Chapitre XIV : Un Regard Sur Toi Et Ma Vie Bascule
_Bonjour Kurosaki-san, dit-il en souriant. Je m'appelle Ukitake Jûshirô. Je suis Capitaine de la treizième division.
Karin, plus par instinct que par politesse se pencha pour le saluer. Cependant, ses yeux ne pouvaient quitter le visage bienveillant de cet homme qui la regardait avec curiosité. Il avait des cheveux d'un blanc de neige qui rappela à la jeune fille ce qu'elle se forçait à oublier. Dans ses souvenirs, le visage d'un être cher dont l'image disparaissait de jour en jour.
_Hisagi-san avait raison, renchérit-il en la gratifiant d'un merveilleux sourire fatigué. Vous avez l'air épuisé.
_Parlez pour vous… Moi, je vais bien, répondit-elle sur un ton qui se voulait rassurant. Mais l'air me manque un peu ici et la tête me tourne.
Pourquoi était-elle si agréable avec cet homme ? Il dégageait quelque chose de si reposant que Karin aurait souhaité qu'il reste avec elle pour apaiser son sommeil. Elle se dit tout-à-coup que son père lui manquait atrocement. Et sa sœur. Et son frère…
_Je vous comprends ! Dit-il en grognant. Rester enfermé ici, dans ce lieu clôt avec toutes ses odeurs de peinture ne doit pas vous faciliter la tâche. Je vous avoue que je ne m'attendais pas à vous voir accomplir autant de travail en si peu de temps. Et un travail aussi bien réussit que celui-là.
Il posa alors ses yeux sur une minuscule toile où était réuni une jeune femme brune et une magnifique femme toute de glace vêtue. C'était un ravissement pour ses yeux.
_Alors voilà à quoi ressemble le zanpakuto de Kuchiki-san ? Magnifique. Cela ne m'étonne pas. Un jour, elle sera Capitaine, tout comme son frère.
_Rukia-chan, murmura Karin. Elle n'a pas dit un mot. Comme tous les autres.
_Alors comment savez-vous qu'elle s'appelle ainsi ?
_Parce qu'elle est souvent venue à la maison. C'est une amie de mon frère. Vous savez ? Celui que vous ne retrouvez nulle part et à cause de qui je passe pour une folle…
_Oui, dit-il simplement. Nous avançons un peu à son sujet. Mais ce jeune homme est un vrai courant d'air. Dès que nous pensons avoir mis la main sur lui ou sur un autre membre de votre famille, il semblerait qu'ils disparaissent comme par magie !
_Vous me croyez alors ?
La jeune fille dans un réflexe d'espoir, s'avança vers Ukitake Jûshirô et s'arrêta net, de peur qu'il prenne ce geste pour quelque chose d'agressif.
_Nous vous croyons, Kurosaki-san. Mais pensez-vous que retrouver cet homme pourrait vous aider ?
_Si je dois mourir, j'aimerai autant le faire avec ceux que j'aime auprès de moi.
Karin avait dit ça de façon si froide et si déterminée que l'homme aux cheveux de neige éclata de rire. Elle sentit alors la moutarde lui monter au nez. Ce qu'elle venait de dire n'avez vraiment rien de drôle. Surtout dans sa situation.
_Pourquoi vous moquez-vous ?
_Je ne me moque pas, dit-t-il en essayant de calmer son hilarité. Qu'est-ce qui vous fait dire que nous allons vous tuer ?
_Et bien, rajouta-t-elle avec incertitude. A cause de ce que j'ai fait, non ? Le Capitaine Kuchiki…
_Est à cran comme tout le monde ici, finit-il. Peu importe ce qu'il vous a laissé croire. Vous travaillez bien. Vous n'avez l'air aucunement dangereuse. Un peu trop jeune peut-être ? Peut-être vous êtes-vous laissée emporter par tout ça, voilà tout. C'est ce que je crois. Je ne pense pas que le Commandant-Capitaine soit un tueur d'enfant. Surtout quand il s'agit d'une si aimable jeune fille qui ne comprend pas bien tout ce qui lui tombe sur les épaules !
Elle laissa alors couler quelques larmes le long de ses joues amaigries. Si tout se passait bien, elle pourrait revoir sa famille et ses amis, à défaut de ne plus jamais entrevoir les yeux de celui qu'elle chérissait jusqu'à la mort. Mais une vie entière sans plus jamais le revoir était trop abstraite encore pour totalement le réaliser.
_Vous savez, reprit le Capitaine en passant une main dans les cheveux de la jeune fille, je suis venu vous proposer de prendre l'air quelques minutes avec moi. Enfin… si ça vous tente !
_Merde alors ! Cria-t-elle en attrapant sa main comme l'aurait fait une enfant au désespoir, oubliant la distance qu'elle avait essayé d'installer pour sa propre sécurité. Emmenez-moi ! Bordel, sortez-moi de là, même quelques secondes et je vous jure que je me remets au travail comme une machine de guerre !
Surpris par cette réaction si étrange venant d'une jeune fille au visage de glace, le Capitaine repartit d'un fou rire. Il ne savait pas si Hitsugaya Tôshirô avait, oui ou non trahis le Seireitei pour elle, mais si c'était le cas, alors il ne pouvait que le comprendre. Elle alliait à la fois force et fragilité, douceur et puissance, maturité et puérilité, féminité et virilité, tout cela, comme un cocktail explosif.
Une personne qui ferait craquer n'importe quel capitaine aimant retrouver une véritable passion en rentrant de mission.
_Alors suivez-moi, jeune Kurosaki-san. Et peut-être que vous retrouverez le sommeil en prenant un peu le soleil.
Il attrapa plus fermement sa main, comme on tient avec soi celle d'une petite fille qu'il ne faut pas laisser tomber et l'entraina dans son trajet vers la liberté.
En jetant un regard discret sur elle, il remarqua à quel point ses traits trahissaient un épuisement certain. Il se demanda alors comment elle pouvait encore tenir debout sur ses petites jambes tremblantes et par quel moyen pouvait-elle encore tenir un pinceau dans cette même main qu'il tenait délicatement et qu'elle avait du mal à fermer sur la sienne, tant elle était enflée.
Quant à Karin, accrochée au pas de son sauveur, elle sortit pour la première fois depuis des mois de cette salle qui sentait la lasure et la peinture. Elle traversa pendant ce qui lui parut une éternité, des couloirs aux reflets d'un rouge étourdissant. Et tandis que l'espace clôt dans lequel elle marchait s'ouvrait petit à petit, une bouffée d'oxygène pur lui chatouilla les narines. Elle respira l'air environnant, enivrée par ce parfum de fleur et de sel qui tournoyait autour d'elle comme un torrent vivifiant. Elle se laissa envahir par les couleurs pastelles des pétales qui dansaient contre sa peau… sa peau emprisonnant chaque rayon de soleil qui venait s'accrocher à elle. Elle revivait.
Bien sûr, elle ne voyait pas grand-chose, trop peu habituée à la lumière du jour mais petit à petit, son regard se fit plus net et elle aperçut devant elle, une rambarde. Elle était là, sur un balcon, toujours accrochée à cet homme aux cheveux de neige et au visage paternel.
Alors, sans se soucier de ce qu'il pouvait en dire, elle lâcha sa main et s'approcha du rebord, attrapant la rambarde qu'elle serra avec ses petits doigts meurtris, et s'abandonna au plaisir d'être libre, libre comme un papillon, éphémère et fragile, miroir de la lumière, voyeur de la vie que l'on ne remarque que lorsqu'il virevolte près de soi.
Face à elle, c'était le monde qui s'offrait. Un monde d'une autre époque où s'activaient en tout petit des vêtements colorés et anciens au milieu de tâches noirs, des reflets de lames qui sortaient furtivement et renvoyaient les rayons du soleil comme un combat éternel, des voix comme des chants d'oiseaux au milieu du brouhaha quotidien. Tout devenait si beau lorsqu'on en était privé.
Puis, Karin baissa son regard vers d'autres personnages qui étaient beaucoup plus proches que les autres. Au milieu d'elles, un regard turquoise la fixait, des cheveux de glace, un visage sombre et inquiet…
Un seul regard et son cœur cessa de battre. Il était là, devant elle, figé comme une statue, beau comme un dieu, bel et bien vivant, de cette aura animal qui faisait frissonner chaque millimètre de son corps et tout-à-coup, le souffle du vent se transforma pour elle comme un souffle chaud dans sa nuque, une bouffée d'amour, un souvenir du désir ardent qui les avaient un jour habité tous les deux, un lointain cheminement comme une caresse sur son corps…
Elle sentait grimper en elle le besoin de se jeter du haut de ce maudit balcon pour rejoindre les bras de celui qui l'observait sans plus la lâcher des yeux. Il fallait qu'elle s'échappe de ses prunelles hypnotisantes qui balayaient ses résolutions d'un coup, d'un seul.
Les larmes montèrent à ses yeux d'ébène, comme des petites voleuses et coulèrent bien malgré elle pour tomber sur le sol, d'où elles disparaitraient pour l'éternité, à l'image de son amour pour lui…
_Ramenez-moi, murmura-t-elle.
Etonné, le Capitaine s'avança vers le rebord du balcon et trouva la raison de son désarroi.
_Kurosaki-san…
Sa gorge se serrait comme si un étau se refermait sur elle. Le souffle lui manquait.
_Ramenez-moi ! Haleta-t-elle. Je vous en supplie. Je veux retourner là-bas. Ramenez-moi…
Elle avait l'air si désemparée qu'il ne put qu'obéir, reprenant sa petite main d'enfant dans la sienne.
Et c'est alors que Hitsugaya Tôshirô vit disparaitre dans l'ombre des couloirs, la vision trop brève de cette splendide jeune fille aux longs cheveux de nuits…
_Hitsugaya Taïcho ? Vous allez bien ?
Matsumoto regarda dans la même direction que son Capitaine mais n'aperçut que le vide. Elle se risqua à poser sa main sur son épaule ce qui fit retourner le visage de celui-ci. Un visage crispé et désolé.
_Taïcho…
_Allons-y, dit-il fermement. Je n'ai pas été convié à une réunion depuis très longtemps alors il ne faudrait pas arriver en retard.
_Oui, répondit-elle, toujours inquiète.
Ils pénétrèrent tous les deux d'un pas pressé dans l'enceinte de la première division.
Les mains du jeune capitaine étaient crispées. Pourquoi était-elle partit ? Il n'avait eût que si peu de temps pour admirer son beau visage diaphane. Quel choc de la voir si soudainement apparaitre sous ses yeux, ses pupilles comme deux Lapis noirs balayant le paysage avec passion, son sourire d'ange s'offrant au rayon du soleil comme une fleur retrouvant le printemps après un long hiver trop froid.
Puis, tout-à-coup, elle avait eu l'air de souffrir tellement à sa vue…
_Taïcho ? Se risqua Matsumoto. Nous sommes arrivés…
En effet, d'autres capitaines ainsi que leurs subordonnés étaient réunis dans l'immense salle d'où siégeaient toutes leurs réunions avec le Commandant-Capitaine.
_Chiro-chan, murmura une petite voix triste à côté de lui.
_Hinamori, dit-il en la regardant. Tu vas bien ?
_C'est à toi qu'il faut demander ça ! J'ai eu si peur…
_Il ne faut pas, murmura-t-il. Tout ça sera bientôt terminé.
_Je l'espère.
_De toute façon, ajouta Matsumoto, si nous sommes tous réunis ici, je suppose que c'est pour parler de la progression de cette affaire, non ?
_Vous ne vous trompez pas, reprit haut et fort la voix de Yamamoto Sotaïcho.
En l'entendant, tous prirent place en colonne, impatients d'en savoir plus.
_Si je vous ai réunis ici, enchaina le vieil homme, c'est pour vous annoncer que le travail de Kurosaki-san est bientôt achevé. Encore quelques hommes par-ci par-là et quelques-uns d'entre nous et tout sera terminé.
_Avez-vous retrouvez vos souvenirs Sotaïcho ? Interrogea le Capitaine Kuchiki.
_Pas tous. Mais plus ils me reviennent, et plus j'ai la sensation que cette jeune fille n'y est pour rien dans toute cette histoire.
L'assemblée retint son souffle. Cependant, la suite ne vint pas.
_Je n'en dirai pas plus à ce sujet pour le moment mais quoi qu'il en soit, Kurosaki Karin doit achever son travail.
_Travail magnifique par ailleurs, renchérit le Capitaine Kyoraku. Personnellement, j'ai gardé cette petite toile et je l'ai mis dans mon bureau. C'est un ouvrage très raffiné et délicat.
Le silence parcourut l'assemblée. Ils semblaient tous attendre la réaction de leur supérieur.
_J'en ai fait de même, rajouta le Commandant-Capitaine en souriant.
Puis ce fut comme un flot d'approbation. Tous, ici et là avouèrent avoir gardé cette petite toile qu'ils trouvaient à leur goût.
_Quelle étrange enfant, dit le Capitaine Unohana. Elle a vraiment un don. Et ce qu'elle dégage est… oui, étrange c'est le mot, je crois.
Tous ne prirent pas part à cet excès de zèle dont Tôshirô qui n'avait pas oublié ce qu'avait dit son Commandant.
Si ce-dernier pensait que Kurosaki n'était pas responsable de cette situation, alors cela signifiait qu'il n'avait peut-être pas été manipulé. Et surtout, qu'elle ne lui avait pas menti en lui racontant toute cette histoire dans la cellule. Etait-ce bien ou mal ? Il ne savait plus. Il allait peut-être mourir. Peut-être bien. Mais au lieu de la mort, c'est l'image de celle qu'il voyait en rêve qui se logea dans son esprit.
Même là, devant son destin scellé, il ne pouvait se concentrer sur les choses essentielles.
Cependant, le Commandant-Capitaine ne fit aucune allusion au châtiment qu'il lui réservait. Il se contenta de finir la réunion sur :
_Dans deux semaines, si tout se passe pour le mieux, Kurosaki Karin pourra rentrer chez elle sous étroite surveillance. D'autant plus qu'elle a été séparée de son corps depuis très longtemps.
_Ne devons-nous pas, dit le Capitaine Kuchiki, régler cette affaire de frère disparu ?
_C'est vrai que c'est étrange, reprit le Capitaine Kurotsuchi. Si cet homme correspond aux noms effacés dans les rapports, je me dis qu'il a peut-être une quelconque importance avec toute cette histoire.
_Et s'il est aussi fort que sa sœur le prétend, je veux me mesurer à lui ! Acheva le Capitaine Zaraki.
L'assemblée se plongea dans un silence d'exaspération. Mais pour ceux qui avaient commencés à retrouver des bribes de souvenirs, ce fut comme une impression de déjà-vu.
_Bien ! Conclut le Commandant Capitaine. La réunion s'achève ici. Vous pouvez retourner à vos postes respectifs.
Mais alors que le groupe se dispersait, la porte de la grande salle s'ouvrit avec fracas et un homme cagoulé des services secrets du Seireitei entra et s'agenouilla devant eux.
_Sotaïcho ! Le hangar de Kurosaki-san a été incendié ! Je suis désolé. Nous n'avons pas pu sauver son corps…
