Il demeura les poings fermés un bon moment, secoué de tremblements de rage. Léo le blâmait de l'utiliser alors qu'en réalité, c'est lui qui l'utilisait. Sous couvert de sauver la face de Donatello, Léonardo ne voulait que se venger de Raphael. Qu'est-ce que la tête chaude lui avait fait? Il en avait aucune idée et c'était le cadet de ses soucis.
Il souffrait trop de cette révélation.
Les baisers, les caresses n'avaient rien à voir avec lui. Il n'était qu'un instrument entre les mains habiles de son frère. Il ne comptait pas.
Depuis un certain temps, près de de deux ans, déjà, il savait qu'April l'utilisait. Pour faire ses travaux scolaires entre autres. Il avait appris à l'accepter, se disant que c'était le prix à payer pour aimer une humaine, inatteignable. Mais savoir que Léo se servait de lui faisait beaucoup plus mal. Son frère était une partie intrinsèque de son être, construite par des années d'intimités et de respect mutuels. Cette trahison le laissait démuni et à vif. Vulnérable.
Il inspira profondément, afin de contrôler le déferlement d'émotions qui l'étreignait. Il ne savait trop laquelle, en ce moment, devait prendre le pas sur les autres.
Il se sentait floué, trahi. Mais cela n'était pas le pire :
Cela ne l'empêchait pas de ressentir malgré tout un désir profond pour son frère et une faim dévorante pour son attention et ses caresses. Et il se haïssait pour cette faiblesse. Quel genre de masochiste était-il pour continuer à adorer des personnes qui ne faisaient que le manipuler?
Il cligna des yeux, perplexe malgré sa colère. Il avait besoin de trouver des excuses à son grand frère, un début d'explication au moins, car sinon, sa vie n'avait plus aucun sens.
Il ne pouvait s'imaginer Raphael et Léonardo ensemble et pourtant, c'était la seule théorie qui tenait la route. Son frère en rouge avait dû faire souffrir beaucoup le porteur de katana, pour que celui-ci ressente le besoin de se venger de façon aussi mesquine.
Mais l'important était de déterminer ce qu'il allait faire en ce moment. Car, à l'extérieur de ce refuge qu'était la salle de bain, ses frères l'attendaient pour planifier leur patrouille nocturne.
Confronter Léonardo et refuser de participer un instant de plus à cette comédie de l'amour? La réaction du leader serait vive et ensuite, que demeurait-il de leur relation fraternelle? Elle sera abimée à vie et plus rien n'entre eux ne serait comme avant.
Essayer de soutirer des confidences pour se figurer ce qui avait pu se produire entre lui et Raphael et proposer son aide sous une autre forme? Léonardo devait savoir que la vengeance ne servait à rien, non?
Non. Si Léo ne lui avait rien dit jusqu'ici, acculé au pied du mur, il allait se taire encore bien davantage.
Jouer le jeu pour faire plaisir à son frère, la connaissance des véritables intentions de Léo devant être un obstacle suffisant à lui éviter de se brûler les ailes à cette dangereuse simulation? Et de même perdre son pucelage en prime? Toute caresse était bonne à prendre et ce n'est pas comme si un jour, il allait avoir d'autres occasions. Personne, jamais, excepté Léo, pour la galerie, n'aurait jamais envie de batifoler sous les draps avec lui. Ni même de l'embrasser, considérant sa mocheté. Autant saisir sa chance.
Bien qu'appelante, il ne pouvait se résoudre à adopter cette attitude déshonorable. Il ne voulait pas de sexe sans réelle signification. Il désirait plus que le corps de Léo sur le sien et n'avoir qu'une enveloppe et faire comme si, lui aussi, s'en moquait, était au-dessus de ses forces.
Il ne voulait pas se servir de Léo comme outil de gratification sexuelle.
Toutes les avenues le menaient à un mur. Il se prit la tête entre les mains en poussant un gémissement de frustration. Il avait beau se creuser les méninges, il ne voyait pas comment sortir de cette situation sans trop de dommages.
Mais si…
S'il essayait de gagner réellement le cœur de son leader? Si Raphael y était parvenu, peut-être que lui aussi pourrait? Ils étaient tous deux des tortues mâles, du même âge.
« Non, Donnie, c'est absurde », songeant-il en se mordant les lèvres « Raphael est tout en muscle et en attitude. Si c'est ce qui a attiré en premier Léo, nul doute qu'il ne t'accordera pas un vrai regard. As-tu besoin de te regarder davantage pour te rappeler ton physique pitoyable? Raph a un corps de dieu grec et de magnifiques yeux verts. Sa peau émeraude a la plus riche couleur après celle de Léo. Tu ne peux compétitionner avec cela. A part des connaissances scientifiques dont Léo n'a rien à faire, qu'as-tu à offrir, comme amant et partenaire? Tu n'es que le génie de service, pour son équipe de petits ninja, rien de plus! »
Et pourtant, soudain, il se rappela la discussion avec Splinter. L'insistance de son père à ce que Léonardo soit courtisé et complimenté et que rien de physique ne se passe immédiatement entre eux. Que tout soit axé sur la romance…
Léonardo lui avait sans doute confié quelque chose…
Le vieux rat savait et ce qu'il disait n'était jamais que de vaines paroles. D'après ces remarques et sa connaissance du caractère des protagonistes, Donnie pouvait élaborer un scénario probable.
Raph et Léo avaient eu une (des) relation (s) sexuelle(s). Raphael, la tortue la moins romantique au monde, avait dominé la tortue bleue au lit, mais n'avait rien donné en retour. Ni dans la chambre à coucher, ni en dehors. Le fait que ni lui, ni Mikey n'étaient au courant était en soi, révélateur. Leurs deux ainés avaient continué leurs disputes avec autant d'intensité qu'avant. Raph n'avait semblé ni plus respectueux, ni plus affectueux, ni plus concerné.
D'où le comportement sombre du leader en bleu des dernières semaines. Il avait sans doute été déçu. Ou même peut-être, il y avait quelque chose entre eux de pire…Qui avait amené à une rupture assez laide.
Difficile de savoir vraiment avec des personnalités aussi passionnées l'une que l'autre, mais diamétralement opposées, cependant, les torts semblaient avoir été du côté du porteur de sais, vu leurs réactions respectives.
Donc, Raphael se servait de Léo, lui aussi, mais comme exutoire à ses frustrations sexuelles. D'où sans doute, sa colère au fait que, Donnie occupant la chambre de Léonardo avec ce dernier, il ne pourrait plus assouvir ses pulsions primaires sur l'aîné.
Un féroce sentiment de protection s'empara de Donnie. Raphael avait blessé Léonardo, la personne la plus importante dans son univers, et lui, en docteur de famille, avait comme devoir de panser les blessures de tous acabits, qu'elles soient physiques ou émotionnelles. Il allait soigner le cœur aigri de son frère, avec une réhabilitation concentrée sur des petites attentions, des mots doux et des caresses innocentes, mais empreintes de tendresse.
Il savait que, dans le processus, il se ferait mal à lui-même. Qu'il risquait probablement de se découvrir encore plus amoureux de Léonardo à la fin. Mais cela n'avait pas d'importance car, Léo comprendrait qu'il mériterait mieux que quelques coups de reins dans l'obscurité et si cela pouvait le faire sentir mieux par rapport à ce qui s'était passé avec Raphael, son devoir était accompli.
Même si cela signifiait peut-être que son frère finirait dans les bras de quelqu'un d'autre. Le bonheur de Léo comptait plus pour lui que le sien propre.
Il devait donc courtiser de façon grandiloquente en public pour satisfaire l'appétit de vengeance de son frère et donner une leçon à Raphael.
Mais en privé, il devait convaincre Léonardo que toutes ces attentions devant les autres avaient leur sincérité.
Peut-être que Raphael comprendrait et raflerait le pardon et le lit de Léo. Les chances de cette éventualité se chiffraient autour de 87,3%, selon ses estimations.
Mais aussi que, peut-être, il touchera vraiment le cœur de la tortue de jade.
C'était son unique chance de bonheur personnel si Raph ne le plongeait pas dans un coma pour le reste de ses jours, d'avoir eu l'audace de marcher sur ses plates-bandes.
Mais le jeu en valait la chandelle.
