- Thorin, dit Dwalin à mi-voix.

Le ton était impérieux. Le jeune prince, endormi près du feu, ouvrit les yeux, tout de suite lucide. Le sentiment du danger l'envahit aussitôt. Dwalin, qui avait pris le premier tour de garde ce soir-là, était assis de l'autre côté du foyer.

- On a de la compagnie, dit-il à voix basse. Il y a du monde qui approche.

Sous sa couverture, Thorin referma sa main sur la garde de son épée, qu'il avait déposée à ses côtés. Il vit que Dwalin avait déjà saisi sa hache de guerre et la tenait contre lui, prêt à bondir. Ensuite il les entendit. Des pas furtifs dans les taillis autour de leur camp. Une chose était certaine, ce n'était pas des elfes : ces derniers se déplacent aussi silencieusement qu'un souffle d'air sur les feuilles.

- Il faut protéger la fille, chuchota-t-il.

- Pourquoi s'en prendrait-on à elle ? Elle est à moitié morte.

- On ne sait jamais.

Si c'était des orcs qui approchaient, ils tueraient la jeune elfe pour le principe, parce qu'ils tuent tout ce qui respire. Et la malheureuse ne risquait pas de pouvoir se défendre. Si Thorin et Dwalin avaient été plus expérimentés, ils ne seraient pas restés là à attendre que leurs mystérieux « visiteurs » sortent du couvert. Bien au contraire, ils se seraient rapidement éloignés du feu, auprès duquel ils faisaient de fort belles cibles. Mais ils étaient jeunes et n'avaient encore jamais livré de vrais combats. Ils n'y pensèrent pas. Et heureusement pour eux, les nouveaux venus ne possédaient ni arcs, ni lances. Thorin se redressa, son épée à la main, et interpella les ténèbres alentours :

- Qui est là ? Montrez- vous !

Il y eut un instant de silence et d'immobilité puis une voix faussement doucereuse se fit entendre :

- Nous n'avons aucune mauvaise intention, seigneur nain.

- Montrez-vous, exigea à nouveau Thorin.

Ils furent deux à sortir du couvert. Des humains. Crasseux et loqueteux mais bardés d'armes dont ils savaient certainement se servir. Le premier d'entre eux arborait un faux sourire qui se voulait conciliant et qui allait fort mal à son visage mangé de barbe, aux traits durs et rusés.

Son compagnon ne cherchait même pas à faire semblant, il était manifestement prêt à se ruer sur les deux nains et à les occire sans discuter. Ces deux-là, comprit Thorin, devaient penser que deux jeunes gens comme Dwalin et lui ne représentaient aucun danger particulier pour leur petite troupe. Car il savait déjà qu'ils étaient plus que deux : il était peut-être jeune, il n'était pas sourd ! Il avait parfaitement entendu des bruits de pas tout alentours de leur camp.

- Nous n'avons aucune mauvaise intention, répéta l'homme d'un ton mielleux.

- Qu'est-ce que vous voulez ? interrogea Thorin d'un ton rogue.

Le sourire de façade de l'autre vacilla un instant mais il se força à le conserver avant de poursuivre :

- Nous voudrions récupérer ce qui nous appartient. Je suis sûr que vous n'y verrez aucun inconvénient. Ensuite nous repartirons.

- Ce qui vous appartient ? répéta Thorin, perplexe. Mais encore ?

L'homme désigna du menton la jeune elfe étendue sous sa couverture :

- Cette femelle.

De plus en plus surpris, Thorin tourna la tête. Il rencontra le regard terrifié de la jeune fille, qui s'était éveillée au bruit des voix. Terrifié et suppliant.

- C'est une elfe, fit Thorin en se tournant à nouveau vers l'humain. Quel rapport a-t-elle avec vous ?

L'homme cette fois eut bien du mal à ne pas laisser clairement paraître son mécontentement :

- Elle nous a été vendue, répondit-il sèchement. Elle est à nous.

Avant que son interlocuteur puisse répondre, il ajouta :

- Si vous vous êtes amusés avec elle, ça n'a pas d'importance. Je suis partageur. Mais maintenant je voudrais reprendre mon bien. Les nains ne passent pas pour apprécier les elfes, alors cela n'a aucune importance pour vous, n'est-ce pas ?

Thorin avait déjà pris sa décision. Certes, il n'appréciait pas spécialement les elfes. C'était dans son sang. Cela étant, il n'avait rien contre eux non plus et bien que la jeune fille appartienne à un autre clan que celui de Verbois-le-Grand, Thorin estimait qu'il devait respecter l'alliance existant entre Thror et Thranduil. En outre, il s'était engagé envers la malheureuse. Il lui avait promis que Dwalin et lui-même veilleraient sur elle. De toute manière, il n'aimait pas du tout la manière de parler de l'humain : "cette femelle" « mon bien », « elle m'a été vendue »….. En outre, le regard qu'elle lui avait lancé avait remué quelque chose en lui.

- Je l'ai trouvée, répliqua-t-il brièvement. Maintenant elle est à moi et j'en ferai ce que bon me semblera.

Et sans attendre de réponse, il fondit sur les deux hommes l'épée haute. Il entendit les branches remuer, des pas se précipiter et les armes s'entrechoquer : Dwalin s'occupait des autres, ceux qui étaient cachés sous les arbres.

Le combat fut violent mais très bref. Les hommes ne s'étaient apparemment pas attendus à une telle résistance. Ils étaient cinq en tout. L'un d'eux, le premier à être apparu après que Thorin ait engagé le combat, n'avait jamais eu le loisir de s'approcher du feu : Dwalin lui avait lancé sa hache, qui lui avait ouvert le crâne en deux.

- Et maintenant ? avait sifflé l'un de ses compagnons en se ruant sur le nain. Tu n'as plus rien !

Erreur. Dwalin avait encore son épée à la ceinture. Il ne la dégaina toutefois pas immédiatement : le brigand mourut sans comprendre comment lorsque la tête du jeune guerrier percuta la sienne. Les os des nains sont terriblement durs et épais, leur crâne semblable à un rocher et Dwalin avait passé sa vie entière à travailler sa technique.

Ayant ainsi défait deux de leurs ennemis, il dégaina enfin son épée. Il apparut d'ailleurs qu'il s'en servait fort bien. Thorin de son côté avait bénéficié de l'effet de surprise en se jetant sur les deux premiers inconnus. Le premier n'avait pas eu le temps de saisir une arme avant de tomber transpercé. Deux contre trois, la partie était égale. Dwalin faisait face à deux adversaires en même temps mais Thorin fut rapidement vainqueur du sien et se précipita à la rescousse.

- Toujours ensemble, hein ? cria-t-il gaiement par-dessus le bruit du combat.

- Toujours, jusqu'au dernier souffle !

Les deux derniers humains s'avérèrent assez coriaces. Le combat se poursuivit un certain temps. Pourtant, la victoire demeura aux nains lorsque l'un de leurs agresseurs tomba à genoux, les yeux révulsés, en essayant de retenir ses entrailles qui glissaient hors de son ventre ouvert et que le dernier rompit soudain l'engagement pour s'enfuir dans la nuit.

Dwalin acheva le blessé puis, le souffle court, les deux jeunes nains se regardèrent. Ils portaient tous deux plusieurs entailles sans gravité, même si Dwalin avait le sourcil et le cuir chevelu fendu en deux par un vilain coup de lame qui lui laisserait sans aucun doute une cicatrice perpétuelle. Pourtant, tous deux souriaient. La même fierté brillait au fond de leurs yeux.

- Le baptême du sang, dit enfin Dwalin d'un ton guilleret.

- Oui… et ensemble tous les deux. Je veux dire : rien que nous deux. Je ne sais pas pourquoi mais je préfère ça à une bataille rangée.

- Moi aussi, admit Dwalin. Pour une première fois, c'était mieux comme ça.

Il récupéra sa hache et la regarda d'un air songeur :

- Je vais m'en procurer une deuxième, dit-il. Deux, ce sera mieux. Si j'en avais eu deux, j'aurais pu un tuer un autre tout de suite. Et s'ils avaient été plus nombreux, ça aurait pu faire toute la différence. Ouais, c'est ce que je vais faire. Deux haches.

- Pourquoi pas ?

Toujours aussi gais, ils nettoyèrent et pansèrent leurs coupures en plaisantant et en s'abreuvant tous deux de quolibets, comme au bon vieux temps, avant de se souvenir de la jeune elfe. Or, celle-ci s'était évanouie. Après s'être assurés qu'elle respirait régulièrement, ils l'enveloppèrent soigneusement de la couverture qu'ils avaient déposée sur elle et se résolurent à attendre.

- Tu crois que c'est vrai, ce qu'ils ont dit ? demanda Dwalin, sourcils froncés. Quelqu'un la leur a vendue ? Qui pourrait faire une chose pareille ?

- Nous le lui demanderons quand elle reviendra à elle. Je pense que ces hommes avaient surtout peur qu'elle rejoigne son peuple : si ce sont eux qui lui ont fait du mal, ce qui est probable, ils ne devaient pas trop tenir à ce qu'elle puisse le raconter aux siens.

- Je croyais les hommes en bons termes avec les elfes, pourtant, fit encore Dwalin, songeur.

- Oui, moi aussi. Tout ça est assez étrange. Espérons que demain elle pourra nous éclairer.

En attendant ce moment, ils tirèrent les cadavres à l'écart et Dwalin examina curieusement les mains de l'un d'entre eux.

- Intéressant, fit-il à mi-voix.

- Quoi ? fit Thorin.

- Regarde ça.

L'homme portait un curieux équipement sur ses mains, une sorte de gant de métal articulé, laissant cependant paraître la peau mais la protégeant en partie tout en renforçant, à n'en pas douter, la puissance d'un coup porté, par exemple.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Aucune idée mais ça me plaît bien.

Dwalin entreprit de dépouiller le cadavre de l'un de ses "gants" d'un genre nouveau.

- Que veux-tu faire avec ça ? demanda Thorin. C'est fait pour la main d'un homme. Tu ne pourras pas l'utiliser. Nos os sont trop épais par rapport aux leurs.

- Je veux avoir le modèle. Quand nous rentrerons, je demanderais à un forgeron de m'en faire une paire sur mesure.

Thorin sourit :

- Si ça peut te faire plaisir, fit-il.

Une fois le terrain déblayé, les deux amis reprirent le cours de leur nuit interrompue.

- Je finis mon tour de garde, fit Dwalin. Rendors-toi. Je te réveillerai tout à l'heure.

- Je suis déjà réveillé. Essaie de dormir un peu, je vais prendre la veille.

En réalité, ni l'un ni l'autre n'avait plus sommeil. Ils se rassirent donc près du feu, leurs armes à portée de main, et bavardèrent paisiblement jusqu'à ce que leur protégée reprenne connaissance.

Jamais Dorraël n'aurait imaginé éprouver un jour du soulagement en voyant des nains à ses côtés. Tel fut pourtant le premier sentiment qui se répandit dans son âme inquiète lorsqu'elle eut suffisamment recouvré ses sens pour comprendre ce qui l'entourait. Fiévreusement, ses yeux volèrent de droite et de gauche, à la recherche des assaillants.

- Les hommes ? murmura-t-elle. Ce n'était pas un cauchemar, n'est-ce pas ? Ils sont venus me réclamer.

- N'ayez pas peur, répondit Thorin. Ils ne peuvent plus vous faire de mal.

La fille les regarda, Dwalin et lui, avec suspicion d'abord, qui se mua en curiosité avant de faire place à l'espoir :

- Vous les avez tués ? Tous ?

Elle se souvenait du début du combat. Un affrontement féroce, le bruit des armes qui semblait devoir faire éclater son cerveau, la lueur du feu, l'odeur du sang… c'était bien là les images propres à un cauchemar et pourtant elle savait que c'était réel. Elle percevait encore des relents de sang fade dans l'air calme.

- Tous sauf un, répondit Thorin. Il s'est enfui. Et je ne crois pas qu'il reviendra.

- Mais s'il le faisait, nous saurions le recevoir, renchérit Dwalin en éprouvant du pouce le tranchant de sa hache.

Dorraël se surprit à sourire. Elle n'avait plus peur du tout.

- Qui étaient ces hommes ? demanda Thorin.

Le visage pâle (même pour une elfe) de la jeune fille parut blanchir encore.

- Des brigands, souffla-t-elle enfin. Des pillards.

- Pourquoi prétendaient-ils avoir des droits sur vous ?

Elle ne répondit pas tout de suite et le regarda songeusement. Revenir à ce passé encore si récent lui était pénible, surtout en présence d'étrangers. Puis elle se dit qu'elle devait bien la vérité à ces deux nains qui l'avaient tout d'abord secourue pour la défendre ensuite. Elle jeta un coup d'œil à Dwalin : il avait le visage bien abîmé et en garderait toujours la marque, estima-t-elle. Oui, elle leur devait la vérité. Les mots tombèrent de ses lèvres comme autant de pierres s'abîmant dans l'eau :

- Ils m'ont réduite en esclavage et m'ont enlevé toute dignité et tout honneur.

Sa peau rougit, puis pâlit plus encore qu'auparavant.

- Hier enfin, après des jours et des jours, j'ai réussi à m'enfuir.

Elle fit une pause avant de poursuivre, presque à contrecœur :

- Il y a deux mois de cela, mon frère et moi avons été capturés par des orcs. Une troupe isolée.

Des larmes perlèrent à ses yeux :

- Mon frère a été tué. Mais moi… pour moi, ça a été le début de l'horreur. Ils m'ont battue et violée avant de me laisser pour morte. Ce sont ces hommes qui m'ont trouvée.

Elle déglutit péniblement :

- Ils n'ont pas agi autrement que les orcs. J'avais cru en voyant des hommes… j'avais cru qu'ils pourraient m'aider. Sur le moment je ne comprenais pas. Ce n'est qu'avec le temps que j'ai réalisé qu'ils se cachaient de ceux de leur propre race. Ils attaquaient les voyageurs. Ils ne valaient pas mieux que les bêtes qui ont tué mon frère !

Une lueur de haine fit un instant briller les yeux gris de la blessée.

- Aussi hier, acheva-t-elle, quand vous vous êtes penché vers moi j'ai cru que…

Thorin hocha la tête :

- Bien sûr. C'est compréhensible. Mais j'ai du mal à comprendre... vous dites deux mois ? Comment se fait-il que les vôtres ne soient pas venus à votre secours lorsque vous avez disparue ?

La jeune fille secoua tristement la tête :

- Mon frère et moi nous rendions à VertBois le Grand, où nous avons de la parenté éloignée. Nous devions rester quelques temps là-bas. Les nôtres ne se sont donc pas inquiétés de notre disparition. Si vous saviez comme c'est sinistre de penser que personne ne sait ce que vous êtes devenue, de savoir que personne ne pourra vous aider, de se sentir totalement abandonnée...

La voix de la jeune fille s'étrangla sur les derniers mots.

- Pourquoi ce pourceau a-t-il dit que lui aviez été vendue ? demanda Dwalin, curieux.

- Je l'ignore. Peut-être pour justifier le fait qu'il me réclamait.

- Ça se tient, dit Thorin. Comme je le disais, il ne devait pas avoir très envie que vous racontiez aux vôtres ce qui vous était arrivé. Sans compter que vous en saviez long sur eux et que ça non plus, ils ne devaient pas avoir envie que vous puissiez le dire à quelqu'un. Ils ont dû penser que des nains ne feraient pas de difficulté pour leur livrer une elfe.

- A moins que tout ça n'ait été une diversion, fit Dwalin. Ils nous avaient encerclés. Je crois qu'ils pensaient nous attaquer de toute façon. Et puis ils ont vu que nous étions armés et que nous les avions entendus.

- Tu as sans doute raison.

Thorin reporta son attention sur Dorraël :

- Pensez-vous pouvoir vous lever ?

Elle acquiesça sans grande conviction. Il lui tendit la main, ce qu'il n'aurait cependant pas fait volontiers pour un elfe en temps normal ; mais il estimait ne pas déchoir en apportant son aide à une jeune fille blessée. Une aide qu'elle accepta en souriant intérieurement : quelle ironie, songeait-elle. Que ce soit les ennemis héréditaires de sa race qui lui apportent leur assistance ! Pourtant, sitôt qu'elle fut sur ses pieds elle grimaça de douleur et sa jambe gauche céda brusquement sous son poids. Elle tomba en poussant un léger cri. Elle avait oublié sa blessure. Thorin et Dwalin l'aidèrent à s'asseoir et s'enquirent de ce qui s'était passé.

- J'ai… j'ai une entaille à la cuisse, souffla-t-elle, gênée. Quand je me suis enfuie, c'était l'aube. Ils dormaient, sauf un qui montait la garde.

A nouveau, une lueur de haine alluma son regard :

- J'avais caché un couteau, avec lequel j'ai pu me libérer. Avant de m'enfuir, j'ai tué celui qui était de veille pour qu'il ne donne pas l'alarme. Je les aurais tués tous si j'avais pu, tous ! Je les aurais égorgés dans leur sommeil si celui-là ne m'avait pas blessée avant de mourir. J'ai eu peur que les autres s'éveillent et je me suis sauvée. Retrouver ma liberté m'a paru plus important soudain que la vengeance.

Thorin regarda la robe sale de la jeune fille, déchirée en maints endroits. Lui aussi se sentit gêné.

- Il vaudrait mieux regarder cette blessure, fit-il en se raclant la gorge. Je ne voudrais pas paraître grossier, mais tout de même ce serait plus prudent.

A nouveau, Dorraël rougit.

- Tu ne vas pas aller regarder sous ses jupes, non ?! fit Dwalin, choqué.

Thorin leva les yeux vers lui :

- Tu as autre chose à suggérer, gros malin ? Si elle a été blessée par une lame, une lame ayant déjà servi surtout, ça risque de s'infecter. Et si ça l'empêche de se tenir debout, c'est que c'est sérieux. Non ?

Puis, regardant à nouveau la jeune fille il ajouta :

- Je ne peux pas vous obliger. Mais il serait quand même plus sage de me laisser jeter un coup d'œil à cette blessure.

Dorraël inspira à fond. Il lui sembla que l'air de la forêt lui insufflait de nouvelles forces.

- Je suis certaine que vous êtes honnête, dit-elle avec hésitation.

L'idée était des plus gênantes mais le nain avait raison : elle sentait la plaie la brûler férocement. Soudain, elle prit une décision :

- Puis-je vous demander de vous retourner un instant ?

Les deux nains se regardèrent puis, plus amusés qu'autre chose et même un peu flattés dans leur virilité, ils haussèrent les épaules :

- Si vous n'en profitez pas pour nous enfoncer un couteau entre les côtes...

Elle prit cela pour un acquiescement et ne releva pas. Si la scène avait pu avoir un témoin, sans doute celui-ci l'aurait-il trouvée peu ordinaire : les deux jeunes guerriers nains tournant sagement le dos, le nez en l'air, tandis qu'une elfe en haillons retroussait ses robes. Non assurément, cela ne se voyait pas tous les jours en Terre du Milieu.

Quand Dorraël donna à ses sauveteurs la permission de pivoter à nouveau vers elle, ils constatèrent qu'elle avait relevé sa robe en loques et en avait ramené les pans entre ses cuisses pour préserver son intimité des regards. Ses jambes étaient marbrées de bleu et de noir, la peau de ses chevilles était à vif, comme d'ailleurs celle des poignets, en raison des cordes qui l'avaient longtemps liée, et une vilaine coupure en dents de scie avait tranché la chair pâle quinze centimètres sous l'aine gauche. Du sang séché maculait la peau et la blessure n'avait pas un très bel aspect.

Les nains apportèrent de l'eau puisée au ruisseau tout proche et la firent tiédir auprès du feu.

Dorraël se sentait si faible qu'elle pensait qu'elle allait sans doute s'évanouir à nouveau. Le peu d'efforts et de mouvements qu'elle avait fait, les quelques mots échangés, avaient suffi à épuiser les quelques forces qu'elle avait pu récupérer. Elle songea que la dignité aurait commandé de dire à ces nains qu'elle pouvait s'occuper seule de sa blessure, mais même parler lui paraissait tout à coup un effort impossible à fournir.

Dans une sorte d'état second, elle regarda pourtant, fascinée, les mains du prince nain s'activer, nettoyant délicatement la plaie puis la bandant avec soin. Des mains de guerrier, pensait-elle, des mains qui savent donner la mort, elle en avait elle-même été témoin un peu plus tôt. Des mains couvertes de sang. Y compris du sang d'elfe, sans doute ? Pourtant, en cet instant elles n'étaient que grâce et douceur. Leur contact n'était ni grossier, ni brutal. Elle se rendit compte que Thorin faisait de son mieux pour ne pas toucher sa peau, non pour s'en préserver lui-même mais pour ne pas la gêner. Et dire que son peuple croyait dur comme fer que les nains n'étaient que des rustres, dépourvus de tout raffinement et de toute délicatesse ! Certains disaient même : de sentiment. A bout de force, elle ne put le remercier que d'un regard lorsqu'il eut terminé, car elle perdit à nouveau connaissance. Embarrassés, Thorin et Dwalin discutèrent un instant de ce qu'il convenait de faire :

- Le mieux serait de la reconduire auprès des siens. Elle est très faible et nous ne sommes pas forcément, ni toi ni moi, très compétents pour lui apporter les soins dont elle a besoin. Son peuple saura s'occuper d'elle.

- Mais comment les trouver ? Même à VertBois le Grand, que nous connaissons un peu, j'ai toujours entendu dire que sans un elfe pour vous guider il était impossible de trouver la cité de Thranduil. Alors ici... Nous ignorons totalement d'où elle peut venir.

- Attendons qu'elle revienne à elle. Elle saura nous le dire et nous l'y conduirons.

Dwalin souffla avec force :

- Et maintenant tu veux nous emmener chez les elfes ! C'est bien la dernière des choses à laquelle je me serais attendu de ta part.

- Je ne te force pas à m'accompagner. J'irai seul si tu ne veux pas venir.

- Comme si j'allais te laisser aller seul chez les Oreilles Pointues, grogna son ami. Evidemment que je viens. C'était juste pour dire.

Thorin opina :

- Je ne me serais pas attendu non plus à me mettre à la recherche des elfes mais que veux-tu faire d'autre ?

- Rien. Tu as raison. Puisque nous avons commencé, il faut aller jusqu'au bout.

Il apparut toutefois que les deux compères n'auraient pas à chercher bien loin, ni même à attendre que leur protégée reprenne ses sens. Contrairement à ce qui s'était produit lorsque les brigands avaient tenté de les surprendre durant la nuit, ils n'entendirent absolument rien. Pas une brindille de craqua, pas une feuille de remua. Mais soudain ils furent là, leurs arcs tendus et leurs visages de statue impassibles.

- Que... ?! s'écria Dwalin en sautant sur ses pieds.

Thorin fit un geste vers son épée mais les arcs se tendirent un peu plus, les doigts commencèrent à se déplier, prêts à lâcher les cordes, et les deux nains, prudemment, décidèrent finalement de rester immobiles. Voyant deux de leurs visiteurs (ou fallait-il dire : de leurs agresseurs ?) se diriger vers Dorraël, Thorin eut un mouvement dans leur direction, comme pour les arrêter. Aussitôt, une lame surgit soudain de nulle part et le tranchant se posa contre sa gorge. Celui qui tenait la garde de l'épée n'avait pas spécialement l'air de plaisanter. Il paraissait même parfaitement résolu. Le jeune nain espéra que ces elfes n'appartenaient pas à un clan ennemi de celui de sa protégée et, bien qu'il n'en laisse rien paraître, ce fut avec une certaine inquiétude qu'il les vit soulever la couverture dont Dwalin et lui-même avaient recouvert la jeune fille. Il est toujours difficile de se faire une opinion exacte de ce que pense un elfe, mais ceux-là parurent cependant réagir très mal à ce qu'ils voyaient. L'état pitoyable de Dorraël ne pouvait manquer de leur sauter aux yeux : pieds nus, amaigrie, sale, couverte de haillons, les cheveux poisseux et emmêlés, et par-dessus tout, les ecchymoses qui marquaient son corps fluet. Les deux elfes poussèrent des exclamations de colère dans leur langue et tous les visages se fermèrent à l'unisson. Pour eux, les coupables étaient manifestement tout désignés.

Le visage empreint de pitié, l'un des elfes se pencha vers le corps de l'adolescente et l'examina un bref instant. Lorsqu'il se redressa, ses yeux étaient plus durs que la glace :

- Vous êtes des monstres ! cracha-t-il en se tournant vers les deux nains toujours tenus en respect. Ce n'est qu'une enfant. Vous n'avez ni honneur, ni cœur, ni entrailles ! Il n'existe pas de châtiment assez terrible pour punir un tel crime.

Les deux nains échangèrent un regard sombre mais ne répondirent pas : ils étaient l'un comme l'autre bien trop orgueilleux pour accepter de se justifier devant des elfes, surtout quand toutes les apparences étaient contre eux. Et puis quoi encore ! De toute manière, ils savaient que les autres ne les croiraient pas. Seule la blessée pourrait les convaincre lorsqu'elle reviendrait à elle. Enfin, si toutefois ses sauveteurs de la veille étaient encore en vie lorsque cela se produirait, car l'un des guerriers posa une question dans sa langue. Celui qui s'était penché vers Dorraël lui répondit en hochant la tête et durant quelques secondes, Thorin et Dwalin pensèrent que les autres allaient bel et bien lâcher leurs flèches et les abattre sur place, leurs beaux visages exprimant tout à la fois le dégoût et la fureur (ce qu'aucun des deux amis ne sut jamais, c'est que celui qui avait brièvement examiné la petite elfe venait de dire qu'en plus du reste elle avait probablement été violée, ce qui avait déclencher la réaction furieuse de ses compagnons).

Après quelques secondes d'incertitude durant lesquelles les deux nains retinrent leur souffle, celui qui devait commander le groupe lança un ordre. De mauvaise grâce, quelques uns des archers rangèrent leurs arcs et leurs flèches et s'approchèrent de ceux qu'ils considéraient à l'évidence comme des ennemis. Lorsqu'ils tentèrent de leur lier les mains, les deux amis sortirent de leur réserve :

- Ne me touchez pas ! gronda Dwalin en repoussant sans ménagement l'un des elfes. Et laissez mon ami tranquille ! Vous ne savez pas à qui vous avez affaire.

- Et ça m'est égal, répliqua durement le chef dans la langue commune. Vous êtes des criminels et vous serez jugés comme tels.

- Répète ça, Oreille Pointue ?! se hérissa le jeune guerrier. Répète ça et je t'arrache la langue avec mes dents !

Thorin, qui lui aussi avait résisté jusque là à ceux qui l'approchaient, comprit que la situation allait dégénérer. Or, Dwalin et lui ne pouvaient pas avoir le dessus. En revanche...

- Dwalin, fit-il d'un ton bref, faisant un effort pour contenir la colère qui bouillonnait en lui. Arrête.

A voix basse il ajouta :

- La fille leur dira la vérité et j'exigerai des excuses. Mais il faut rester en vie jusque là.

Bon gré mal gré, tout en bougonnant dans sa courte barbe, Dwalin se résolut à suivre les consignes de son ami. N'empêche, il ne reconnaissait plus son Thorin et son caractère explosif. Parce qu'il pouvait déchiffrer sans peine toutes ses expressions et toutes ses attitudes, il sentit toute la répugnance du jeune prince à laisser les elfes leur lier les poignets et les pousser en avant. Thorin se tenait très droit et son visage n'affichait que le mépris, mais il suffisait de regarder ses yeux étincelants pour comprendre qu'il contenait difficilement sa fureur. Dwalin se dit que Thrain aurait été fier de lui : il avait su contrôler son emportement et miser sur l'avenir, de même qu'à présent il cachait soigneusement sa colère. Oui, Thrain, et même Thror, auraient sans doute été satisfaits, se disant que finalement, leur fils et petit-fils avait fini par se rendre maître de son caractère. Peut-être, se dit Dwalin, que la mort récente de sa mère avait changé Thorin, lui avait fait voir l'existence sous un autre aspect. Ou peut-être que tout simplement il s'était dit que se faire tuer ainsi, pour rien, serait vraiment très bête. En supposant bien sûr qu'il y ait une manière "intelligente" de se faire tuer, ce qui restait à prouver.

Ce ne fut que plus tard que Dwalin réalisa aussi que pour la toute première fois, son ami lui avait donné un ordre. Il l'avait fait avec une telle aisance et un tel naturel que le jeune guerrier avait machinalement obéi, sans même se poser la question. Oui décidément, les choses étaient en train de changer.