de retourner au château. Le Prince n'avait que son cheval et l'idée d'arriver à dos de dragon fut, certes, tentante mais vite abandonnée. Ils se hissèrent donc tous les deux sur l'unique monture, Merlin serrant ses bras autour de la taille d'Arthur pour ne pas perdre l'équilibre et ils se mirent en route.