Chapitre 13

Loki effaça la sueur qu'il avait sur son front et grimaça. La chaleur, même avec le bouclier de protection, était difficilement supportable pour lui. Mais il n'avait pas le choix, il avait accepté la demande du roi Hreidmar. C'est pour ça qu'il était en embuscade devant la grotte de Fafnir à observer avec soin ses habitudes pour pouvoir mettre au point le plan le moins dangereux pour lui.

Son premier dragon, il l'avait tué avec ses flèches magiques, mais ce dragon là était un dragon maudit, il résisterait donc à la magie, il allait donc devoir le tuer de manière plus conventionnelle avec une arme. Et pour tuer un dragon avec une arme, il fallait le frapper au niveau du ventre, le seul endroit où les écailles étaient suffisamment fragiles pour qu'une arme passe à travers.

Un mouvement en direction de la grotte, attira aussitôt l'attention de Loki. Fafnir sortait pour rejoindre l'un des rares points d'eau de Muspellheim, il le faisait une fois par jour. Peut-être qu'il pourrait en profiter. Une idée commençait à germer dans son esprit. S'il creusait un tunnel qui menait juste en dessous de l'entrée de la grotte, il ferait un trou suffisamment grand pour passer son épée et le recouvrirait de branches mortes. Les rares arbres qui pouvaient pousser à Muspellheim le faisaient près des points d'eau, ce qui faisait qu'il y avait un peu de verdure près de la grotte et s'il y avait des arbres, il ne serait pas rare ou incongru de voir des branches mortes sur le sol.

Loki se décida rapidement, plus vite il aura fini, plus vite il pourra quitter cette fournaise. Il utilisa donc sa magie pour créer un tunnel et déplacer les branches le plus discrètement possible, il lui fallut une bonne partie de la nuit mais au matin il était prêt. Il se glissa dans le trou, se positionna et attendit.

Comme d'habitude Fafnir sortit de la grotte, mais cette fois-ci il s'arrêta avant d'être au-dessus du trou de Loki. Il semblait hésitant.

- Quelque chose a changé, remarqua le dragon dans un grondement.

Loki se figea alors, parce que s'il était découvert, il n'aurait pas le temps de sortir pour éviter les flammes et sa magie ne serait pas assez forte.

Mais par chance, Fafnir sembla rejeter son hésitation avec un grondement. Dès qu'il fut en place, Loki le transperça de son épée et s'assura qu'elle était bien enfoncée dans son cœur avant de quitter le tunnel et de s'éloigner précipitamment. Une fois sorti, il dut rapidement enlever sa tunique, la manche qui avait reçu un peu de sang dessus était en train de se dissoudre. Le sang de cette créature maudite était acide.

Loki observa ensuite le dragon se vider de son sang et mourir. Il eut étrangement une pensée pour Thor, la brute épaisse aurait foncé tête baissé contre le dragon et aurait fini soit brûlé par ses flammes, soit brûlé par son sang. Et le combat aurait duré des heures. Sa manière de faire n'était peut-être pas honorable, mais elle était la plus efficace.

Une fois sûr que le dragon était mort, Loki s'approcha et testa le sang. Seulement avec la mort de Fafnir, la malédiction n'avait plus lieu d'être et donc le sang avait perdu son acidité. Il en profita donc pour ouvrir le ventre du dragon et en extirper le cœur que Hreidmar avait exigé comme preuve de la mort de Fafnir, puis il se dirigea vers la grotte. Le trésor était bien là, reposant sagement et semblant tellement attirant et tellement inoffensif. Avec un reniflement de dégoût, Loki sortit l'une des inventions du Roi, une bombe d'acide qui dissoudra le trésor. Le jeune homme posa la bombe au milieu de la grotte, activa le retardateur et quitta rapidement l'antre du dragon.

Il n'était sorti que depuis quelques secondes qu'il entendit clairement un petit bruit d'explosion et celui d'un objet qui se dissolvait. Ne voulant pas faire les choses à moitié, Loki attendit quelques heures de plus avant de retourner dans la grotte pour s'assurer que l'ensemble du trésor n'était plus. Puis il reprit la direction de Nidavellir.

Dire que les gardes furent surpris de le revoir était un euphémisme, ils l'observèrent entrer dans la cité des nains avec la bouche bée. Loki les salua, amusé avant de prendre la direction du palais. Lorsqu'il y arriva le Roi était déjà en audience, ainsi Loki dut attendre un moment. Puis il fut autorisé à entrer et aussitôt, il sut qu'il s'était passé quelque chose pendant son absence, parce que Brokk, Eitri, Darmi et Bur était là.

- Loptr tu es rentré.

Darmi l'observa avec soulagement.

- Que se passe-t-il ? demanda Loki.

- Ralo est mort, annonça d'une petite voix Bur.

Alors que Darmi jeta un regard noir en direction des deux frères ennemis.

- Et je me tue à vous dire que c'était un accident, répliqua Eitri.

- Il y a eu une bagarre et Ralo a été tué.

Loki haussa un sourcil et s'il était triste pour les deux fils d'Ivaldi restant, ça n'était pas le cas pour le sort de Ralo. Après tout, le nain avait failli le tuer.

- Ça devait arriver un jour, répondit calmement Loki. Ralo se battait presque tous les soirs.

- Sa mort n'a pas l'air de te chagriner tant de ça, remarqua Brokk.

- Pas plus que ma mort l'aurait chagriné lorsqu'il a fait ce pari avec toi.

- Tu lui en voulait toujours, hein. Qu'est-ce qui nous prouve que tu ne l'as pas tué.

Loki se contenta de lever les yeux au ciel avant de poser le sac il portait sur son épaule et de l'ouvrir, révélant un cœur énorme.

- Parce que j'étais occupé à Muspellheim sur les ordres du Roi Hreidmar.

- Tu as réussi, remarqua le Roi stupéfait.

- Fafnir n'est plus et son trésor non plus.

Le vieux Roi acquiesça doucement avec des larmes aux yeux avant de se reprendre.

- Tu as su tenir ta part du marché, je tiendrai la mienne. Mais en attendant, les circonstances de la mort de Ralo doivent être éclaircies. Les témoins seront interrogés, Brokk et Eitri, je vous interdis formellement de quitter la ville. Vous serez tenus au courant des avancées de l'enquête en temps voulu. Loptr j'aimerai te parler une dernière fois avant de te libérer.

Loki observa les quatre nains quitter la salle du trône sans rien dire, puis une fois la porte fermée derrière Brokk, il reporta son attention sur le Roi.

- Majesté.

- Il y a une dernière chose que je dois te demander.

- Quoi donc ?

- Pour être sûr que Fafnir ne revienne pas à la vie, son cœur doit être mangé. Je n'aurai pas la force de le faire et je ne veux pas que Regin le fasse.

Loki sentit un frisson lui remonter dans la colonne vertébrale, il n'était pas sûr de pouvoir ni même de vouloir accepter une telle demande. Il était connu que le cœur d'un dragon devait être mangé pour éviter une renaissance de celui-ci, surtout si celui-ci était un dragon maudit, mais cette connaissance était plus une légende qu'un fait certifié. Et il était aussi connu que de manger un cœur maudit avait toujours des conséquences, souvent mauvaises, rarement bonnes.

- Que veux-tu en échange ? demanda doucement le Roi, non, le père.

- Mon épée a fondu lorsque le sang de Fafnir l'a couverte.

- Souhaites tu que je t'en forge une nouvelle ? demanda le Roi avec un froncement de sourcil.

- Pas exactement, j'ai entendu des rumeurs sur un métal qui serait en votre possession. Un métal capable de canaliser une grande quantité de magie.

- Ce métal est précieux, très précieux, remarqua le Roi.

- De quoi me faire une dague me suffirait, remarqua Loki. Et puis c'est si je survis à l'ingestion du cœur, vous comme moi savons les risques que je prendrais si j'accepte.

- Très bien, je te fournirai le métal d'Yggdrasil mais uniquement la quantité pour une dague, si tu la forges tu n'auras qu'un seul essai.

Loki acquiesça doucement et aussitôt des serviteurs s'approchèrent pour prendre le cœur du dragon et le firent cuire. Loki lui se força à se détendre, ce qu'il allait faire était dangereux, mais ce qu'il pourrait gagner… Et puis, qui le pleurerait s'il venait à mourir ? Il n'était que l'apprenti de Darmi et Bur, les Vanes penseraient juste qu'il explorait quelque part, les Ases s'en foutaient complètement de lui et les Alfs passeraient à autre chose. Ceux qui l'avaient connu le pleureraient un temps, mais ils l'oublieraient vite. Les êtres immortels n'ont pas pour habitude de faire traîner leur deuil. La seule qui le pleurerait longtemps serait Frigga, si elle venait à découvrir sa mort.

Il fut sorti de ses pensées lorsque les serviteurs revinrent avec le cœur cuit, une table et une chaise. Loki prit une grande respiration, s'assit à la table après un signe de tête du roi et il commença à manger. Le cœur avait un goût horrible et la consistance n'était pas meilleure.

Il avait à peine fini d'avaler la dernière bouchée du cœur qu'il dû se plier en deux de douleur, une douleur qui montait de son estomac. Il ne sentit pas qu'il s'effondrait, pas plus qu'il n'entendit ses cris trop pris par la douleur.

Hreidmar observa le jeune homme devant lui, stupéfait avant d'ordonner qu'on aille chercher les guérisseurs. Ces derniers essayèrent bien de calmer la douleur mais sans résultat jusqu'à ce que Darmi, qu'on avait fait appeler, ne l'assomme d'un coup de poing. Puis Loki fut emmené dans l'une des salles de soins où il fut allongé.

Rapidement, les guérisseurs remarquèrent la fièvre qui le prenait, bien trop haute pour que ce soit normal. Ajouté à cela que Loki était un Jotun et les guérisseurs furent moins que confiant pour le pronostic vital du vainqueur de Fafnir.

Il était en train de brûler, il le sentait le feu qui le dévorait petit à petit. Il savait qu'il délirait, parfois il voyait les visages de Darmi et Bur, mais parfois il voyait ceux des Rangers, de Grand-mère, d'Isil et des voleurs ou de Lasta et Estrid. Mais surtout, il voyait le plus souvent les visages de Frigga, de Thor et d'Odin. Et si les deux premiers lui inspirèrent une tristesse sans nom, le dernier le terrifiait.

Hreidmar entra dans la salle sans un bruit, il observait le jeune Jotun qui se débattait avec la fièvre qui l'épuisait tellement que Loptr avait fini par reprendre son apparence de Jotun.

- Comment va-t-il ? demanda le Roi.

- Il est fort, je ne pensais pas qu'un Jotun pouvait survivre à un tel feu.

Le Roi observa le jeune homme se débattre encore un peu.

- Prévenez moi s'il y a du changement.

Le guérisseur s'inclina et ne se redressa qu'une fois le Roi parti. Puis, il reporta son attention sur son patient, il fronça les sourcils avant de s'avancer pour examiner d'un peu plus prêt son bras… Non, rien… Pendant un moment, il avait pourtant cru voir des écailles. Sans doute son imagination.