15.
Au terme des trois jours de suspension, le Colonel de l'AL-99-DS1 s'était rendu à nouveau au siège de sa Hiérarchie.
- A quoi avez-vous occupé ces trois jours, Colonel Skendromme ? interrogea l'Evaluatrice.
- J'ai câliné ma petite famille, répondit froidement Aldéran.
- Ce n'est pas la réponse à ma question. Et vous le savez parfaitement. Avez-vous repensé à la façon dont vous avez agi près de la tour Khorur ?
- Non. J'ai fait ce qu'il fallait. Donc, inutile de revenir sur ce passé. J'avais une menace devant moi et je l'ai faite disparaître.
Il se pencha légèrement en avant.
- Vous savez de quelle branche Militaire je suis issu. Cette formation est impitoyable, elle ne s'encombre guère de principes et n'est pas non plus réputée pour faire dans le détail ! Le SIGiP a été créé pour combattre ce genre d'ennemis justement, avec leurs armes et une méthode encore plus radicale. J'ai carte blanche, je vous le rappelle !
- Ces poseurs de bombes ont quasiment été victimes d'un peloton d'exécution, protesta encore l'Evaluatrice.
- Où sont les preuves de ses rumeurs, rétorqua calmement le grand rouquin balafré. A mon souvenir, il n'y a pas eu de survivant et je sais que nos communications n'ont pu être captées.
- Et il a été impossible de visionner les enregistrements de sécurité, compléta-t-elle. Ces rumeurs sont donc parfaitement exactes, mais personne ne pourra jamais les confirmer, sauf si un de vos agents ayant participé à l'opération le révélait sous serment.
Elle fronça les sourcils, passant la main dans sa chevelure argentée.
- L'autopsie de ce Sussguend n'a pas permis de déterminer la cause de son décès… Il semble qu'il ait fait « simplement » un arrêt cardiaque, pourtant il n'avait aucun antécédent et il n'avait aucune déficience ignorée. Un mystère de plus sur cette étrange nuit. Vous vous en tirez à bon compte, Colonel Skendromme, ce qui ne vous rend que plus redoutable et pas du tout fiable !
- C'est ce que vous mentionnerez dans votre rapport ?
- Oui.
- En ce cas, tout est parfaitement claire. Ca me va.
- Vous allez le contresigner sans faire valoir votre droit à une contre-évaluation ?
- Exact.
Il se leva.
- Au fait, madame, une dernière chose au sujet de cette nuit d'Intervention : vous êtes encore très en-dessous de la réalité !
- C'est bien ce dont je redoutais d'avoir la confirmation, reconnut à son tour l'Evaluatrice des Polices. Vous avez beau servir du côté de la loi, vous êtes un élément extrêmement dangereux, incontrôlable. Je vous mets également en garde, Colonel : nous n'hésiterons pas à nous passer de vos services, et de vous donner vos moyens d'action habituels !
- Ca marche !
Non sans soulagement, Kycham et Jarvyl constatèrent que leur Colonel revenait de son entretien avec une enveloppe verte, signe qu'il avait pu reprendre ses fonctions sans souci.
Aldéran les rejoignit et prit la tasse de café servie par le Leader de l'Unité Léviathan.
- Tu vas mieux ? s'enquit-il.
- Oui, le refroidissement a été tué dans l'œuf, Aldie. Une journée au lit à boire des litres de bouillon et à éliminer la fièvre par tous les pores et me revoilà également opérationnel ! Si je ne l'avais pas couvé l'autre nuit, j'aurais pu être sur le port moi aussi… Désolé de vous avoir laissé cette responsabilités entre vous deux.
- Pas grave. J'ai déjà dit à Kycham que j'en revendiquais toutes les charges. Tu viens d'arriver, toi aussi ? remarqua-t-il à la vue de l'ordinateur non encore allumé.
- J'étais passé voir Soreyn à l'hôpital. Il sort bien demain, et rejoint le centre de revalidation pour plusieurs semaines.
- Je ne me suis que trop absenté, à quelques jours de repartir pour la mer d'étoiles, est-ce que l'un de vous deux peut l'attendre à sa sortie et lui porter les vœux du Bureau ?
- J'irai, promit Kycham.
- Merci à toi.
Jarvyl tressaillit et du menton indiqua quelque chose, ou quelqu'un derrière Aldéran qui se retourna à demi.
- Kwendel ! Non, plus de voyage impromptu, nous n'avons même pas encore de nouvel adversaire ! ?
- Je venais te faire mes adieux, dans cette vie, frérot.
Aldéran se leva, trop interloqué que pour rectifier le terme honni dont on venait à nouveau de l'affubler !
- Dire que c'est à moi qu'on fait le reproche d'avoir un déplorable sens de l'humour ! Tu es mort, et donc très mal placé pour parler d'une vie, quelle qu'elle soit, au demeurant ! C'est quoi la réplique à trois karénies que tu viens de balancer ?
- Je parlais de ta vie, Aldie, si tout se déroule comme ça en prend le chemin, nous serons bientôt réunis. Et dès lors, plus besoin pour moi de faire des allers et retours entre le monde de Lacrysis et ici. J'y retourne et je t'y attends, Aldéran. Je ne te demande qu'une chose…
- Quoi donc ?
- Fais à nouveau mentir les funestes jours à venir, supplia presque Kwendel. Pour toi et parce qu'il n'y aura pas que ton âme à sauver. Et Grunda avait raison : ton ennemi à venir, tu seras dans la totale incapacité de l'affronter.
- Ce n'est jamais arrivé et ça n'arrivera pas, gronda Aldéran, vibrant de colère. Je n'ai jamais refusé un combat et si un être, naturel ou non, menace mon monde, je me suis toujours mesuré à lui et ce même si on prétendait que je n'avais pas une chance de m'en sortir !
- Il y a un début à tout. Tu ne vas pas pouvoir le frapper à mort mais lui n'éprouvera aucune émotion à le faire. Ce combat est perdu, Aldie, alors que tu ne sais même pas à qui tu auras affaire ! murmura sombrement Kwendel avant de disparaître.
- Lui et ses effets mélodramatiques ! ragea Aldéran en se rasseyant sous les regards interloqués de ses deux subordonnés et amis. Il ne changera jamais. Et bien sûr, pour une explication claire, on peut toujours rêver !
- Tu crois qu'il disait vrai ? s'inquiéta Jarvyl. Il vient de prédire ton trépas prochain !
A la stupéfaction des deux hommes, le grand rouquin balafré éclata de rire en finissant son café.
- Si j'avais reçu une entrée gratuite au grand parc d'attractions à chaque fois qu'on m'a donné perdant d'avance, j'aurais un pass d'accès à l'année !
- Ce n'est vraiment pas drôle, grognèrent Jarvyl et Kycham tandis qu'il regagnait son bureau.
Clio écarquilla démesurément ses prunelles d'or en amande.
- Albator, on était sensés négocier les pièces détachées nécessaires pour réparer la citerne d'eau potable principale de L'Ombre. Il n'a jamais été question de canarder ce cargo pour voler la leur !
- Je n'aimais pas la forme de ce cargo, on aurait dit une gigantesque seringue !
- Albator, cet acte gratuit et cruel ne te ressemble absolument plus ! protesta encore la Jurassienne en lui serrant le bras à lui faire mal.
- « plus » ? tiqua-t-il.
- Tu as un jour été une immonde bête à tuer, juste par envie, par plaisir. Ce furent les mois du départ de Kei et ce combat voué à la défaite qui a mené l'Arcadia a tracée une immense tranchée dans le parc du Manoir des Skendromme ! rappela-t-elle. C'était une dérive impardonnable, Toshiro et moi avons été bien trop miséricordieux envers toi, en te trouvant des excuses, en refusant de prendre les mesures nécessaires à t'arrêter, définitivement !
- J'ai failli rencontrer votre vœu, en effet, grinça le pirate à la chevelure de neige. J'ai été à un cheveu de mettre fin à mes jours, et sans cette alerte, vous auriez été débarrassé de ce que j'étais devenu, pareil aux ennemis combattus au nom des idéaux d'avant, pire qu'eux, même ! Avec le recul, ce fut un interminable cauchemar, j'étais le premier à vouloir qu'il s'arrête et en même temps il y avait quelque chose de grisant à avoir ce pouvoir absolu de vie et de mort !
- Pourquoi revenir sur cette pente sans espoir ? gémit Clio. Pourquoi maintenant après ces années de stabilité, cette famille, ce foyer ! ?
- Parce que ce trop plein d'amour commence singulièrement à me gonfler, siffla le capitaine de L'Ombre Noire. Etre sympa, c'est gavant ! Et de toute façon, que je sois le chevalier blanc ou le noir, il n'y a aucune reconnaissance à espérer, alors autant prendre le parti de finir en beauté en revendiquant haut et dans le sang le drapeau qui flotte là haut !
- Albator, tu ne peux pas parler sérieusement ? hurla presque la Jurassienne, épouvantée comme jamais elle ne l'avait été.
- Et si ça ne te plaît, je te débarque à la première occasion venue ! aboya Albator. Maintenant, regagne ta chambre, tu me gâches le paysage.
Clio souleva les plis de sa robe bleue ciel et quitta la passerelle de L'Ombre Noire.
« Ce n'était pas un pressentiment, tu as changé. On t'a fait changer. Je perçois une autre présence en toi, mais rien à voir avec la graine de Synomarielle. Et cet aura sanglante qui t'enveloppe se reflète en éclat métallique dans ton œil ! Il va falloir quelqu'un pour t'arrêter, quelqu'un te connaissant vraiment bien ! ».
La Générale Yog remit un cylindre mémoire de mission à son interlocuteur à la crinière couleur de caramel.
- Vous êtes tout désigné pour repartir à sa poursuite, le trouver – bien qu'il ne se cachera sans doute pas – et l'abattre sans sommation. Voilà vos ordres, et désolé de vous avoir tiré de votre retraite en ce but.
- Est-ce que les faits sont avérés ? J'ai commis, une fois, l'erreur de le croire devenu fou et j'ai projeté le Feu de Saint-Elme du Karyu sur lui – alors qu'il était prisonnier à son propre bord ! Est-ce que aujourd'hui, il n'y a pas l'ombre d'un doute ?
- Pas un seul. Il a personnellement revendiqué ces destructions et massacres après avoir laissé sa Jurassienne d'amie sur une station relai. Partez et réussissez, Colonel Zéro !
Tout en quittant le siège de l'état-major de la Flotte Indépendante, Warius composa un message sur son ordinateur de poche.
« Moi, je doute d'y parvenir… Aldéran, je vais avoir besoin de toi, personne d'autre ne pourra faire entendre raison à ce vieux pirate, et te faire revenir dans la mer d'étoiles un peu plus tôt que prévu. Désolé ! ».
