XIV.

Je tentai de la retrouver, humant le doux parfum qui émanait d'elle. Je sortis donc dans la cour que j'avais traversée un peu plus tôt dans la soirée. Des couples s'embrassaient toujours aussi hardiment dans les recoins sombres, en partie dissimulés des regards indiscrets par d'énormes rosiers en fleurs qui grimpaient le long des murs.

Je pris une profonde inspiration. Par delà le frais parfum des noisetiers et des roses, une odeur douceâtre et irrésistible vint me caresser les narines et me dessécher douloureusement la gorge. Cette fragrance, je l'aurais reconnue entre mille, elle m'attirait implacablement, dévoilant sans vergogne le monstre qui sommeillait en moi. Cette fragrance, c'était mon talon d'Achille. Cette fragrance, c'était celle du sang humain…

J'arrêtai de respirer immédiatement et regardai autour de moi à la recherche de la source de cette senteur semblable à aucune autre.

Soudain, une profonde aversion me submergea tandis que je saisissais d'où cela émanait. Je dévisageai les « couples » qui m'entouraient. Mes yeux m'avaient trompé, ces gens-là ne s'embrassaient pas, ces gens-là ne s'enlaçaient pas amoureusement, ces gens-là ne s'aimaient pas, ces gens-là n'étaient d'ailleurs même pas des gens. Ils n'étaient rien d'autre que des prédateurs se nourrissant de leurs proies sans aucun scrupule. Mes semblables.

La romantique petite cour qui menait à un château de conte de fées se transforma en un lieu cauchemardesque, macabre, où les pires créatures que l'on pouvait rencontrer dans les contes sévissaient froidement sans peur des conséquences.

Je baissai les yeux, révulsé par le spectacle sanglant qui s'offrait à moi, et m'enfuis lâchement. Je me sentais si impuissant, témoin consentant de ce massacre.

Mais que pouvais-je faire d'autre ?

Je m'engouffrai dans un sentier pentu qui descendait vers le fleuve sans me retourner. Lorsque je débouchai sur la rive, je fus stupéfait par la beauté des lieux. Des dizaines de flambeaux étaient plantés sur la berge à même le sol vaseux sur des kilomètres. Les flammes dansaient au gré de la brise et se reflétaient sur la surface de l'eau à l'infini.

Un peu plus loin se trouvait un ponton de bois où étaient accrochées plusieurs gondoles bariolées. Je m'approchai et observai qu'elles venaient directement d'Italie, aucun doute possible là-dessus. Les gondoliers attendaient paresseusement leurs passagers, discutant entre eux de leur accent chantant tout en fumant des cigarettes roulées. Eux aussi étaient vénitiens. Ils portaient la traditionnelle chemise rayée et un bandana rouge négligemment noué autour du cou. Aro n'avait pas fait les choses à moitié.

Sur le fleuve, quelques barques évoluaient lentement, transportant des couples qui se clamaient mutuellement leur amour. Je regardai autour de moi mais ne la voyais nulle part.

Un des gondoliers m'interpella dans un anglais très approximatif :

« Vous cherchez la jolie brune habillée tout en blanc ? »

J'acquiesçai.

« Elle est partie par-là. »

Il me montra du doigt la direction qu'elle avait empruntée et me fit un sourire entendu tout en caressant sa fine moustache entre son pouce et son index d'une manière malsaine. Je lui jetai un regard glacial avant de continuer mon chemin le long du rivage, bloquant les pensées libertines de l'homme.

Le lit de la rivière était tortueux, et je perdis vite de vue le château. Je filai rapidement le long de l'étroit sentier, refusant de la laisser s'envoler une nouvelle fois.

Au bout de quelques minutes, je m'apprêtai à rebrousser chemin lorsque je distinguai une tâche blanche sur le sol devant moi. Je m'approchai et reconnus sa robe dont la pâle lumière de la lune faisait scintiller les cristaux. Par dessus était posé négligemment un masque. Je rougis à l'idée de sa nudité. A quoi jouait-elle ?

Le fleuve tournait en un nouveau virage abrupt, me bloquant la vue. J'avançai donc prudemment. L'étroit chemin que j'avais emprunté se transforma en une petite crique encerclée par une forêt lugubre qui donnait au lieu une forte sensation d'isolement. L'endroit était éclairé par deux flambeaux, ce qui lui conférait une atmosphère encore plus chimérique. De l'autre côté du fleuve, la berge n'était qu'une falaise abrupte qui se perdait dans les eaux sombres.

« Mon amour… »

Sa voix douce n'était qu'un murmure, une mélodie qui caressait mes oreilles. Je me tournai lentement vers la source de ce son.

Elle était là, se baignant avec grâce dans l'eau glacée du fleuve, sa peau opaline contrastant avec les eaux noires qui l'encerclaient. Je restai figé, ne pouvant défaire mon regard d'elle, apparition irréelle, intemporelle, fantasmagorique. Elle me fixait de ses grands yeux tandis qu'un sourire s'étirait sur ses lèvres pulpeuses.

Puis elle s'approcha de la rive, lentement, sortant de l'eau telle une nymphe, balançant ses hanches d'une manière désinvolte et sans aucune pudeur. Je la contemplai, hypnotisé, reconnaissant ce visage comme sorti d'un rêve lointain. Les yeux marron avaient cédé la place à deux rubis, mais je reconnaissais sans peine leur forme en amande et les longs cils recourbés. Sa peau hâlée était désormais beaucoup plus pâle, mais je devais admettre que cela lui seyait à merveille. Ses longues boucles brunes tombaient dans son dos, ruisselantes. Elles étaient les mêmes que celles que j'avais embrassées bien des années auparavant, figées pour l'éternité cette fameuse nuit de 1918. Elle avait toujours ce même nez aquilin, ces mêmes pommettes hautes, ces mêmes lèvres pleines, bien qu'elles fussent plus pâles. Je m'attardai sur son corps divin, ce corps que j'avais chéri et où perlaient quelques gouttes d'eau qui tombaient le long de ses courbes, ses seins fermes, sa taille fine, son ventre plat et ses jambes interminables. C'était bien elle, c'était celle que j'avais aimée. Elle était là, devant moi, immobile, plongeant ses yeux dans les miens.

« Mon amour… cela fait bien longtemps… »

Ses lèvres avaient à peine bougé, sa voix douce m'envoûtait corps et âme.

Je tentai de reprendre contenance, songeant à la raison de ma venue ici. J'avais préparé mon discours, je l'avais répété encore et encore, je connaissais chaque mot par cœur. Mais rien ne vint. Je ne pouvais m'empêcher de songer au ridicule de la situation. M'excuser pour toutes les atrocités qu'elle avait subies par ma faute me sembla soudain inutile, pitoyable.

Juliette remarqua mon trouble et me prit la main. Le contact de sa peau me fit tressaillir malgré moi.

« Je sais pourquoi tu me cherches. Tu n'as pas besoin de t'excuser pour ce que tu as fait. Au contraire. Avant de te rencontrer, j'étais condamnée à une vie ennuyeuse de femme au foyer, de mère porteuse. »

Elle prononça ces derniers mots avec mépris et grimaça de dégoût avant de continuer

« Tu m'as libérée de ma pitoyable vie humaine, me rendant immortelle, plus belle et plus puissante que je n'aurais jamais pu rêver l'être. Les humains sont tellement pathétiques, et toi tu m'as sauvée de cet état que j'abhorre. »

Je la regardai, incrédule face à ses paroles. Ses pupilles rouges brillaient d'une flamme malsaine, tandis qu'elle esquissait un sourire cruel. Ainsi elle aimait être un monstre. Elle me remerciait même de ce que je lui avais fait. Je me revoyais, ce funeste soir, je revoyais ses yeux hallucinés à mon apparition, je revoyais tous ces cadavres qui jonchaient le sol, je revoyais la petite fille étendue à mes pieds.

« J'ai tué ton père et ta sœur… » Murmurais-je en baissant la tête.

Elle haussa les épaules en un geste de dédain.

« Des humains, rien d'autre »

Je me concentrai sur son esprit, tentant de déchiffrer ce que cette froideur cachait.

« Ne te donnes pas cette peine, tu n'arriveras pas à lire mes pensées » me dit-elle sans se départir de ce sourire dur qui me faisait me hérisser.

« Comment… »

« Moi aussi j'ai certains pouvoirs » me coupa-t-elle.

Je restai silencieux, pensif. Jusqu'ici, je n'avais rencontré qu'une seule autre personne, humains et vampires confondus, qui savait résister à mon pouvoir. Bella… La simple évocation de son nom me fit sourire.

Juliette se rapprocha encore de moi, passant une main autour de ma taille, l'autre derrière mon cou, m'attirant à elle. Son mouvement libéra un nouvel effluve de son parfum.

Je me reculai instinctivement, me soustrayant à son étreinte. Elle me regarda, surprise.

« Tu me rejettes ? Ce n'est pas comme ça que j'imaginais nos retrouvailles ! » me dit-elle, une nuance de déception dans la voix.

Je lui lançai un regard stupéfait. Après toutes ces années, comment pouvait-elle s'imaginer que tout était comme avant ? Ma vie avait bien changé, et j'avais Bella désormais. Pour nos retrouvailles, je m'étais tout imaginé… tout sauf ça.

Je la regardai d'un air coupable. Son visage avait repris contenance et elle semblait réfléchir intensément. Puis son regard s'éclaira et un sourire cruel se dessina à nouveau sur ses lèvres.

« Embrasses-moi Edward » m'ordonna-t-elle de sa voix qu'elle savait rendre si autoritaire.

Soudain, je cédai face à sa bouche entrouverte qui m'invitait en une silencieuse plainte.

Je passai mon bras autour de sa taille et l'attirai brutalement contre mon corps de marbre, sa peau nue échauffant mes sens. Je plaquai mes lèvres dures contres les siennes avec fracas et forçai ma langue dans sa bouche, goûtant son venin avec délice. Elle poussa un petit gémissement qui accentua mon désir pour elle. Je l'attrapai par les hanches, enfonçant mes doigts dans sa chair, et l'adossai au tronc d'un arbre avec force, provoquant un lourd craquement que j'entendis à peine. Sa peau, sa voix, son parfum, tout en elle m'ensorcelait. Mon esprit ne contrôlait plus rien, mon corps avait pris le relais, s'éveillant d'un long sommeil, dévoré d'un désir si puissant que c'en était presque absurde.

Elle passa une main dans mes cheveux avec frénésie, et je pouvais sentir son corps se cambrer, me réclamant avec avidité. Notre baiser s'intensifia en violence, ce que je n'aurais jamais cru possible. Elle m'ôta ma veste sans rompre notre étreinte et la laissa tomber à mes pieds, puis m'arracha ma chemise avec fureur, laissant les lambeaux tomber lentement sur le sol. Je me plaquai à nouveau contre elle, sentant la pointe durcie de ses seins contre mon torse. Mon appétit pour son corps décupla et je passai un bras sous ses fesses et la soulevai sans ménagement. Elle s'appuya contre le tronc d'arbre et enserra ma taille de ses jambes fines avec une force surprenante, attirant mon sexe tendu contre le sien.

Je la jetai sur le sol de terre avec sauvagerie sans me séparer de son étreinte, ses jambes toujours enlacées autour de ma taille tel un étau. Ses longs cheveux humides collaient contre ses seins, les dissimulant à mon regard. Je les dégageai d'un geste impatient et les empoignai à pleines mains tandis que je portai mes lèvres à son cou et embrassai sa peau parfumée sans douceur, lui arrachant des soupirs de plaisir. Mes lèvres entreprirent l'exploration de son corps, s'arrêtant sur son sein droit et lui mordillant le téton avec hargne. Je sentais ses longs ongles m'entailler le dos en gestes désordonnés, je sentais son désir pour moi aussi intense que mon désir pour elle. Je fis glisser une main le long de son ventre vers son entrecuisse et plongeai un doigt en elle avec brutalité. Je la sentis frémir sous moi, arquant son dos en un mouvement de plaisir.

Je me dégageai le temps d'ôter mon pantalon. Elle s'assit pour m'aider. Dans notre hâte, j'entendis un déchirement. Mais cela n'avait aucune importance, la seule chose qui m'animait à ce moment était mon envie irrépressible de la posséder, rien d'autre ne comptait que mon désir bestial.

Je lui pris les épaules et la poussai par terre. Son dos heurta le sol dur en un bruit sourd. Mais cela non plus n'avait pas d'importance. De toute manière, elle semblait aimer ça. Je collai de nouveau mes lèvres glacées contre les siennes qui l'étaient tout autant et repris les caresses de ma langue contre la sienne. Je ne tenais plus, je devais la posséder maintenant. Rien d'autre n'avait d'importance.

Je la pénétrai en un violent coup de rein. Elle laissa échapper un petit cri qui aiguisa encore mon désir pour elle. Elle agrippa mes fesses de ses deux mains et y enfonça ses ongles, ce qui me fit gémir à mon tour. J'attrapai sa cuisse et la remontai. Elle comprit mon intention et croisa ses jambes autour de ma taille ce qui amplifia encore nos sensations. Je sentais le plaisir monter en moi par vagues, me réchauffant aussi sûrement que le sang.

Soudain, ma compagne me renversa avec la force de ses jambes et se positionna sur moi. Je restai allongé sans bouger, la laissant me dominer, prendre le contrôle. Elle me regarda d'un air malicieux, se mordant les lèvres, ses longues boucles brunes retombant de chaque côté de son visage, caressant ses seins, son ventre. Je frémis de plaisir lorsqu'elle entama des mouvements circulaires de bassin et posai mes mains sur ses hanches, l'accompagnant dans son va-et-vient. Nos corps entrelacés étaient en effervescence, notre plaisir s'accroissait en harmonie. Elle se baissa pour m'embrasser, nous cachant du reste du monde par le voile de ses cheveux qui retombait autour de nos visages. Je sentis l'étourdissement de la jouissance monter en moi avec violence, mon corps était sur le point d'exploser. Dans ma poitrine, c'était comme si mon cœur se remettait à battre. Plus rien n'avait d'importance.

Puis tout s'arrêta. Mes muscles se relâchèrent.

« Suis-moi » m'ordonna Juliette d'une voix à la fois douce et impérieuse.

Elle se leva en me prenant la main et se dirigea vers le fleuve. Je la suivais, obéissant. La surface de l'eau était calme comme un lac. J'avançai dans l'eau glacée, nu, sans aucune gêne, ma silhouette pâle se reflétant dans la rivière. Ma peau ne ressentait pas le froid. Je m'arrêtai, de l'eau jusqu'à la taille, observant Juliette qui nageait avec élégance vers la falaise de l'autre côté du fleuve, sa peau blanche brillant dans l'eau et ses cheveux bruns flottant tout autour d'elle.

« Viens me rejoindre mon amour. »

Je m'exécutai.

Lorsque je m'approchai d'elle, elle passa une main autour de mon cou et colla ses lèvres contre les miennes. Mon désir se réveilla aussitôt et je l'embrassai fougueusement, savourant le goût sucré de son venin. Elle s'arracha à notre baiser et posa ses doigts sur mes lèvres, caressant leur contour. Je fermai les yeux, me délectant de ce doux contact.

« Mon amour… »

J'ouvris les yeux. La lune éclairait son visage diaphane, lui conférant un éclat quasi mystique. Un franc sourire étirait ses lèvres pâles, faisant apparaitre deux adorables petites fossettes que j'avais oubliées. Sa chevelure sombre flottait tout autour de nous à la surface de l'eau. Quelques gouttes perlaient le long de son visage.

« J'aimerais que tu fasses quelque chose… »

Je la regardai sans comprendre. Puis elle renversa la tête en arrière, m'offrant son cou d'apparence si fragile.

« Fais-le ! » m'adjura-t-elle.

Je contemplai son cou, apercevant l'artère sous la peau qui m'attirait irrésistiblement. Je passai ma main derrière sa nuque. Sans réfléchir, je posai mes lèvres sur son cou et perçai sa chair dure d'une violente pression de la mâchoire. Elle gémit, un gémissement de plaisir ; le même que celui qu'elle avait eu un peu plus tôt sur la rive.

J'aspirai son sang avec volupté, me repaissant de chaque gorgée de ce breuvage exquis. Des images me vinrent à l'esprit. Des souvenirs. Ses souvenirs. Une superposition de petits films, flous, comme sortant d'un brouillard. Une petite fille préparant un gâteau avec sa maman, un chien courant dans un jardin, le visage d'un jeune homme…mon visage. Puis les souvenirs devinrent plus clairs. Un homme aux traits défigurés par l'horreur, du sang éparpillé sur la chaussée, une ruelle sombre, des rats, le visage d'un autre homme…Aro.

La sensation que j'éprouvais n'avait rien de commun avec celle que je ressentais lorsque je me nourrissais d'humains. Le sang humain apportait une plénitude du corps, celui d'un vampire, une plénitude de l'esprit.

Je sentais sa vie couler dans mes veines, son sang envahir mon corps et se mêler au mien, nos esprits ne faisant plus qu'un. Je me sentais euphorique, en paix avec moi-même. Plus rien n'avait d'importance.

Je sentis une main s'abattre sur mes épaules et tenter de me repousser. Mais je ne voulais pas que ça s'arrête, je m'agrippai à cette source miraculeuse de toutes mes forces. La pression de la main se fit plus ferme et je me sentis projeté contre la falaise. Mon dos heurta violemment la roche dure mais cela eut le mérite de me faire reprendre mes esprits.

Je jetai un regard vers ma compagne. Elle regagnait le rivage, nageant doucement, puis s'allongea au bord de l'eau. Elle était visiblement affaiblie.

Je regagnai la berge à mon tour et m'étendit à ses côtés. Ses joues étaient creusées et elle avait le visage fatigué. Je lui pris la main et elle ouvrit les yeux. Je ressentis un choc en voyant ses pupilles d'un noir d'ébène.

Je savais ce que je devais faire, Jasper m'en avait déjà parlé. J'amenai donc mon poignet vers ma bouche et l'entaillai à l'aide de mes dents. Du sang rouge vif perla. Je portai précautionneusement ma main vers ses lèvres entrouvertes. Elle attrapa mon poignet avec une force inattendue et but avidement. Je sombrai instantanément dans une sorte de léthargie, et je vis mes propres souvenirs défiler dans mon esprit. Je revoyais des scènes de ma vie humaine, je revoyais Juliette, je revoyais Carlisle, Esmée, Alice, Jasper, Rosalie, Emmett… Puis un visage apparut, supplantant tous les autres. Un visage au teint pâle et qui me regardait tendrement de ses grands yeux noisette…