Ce chapitre explorant l'entre-deux qui sépare la mort de la vie, il peut légèrement donner l'impression que l'auteur et la traductrice étaient un soupçon sous acide quand elles ont travaillé. Mais je vous jure que non.
Fantôme
Tout ce qu'il se rappelait était du rouge.
Neige rouge. Yeux rouges. Sang rouge, cheveux rouges, rubis rouge, et le rouge des flammes qui le dévoraient, l'entouraient aussi tendrement qu'une mère tenait son bébé. Mais il n'avait jamais connu sa mère. Peut-être était-il né là, dans la fumée et la vapeur et la neige, sauf qu'il savait être mort. Ou était censé l'être au minimum. Il était impossible de s'en souvenir, de former la moindre pensée cohérente. Il n'y avait que la lumière. La lumière rouge.
Il lui restait un fragment distant, fragile, de souvenir, et il lutta pour s'y accrocher, car il lui rappelait qui il était. Regarder Wun Weg Wun Dar Wun démembrer Ser Patrek de Mont-Royal, crier aux hommes de la reine de déposer leurs lames avant de provoquer le géant plus encore, se retourner pour voir Whit Taillebois lui trancher le cou… tâtonner pour trouver Longriffe, plus de cris, de hurlements, Bowen Dumarais se tenant devant lui, des larmes coulant sur ses joues, et la dague dans son ventre, celle dans son dos, celle entre ses côtes. La façon dont la blessure fumait dans l'air glacé de la nuit, et les ténèbres tourbillonnantes qui s'écrasaient sur lui comme un raz-de-marée. Froid. Il se rappelait le froid, aussi. Il était en lui jusque dans ses os, s'il les possédait encore.
Il dériva. Il n'était pas éveillé, il ne savait pas combien de temps avait passé. Le temps lui-même existait de façon lointaine, quelque chose à l'autre bout de cette lumière, et il avait peur de s'y aventurer trop profondément. Pourtant s'il s'en écartait trop, il commençait à se rendre compte qu'il se réveillait et la souffrance qui le frappait alors était presque indescriptible.
Je ne peux m'éveiller et vivre.
Il en était sûr, sans même savoir comment. Quelque chair qui l'attendait, elle était trop endommagée pour accueillir son âme.
Je suis devenu un fantôme, alors.
Cela l'aurait fait rire, mais il n'avait ni bouche ni souffle pour le faire. Il n'était pas en repos dans l'après-vie, et il n'était pas vivant il était coincé entre les deux. Parfois il avait l'impression que les deux camps se combattaient pour son âme, comme s'ils allaient déchirer cette chose fragile comme la soie d'une robe de dame.
Mais ma dame portait fourrures, peaux et cuirs, et a tué un vieil homme pour avoir fait un feu.
Alors comme si Ygritte avait été appelé par les mots, il la voyait flotter au-dessus de lui, mais il ne pouvait jamais la toucher, peu importait à quel point il essayait. Parfois elle paraissait en colère, d'autres fois juste triste.
Tu ne sais rien, Jon Snow, murmurait-elle, puis disparaissait, une flèche empennée de gris jaillissant entre ses seins et la changeant en cendres.
Il voyait bien des choses, d'ailleurs. Il y avait là Lord Eddard, sans tête, et Dame Catelyn, ses yeux brûlant comme des chandelles mortuaires dans la ruine lacérée de son visage. Il y avait Robb avec des flocons qui fondaient dans ses cheveux, tel qu'il avait été le jour où ils s'étaient dit au revoir pour la dernière fois, et puis il y eut Robb avec la tête sauvagement tranchée, son corps mutilé laissant couleur du sang tandis qu'il regardait avec les yeux mort et tristes de Vent Gris. Il y avait Sansa prise au piège dans un château de glace, une ombre énorme à tête de chien se dressant derrière elle et une autre, au sang noir, de la taille d'une montagne les dominant tous deux. Il y avait Bran emprisonné dans les racines de quelque arbre monstrueux, son propre corps se faisant plus effacé et plus distant chaque jour, et puis il y avait le petit Rickon entouré d'un millier de spectres aux yeux bleus sur un terre d'hiver éternel. Neige. Tous. Neige, neige, neige.
Puis il y eut quelqu'un qu'il ne pouvait voir.
Où est Arya ?
Même dans son délire, il savait qu'elle n'était pas là avec le reste des ombres de sa famille décédée. Au lieu de cela, il vola dans une terre de montagnes rouges, le soleil aussi brillant que le tranchant d'une épée et le sable soufflé par le vent. Là se tenait un homme avec une épée aussi pâle que du verre opaline, et deux autres, l'un avec un heaume forgé en forme de chauve-souris noire et l'autre qui portait l'emblème d'un taureau blanc. Et derrière eux, une femme sans visage qui portait une couronne de roses bleues gisait sur un lit sanglant.
Promets-moi, Ned, pleura-t-elle avant de partir en poussière.
Le rouge battait contre son crâne.
Je brûle dans une cage de glace.
Puis il se tordit et lutta comme une bannière battue par le vent, et vaguement, à travers un brouillard de souffrance, il aperçut Winterfell. Il savait que c'était Winterfell, bien qu'il fût brûlé, désolé et à moitié en ruines, mis à sac et sali de suie, des congères de quarante pieds escaladant ses tours. Il vola au-dessus jusqu'au bois sacré, où les sources chaudes laissaient échapper des bulles et le visage rouge levait le regard vers lui, de très vieilles lèvres remuant.
Jon, murmura-t-il. Jon, Jon, Jon.
Il tenta de parler, mais les mots n'étaient que poussière. L'arbre devint le visage de Bran, et puis ensuite quelqu'un d'autre, avec de longs cheveux blancs et un œil rouge et une tache de vin sur sa joue creuse. Rouge. Toujours rouge. L'arbre leva une branche pendant.
Fumée, dit-il. Fumée et sel. Un millier d'yeux, et un.
Jon Snow ne connaissait pas le visage, pourtant il semblait néanmoins faire partie de lui.
Qui êtes-vous ?
Je suis toi, répondit-il. Mais tu es plus que ça.
Et les ténèbres commencèrent à se refermer sur lui, l'avalant, jusqu'à ce qu'il commençât à paniquer.
Ne partez pas, voulut-il hurler à tous les spectres qui marchaient dans l'au-delà avec lui. Ne me laissez pas !
Sa seule réponse fut un léger murmure qui s'évanouissait dans l'air.
Tue le garçon, lui disait-il. Tue le garçon, et laisse l'homme naître.
Quelque chose qui pouvait être la musique d'une harpe résonna très loin, en accords doux, bas et tristes. Une chanson si triste que les morts en pleureraient. Puis le monde entier devint noir, et Jon reconnut qu'il allait se réveiller. Il lutta violemment, mais il n'avait pas le choix. Il se relevait.
Dans quoi vais-je m'éveiller ?
Puis il se contorsionna, hoqueta, s'étrangla et ouvrit les yeux pour se retrouver roulé en boule sur une pellicule de glace.
Jon resta simplement étendu là pendant un long moment, épuisé même par ce simple effort. Le monde ne voulait pas s'arrêter de tourner, et les murs de la cellule étaient translucides, voilés de draperies pendantes de stalactites. Le froid était inédit, féroce et douloureux à recevoir dans la poitrine. Pourtant il était aussi curieusement réconfortant.
Au bout d'un moment, il tenta de se remettre debout. Mais quelque chose allait de travers. Il ne pouvait se tenir droit, restait à quatre pattes et se déplaçant ainsi. Des griffes cliquetèrent sur la glace et il tenta de regarder ce qui se trouvait derrière lui. Mais sa tête ne bougeait pas comme il y était accoutumé. Son nez était plus précis et ses yeux… qu'est-ce qui n'allait pas avec ses yeux ? Et puis il regarda droit devant, et reçut le plus horrible choc de la journée.
Son propre corps était allongé devant lui. Les yeux gris des Stark étaient ouverts et fixaient le plafond d'un regard vide, les mains repliées sur la poitrine en préparation du creusement d'une tombe, les longs cheveux bruns pendant autour du visage maigre et solennel. Le corps était nu excepté un léger suaire posé dessus, et les blessures à demi-fermées se voyaient à travers le tissu, des marques presque criardes sur la gorge, le flanc, le ventre, celle dans le dos caché à la vue uniquement parce que le cadavre était étendu dessus. Sa poitrine ne se soulevait pas. Sa chair était froide et pâle, dure et vidée de son sang.
Le choc fut si immense que la tête de Jon lui tourna.
Je suis mort après tout, réalisa-t-il.
On ne pouvait le nier, pas avec la preuve si évidente sous ses yeux.
Mais alors que suis-je ? Comment puis-je penser, comment puis-je savoir qui je suis, si je ne suis pas -
Puis il baissa les yeux. Les jambes sous lui étaient au nombre de quatre, pas deux. Et elles étaient couvertes d'une épaisse fourrure blanche, se terminant en larges pattes au lieu de pieds. Il était tombé plus juste qu'il ne l'avait imaginé quand il avait dit être devenu un fantôme.
Mon loup… Je suis dans mon loup.
De façon compréhensible, toutes choses considérées, Jon perdit quelque peu la tête.
Il commença à galoper en cercles affolés, dérapant et glissant, creusant des sillons dans la glace avec ses griffes. Il put sentir quelque chose monter dans sa tête, quelque chose qui ne lui appartenait pas, et pourtant si, quelque chose qui devait être la propre âme de Fantôme, profondément enterrée quand Jon avait envahi son corps. État sauvage, sang du loup. Cela devint plus fort et le langage disparut, plus rien que la glace, le feu, la glace, le feu, brûlant, toujours brûlant -
Une porte s'ouvrit, et la femme rouge entra.
A sa vue, chaque fibre de Fantôme se dressa, hérissée de colère. Il découvrit les dents, reculant pour protéger le corps de Jon. Si la femelle s'approchait trop, si elle tentait de le toucher – il déchirerait, les dents bien plantées, et goûterait la chair et le sang aussi rouge que le rubis qui pulsait sur sa gorge pâle et vulnérable -
Lentement, prudemment, la femme rouge s'agenouilla. Elle étendit ses deux mains élégantes aux doigts allongés, un geste de paix.
- Tu n'as pas à avoir peur de moi, frère, dit-elle avec cette voix riche et mélodieuse marquée par l'accent d'Asshai. S'il te plaît, sois calme. En son temps, tout sera comme il était prévu.
Melisandre. C'était Jon qui connaissait ce nom, et tandis qu'il apaisait le désir de Fantôme de lui arracher la gorge, cela n'engendra chez lui aucun désir soudain de lui faire confiance. En fait, cela le rendit plus méfiant que jamais, et il avait déjà découvert l'un des inconvénients de son nouveau corps : il n'avait pas de voix. Pendant un bref et complètement ridicule instant, il se demanda si les pattes d'un loup pouvaient tenir une plume.
Que m'avez-vous fait ?
C'était la première et la plus pressante de toutes les questions.
Où suis-je ?
C'était la seconde.
La prêtresse rouge sourit.
- Tu es en sécurité, Jon, dit-elle d'un ton rassurant. Tu es dans un endroit où personne ne nous trouvera. Pas avant que tu ne sois prêt.
Fantôme racla le sol d'un air menaçant, essayant d'extorquer une réponse plus précise. Mais le froid, la glace, l'impression à la fois de protection et de malveillance… il savait, quelque part.
Le Mur. Nous sommes à l'intérieur du Mur lui-même.
- Quant à ce qui t'a été fait, cela ne vient pas de moi, poursuivit Melisandre. Tu peux remercier le dieu pour son don de bonne lumière guérisseuse, pour le feu qui a envahi tes poumons. Autrement, tu serais allé à la glace et à la nuit du Grand Autre. C'est ce qui t'attend si tu nies encore une fois le pouvoir de R'hllor, Jon Snow. Tu dois savoir cela.
Jon se moquait pas mal de son dieu rouge à présent qu'il était un loup, autant que lorsqu'il était lui-même.
Je veux récupérer mon corps, pensa-t-il avec colère. Je veux mes hommes. Je veux ma petite sœur. Arya. Où est Arya ?
Soit Melisandre ne comprit pas cela, soit elle choisit de ne pas le faire.
- Tu as été sauvé pour un grand projet, dit-elle, ses yeux rouges fixant intensément les siens. Mais il y a plus d'une épreuve encore devant toi. Ceci n'est que la moitié du chemin. Seule la mort peut acheter la vie, Jon Snow, et c'est une vie chèrement payée. Tu n'as pas encore brûlé. Tu le dois.
Mais de quoi parle-t-elle, damnation ?
Tout ce que Jon pouvait se rappeler était d'avoir brûlé. Quand Melisandre tendit une main vers lui, il recula.
Elle fera de moi un sacrifice quelconque si je la laisse faire. Mais quoi ? Pour quoi ?
- Une grande tempête a commencé il y a quatre nuits, poursuivit la prêtresse rouge. Elle ne cessera pas avant que Château Noir et tout le reste soient enveloppés de congères de cinquante et cent pieds de haut. Tu es enfin dans ton loup – il a fallu beaucoup de sorts, beaucoup de feux, beaucoup de travail pour que je te trouve, mais une part était de ton propre fait, car tu es véritablement un changeur de peau à présent. Et pas trop tôt. Les serviteurs du Grand Autre sont très forts. Ils marchent sur le Mur en une force jamais vue depuis la Longue Nuit. Dans moins de trois semaines, ils seront ici – et la neige n'aura pas cessé. Pense à ce que cela signifie, Jon.
Comment le savez-vous ?
Jon avait trop de mauvaises expériences avec les soi-disant prédictions de Melisandre pour avaler ceci sans quelques cuillères de grains de sel.
Cette question, la prêtresse rouge choisit d'y répondre.
- Je l'ai vu dans mes feux, dit-elle. Sans l'ombre d'un doute. Je sais que je me suis trompée avant, mais il n'y avait pas à se tromper. Les hérauts de l'hiver et de la misère. Le mal ancien.
Son rubis se mit à luire et à clignoter, pulsant comme un cœur.
- Que cela leur prenne une heure ou un jour ou un siècle, ils attaqueront le Mur, et ils le briseront. Ce ne sont pas des bandes indisciplinées de sauvages, Lord Snow. C'est un ennemi plus que mortel avec une force que tes frères corbeaux, menés par Bowen Dumarais, ne peuvent jamais espérer combattre.
Bowen Dumarais ? Entre tous ?
Fantôme tourna sur lui-même, comme s'il y avait autre part où il pût aller dans la minuscule cellule de glace.
- Les sauvages qui ont fui à Durlieu sont tous morts, dit Melisandre d'un ton égal. Comme tu le craignais. Leurs spectres remontent le Cap Storrhold en ce moment même, et certains à ce qu'on dit ont même traversé la baie vers Skane et Skagos. Guet-de-l'Est sera bien attaqué également. Et qui plus est, ta sœur est ici à Château-Noir. Ser Justin Massey l'a amenée avant de fuir vers Braavos. Quand les Autres franchiront le Mur, elle sera la première de leurs victimes. Pense à elle, Lord Snow. Pense à ce qu'elle a souffert. Est-ce la fin que tu voudrais écrire à son histoire ?
Arya.
L'estomac de Jon tressauta. Était-ce pour cela qu'il ne l'avait pas vue dans ses hallucinations, était-ce vraiment un signe de sa mort aux mains des Autres ?
Comment va-t-elle ? Est-elle en bonne santé ? Quelqu'un a-t-il déjà enfoncé une épée dans le cœur noir de Ramsay Bolton ?
Sur le moment, il n'y avait rien dont il eut plus envie de que filer et de le faire lui-même. A la place d'une épée, qui demande normalement des mains pour être maniée, les dents et les griffes de Fantôme feraient largement l'affaire.
Une fois de plus, Melisandre ne daigna pas fournir de réponse.
- Bien, Lord Snow, dit-elle, se rasseyant sur ses talons. Le problème est clair. Telle qu'elle est actuellement, la Garde de Nuit sera mise en pièces, le Mur tombera et le royaume et toute l'humanité avec lui. Toi et moi également. A moins…
A moins ?
Fantôme découvrit de nouveau les dents, et Jon dut le repousser.
Les avez-vous avertis ?
Pourtant alors que Melisandre continuait à le dévisager, la vérité devint incroyablement claire. Fantôme se tendit, voulant désespérément bondir et Jon ne désirant le retenir qu'à demi.
Vous ne leur avez pas dit. Comment pouvez-vous ne pas leur avoir dit ?
- Parce que.
Melisandre se rapprocha. Elle sentait même rouge, comme le cœur d'un brasier.
- Il n'y a aucun intérêt à leur dire, pas si tu refuses de les sauver. Tu le peux, Jon. Il y a un sacrifice que tu peux faire.
Un sacrifice ? Plus que celui-ci ?
Jon inclina la tête de Fantôme, espérant traduire un scepticisme ironique sans le secours d'une paire de sourcils. Rien de bon ne suivait jamais quand la femme rouge se mettait à parler ainsi, mais piégé là dans cette cellule de glace, il n'avait aucun moyen de la contredire ou de prouver qu'elle mentait – si elle mentait.
Vais-je oser prendre le risque ?
- Tu dois te donner à R'hllor.
La voix de Melisandre s'abaissa en un ronronnement.
- Tu dois marcher jusqu'à la fin du chemin sur lequel tu t'es déjà engagé. Je sais que tu es assez fort, Lord Snow. Un homme pourrait renverser le cours de cette bataille. Juste toi, contre les vies de tous ceux que tu connais et que tu aimes. Tu n'as pas à en perdre plus encore.
Involontairement, Jon revit Arya en esprit, et Robb, et Ygritte. Et Sam et Grenn et Pyp et Edd la Douleur et Satin et Val et tous les autres. Ils paraissaient se rassembler autour de lui, comme une cour présentant ses hommages. Puis, un par un, ils commencèrent à disparaître.
Qu'est-ce que c'est ? Tous les soupçons de Jon parurent se rejoindre. Il était conscient d'une panique lancinante qui grondait à l'arrière de son crâne.
Elle m'a sauvé uniquement pour me sacrifier. Elle m'a sauvé comme un foutu cadeau à R'hllor, me demande de donner quoi qu'il me reste pour ses feux...
Pourtant si c'était la seule façon de sauver le Mur... accepter les paroles de Melisandre et croire que tout se déroulerait comme il le devrait, s'il ne voulait pas rester dans Fantôme pour le restant de son après-vie.
Je ne suis pas un parjure.
Quoi que Bowen Dumarais, Mance Rayder, Janos Slynt ou Alliser Thorne ou quiconque ait pu penser, Jon comptait s'en tenir à son serment même avec son propre corps gisant à moins de douze pieds de lui. Il était tout à fait possible qu'il ne se fût jamais réveillé du tout, et que ceci fût seulement un rêve de plus en plus désaxé généré par la fièvre. Il pouvait même être encore allongé dans la neige tachée de sang de la cour, et quand son cœur expulserait son dernier battement, tout deviendrait noir. Silencieux. Terminé. Pour toujours.
- Ce n'est pas un rêve, Lord Snow, dit Melisandre. Mais tout prendra bientôt fin, si c'est vraiment ce que tu veux.
Jon se retourna, soudain terrifié de ce qui pourrait arriver ensuite. Son visage à elle était totalement dépourvu de sourire ou de légèreté, ses yeux rouges ne cillant pas. Elle tendit la main.
N'importe comment, il trouva Fantôme marchant vers elle. Comme attiré par un aimant, le loup blanc rejoignit la femme rouge et baissa la tête.
Melisandre toucha sa fourrure, d'une main, puis de l'autre. Ses doigts brûlaient. Sa chevelure tombait librement in longues vagues écarlates, elle murmura une prière ou une invocation ou incantation dans une langue qu'il ne connaissait pas. Puis son poing se ferma, et quand elle le rouvrit, elle tira un couteau fait de quelque étrange pierre sombre, couvert de runes qui fumaient comme les ruines de Valyria.
Une terreur abjecte saisit Fantôme. Toutes les rationalisation soigneusement bâties par Jon fuirent, et tout ce qu'il savait était qu'il devait être rejeté dans les ténèbres voraces, les visions fiévreuses, avec un retour devenant deux fois plus dangereux et incertain – s'il se produisait. Il lui revint vaguement que Melisandre n'avait rien dit au sujet d'une renaissance.
L'enchantement était brisé. Il s'écarta brutalement. Il se dressa sur ses pattes arrières, grattant la glace indestructible. Jon Snow, le Deux Fois Tué. Cela manquait un peu de classe, comme épitaphe.
- Du calme, ordonna Melisandre.
Une ombre chaude et cramoisie s'infiltra dans sa vision.
De façon irréelle, la glace devint soudain trop bouillante pour être touchée. Il retomba en arrière.
- Il existe une histoire, dit-elle. A propos d'un forgeron et d'une épée et de son épouse bien-aimée. Je te l'ai dit. Seule la mort peut payer pour la vie. Seul le sacrifice peut générer la victoire. Seule la lumière peut retenir les ténèbres.
Azor Ahai, pensa vaguement Jon. Feu et sang.
- Pense à ta sœur, qui est ici, dit Melisandre. Pense à tes frères, qui ne sont plus. Pense à ce que tu sais toi-même, ce que tu as vu dans les ténèbres au-delà du Mur. Et fais confiance. Et brûle.
Il tenta encore de fuir, mais à présent elle le tenait fermement par la peau du cou. Loup et femme luttèrent, yeux rouges et yeux rouges, l'une avec un couteau et l'autre avec ses griffes. La glace s'enflammait. Et dehors, très loin, une voix qui aurait pu être celle de Satin, hurlant :
- Jon ! Jon ! JON !
Puis la morsure, aussi dure, sombre et froide qu'elle l'avait été cette nuit-là dans la neige. Et enfin, Fantôme émit un son : un gémissement étranglé, hoquetant alors que le couteau gravé de runes le perçait jusqu'au cœur. Le loup trébucha et tomba, ses flancs se soulevant lourdement. Du sang tacha la glace.
Tu ne sais rien, Jon Snow, dit une voix.
L'autre murmura Tue le garçon, et permets à l'homme de naître.
Et, d'accord, il mourut.
