Comme vous vous en serez rendus compte en ouvrant cette page, ce chapitre est long, très long. Il frôle les 5000 mots. Je n'ai pas voulu le couper, d'une part parce qu'il me semble important qu'il reste un bloc narratif unique, d'autre part parce qu'il aurait été frustrant pour vous de le scinder en deux, je pense.

Je ne sais pas si je pourrais poster la semaine prochaine, je ne promets rien. Dans le pire des cas, le chapitre 13 arrivera dans deux semaines.

Bisous, et merci à ceux qui lisent ! 3


Chapitre 12
Le bruit et la fureur


Ada


Je connais la carte comme si elle était gravée dans mes nerfs. J'avais, en vérité, appris le plan des manoirs des quatre familles ducales, nuit après nuit, jusqu'à savoir le nom de chaque passage secret, de chaque galerie dérobée. Malgré cela, je suis, tout simplement, perdue. Les couloirs sont beaucoup trop semblables, en vérité… Sérieusement, même un aveugle trouverait son chemin plus vite que moi ! Et la sueur qui coule parfois sur mes joues, et cette chemise qui semble serrer encore plus ma poitrine chaque seconde…

— Rah, cet uniforme est vraiment collant !

J'aurais peut-être dû assommer et déshabiller une femme plutôt qu'un homme… Quoique, trouver une femme aurait été plus difficile, et mon déguisement a quand même dupé trois agents (le quatrième dort dans un placard à balai, pour quelques heures au moins.)

Yamane émet un vague râle de protestation lorsque je hurle, agacé, manifestement inquiété par le bruit que je fais, apeuré à l'idée que quelqu'un puisse m'interpeller.

— Ça va, hé ! Il n'y a personne, et au pire, ils penseront juste que je suis folle.

Heureusement, la jeune Ada Vessalius, que l'on prétend malade et dépressive depuis la perte de son bien-aimé et traite Vincent Baskerville, n'avait pas honoré de sa présence les nombreuses fêtes aristocratiques organisées ces deux dernières années – on m'aurait reconnue bien plus facilement, dans le cas contraire. Je remonte mes lunettes sur mon nez, redresse la bretelle de mon sac et replace le foulard qui cache mes mèches blondes, avant d'observer le couloir, un long corridor désert entrecoupé par de petites portes, sans doute des réduits, ou des « placards à balai. » Pas gagné. Pourtant, il n'y a que trois lieux, dans le manoir, qu'ils pourraient utiliser pour écouter Acanthe. Les trois cellules de prison indépendantes, et elles sont toutes situées sur l'aile ouest, plus ou moins face à l'orangerie. Et par la fenêtre… Les fleurs sont magnifiques, jaunes ou violettes, à la fois complémentaires et opposées ; joute de couleur, parfum éclatant que je pourrais presque sentir… Mais nulle trace d'arbuste ou d'agrume.

Je trouvais mon chemin beaucoup plus facilement lorsque, enfant, je jouais avec Oz dans l'ancien manoir des Vessalius, entre les roches couvertes de lierre. Ces ruines ne m'évoquaient rien ; mais j'ai appris qu'elles n'étaient rien de moins que les racines de ce qui devrait se produire cent ans plus tard. Oz… Je fais tout cela pour lui, pour m'assurer qu'il ne meure pas, et serrer encore son corps chaud contre le mien, sentir son cœur battre sur mon cou, sur ma poitrine.

Ce qui n'arrivera pas si je continue de vadrouiller au hasard.

— Yamane, aide-moi, s'il te plait ! Tu la connais aussi, la carte…

Vague grognement, puis il m'indique un point à quelques couloirs de là, incapable de me donner la direction de la prison, avant de fermer de nouveau les paupières, comme si dérangé dans son sommeil.

— Quelle paresse… J'ai compris. Mais ça ne risque pas de faire un peu trop de remue-ménage ?

Exclamation impatiente, et un peu agacée.

— D'accord, d'accord… Tu as raison, comme toujours. Ce sera plus rapide, et on a déjà perdu assez de temps.

Perdre assez de temps, oui. Notre pays sombre peu à peu ; et, si les signes sont discrets, voire indétectables pour ceux qui n'ont jamais vu que la nuit, moi, envers et contre tout, j'avais été frappée par le déclin du soleil et de la lumière. J'avais reçu toute la précarité du monde comme une évidence divine, une malédiction qui m'avait été offerte pour que je tente de le sauver.

Vincent m'avait dit, une fois : « Tu n'es pas pieuse, mais tu crois à une présence supérieure qui dessine et colorie l'univers, n'est-ce pas ? ». Ce jour-là, je n'avais pas su répondre, mais aujourd'hui, j'y crois, oui ; et je regarde les fleurs faner plus vite sous l'emprise implacable du froid. Cette année, l'hiver sera glacial, et le printemps aussi…

Guidée par Yamane, je m'arrête devant la porte de bois très simple, le bureau de quelque subalterne affilié aux Rainsworth. Je pourrais presque sentir les cœurs qui tambourinent derrière, leurs effluves aux relents douceâtres. Je chuchote, une main posée contre le battant :

— Je toque, ou j'enfonce ?

Avant qu'il ne puisse répondre, la porte s'ouvre ; sans réfléchir, je pousse l'homme qui me dévisage, stupéfait – petit, les cheveux bruns, une barbe de quelques jours, banal en somme – dans la pièce, et je referme derrière moi, sans m'effrayer ni des pistolets que les deux autres agents braquent sur moi, ni de leurs visages contrariés, presque meurtriers.

— Qui êtes-vous ?

Je recule de quelques pas tandis qu'ils posent leurs doigts sur la détente, décryptant les blasons de leur veste. L'officier est celui que j'ai poussé. Heureuse coïncidence. Je demeure immobile quelques secondes : ils ne tireront pas spontanément – malgré leur « trahison », ils sont des hommes entrainés, des hommes de sang-froid. Je hausse les épaules avec un sourire.

— Votre question est futile. La seule chose que vous devez savoir, c'est que je vais vous empêcher de commettre aujourd'hui la pire erreur de votre carrière.

Ils lèvent légèrement le pistolet pour viser ma tête. Je garde mon sourire impassible tandis que les deux sous-officiers pressent un peu plus la détente…

— Yamane.

… Et s'effondrent sur le sol, endormis. Alors que l'officier pose ses doigts à l'intérieur de sa veste, mon loir, visible cette fois, vient doucement se percher au-dessus de lui, ses deux pattes lovées sur son crâne, comme pour l'étouffer, les paupières closes. Il se fige, laisse retomber sa main, cherchant à apercevoir mes yeux sous mes lunettes embuées.

— Ada Vessalius ?
— Elle-même.

Il me jette un regard dédaigneux, mais clairement craintif, alors que je retire mes lunettes et le châle qui couvre mes cheveux. Je les glisse dans mon sac sans relâcher l'emprise sur ma Chain, avant de me redresser pour le fixer. Il recule. D'un pas.

— Pourquoi étiez-vous déguisée comme ça ?
— Pour éviter que vous ne soyez prévenus de ma présence et ne tentiez de m'intercepter. Maintenant, si vous tenez à votre vie autant qu'à votre fille dont la photographie est encadrée sur votre bureau, vous devriez m'amener jusqu'à l'endroit où vous interrogez Acanthe.

Il fronce les sourcils, mais ne laisse échapper aucune autre manifestation de surprise.

— Comment est-ce que vous…
— Connaissez Acanthe ? Oh, j'ai mes sources. Bref, décidez-vous, je suis pressée.

Yamane resserre un peu sa prise. L'officier cligne des yeux quelques secondes. Trahir sa famille, ou trahir sa loyauté… Un grognement résonne. Le temps, le temps… Oui, je le sais. J'allais l'endormir lorsqu'il relève un peu la tête, me fixant avec froideur.

— Je vous y conduis. Elle est…
— Dans une des trois cellules d'interrogatoire de l'aile ouest, je sais. N'essayez pas de m'emmener ailleurs. Et puis, il ne serait pas dans votre intérêt de blesser ou de tuer Ada Vessalius, n'est-ce pas ?
— Non, pas vraiment…

Il m'obéira. Envers et contre les ordres des Rainsworth, il m'obéira ; parce qu'il peut obtenir leur clémence, mais qu'il n'obtiendra pas celle des autres maisons ducales s'il est accusé de tentative d'enlèvement ou de meurtre sur une prisonnière de Pandora. Et parce qu'il a une famille à protéger, une famille qu'il retrouve tous les soirs.

— Posez votre pistolet sur la table, puis tournez-vous.

Il obtempère. Je m'approche de lui, ordonne à Yamane de devenir invisible tout en maintenant sa pression sur lui, puis le pousse en direction de la porte, qu'il ouvre sans protester. Il me tend la clé, et je la verrouille derrière lui, avant de le suivre dans les couloirs, attentive au moindre de ses mouvements, presque ennuyée. Non, vraiment, jouer la femme menaçante, ce n'est pas mon rôle… Néanmoins, je garde sur mon visage ce masque qui me sied trop peu, celle d'une Ada Vessalius assurée et dangereuse.

Je suis bien moins que cela…

Yamane émet un petit cri d'alerte. Oui, les corridors sont bien trop vides, à l'exception des quelques servants qui nettoient, ci et là. Mais je le savais déjà. La plupart des agents sont dans leur bureau, grattant la paperasse qui leur a hasardement été donnée ce jour. Ou sur le terrain de quelque mission dangereuse qui devrait les occuper toute la journée. Et les autres… Eh bien, les autres se cachent dans les recoins les plus sombres en attendant les ordres.

— Si je puis me permettre, vous contrôlez mieux votre Chain que ne le faisait messire Vincent.
— Ce qui, concrètement, n'est pas un exploit.

Vincent, l'un des plus mauvais contractants du siècle. Yamane m'envoie un signal d'alarme ; je souris et lui fait un discret signe de tête, tandis qu'il quitte l'officier pour endormir l'agent qui nous espionne derrière une porte. Mon « prisonnier » sursaute et se retourne vers moi ; ma Chain se blottit sur sa nuque une nouvelle fois. Il se fige. Je m'approche de la fenêtre. Les orangers. Nous y sommes presque.

Un regard glacial, et il se remet en route, puis recommence à parler, manifestement pour « gagner du temps » :

— Qu'essayez-vous de faire, Ada Vessalius ?
— Oh, je veux simplement vérifier de mes yeux une information qui m'a été transmise, rien de bien important.

« Je viens vous empêcher de capturer et d'assassiner, sous les ordres des Rainsworth, la fille qui pourrait être la clé qui ouvrira l'Abysse, et la seule personne peut être capable de sauver ce monde du gouffre dans lequel il sombre peu à peu » serait une réponse plus honnête. Il n'est pas dupe et a conscience que je mens ; il continue pourtant de marcher, sans rien dire. Il tire une lourde porte de bois, barrée, me fait rentrer, puis commence à descendre une série d'escaliers illuminés par quelques lanternes. L'obscurité est légère. Presque trop.

Si Acanthe peut sauver ce pays, ce monde ? Je n'en sais rien, pour dire vrai ; mais j'ai choisi de le croire, car elle est le mystère qui brûle dans les entrailles de l'Abysse depuis près d'un siècle. Elle seule, peut-être, sera capable de nous révéler la nature exacte de cette dimension et de lui redonner les couleurs qu'elle, prétendait-on, avait perdues il y a un cent ans..

Les agents affiliés aux Rainsworth attendent à l'extérieur d'une grande porte, non plus en bois, mais en métal, dans des renfoncements aménagés au cœur même de la pièce. Alors qu'ils portent la main à leurs armes, l'officier leur adresse un signe de tête pour les calmer – j'ai vraiment eu de la chance de tomber sur lui – et je lui demande naïvement :

— Ils sont là pour nous protéger si l'interrogatoire tourne mal ?
— Bien sûr, c'est la moindre des précautions !

Je lâche un soupir soulagé, et il semble se détendre. Perdu. Je sais beaucoup plus de choses que tu ne l'imagines. Il ouvre la porte, m'annonce, puis la referme. Tous les regards se braquent vers moi. Alors, je grave sur mon visage l'expression qui sied le mieux à Ada Vessalius : un sourire éclatant.


Elliot


Nous attendions tous, observant le visage endormi d'Acanthe, que les drogues se dissipent et qu'elle se réveille… Ou qu'une de ses Chains prenne possession de son corps. Nous étions douze : Gilbert, prêt à sceller l'infime portion des pouvoirs qu'il lui avait libéré. Les témoins de chaque maison : moi, Reim Lunette pour les Barma, deux inconnus pour les Rainsworth et les Vessalius. Sept hauts gradés de Pandora, dont Leo et Mathieu. Et nous attendions tous.

Jusqu'à ce qu'elle entre dans la pièce.

Elle a conservé cette même image que j'ai toujours eue d'elle : une fille impénétrable, d'apparence naïve, attachée à la vie et à des valeurs qui me dépassent. Là encore, son sourire, cette façade heureuse qui colle si bien à son visage… Qui es-tu, Ada Vessalius ? Et surtout, que fais-tu ici ?

Elle nous dévisage tour à tour, s'attarde un sur Gilbert, puis sur moi. Lorsque l'officier sort de la pièce, et que la porte se referme, elle penche légèrement la tête ; Mathieu se précipite en avant et entrave ses mains ; mais le Loir endort deux des hauts gradés, avant de revenir sur son épaule. Gilbert s'avance, furieux ; Leo recroqueville ses doigts, le nom de sa Chain au bord des lèvres ; et elle ne se départit pas de son sourire, fixant le témoin des Rainsworth. Qui es-tu, Ada Vessalius ?

— Avant que vous ne posiez la moindre question : il y a derrière cette porte une quinzaine d'hommes surentrainés qui, comme ces deux agents que je viens d'endormir, sont loyaux à la maison Rainsworth. Peu importe l'issue de l'interrogatoire, ils ont ordre de capturer, voire de tuer Acanthe s'ils ne peuvent la kidnapper vivante. L'officier qui m'a amenée ici a dû les prévenir que la situation a changé et que je sais peut-être quelque chose. Ils vont débarquer dans trente secondes au…

La porte s'ouvre avec un grand fracas, laissant apparaitre les fameux hommes.

— … plus tard.
— Raven !
— Jabber…
— Dolmmen.

Je dégaine mon épée. Mathieu repousse Ada vers moi ; je serre mes doigts libres sur son poignet, l'attire plus près de moi, sans prêter attention au Loir, toujours posé sur son épaule. Puis observe nos adversaires, le cœur tambourinant un peu trop vite, crispant ma main sur la garde noire.

Mathieu lève un bras vers Raven, qui s'agite déjà derrière Gilbert ; et jette ensuite un regard éloquent à Leo, qui suspend son geste. Son autre poignet est tendu vers les hommes… Enfermés dans une sphère grise, opaque, étouffante. Je comprends en une seconde. Le pouvoir de sa Chain, Dolmmen. Je garde mon épée devant moi, lâchant Ada.

— Je gère la situation.

Il détruit la sphère quelques secondes plus tard, respirant fort, passant une main sur son front. Les hommes s'écroulent sur le sol. Le témoin des Rainsworth recule d'un pas. Mais enfin… Ils viennent vraiment de… D'essayer de l'assassiner ? Quels imbéciles, alors que nous sommes aussi nombreux... Je me tourne légèrement vers elle. Acanthe… Acanthe, combien d'ennemis as-tu dans ce monde ?

— Dolmmen les a endormis. Reim, allez chercher quelques agents pour les évacuer et les enfermer dans une cellule. Avec des chaines. Maître, que fait-on pour lui ?

Il désigne d'une main le témoin des Rainsworth, que Leo menace, d'un pistolet posé sur sa tempe. Et son regard impassible, plus froid que jamais, ses iris violets figés dans une détermination inébranlable. Quand est-ce que notre monde est devenu… si… glacial ? L'impression fugace d'avancer au bord d'un gouffre gelé, sans savoir si Acanthe le comblera, ou nous fera tous tomber avec elle… Reim sort de la salle en silence, et disparait dans l'escalier.

— Laissez-le, commence Gilbert. Nous n'avons aucun droit de priver les Rainsworth de leur témoin, qu'ils aient commandité cette tentative d'assassinat ou non. Nous allons évacuer ces agents, les interroger plus tard, et reprendre cet interrogatoire-ci.

Reim revient en avec quelques membres de Pandora, plus ou moins connus pour leur neutralité, qui tirent les hommes en dehors de notre pièce, et referment la porte. Ada s'écarte un peu de moi avec un sourire mi-satisfait, mi-soulagé, puis se détourne et s'approche des barreaux derrière lesquels Acanthe est assise, les mains attachées au dossier de sa chaise.

— Tu peux arrêter de jouer l'inconsciente, je pense.

Acanthe relève un peu la tête, les lèvres entrouvertes.
Je m'avance d'un pas vers elle, supportant mal de la voir dans une telle position. Mais ce geste, cette main que je tends vers son visage… mon propre corps me semble étranger, comme si mes sentiments avaient grandi sans moi, et étaient revenus me frapper avec toute la force du désespoir. C'est cela que j'éprouve, en vérité – une attirance incompréhensible, cette envie de l'embrasser et de la protéger, alors même que ce monde exige qu'elle soit sacrifiée.

Elle ouvre ses paupières sur deux iris ocre.
Non, ce n'est pas elle l'entité qui me regarde n'est pas celle que je veux protéger, sinon un parasite qui enfouit ses racines au creux de son cœur, et l'empoisonne toute entière. Une Chain. Maudite Abysse…

— Vous vous êtes bien amusés, avec ces hommes.

Sa voix est plus grave, aussi. Rauque. Comme si elle ne résonnait pas en cet univers, mais en un autre, semblable aux chuchotements que nous entendions alors que la Volonté nous plongeait dans les ténèbres les plus noirs… Gilbert avance vers les barreaux, avec Mathieu, obligeant Ada à reculer. Leo vient poser sa main sur mon épaule. Tous, ils sont terrifiés… Terrifiés par Acanthe, ou par ce qui se cache en elle ?

Dans quel monde vivons-nous pour être terrifiés par une adolescente, presque une enfant ?

Gilbert se dresse devant elle, son unique poing légèrement crispé, prêt à sceller ses pouvoirs au moindre geste dangereux.

— Qui êtes-vous ?
— Schimmelreiter, pour vous servir.

Derrière le dos d'Acanthe, une silhouette semble se former, inhumaine, nimbée de petites flammes translucides, plus semblable à de la fumée qu'à un véritable corps. Leo resserre légèrement sa main sur mon épaule, avant de dire, d'une voix froide :

— Le Schimmelreiter, le cheval maudit qui provoque les tempêtes et les ouragans.
— Cette légende est fausse, vous le savez, n'est-ce pas ? Mon élément, c'est plutôt le feu…

Il… « rit » – comment une Chain peut-elle rire ? – sournoisement, avant de reprendre :

— Acanthe est assez peu encline à parler pour le moment. Enfin, assez peu encline à vivre. Si vous vouliez vous entretenir avec elle, je suis navré de vous apprendre que ce sera impossible.

Elle sourit d'une malice froide, tandis que Mathieu pousse légèrement Gilbert en arrière. Ada s'éloigne un peu, tout comme les témoins, mais prend la parole avant que quiconque ne puisse la couper.

— C'est à toi que nous voulions parler. À toi, ou à l'une des autres Chains qui habitent son corps. Nous avons besoin d'informations sur ses pouvoirs, et, si tu refuses de nous les donner…
— Oh, je vais vous donner toutes les informations que vous désirez
— ... Et pourquoi vous ferait-on confiance ?
— Parce que je déteste cette gamine. Et parce que vous avez besoin de moi. Si elle n'a pas jugé bon de vous dire qui elle est, c'est qu'elle pense que vous pouvez lui nuire, et qu'elle ne vous fait pas confiance. Et si vous pouvez lui nuire…

Je murmure un « Enfoiré… » injurieux que personne ne semble entendre, sinon Leo, peut-être. Pourtant, ses derniers mots résonnent dans la salle avec une force inattendue, se fracassant presque contre les murs. « Elle pense que vous pouvez lui nuire… » La vérité peut-elle vraiment être si terrible ? Acanthe, non, son corps, se tourne un peu vers moi, et lève la tête pour planter ses iris ocre dans les miens. Cette Chain ne mentira pas. La réflexion me frappe comme une certitude : quoiqu'il se passe, elle ne mentira pas.

Je dois savoir la vérité pour la protéger, et les maisons doivent savoir la vérité pour protéger ce pays. Pourtant… Est-ce que je veux vraiment la connaitre ?

Ada se recule un peu, un air interrogateur sur le visage. Gilbert murmure un « Je pense qu'on peut lui faire confiance » qui n'échappe à personne, malgré la répulsion évidente qui s'imprime dans sa voix.

— Combien de Chains possède-t-elle ?
— Trois. Moi, Seven, une sorte de diablotin, et Hieratus, un serpent particulièrement agaçant.
— Comment peut-elle avoir un contrat avec trois Chains ? Est-elle une Baskerville, ou…
— Acanthe peut passer autant de contrats qu'elle le souhaite, dans la limite où son corps le supporte. Et elle peut utiliser n'importe lequel de nos pouvoirs en échange de son sang.

Silence. Silence de mort. De qui suis-je tombé amoureux ? C'est impossible. Personne ne peut… Pas même Glen. Elle, son corps, nous fixe avec un sourire glacé, comme fier de son effet. Reim lâche une exclamation étouffée, avant de dire d'une voix tremblante, résumant ce que nous pensons tous :

— C'est impossible. On n'a jamais vu un pareil cas, et…
— C'est possible. Cette gamine a le pouvoir de dominer le monde, si elle le souhaite. Elle possède une puissance que vous n'êtes même pas capable d'imaginer. Et est infiniment plus dangereuse que tous les criminels auxquels vous vous êtes jamais confrontés.
— Mais comment est-ce que…
« — TAIS-TOI, SCHIMMELREITER ! »

Son corps, non, Acanthe hurle brusquement, ses iris redevenus bruns, avant de baisser la tête. Leo m'éloigne un peu de la grille. Je reste interdit. Elle ne s'est jamais battue comme ça. J'ai entrevu son visage, sa grimace de haine et de désespoir.

— Qu'est-ce que tu peux bien nous cacher…
« — ELLIOT, N'ÉCOUTE PAS CE QUE… »
— Ça suffit, maintenant.

Sa voix redevient grave tandis qu'elle, que son corps, relève la tête, tournant son visage vers le mien. La vérité… Si je pouvais déloger ce parasite et entendre la vérité des lèvres d'Acanthe, de ses propres lèvres !

— Elle tient beaucoup à toi, Elliot

Je retiens un grognement lorsque je sens les ongles de Leo s'enfoncer dans ma peau. Gilbert m'observe quelques secondes, perplexe. Il ne sait pas les sentiments que j'éprouve… Je hausse les épaules, jetant un regard aux autres personnes, dépassées par les évènements, avant de prendre la parole.

— Tais-toi et explique-nous comment elle peut avoir de tels pouvoirs. Et pourquoi elle est tant convoitée par la Volonté de l'Abysse.
— C'est simple. Son corps n'est pas totalement humain. Elle est, en partie, une Chain.

Le silence tombe dans la salle. Le témoin des Vessalius s'avance vers la porte, le visage terrifié, avant d'être arrêté par l'un des agents de Pandora. Personne n'esquisse un autre geste.

Acanthe. Inhumaine. Non, elle est la fille la plus humaine que j'ai pu rencontrer, non une créature sans conscience... Ses rires, ses pleurs, ses regards impassibles, sa manière de fuir dehors, de se protéger, de se placer toujours devant moi au moindre danger, de rougir, son corps chaud et fragile… Je te connais, Acanthe, je t'aime. Et je veux apprendre la vérité, oui ; mais s'il s'avère que par ton sang, par ta naissance, tu ne devrais pas être humaine, je te montrerais que tu es plus humaine que n'importe qui, parce que tu sais ressentir.

Tu n'es pas que du désespoir, Acanthe, même si tu tentes de t'en convaincre.
Je plonge mon regard dans son ocre pur.

— Eh bien, c'est plus intéressant que ce que j'imaginais… Il est évident que l'Abysse est perturbé depuis que cette fille est revenue à la vie, et pour cause…

Ada s'interrompt, se rapprochant des barreaux, son éternel sourire gravé sur son visage. Qui es-tu, Ada Vessalius. Non. Qui êtes-vous, tous ?

— Il me semble qu'Acanthe a dix-sept ans, continue Ada, et qu'elle a passé quatre-vingts années dans l'Abysse. Ce qui signifie qu'elle est probablement née trois ans après la tragédie de Sablier. Elle est, indirectement, liée à Glen, comme Alice, n'est-ce pas ?
— Je ne connais pas toute l'histoire. Mais sa mère, une Néerlandaise exilée, appartenait à la « cour » des représente la deuxième partie de l'expérience qui tentait de lier Homme et Abysse.
— La deuxième partie de l'expérience ?
— La première partie consistait à faire naitre dans l'Abysse un enfant humain. Vous connaissez son résultat, je crois : Alice. La seconde partie cherchait, au contraire, à réaliser le phénomène inverse : faire naitre dans ce monde un enfant qui n'était pas totalement humain. Ce que sa mère, après avoir constaté la « mort » de Glen, s'est appliquée à faire.
« Trois années après la tragédie de Sablier, Acanthe est née, après avoir vécu neuf mois dans un placenta de Chain.

Deux officiers prennent leur tête dans les mains, Reim se détourne, Leo lâche mon épaule, la plupart reculent. Hébété, je murmure, un peu trop fort :

— C'est impossible… Personne n'a pu penser à…
— Je ne sais pas réellement comment sa mère a réussi. C'est un véritable miracle qu'elle y soit parvenue. Je suppose qu'elle a séquestré une femme, l'a fait tomber enceinte, puis l'a tuée et a greffé l'utérus à une Chain asservie. Le père biologique d'Acanthe était un enfant maudit, très jeune, qu'elle avait caché pendant des années, et qu'elle avait convaincu du bienfondé de ses projets. À la naissance d'Acanthe, il était à peine adulte.
« Suite à cela, sa mère l'a nourrie, pendant dix années, de médicaments à base de sang ou d'organes de Chain, et a pratiqué des expériences sur elle pendant le même temps. Elle a compris que ses origines lui avaient donné, non pas des pouvoirs surhumains, mais un lien évident avec l'Abysse, et avec l'ensemble des Chains.
« Seulement, son père grandissait. Plus que de reconnaitre ses erreurs, il commençait à étudier l'Abysse. Il est devenu fanatique, persuadé que sa fille devrait être sacrifiée à la Volonté. Il a tenté de lui arracher le cœur lorsqu'elle avait cinq ans. Sa mère l'a entrainée, à combattre et à se défendre, la cloisonnant dans leur maison, jusqu'à lui faire passer deux contrats, avec Seven et Hieratus. Depuis, son père a essayé plusieurs fois de lui arracher le cœur, mais elles demeuraient incapables de le tuer.
« Lorsqu'elle a eu 14 ans, Acanthe s'est enfuie, et s'est cachée trois années de ses parents. Seulement, son père a créé un groupe de fanatiques qui, réunis autour de lui, vénéraient l'Abysse et la Volonté. Peu après ses 17 ans, ils l'ont retrouvée, affaiblie par le contrat qu'elle venait de passer avec moi. Et ils ont réussi à lui arracher le cœur. Voilà comment elle a été précipitée dans l'Abysse, et pourquoi la Volonté la veut : elle est le meilleur réceptacle dont elle puisse rêver, désormais.
« Voilà qui est Acanthe : un monstre né dans ce monde par hasard, mais qui n'aurait jamais dû exister.

Un monstre.
Un e.
Le mot retentit dans la salle comme un coup de tonnerre, échoue aux pieds de la porte, y agonise lentement. Gilbert recule en passant une main sur son front, comme incrédule ; les autres demeurent hébétés. Les yeux d'Acanthe sont toujours ocre. Elle ne réagit pas. Bon sang, ta Chain vient de t'insulter, de te qualifier de monstre. Réagis… L'Acanthe que je connais se serait levée, les joues rouges, et aurait mordu sa lèvre jusqu'au sang. La fille que j'aime se serait protégée, aurait combattu cet étranger qui aurait blasphémé son honneur.

L'Acanthe que je connais est-elle vraiment le fruit d'une expérience ?
N'oublie pas ce que tu aimes en elle… Elle est humaine, et elle va te le prouver.
Non, je n'oublie pas.
Acanthe, je sais que tu es là, quelque part, derrière ces pupilles ocre. Je sais que tu es là, que tu peux me voir, et je sais qu'il te manque une raison pour te battre, maintenant que nous connaissons la vérité. Je te la donnerais, cette raison. Fais-moi confiance.
Bats-toi, Acanthe.

— Comment est-ce possible…
— Cette fille est dangereuse, je le pense depuis le début…
— Mais qui est assez inhumain pour faire une chose pareille ?
— Il faudrait l'enfermer jusqu'à la fin de ses jours… Vous vous rendez compte, un tel pouvoir entre des mains si jeunes ? Il est impensable de lui laisser le destin de notre monde…
— TAISEZ-VOUS.

Le cri s'échappe de mes lèvres, et étouffe les calomnies que tous murmuraient avec crainte, à l'exception d'Ada, qui s'approche un peu de moi, et pose la main sur mon épaule, comme Leo auparavant, de nouveau munie de son éternel sourire. Puis elle se tourne vers les autres, sans un regard vers le corps d'Acanthe :

— Pas de précipitation. Ce que vous venez d'entendre est sans doute vrai ; mais Schimmelreiter veut que vous ayez peur de cette jeune fille, et que vous la blessiez. Or, si elle peut condamner notre monde, elle pourrait très bien être également la clé de l'Abysse, et constituer notre seul moyen d'enfin comprendre cette dimension. Tuez-la, enfermez-la, comme le murmure sa Chain, et vous regretterez votre décision trop précipitée. L'heure est venue de réfléchir, pas de s'aveugler. Voilà de ce dont je suis convaincue ! De plus, Acanthe reste une très jeune fille, presque une enfant ; elle n'est pas aussi nuisible que vous pouvez le penser. Et cela, Elliot va vous le prouver.

Sans écouter les protestations de Schimmelreiter, elle se tourne vers moi avec un sourire éloquent, puis fait glisser dans ma main une clé, m'indiquant le mécanisme qui permet d'ouvrir la geôle d'un petit geste.

— Où est-ce que tu as…
— La poche de Gilbert. Dépêche-toi.

Je tends le bras pour déclencher le mécanisme et, avant que quiconque ne puisse m'arrêter, je repousse les barreaux, pénètre dans la cellule, tire mon épée, et tranche les liens d'Acanthe, qui reste immobile, les yeux fermés. Je lâche, jetant à peine un regard en arrière :

— Acanthe est humaine.

Je m'accroupis devant elle, caresse un peu sa joue, puis ses cheveux, murmure son nom, sans qu'elle ne réagisse, qu'elle ne frissonne même. Elle qui ne supporte plus qu'on la touche depuis son viol…
Tuer ce parasite qui la rend si étrangère à elle-même, voilà tout ce que je voudrais.
Mais je ne peux pas le faire pour toi, Acanthe. Tu dois t'en sortir seule.
Alors bats-toi.
Bats-toi.
Bats-toi.

— BATS-TOI, ACANTHE !

Un long moment, puis elle relève la tête vers moi, des larmes coulant sur ses joues, ses ongles profondément enfoncés dans sa paume.

— Elliot…

Elle enfouit son visage sur mon épaule et commence à pleurer, tandis qu'elle passe ses mains autour de ma nuque. Je la prends doucement dans mes bras et l'assois sur mes genoux, sans prêter attention aux murmures outrés qui s'étouffent derrière moi.

— Elliot, Elliot…
— Tu es forte, Acanthe. Tu es forte. Ça va aller, maintenant…

À ce moment, je le savais : la dernière de ses larmes s'évanouira lorsque mourront les ombres.
Et, en attendant ce jour, je la protègerai.