Disclaimer : L'univers et les personnages sont la propriété de Suzanne Collins.
Remerciements : Argh... Combien de temps ai-je mis pour écrire cette suite ? Je ne saurais le dire... Désolée ! J'ai eu énormément de mal à poursuivre cette histoire car mon plan était inachevé, il a fallu que je me replonge dans mes précédents chapitres et dans mes notes pour l'écrire. En tout cas, je tiens à vous remercier de votre soutien, tout particulièrement pitouloulou qui m'a aidé à retrouver l'inspiration ! J'espère que ce chapitre vous plaira !
Mags
Lorsque je me réveille, la première chose qui me frappe est le mouvement. Tout tourne autour de moi. Le monde tangue derrière mes paupières closes. La deuxième chose qui me happe tandis que je cherche à retrouver mes esprits, c'est le bruit. Je n'entend d'abord qu'un long sifflement aigu suivi d'une cacophonie de chocs plus grave qui me sont familiers. Puis vient le caquètement. Le son de cassure, de brisure. De sucre.
J'ouvre un oeil, un sourire aux lèvres. Mais je referme immédiatement les yeux.
- L'lumière !
Seul le silence me répond mais ce silence a une sensation particulière, un goût agréable, une senteur connue et reconnue. Sans même la voir, je sais que Mags, ma doyenne et la plus ancienne Championne du District Quatre, se tient près de moi. L'odeur de sucré et le parfum de la mer qui flottent dans les airs en sont la preuve irréfutable. Et à en croire les sons qui m'entourent, je suis dans le train. En direction de chez moi ?
Prudemment, je rouvre les yeux. En souriant, je détaille Mags. Elle n'a pas changé depuis la dernière fois que je l'ai vu. Il s'agit toujours d'une femme âgée, vénérable, au teint buriné par le soleil, aux cheveux gris frisottants, aux yeux impressionnants. A la bouche muette et au regard pénétrant. Je n'ai jamais entendu Mags parler. Elle se contente de vous adresser parfois un sourire ou une grimace, fronçant ses sourcils quasiment inexistants. La doyenne laisse le silence s'exprimer à sa place.
Lorsque je bouge la tête pour la saluer, je lâche un grognement et je saisis mon crâne entre mes mains. Aie ! Quelle est cette douleur qui tambourine dans ma tête ? D'où provient-elle ?
Ah ça, toi seul peut le dire...
Mags me regarde d'un air qui, peut-être, signifie qu'elle est amusée. A moins qu'elle ne soit en colère ? Comment savoir avec elle ? Elle plisse sa bouche, c'est tout ce que je peux concrètement affirmer.
Cesse de déchiffrer mes expressions et concentre-toi sur ta soirée – ta beuverie – d'hier soir…
Je me sens pâlir et sourire en même temps. Est-ce vraiment ce que dit Mags ? Impossible d'en être sûr. Les conversations avec la doyenne sont souvent, toujours, à sens unique. Je parle, elle se tait. Elle me répond. Avec son corps, ses mimiques, son paquet de sucre, son regard illuminé par l'amusement, assombri par la déception.
- Comment tu sais… ?
Je m'interromps. Je viens de sentir une autre odeur, cachée par celle de la mer entourant Mags. Cette odeur répond à ma question inachevée. Je pue. Je sens l'alcool, le parfum de femme – celui de Cashmere ? – et la sueur. En parlant de Cashmere… Le brouillard dans ma tête se dissipe et soudain, je me souviens de tout.
- C'était quoi, cette salle ?
Quelle salle ? me demandent les yeux de Mags.
- La pièce secrète. Je… J'ai vu quelqu'un là-bas. Quelqu'un que je connaissais, j'en suis sûr. C'était une silhouette, une fille… Je crois. C'est encore un peu flou…
La tête entre les mains, je suis obligé de me taire. Qu'est-ce que j'ai mal ! J'ai l'impression qu'Omar Calipus en personne s'est amusé avec mon crâne. J'imagine parfaitement son trident frapper ma tête, l'homme s'exclamant d'une voix forte « Ah quel incapable ce garçon ! Pas fichu de résister à une paire de filles ! ». Je rougis. En réalité, ce n'est sans doute pas les mots qu'il emploierait. Mais je m'égare et Mags continue de me regarder, un sourire aux lèvres, tandis que je relève la tête en respirant profondément.
- Arghh, je pue !
Mon exclamation fait rire Mags. Son caquètement si particulier m'emprisonne et résonne. Qu'est-ce que j'ai mal au crâne… Et au dos. Je suis courbaturé, plus inoffensif qu'un lionceau. Le grand Finnick Odair est cassé, achevé par une nuit… dont il ne se rappelle pas les détails.
- Je crois que je vais aller me doucher, je te retrouve tout à l'heure, dis-je en fronçant le nez à l'attention de Mags.
Je me lève et sors de la pièce. Heureusement que les trains grand luxe du Capitole comportent des douches et tout le nécessaire de survie des Capitoliens. J'arrive dans une chambre aux murs bleus, je m'enferme et je me précipite dans la salle de bain. Arrivé devant le grand miroir qui orne l'étagère coulissante de la pièce, je me déshabille et je détaille mon corps. La douloureuse courbature dans mon dos s'explique soudainement : un bleu, presque noir, orne mes fesses et le bas de ma colonne. J'ai été frappé. Mon torse, lui, est coloré de griffures, mon épaule gauche arbore une morsure profonde. Je me penche vers mes jambes et je découvre ce que je redoutais. Des traces blanches et du sang.
Frissonnant, je m'efforce de me calmer en respirant un grand coup. Je m'étrangle dans l'odeur qui se dégage de mon corps et, secoué d'une quinte de toux, je me précipite vers les toilettes. Je vomis de la bile avant de me relever faiblement et de rincer ma bouche sous l'évier. Un peu plus serein, j'affronte le miroir en contemplant la triste réalité.
J'ai servi de jouet sexuel. J'ai été torturé, inconscient, véritable poupée manipulable ; humain dont on a piétiné la fierté avant de permettre à des inconnus de jouer avec.
Les dernières choses dont je me souvienne sont Cashmere, un homme à ses côtés, un verre dans ma main, la silhouette que j'ai tenté de détailler à Mags et les corps entassés dans la pièce sombre. Des dizaines de filles, aussi perdues que moi. Des victimes aux cheveux fluorescents et aux pupilles dilatées. Je constate que les miennes sont normales, mais l'étaient-elles hier ?
Je retiens un second frisson et l'envie furieuse de retrouver ma sœur pour qu'elle me rassure. Je lutte, les mains sur l'évier, la tête en bas, les yeux sur la canalisation pour ne plus avoir à regarder mon corps abîmé. Je ne dois pas retourner voir ma sœur. Elle doit totalement ignorer cet épisode de ma vie. Puis-je même le dire à Mags ? Un sourire, mince mais réel, s'esquisse sur mon visage. Mags sait déjà tout, à la minute où elle m'a vu, j'en suis sûr.
Reprenant mes esprits, je décide de passer sous la douche. L'eau chaude brûle d'abord ma peau déchiquetée avant de la nettoyer. Qu'ai-je donc fait pour mériter ça ? Pourquoi tout le monde s'évertue-t-il à me confondre avec un patin ? Pourquoi personne ne réalise que je suis dangereux, que je suis un meurtrier ? Que je suis un monstre ? Dans un éclair, je croise deux yeux bleus. Je repousse leur souvenir mais m'imprègne du message qu'ils contiennent. Tu n'es pas un monstre. Tu es une victime. Je t'aime, Finnick.
Suffoquant, je m'accroupis dans la cabine. Je laisse l'eau dégouliner sur mes cheveux, mes yeux, je la laisse laver mon corps et mon âme souillés, puis je relève la tête, les yeux fermés. Il est temps d'affronter mon destin. Il est temps que les gens cessent de me manipuler. Oui, je dois obéir à notre cher président Snow pour rester en vie, je dois me prostituer, mais je fais ça dignement. Oui, certaines personnes se sont amusées avec moi à mes dépens, mais je dois tourner ça à mon avantage. Oui, il est temps que les choses changent.
Une fois correctement savonné puis rincé, je sors de la douche. J'ébouriffe mes cheveux avec une serviette sans vraiment prendre la peine de les sécher, je m'essuie brièvement le torse puis je pousse la porte de la salle de bain, encore humide d'eau, nu.
- Par le trident d'Omar Calipus ! Mags ! crié-je en découvrant mon mentor tranquillement assise sur le couvre-lit. Mags ! Qu'est-ce que…
Je rougis et bafouille en me souvenant que je suis nu et je plaque mes mains sur mes parties intimes. Trop tard, elle a tout vu, et un sourire étire ses lèvres. Un sourire sans équivoque qui se passe de mots.
- Mags ! continué-je à me plaindre, pourquoi es-tu là ?!
Bien sûr elle ne me répond pas, se contentant juste d'hocher la tête en ma direction, l'air d'approuver. Je rougis encore plus. J'ai l'impression d'être un gamin pris en faute lors de sa première fois et je suis incapable de réprimer ce rougissement pré-pubère. Par le filet en or d'Omar Calipus, que fait-elle dans ma chambre ?
La doyenne hausse les épaules, imperturbable. Si je n'avais pas vu son précédent sourire, j'en serais presque vexé. Mais je suis trop gêné pour m'arrêter à ce détail, je n'arrive pas à cesser de rougir. Mags, que je connais pourtant depuis longtemps, me fait toujours cet effet. Celui d'être face à une vieille grand-mère vénérable et coquine qui en sait plus sur moi que moi-même. Surtout en ce moment.
- Je pensais que tu m'attendrais dehors, dis-je en me drapant de ma dignité, toujours nu.
Un sourire : c'était trop tentant. Puis son regard redevint sérieux. Elle me détaille, me scrute, son regard s'attarde sur mes plaies. D'un claquement de langue, elle fait entrer une jeune femme dans la pièce. Une Muette. Plutôt jolie, les cheveux bruns et naturellement lisses, les yeux marrons. Cette dernière ne me regarde pas, attendant les ordres – comment fait-elle pour les comprendre ? – de Mags. Elle est vêtue d'une tenue simple, d'un gris neutre, et tient dans chaque main différentes mallettes.
- Qu'est-ce qu'elle va me faire ?
Aucune des deux ne me répond. En voyant leur regard se croiser, je comprends qu'elles sont faites pour s'entendre. Ma blague me tire un sourire que je camoufle vite lorsque Mags fronce les sourcils. A la place, je lui demande quand est-ce que je peux aller m'habiller. L'ancienne championne secoue la tête. Pas tout de suite, visiblement. Alors je patiente, nu devant deux femmes, l'une que je considère comme ma grand-mère, l'autre que je viens juste de rencontrer.
- D'habitude, je ne me déshabille pas si vite ! m'exclamé-je à l'attention de la Muette.
Son sourire me récompense de mon effort. Celui de Mags aussi, bien que plus étrange. Je comprends que derrière ses iris bleus se trame quelque chose, la raison pour laquelle elle est aujourd'hui dans cette chambre et dans ce train, alors que je viens juste de vivre une des expériences les plus éprouvantes de ma vie après l'Arène et la nuit avec Ama Kolvzki. Ma remarque, badine et pleine d'humour, intéresse visiblement beaucoup mon mentor qui réfléchit furieusement.
Toujours nu, je me balance d'une jambe sur l'autre. La Muette dépose ses mallettes au sol et sort un nécessaire de premier soin. Mags fronce les sourcils. J'attend le verdict.
L'esclave s'avance jusqu'à moi. Je m'efforce de ne pas être triste, de ne pas éprouver de pitié, ni de compassion. Quoi qu'elle ait fait, cela ne me regarde pas. Mon silence la préservera plus que ma révolte. C'est pourquoi je la laisse nettoyer mes plaies avec des produits qui piquent, sans broncher – oui, bon, un peu – et panser mon épaule déchiquetée. Elle sait ce qu'elle fait et elle ne perd pas de temps. Mags nous observe, désormais plus curieuse que sérieuse. Elle a trouvé ce qu'elle souhaitait. Est-ce que ça va me plaire ? Je suis anxieux. Mags a toujours eu des idées un peu bizarres, bien qu'elles répondent toujours à la situation.
Il faut que tu te crées un personnage.
- Un personnage ? De quoi tu parles ?
Je suis perdu. Un personnage ? Comme les jeux de rôle du Capitole ? J'ai déjà assisté à ce qu'ils appellent des matchs. Chacun joue pour soi, en solitaire. Ils incarnent tour à tour des mages à longues barbes, des élèves balbutiants, des guerriers assoiffés et des soldats sans cervelle. Au sens figuré, bien sûr. Ce sont des Capitoliens et le seul sang qu'ils n'aient jamais vu, c'est le nôtre, celui des tributs dans l'Arène.
Mags approuve ma réflexion d'un mouvement de tête. Je me rapproche de ce qu'elle espère mais je ne saisis toujours pas… Que souhaite-elle exactement ? Réfléchis, Finnick, réfléchis ! La doyenne a une idée bien précise, mais laquelle ? Je fronce les sourcils à mon tour, repensant aux maigres indices à ma disposition pour élucider le langage et la volonté de Mags. D'abord, cette nuit affreuse puis sa présence dans le train, ce sentiment d'être impuissant, cette Muette, si serviable, et enfin, cette histoire de personnages.
- Tu veux que je joue un rôle, c'est ça ?
Mags hoche violemment la tête, ravie que j'ai trouvé.
- Tu me proposes un rôle dans une pièce de théâtre ?
Le visage de l'ancienne championne se décompose tandis que la Muette esquisse un sourire, amusée par mes efforts. A en croire l'expression de Mags, je me suis planté. Mon idée n'était pourtant pas idiote, le District Quatre organise chaque année un festival lors de la plus grosse récolte de poissons. Enfant, j'adorais ces quatre jours colorés où tout le District chantait et riait, libéré de ses peines, après le pèlerinage des morts.
- Ce que tu essayes de me dire, c'est qu'il faut que je joue un rôle. Que je devienne...
La Muette approuve mon discours, souriant toujours. Ce sourire m'encourage à poursuivre ; après tout, elle est sur la même longueur d'ondes que Mags.
- ...Finnick, le grand Gagnant, l'homme le plus sexy de Panem, séducteur sans scrupule, amusant et séduisant, objet de toutes les folies et de tous les désirs ?
Mon mentor applaudit, fière que j'ai enfin déchiffré son plan tordu. Ainsi, elle est là pour m'aider à devenir un autre ? Sait-elle que c'est ce que j'essaye de faire depuis le début ? Mags fronce les sourcils et me lance un sucre à la figure. Je pousse un cri, je relève mes mains pour me battre... oubliant que je suis nu ! Je rougis violemment et plaque de nouveau mes mains entre mes jambes. La vieille harpie me jette alors un second sucre dans le visage.
- Quoi, quoi ? Ça veut dire quoi, ça ? m'écrié-je, presque en colère. Tu sous-entends que je n'ai pas essayé assez fort ? Que je n'ai pas fait assez d'efforts pour endosser cette personnalité qui n'est pas la mienne ! Je ne suis pas comme ça ! Oui, j'aime les filles, mais pas au point de draguer tout le Capitole !
Mags hoquette. Je soupire. Frustré. Ma tirade n'a réussit qu'à la faire rire. Je regarde la Muette, cherchant du réconfort. Mon coup d'oeil semble la surprendre, elle a pitié de moi. Elle m'adresse un signe de la tête, désignant mes... mains. J'éclate de rire. Elle ne veut quand même pas que je me montre nu ? Si, à en croire la lueur amusée dans ses yeux. Frissonnant, je la fusille du regard avant de lever les bras.
- Vous êtes contentes, mesdames les perverses ? Le grand Finnick Odair est nu devant vous ! Admirez-donc !
Je joue le jeu à fond et je pose une main sur ma hanche, l'autre sur ma tête, puis j'enchaîne différentes pauses, tentant d'apprivoiser ce corps qui est le mien et que je n'avais jamais montré autant à plus d'une personne à la fois. Même lors de mon strip-tease pour la belle Effie, je n'étais pas si nu. Tandis que j'esquisse des petits pas de danse et que la jeune fille brune s'esclaffe silencieusement, Mags se lève et me tape sur les fesses !
Ça suffit, ordonne son sourire, tu t'es assez exhibé. Elle semble réfléchir un peu puis me tend son paquet de sucre. Jeune homme, dit-elle en me tirant un semblant de langue, tes seuls accessoires sont désormais ton corps, ton intelligence, et ce sachet ! J'entrouvre grand les yeux. La leçon est terminée, Mags m'a appris ce qu'elle souhaitait. Désormais, je dois apprécier ma nudité à sa juste valeur et savoir la mettre en avant pour ne pas perdre mon but de vue : détrôner Snow grâce aux secrets qui entourent son pouvoir. Je respire profondément. L'air pénètre mes poumons et rafraîchit mon corps. Sois fort, Finnick. Tu as une chance unique. Apprends à ne pas la gâcher, savoure tous les instants que ta vie t'offre, tu ne sais jamais ce qui peut arriver...
Je ne suis pas sûr qu'elle ait dit les derniers mots, toutefois je les interprète comme tels. Avant de m'habiller d'un caleçon aux couleurs de la mer, je croise une dernière fois le regard de la Muette. Un regard intelligent, plein de vie, qui me donne des idées. Je sais d'avance que je vais revoir cette fille. Elle acquiesce avec un clin d'oeil et je lui rend son sourire, repensant à une certaine liste... Puis je regarde Mags. Elle m'adresse un sourire joliment édenté, cherchant à comprendre ce que je manigance. Mais j'affiche un air victorieux : pour la première fois, mon mentor ne devine pas mes pensées !
Sois prudent surtout... Et par le trident d'Omar Calipus, prends soin d'Annie !
Oui, maman ! rétorque mon sourire tandis que j'enfile un pantalon en toile et que le train s'arrête en nous bousculant.
