- Bonjour ! beugle une voix semblant venir d'outre-tombe.

Je sursaute, pour le plus grand plaisir de Carena qui se tient actuellement derrière moi. Son petit coup est puéril, mais pas bien méchant dans le fond. Elle a utilisé un simple sortilège, le Sonorus, pour obtenir ce résultat.

Pendant les vacances de Noël, elle a aidé les jumeaux Weasley à perfectionner leurs boîtes à Flemme…c'est cent fois pire.

La dernière fois que je vous ai vus, il me semble que c'était pendant la Pleine Lune de Noël. Carena s'était l'espace d'une nuit reconvertie en psychomage. Nous n'avons pas eu LA conversation que Remus m'avait demandée – c'est autrement plus délicat – mais au moins j'y vois plus clair.

Et j'ai récupéré une amie. Cela a été un peu poussif, mais nos relations sont devenues amicales. C'est plus que ce que je demandais.

Toute médaille a son revers, malheureusement. En contrepartie de son aide, je cite, « aussi indispensable que précieuse », Carena m'a demandé/imposé, et cela soutenue insidieusement par mon traître de mari, d'écrire à Arthus.

Pour le mettre derrière moi. Pour qu'il sache mon point de vue. Pour qu'il apprenne combien j'ai été détruite.

- Tu corriges des copies ? demande-t-elle d'un ton enjoué en s'installant sur le bureau.

Carena est un peu gosse, parfois. Elle a à sa disposition une magie très puissante, moins que celle d'un Maître mais beaucoup plus que celle d'un simple sorcier, et pourtant l'utilise…à peine. A dire vrai, l'Air qu'elle manie lui est davantage un moyen d'imposer sa prédominance lorsqu'elle travaille vraiment, et à côté de cela…

Elle se comporte comme un ours mal léché. Les Malfoy sont censé être une famille noble, distinguée, toute en retenue et élégance, mais elle met un point d'honneur à s'asseoir sur les accoudoirs, mettre les pieds sur les tables, mâcher la bouche ouverte, voire même s'essuyer sur la nappe lorsqu'elle est vraiment en forme.

La dernière fois qu'elle a fait ça, c'était pour donner la honte de sa vie à Lucius, et devinez quoi ?

Elle a parfaitement réussi.

- Les cinquièmes années sont des ânes qui ne savent ni jeter le sortilège du Bouclier, ni en comprendre l'utilité, je soupire. Ce n'est pas comme cela qu'ils auront leurs BUSES.

- Dis plutôt que tu es une terreur, ils ne savent même plus comment se comporter face à toi.

Me fuir ! Qu'ils me fuient ! Ça oui, ça me plairait ! J'en ai déjà assez de devoir les supplier six heures par jour, alors surtout qu'aucun ne recherche ma compagnie !

- Sirius m'a pourtant dit qu'ils avaient fondé une association de défense, ou je-ne-sais-quoi, je grogne.

Une association de défense ! Non mais vraiment ! Qu'ils disent immédiatement que je suis mauvais professeur, ce serait plus rapide ! Une association de défense ! Je n'en reviens pas.

- Ils pensent que tu veux les recruter dans les Mangemorts, réplique Carena en cessant de sucer sa plume en sucre. Ta rigidité en cours est une couverture pour eux, de même que ton mariage avec Lupin.

- Il s'appelle Remus.

- Soit. Ton mariage avec Remus. Mais cela ne change rien que le fait que tu sois stricte au point d'en être tyrannique, et de surcroît que tu aies refusé d'entrer dans l'Ordre, ne te mets pas en état de grâce aux yeux de certains.

L'Ordre ! L'Ordre ! Allons, je sais bien que ce n'est pas l'unique raison. Le Phénix est une organisation secrète, son but est donc d'être…secrète. Inconnue. Dissimulée. Carena n'essaye tout de même pas de me faire croire que chaque élève en connaisse l'existence…n'est-ce pas ?

- Tu me parais bien renseignée, je dis en retournant au torchon faisant office de copie de Gregory Goyle.

- Sirius correspond avec Harry, il m'en répète le fond ensuite.

C'est ce qu'on appelle le secret des correspondances.

- Il n'en a pas parlé à Remus non plus ! s'empresse de dire Carena alors que je n'avais rien demandé. En fait, Sirius ne voulait pas que l'un de vous soit au courant. Harry est le fils de James, comme tu sais, et le risque pour que ton mari soit vexé que le fils de son ami ne lui fasse pas confiance n'est pas à négliger…

Gnagnagna… M'est avis que ce gosse a besoin de nouvelles lunettes, surtout. Moi, un Mangemort ? Quand les dahus auront des griffes, oui !

- Je te trouve bien en connivence avec Sirius, je dis pour donner le change.

Gregory Goyle est incapable d'écrire droit. Voir les lignes fluctuantes de sa copie me donne le mal de mer.

Songeons à autre chose.

- Je l'ai vu hier, réplique mon amie en rougissant légèrement. Mais cela ne change rien.

Elle rougit ? Elle rougit ? Wow, ça c'est un événement. La dernière fois que je l'ai vue dans la même pièce que Sirius, ils se sont chipotés pendant une demi-heure.

L'amour vache aurait-il perdu son caractère bovin ?

- Hier plus combien de lettres ?

- Je t'ai demandé comment tu roucoules avec ton mari ?

Demandé, non, mais regardé ça oui. Son curiosimètre explose à ce sujet.

En tout cas, sa réponse – ou plutôt son refus de réponse – est une preuve suffisante pour que je raconte tout à Remus dès ce soir.

- Je ne te répondrai pas, je déclare sur un ton docte, car cela relève de ma vie privée.

Et j'ai bien trop de pudeur pour lui parler de mon désir d'enfant. J'ai conscience d'aller contre mes propres intérêts, mais enfin…les problèmes de ce genre se racontent à une infirmière ou un médicomage, pas à une amie d'enfance !

- Alors permets-moi de te faire la même réponse.

C'est ça, cache toi… Je sais déjà ce que je voulais, de toute manière, et je suis prête à parier que Sirius sera beaucoup plus coopératif sous la torture de Remus…

- La grenouille du Ministère est-elle revenue à la charge ? reprend Carena après avoir fini sa plume en sucre.

- Dumbledore a été sommé de lui donner un bureau dans Poudlard, je grogne, et elle m'a à nouveau inspectée. Si jamais elle recommence, je vais perdre patience.

- Ce serait intéressant…mais totalement préjudiciable à ton égard.

Peuh ! Elle a beau dire tout ce qu'elle veut, Carena ne sera jamais l'image de la sagesse, ne vous en déplaise.

- Elle m'a limite accusée de t'avoir parlé la fois où tu as déjeuné à Poudlard, je continue.

Carena roule des yeux. Je lui avais déjà raconté la crainte d'Ombrage à l'égard des créatures hybrides, mais était loin de se douter que ce caractère s'étendrait à des êtres pouvant soumettre le Ministère.

Des Furiens, donc.

- Fais-lui la peau, déclare-t-elle sur un ton sans appel.

Qui a été convaincu maintenant ? J'avoue être douée en rhétorique.

- Elle a été nommée « Grande Inquisitrice », je reprends. Merlin lui-même ignore ce que cela signifie.

J'ai entendu au Ministère de la Magie qu'elle brigue le poste de directrice.

- Charmant. En théorie, donc, je devrais surveiller mes arrières, si jamais elle décidait brusquement de me renvoyer à la campagne pour compter les épis de blé.

Je dis en théorie, car en pratique, tous les professeurs de notre vénérable école s'accordent pour dire que si j'ai un caractère de cochon, je suis également parfaitement en place dans ma salle de classe.

Si elle me renvoie, je deviens une vraie peste. Et elle le sait.

- Du nouveau du côté de Brocéliande ? je demande pour éviter de plonger dans des idées de meurtre.

Carena me regarde avec des yeux ronds. Quoi, j'ai dit quelque chose de travers ? Pourtant, j'ai parlé anglais, sans faire la moindre faute de langue, sans accent, alors…alors quoi ?

- C'est bien la première fois que je te vois aborder le sujet toute seule, dit-elle une fois revenue de sa surprise.

Oh, ça… C'est vrai. Mais Brocéliande n'est ni Arthus ni Ewin. C'est un tout.

- Pour répondre à ta question, reprend mon amie, il m'a été dit qu'Ewin s'était montré très virulent à la séance du Haut Conseil des Furiens.

Haut Conseil des Furiens, à savoir instance dirigeante de Brocéliande, et donc accessoirement du monde magique. Chaque Maître – ils sont sept pour l'Eau et un pour chacun des autres éléments – préside le Haut Conseil à tour de rôle pendant un an.

C'est son tour cette année.

- Il faut vraiment que tu t'occupes d'Arthus, tu sais. Non seulement tu seras en paix avec toi-même, mais en plus il aura un nouveau moyen sur lequel se fonder pour démasquer ce qu'est en train de faire notre cher Maître par distinction honorifique.

Je grimace à ce titre. Distinction honorifique. Ridicule, j'en ai la nausée. Quiconque a un tant soit peu étudié les principes magiques connaît la Furiomagie. Or, selon cette science, ne peut être Maître qu'une personne investie par la Magie pour remplir ce poste.

Les Furiens Eau, donc, dont Ambre Potter faisait partie. Ewin Cambell a pris sa place, par distinction honorifique comme il a déjà été dit. Ambre n'est peut-être plus investie de sa magie de Maîtrise – un cas grave peut bouleverser les principes furiomagiques – mais rien ne dit que la Magie ait décidé d'investir celui qui a été distingué par le Haut Conseil.

Malheureusement, il suffit d'être habile pour pouvoir donner le change, et je connais assez ce détritus d'Ewin pour savoir qu'il est assez intelligent pour donner l'illusion de porter une magie hors normes.

Une bête sauvage assoiffée de pouvoir, voilà ce qu'il est.

Enfin, vous remarquerez que je n'ai posé ma question que dans le but de connaître les dernières actualités de Brocéliande EN GENERAL, et non des deux êtres qui me rebutent.

Ce sont des cas très différents, je vous l'accorde. Mais il n'empêche que je ne voulais rien entendre d'eux.

Surtout pas une nouvelle supplication d'écrire à Arthus. Cela, je ne sais pas si je vais pouvoir y parvenir avant un ou deux ans.

- Autrement, reprend Carena, tu seras probablement contente d'apprendre que nul d'autre que moi ne sait actuellement où se trouve Ambre Shockley.

…oui, moi quoi.

Enfin une bonne nouvelle. Je suis partie trop tôt, il y a vingt ans, pour qu'on puisse me rattraper, mais il ne fait nul doute que si je redonnais signe de vie maintenant, un troupeau d'Aurors armés jusqu'aux dents viendrait m'enfermer illico à Azkaban.

Je sais à quoi vous pensez. Ecrire à Arthus reviendrait à signaler ma position, n'est-ce pas ? Et bien vous vous trompez. D'une part, même si j'utilisais mon propre hibou, il serait difficile de me localiser – correspondre, certes, mais me trouver signifierait suivre un hibou, ce qui relève de l'impossible – et ensuite, si je tourne bien mes phrases, il y aurait dans la missive juste de quoi semer le doute dans l'esprit du vénéré Maître.

Il ne me dénoncerait pas…par précaution.