Chapitre 14
Souvenirs
Le voyage avait été plus court que jamais, grâce aux chevaux, les plus rapides des écuries de Masyaf, mais même ceux la étaient épuisés lorsqu'ils arrivèrent devant la cité. C'était la première fois que Nasséra vit une telle agitation parmi les paysans, les commerçants, ainsi que toute la population. Tous coururent en direction des grandes portes de bois usées par le temps. Tous les détails, les vivres, quelques charrettes, étaient importés jusque dans les murailles, en sûreté, soulevant derrière eux un épais nuage de poussière, balayé par le vent. Nasséra, accompagné des deux autres assassins, talonna sa monture, qui transpirais sous l'effort, après de nombreux kilomètres de galop ininterrompu, le soleil dévorant ses dernières forces. Ils allèrent directement bureau, descendirent de leurs montures, déchargeant les provisions, au cas où un siège eut lieu. Il grimpèrent sur le toit et se jetèrent dans la cour. La tension était palpable, l'excitation mêlée d'adrénaline se sentait de loin. Le Rafik qui avait été mis en place était plus vieux, et ses cheveux se clairsemaient de blanc. Le premier groupe se sépara en trois duos, Charles et Mohamet se précipitèrent dehors, cinq minutes après ce fut le tour de Shem et Akram, puis en dernier Majid et Nasséra. Le jeune homme était un bon ami, originaire du nord de l'Afrique, il avait gardé les yeux verts et bleu de ses ancêtres, se couplant parfaitement avec une beauté sauvage, mat et sombre. Ils s'étaient séparés en trois groupes pour couvrir les trois quartiers principaux et Nasséra et Majid s'occupaient du quartier pauvre. Elle avança plus vite que jamais, sautant de toit en toit avec une agilité surprenante, jusqu'à arriver en face des grandes remparts, quelle grimpa sans peine, suivi de près par Majid. Prenant garde à ne pas trop se faire remarquer, ils observèrent au loin l'épais nuage fait de poussière, de sable, et de sueur, créait par l'armée du roi Richard qui s'avançait. Les milliers d'hommes marchaient lentement, tirant les armes de siège et les tours de bois. Les croix d'or brillaient et étincelaient si fort, que l'on aurait pu croire à de nouveaux soleils. Les troupes, peu à peu, s'approchaient inévitablement de la forteresse. Puis enfin, ils s'arrêtèrent, à quelques centaines de mètres de la ville. Plus loin encore, l'on pouvait voir quelques cadavres qui parsemaient la route qu'ils avaient emprunté, signe du manque de préparation, et du manque d'eau.
En seule réponse, Jérusalem ferma les portes après que les paysans, les vieillards, et les enfants, ainsi que tous les autres, eurent trouvé refuge.
De longues et lourdes minutes s'écoulèrent, puis enfin, Nasséra compris la suite des événements. Elle se tourna vers Majid les yeux ronds, et depuis longtemps oublié, emplie de peur.
« -Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi me regardes-tu ainsi ?
Nasséra serra les dents, et lui répondit, l'air grave :
-Ils arment les balistes. »
La pierre se brisa-en une centaine de fragments mortels qui vinrent heurter bâtiments, maisons et hommes. Tous hurlèrent de peur et plusieurs tombèrent sous les projectiles. La jeune femme, suivi de Majid, sauta dans la rue la plus proche. Elle agrippa une enfant qui tenait dans ses bras les pans de tissus rougis de sa mère, morte sous les pierres. L'enfant pleura lorsque Nasséra l'arracha du cadavre puis la déposa dans les bras d'un marchand qui courait à toute hâte.
La population tenta de se réfugier au mieux, et les assassins aidèrent du mieux qu'ils purent, évitant eux aussi les débris et de temps en temps, esquivant les soldats sarrasins de Jérusalem, qui perdu et en pleine confusion, s'attaquaient à eux, ne sachant comment réagir face aux hommes en blanc.
Évitant les conflits, Majid et Nasséra bondirent de toits en toits, surveillant le ciel en même temps que la terre. Une pierre éclata à plusieurs mètres des deux assassins, et Majid fut déséquilibré dans sa course, chutant de la poutre d'où il était perché. La jeune femme lui prit la main pour le rattraper, mais il fut trop lourd et l'emporta avec lui. La chute ne fut pas longue, mais l'atterrissage violent et brutal, et la jeune femme se fit écraser par son compagnon, étouffant un cri de douleur.
Elle lui fusait les côtes, le flanc droit totalement ankylosé et la souffrance paralysant tout le côté droit.
« -Nasséra, je suis désolé, ça va ?
-Pas ta faute... Stupide, de ma part, de vouloir te rattraper.
Elle serra les dents.
-Tu aurais dû me laisser tomber.
Il appuya sa main sur le flanc de la jeune femme qui ne se releva pas aussi vite qu'elle aurait dû. Lorsque les doigts du jeune homme vint frôler la blessure, la jeune femme étouffa un cri en se mordant la langue.
-Tu dois avoir une côte cassée, c'est ma faute, pardonnes moi.
-Laisses, la douleur va passer. Continuons. »
ils escaladèrent le mur et se retrouvèrent à nouveau sur les toits, Nasséra, camouflant sa douleur, souffrait en silence, ralentit par sa blessure. Ils allèrent de nouveau vers les murailles, le flot d'attaque ayant diminué, mais à présent, l'armée du roi Richard avança les tours de siège, avec la volonté de pénétrer dans la cité et d'ouvrir des portes difficiles à traverser. Peu à peu l'adrénaline mêlée à l'endorphine atténua la morsure de la douleur. Plus loin sur les murailles, une flopée de soldats chrétiens avancèrent sur les remparts, massacrant les soldats sarrasins pris de court.
« -On ne doit pas prendre partie Nasséra. Laisses les chrétiens !
-Si on ne les tue pas maintenant, ils attaqueront femmes et enfants après !
-Laisse les sarrasins se débrouiller sur les murailles, notre rôle est de protéger la population. »
La jeune femme observait alternativement chrétiens et Majid, puis elle se résigna à suivre le jeune assassin qui descendit dans une petite ruelle poussiéreuse, de loin, les assassins observèrent les portes des tours s'abaisser, régurgitant dans la cité des chrétiens assoiffés de sang.
Les rues avaient été en majorité désertée, seuls des soldats accouraient dans les artères principaux, les femmes et les enfants s'étant réfugiés dans les maisons les plus dures. Au loin, l'on percevait les cris de guerre et les claquements des armes, le fracas des boucliers, et les couinements d'agonie. Les deux assassins se tinrent aussi sur leur garde, prêt à frapper n'importe qui qui attaquerait les habitants. Plusieurs minutes après, le conflit doubla d'intensité, et un chrétien déboula de la route sud avant de s'écrouler au pied de Majid, un couteau de lancer entre les omoplates. La jeune femme le retira, l'essuya sur le vêtement du mort et le rangea, sous les yeux de Majid, qui ne bougea pas d'un pouce.
Le flot des chrétiens fut repoussé par les sarrasins avec une facilité déconcertante, et le roi Richard se décida à mettre en place un siège . Mais c'était trop peu préparé, faible de fatigue, ils avaient peu de chances de tenir plus longtemps que la cité elle-même.
Alors que le cinquième jour de siège commença, les assassins commencèrent une partie de cartes après s'être affronté en duel. Shem avait même eu le droit à sa revanche contre Nasséra qui déclara forfait à cause de sa côte fêlée. Les journées étaient ennuyeuses, il ne pouvait pas y avoir plus de trois assassins en ville, pour éviter de se faire voir, et aucun combats ne risquaient d'éclater en ville. Plusieurs pigeons avaient été envoyés à Masyaf pour les informer de la situation, et un seul était arrivé pour leur demander de rester sagement en place et de les informer en permanence. Comme des lions en cage les assassins ne restent pas longtemps inactifs, et très vite la tension monta au sein du bureau.
« -Je me fais chier, commença, blasé, Shem.
-On sait, répliqua le plus jeune Majid.
-Fermez la vous deux, répliqua Nasséra.
-J'aurais voulu sortir, continua Majid.
-De toute manière, c'est toujours les autres qui sont privilégiés ! Ajouta Shem.
-Mais nom de...Vous allez la fermer ? S'exclama la jeune femme.
-Viens Nasséra, viens me la fermer de force. Je t'attends ! Continua Shem.
-Ah ouais ? Tu n'as pas peur de pleurer devant tous les autres ? Provoqua-t-elle.
Les deux assassins étaient tous les deux lever et se firent face, alors que la jeune femme empoigna la tunique de Shem. Ils restèrent tendus et immobiles comme des tigres prêts à se jeter l'un sur l'autre, jusqu'au moment où le Rafik les sépara.
-Ça suffit vous deux. Vous n'avez pas à vous battre. Soyez patients. »
La jeune femme sera si lourdement sur les coussins de velours alors que Shem avait définitivement abandonné la partie, tournant en rond dans la cour. Cela faisait à peine cinq jours qu'ils se tournaient tous les pouces et Nassera pria pour que le siège ne soit pas trop long.
Une heure plus tard, ce fut au tour de Charles et Akram de rentrer, suivi quelques minutes après, de Mohamet.
« -Bah, c'est pas trop tôt ! S'écria Shem, avant de s'élancer au-dehors, suivi du jeune assassin qui ne dit pas un mot. Nassera jeta un coup d'œil aux trois hommes qui venaient de rentrer, leur fit un léger signe de tête en guise de salut, et bondit à l'extérieur.
Majid et Shem avaient déjà disparu, et la jeune femme le la tête, observant le soleil qui lui réchauffa la peau. Elle sortit et rentra sa lame, par réflexe, puis sauta sur le toit voisin. La douleur aux côtes lui coupa le souffle, et elle décida de marcher au lieu de bondir. Des débris maculés encore les rues, les cadavres avaient déjà été brûlés pour éviter les maladies. Elle marcha au hasard des rues, évitant les gardes et les archers. La peur et la tension étaient palpables puis la jeune femme s'arrêta et observa. Les cordes de pendu se balancèrent au vent, les tréteaux maculés de sang. La scène de sa mort lui revint en mémoire et elle se crispa, détourna les yeux, avant de continuer son chemin. Le hasard était bien cruel.
« -Maman, Maman ! Regarde regarde !
La petite fille bondissait, tout sourire vers sa mère. La femme se redressa, le front ruisselant de sueur. Elle fauchée le blé en plein soleil. La toute petite parcelle qu'elle avait réussie à cultiver avait le droit aux meilleurs soins. Les cheveux blonds foncés ondulaient sur ses épaules, et ses petits yeux en amande souriaient.
-Qu'y a-t-il Nass ?
-Regardes !
La petite fille tendit une magnifique plume d'aigle, plus grande que sa main. La jeune mère la saisie puis posa une main aimante sur ses cheveux.
-Elle est magnifique !
-C'est pour toi !
-Merci ma chérie. Sa mère l'embrassa tendrement sur le front. Tu veux bien m'aider ?
La fillette saisit le sac en toile en plus de foin et le déposa dans la maison et retourna auprès de sa mère.
-Maman, Maman !
Un petit garçon à peine plus âgé que la fillette accouru à son tour et tendit à sa mère une petite statue de glaise représentant un petit être à quatre pattes.
-Oh, merci mon chéri ! C'est toi qui l'a fait ? Tu veux bien me poser à l'intérieur, il ne faudrait pas qu'il s'abîme.
-Oui ! Tu aimes ?
-Bien sûr ! Elle lui sourit et caressa la tête. C'est le plus beau cadeau ! »
Le garçonnet sourit de toutes ses dents puis accouru dans la vieille maison. Sa sœur, qui avait assisté à toute la scène, tira la langue dans le dos de son frère et lorsqu'il ressortit, elle alla dans le salon à son tour. La petite statue était posée sur une vieille table bancale Nassera l'observa, puis la saisie de ses petites mains potelées, et la laissa tomber au sol. La terre éclata, brisant les petites pattes de la créature de glaise. Une fois le meurtre accompli, Nass sortit de la maison et rejoignit sa mère au champs.
Alors que le soleil se coucha, et rentrèrent tous dans la vieille bâtisse qui leur servait d'abri. Le garçonnet s'élança et tomba à genoux, prenant les morceaux brisés dans ses mains, puis se retourna et se jeta sur sa sœur. Il tombèrent à terre, roulant à terre, frappant et mordant leur mère saisit alors son fils par le col, l'éloignant de Nass.
« -Je sais que c'est toi, tu es jalouse !
-Même pas vrai !
-Ça suffit vous deux ! Cria leur mère, les tenants éloignés l'un de l'autre. Nasséra, c'est vrai que c'est toi qui a fait ça ?
La petite fille baissa les yeux, puis hocha doucement la tête. Son frère se débattit, se libéra de la poigne de sa mère, puis hurla à sa sœur :
-Je te déteste ! Je te haïs !
Puis sortit dehors, laissant seule sa mère et sa sœur. Elle lâcha Nasséra et ramassa les morceaux au sol, alors que la fillette resta tête basse sans bouger. Après plusieurs minutes de lourd silence, la petite prit un balais et nettoya. Sa mère la prit par les épaules et la regarda dans les yeux à genoux.
-Pourquoi as-tu fait ça ?
La petite fille ne répondit pas, les yeux toujours bas, puis elle répondit tout doucement, à peine audible.
-Parce que, tu le préfères à moi.
Sa mère haussa les sourcils.
-Ah bon, et comment le sais-tu ?
-Tu as préféré son cadeau...
-Comme le tien. Je vous aime, ton frère et toi. Il n'y a pas de préférence. C'est ça l'amour.
-L'amour ?
-C'est de toujours faire passer l'autre en premier. C'est toujours, même si cela nous fait mal, de se réjouir du bonheur de l'autre. Tu comprends ?
-Oui.
-Aller, va faire ce que tu as à faire. »
La petite fille sortit dehors, et à la lumière au vu soleil couchant, elle rejoignit son frère, qui lui tourna le dos. Nasséra se planta devant lui.
« -Je suis désolé. J'étais jalouse, je n'aurais jamais dut faire ça. Pardon. »
Elle se pencha et l'embrassa d'un petit baiser tendre et humide. Le petit garçon, les yeux encore mouillés, eut un léger sourire, car jamais il ne pouvait haïr sa sœur, et sous le regard bienveillant de leur mère, ils se réconcilièrent.
« Se réjouir. » Nasséra avait cessé de marcher, et rester là penaude. Le souvenir était survenu d'un coup, mais transperçant le cœur. Bouleversé, elle se décida à rentrer au bureau en avance. « Le bonheur de l'autre... »
