14] La Fille au-dessous du Sol


[J-1766]


— Bellamy ? J'ai trouvé un autre NightBlood. Une petite fille. Peut-être 4, 6 ans tout au plus. C'est la raison pour laquelle la conversation a coupé hier, et la raison pour laquelle je n'ai pas émis d'appels radio avant ce matin. Notre rencontre a été...comment dire...mouvementée. C'est le moins qu'on puisse dire.

Je grimace en massant ma jambe blessée. Le piège à ours a fait des dégâts, mais rien que je ne puisse surmonter. Heureusement, la lame du couteau n'était pas empoisonnée, donc cette blessure guérira. Comme les autres.

— C'est un véritable petit démon. Je ne sais pas comment elle a survécu à PraimFaya, mais je pense qu'elle doit être originaire de ce village et de Louwoda Kliron Kru. Elle devait se cacher lorsque je suis arrivée. Elle m'espionne sûrement depuis le début, je n'arrive pas à croire que je ne m'en suis pas aperçue avant.

Il est pourtant clair que je n'avais découvert la présence de la fillette que lorsqu'elle avait voulu que je la découvre.

— Je ne suis pas sûre qu'elle comprenne ce qu'il s'est passé, ni pourquoi tout le monde est mort, ni pourquoi nous ne sommes plus que toutes les deux. Elle ne parle pas notre langue. Elle était persuadée que j'étais une Fleimkepa, c'est d'ailleurs pour ça qu'elle m'a attaquée. Sa famille a dû la cacher pour ne pas qu'elle soit moissonnée pour le conclave. Elle s'est vite rendue compte que j'étais moi aussi une NightBlood quand elle a dégainé son couteau...

Si j'avais eu une famille, un enfant, une fille aux yeux bleus et aux boucles noires... Si nous avions vécu dans ce coin de paradis, entourés par les couleurs, la musique et les rires qui devaient certainement résonner par centaines dans ce village magnifique, moi aussi, j'aurai cherché à la protéger coûte que coûte. J'aurai tout fait pour qu'elle ne soit pas découverte et envoyée à une mort certaine et injuste.

— Elle a volé toutes mes affaires pendant que j'étais inconsciente. Ma lance, mes médicaments, mon arme. Tout ce qu'il me reste, c'est quelques baies. J'ai aussi quelques feuilles et un crayon, mais ce n'est pas en dessinant que je vais réussir à la convaincre de me parler.

Je renifle et ajoute, au cas où Bellamy m'écouterait là-haut dans l'Espace :

— Ne t'en fais pas, je vais bien. Je m'en sortirai, comme toujours. Et je serai prudente, comme toujours. Je vais partir à sa recherche aujourd'hui. A demain, Bellamy.


[J-1765]

— Bellamy ? Je crois que j'ai réussi à la convaincre de me parler avec des feuilles et un crayon. Je ne veux pas crier victoire trop vite, mais je pense qu'elle m'a suivie jusqu'au village, et jusqu'ici elle n'a pas tenté de me tuer à nouveau. Donc jusqu'ici, je dirai que c'est plutôt de bon augure.

J'avais trouvée la fillette près du petit étang que formait la rivière non loin du village. J'avais immédiatement envié ses capacités de pêche à la lance.

— Tu sais qu'elle pêche mieux que moi ? À vrai dire, je parie qu'elle pêche mieux que toi, mieux que quiconque. Du haut de ses - quoi, cinq ou six ans ? - je l'ai vue propulser sa lance sans cligner des yeux, droit sur le poisson.

Je ris et ce son me surprend. La commissure de mes lèvres et mes joues souffrent de ce mouvement dont je n'ai plus l'habitude et cette douleur me ramène à la réalité. Quand ai-je été heureuse pour la dernière fois ? Si je réfléchis bien, je pense que mon dernier instant d'allégresse date de notre premier jour sur Terre, de ce moment où Jasper avait sauté par dessus la rivière.

Cinq minutes avant de se faire transpercer par une lance...

— Bellamy, j'aimerai que tu sois là. Je veux dire... En dehors du fait que j'aimerai que tu sois là tout le temps, parce que tu me manques et que sans toi qui assure mes arrières et me sauve la vie dès que possible, ce n'est plus pareil...

J'ignore d'où me vient cet élan d'honnêteté, mais cela me fait du bien et je me sens plus légère.

— J'aimerai que tu sois là, maintenant, parce que je n'ai aucune idée de comment amadouer une petite fille de 6 ans. Je ne sais pas comment l'amener à me parler, comment l'amener à me faire confiance. Et je n'arrête pas de penser à Octavia... À Octavia et à toi, son grand-frère. Et à toutes ces fois où je t'ai vu l'aimer malgré elle, où je t'ai vu lui pardonner ou accepter son pardon.

Combien de fois les avait-elle vus se déchirer l'un l'autre, se guérir l'un l'autre ? Mais toujours, s'aimer l'un l'autre, de cet amour inconditionnel qui lie un frère et une soeur ? De cet amour que personne sur l'Arche n'avait encore expérimenté ?

— J'aimerai juste l'aider, tu sais ? Savoir qu'elle est là quelque part ce soir... Qu'elle m'observe depuis l'obscurité, sans feu pour se réchauffer, sans abri pour se protéger, ça me brise le coeur. Je voudrai juste l'aider.


[J-1764]

— Bellamy ? Quand je me suis réveillée ce matin, je l'ai trouvée endormie auprès du feu. Je n'ose pas lui parler, ni la toucher... Je crains qu'elle prenne peur et s'enfuie. Alors, j'essaie de la laisser venir jusqu'à moi. Je veux lui prouver que je ne lui ferai jamais de mal.


[J-1763]

— Bellamy ? Aujourd'hui, la petite m'a rendue mes affaires. J'ai enfin pu désinfecter et bander mes blessures correctement. Bien entendu, elle m'a observé faire tout du long. Tu le crois si le premier mot qu'elle m'a dit c'est "pardon" ? Mon coeur s'est serré quand j'ai vu qu'elle était sincère. Je lui ai répondu qu'elle n'avait pas à s'excuser, qu'elle avait fait ce qu'il fallait pour survivre dans un Monde où c'était "elle ou eux", mais que ce temps était révolu désormais. Qu'elle n'avait pas à craindre pour sa vie, qu'elle était libre d'être et de faire ce qu'elle voulait. Comme moi. N'était-ce pas toi qui disait que "qui nous sommes et qui nous avons besoin d'être pour survivre sont deux choses très différentes" ? Tu vois, même quand je pouvais à peine te supporter, je t'écoutais. Et même quand tu ne me voyais que comme une épine dans ton pied, tu cherchais déjà à me réconforter. Depuis, elle n'a plus prononcé un seul mot, mais le silence est confortable plutôt qu'angoissant. Je crois que nous avons fait un pas en avant aujourd'hui.


[J-1762]

C'est la fin de l'après-midi et une brise légère souffle sur le petit village devenu mon foyer. Je frissonne quand la fraîcheur du vent me saisit de l'intérieur et essaye d'énumérer les jours depuis PraimFaya.

63 jours.

Je n'ai pas besoin d'y réfléchir trop longtemps. Je compte les jours comme un prisonnier attend sa libération. Je sais que ça ne sert à rien, que cela ne fera pas passer le temps plus vite, mais je ne peux pas m'en empêcher. Je retourne mon attention vers le croquis que je suis en train de perfectionner et frissonne davantage. Octavia n'a jamais paru aussi effrayante que ce jour là, lors du conclave qui a décidé de la survie de l'humanité. Avec ses cheveux tressés en arrière et ses peintures de guerre autour des yeux.

Les mêmes que celles que portait Lincoln...

Soudain, je sens une présence à mes côtés et sursaute en apercevant la jeune NightBlood à quelques centimètres de moi. Comment ai-je pu m'habituer si vite à la solitude ? Cependant, ce n'est pas sur moi que ses ses yeux bleus sont fixés, mais sur mon dessin. Elle le désigne et murmure, si bas que je crois l'avoir rêvé :

— Skairipa...

Je ne parviens pas à dissimuler ma surprise et interroge, en Trigedashleng, avec plus de force que ce que j'aurai voulu :

— Tu sais qui elle est ?

Immédiatement, elle prend peur. Elle ne dit rien mais je le distingue dans son regard et dans sa posture. Cependant, je devine aussi un immense courage en elle, et elle le confirme en acquiesçant.

— Son nom est Octavia. Octavia Blake. Elle est venue du ciel, comme moi, ajouté-je alors.

Son regard s'illumine et j'y lis une curiosité insatiable qui me fait sourire.

— Veux-tu que je te raconte son histoire ?

Cette fois, elle hoche franchement la tête, alors je prends une longue inspiration et commence. J'essaie d'adoucir l'histoire autant que possible. J'en efface la violence, j'en gomme la souffrance, j'en oublie les plus sanglants détails, et mon Dieu, comme j'aimerai pouvoir le faire avec mes propres souvenirs.

Je lui raconte ce que je sais, ce que j'ai entendu, ce qu'Octavia a expliqué et ce que Bellamy m'en a dit. Je lui explique qu'Octavia était un secret, que là-haut dans l'espace, les gens qui s'aimaient ne pouvaient avoir qu'un seul enfant, mais qu'Octavia avait déjà un grand frère quand elle est née. Alors, sa maman a été obligée de la cacher pendant des années sous le plancher de leur maison, pour ne pas qu'on lui fasse du mal, pour ne pas qu'on arrache Octavia à sa famille.

Je lui raconte comment Octavia a finalement été découverte, et comment elle a atterrit sur Terre avec nous. Je lui dit qu'elle a été la première d'entre nous à comprendre les Natifs, que sa gentillesse et sa générosité l'ont amenée à aimer l'un d'eux profondément. Je lui explique qu'Octavia a été le premier lien entre notre peuple et le leur, que sans elle, nous aurions disparus depuis longtemps.

Je lui raconte la guerre, la perte, le conclave, le bunker. Dans mon histoire, Octavia est une héroïne, celle qui nous a tous sauvés.

Une fois mon histoire terminée, je me rends compte à quel point conter tout cela m'a soulagée. Faire des autres les héros et passer sous silence tout ce que Wanheda a accompli pour faire survivre son peuple et la race humaine. Faire entrer les autres dans la lumière n'est pas difficile, surtout lorsqu'ils le méritent. Et Octavia le mérite. Chacun de mes amis le mérite.

Je me racle la gorge dans l'espoir de ravaler mes larmes quand la petite fille attrape ma main et me fait me lever. Elle semble vouloir me montrer quelque chose et avance, sa petite paume réchauffe la mienne tandis que j'accompagne ses pas. Nous arrivons devant une petite cabine et elle s'immobilise.

— Où sommes-nous ? demandé-je faiblement.

— C'est ma maison, répond-elle.

Elle me lâche la main pour en ouvrir la porte et disparait à l'intérieur. Je la suis et l'observe lorsqu'elle s'immobilise au milieu de la pièce, devant un joli tapis coloré. Je sonde la petite maisonette du regard, ses couleurs, ses petits meubles et sa décoration joyeuse. Je souris et lui dit :

— C'est très joli.

Elle ne m'écoute pas et se baisse. D'une main, elle soulève le tapis et l'envoie sur le côté pour révéler une trappe qu'elle ouvre en grand. Son regard est triste, mais déterminé. Je me penche et ne peut m'empêcher de frémir. La cachette est petite. Un adulte n'aurait pas pu y tenir, même accroupi. Quelques objets y sont réunis, avec une couverture et un coussin sale et soudain, je comprends.

— La fille au-dessous du sol.

Mon murmure est suffisamment fort pour que la fillette l'entende. À nouveau, elle hoche la tête et s'éclaircit la voix en disant :

— Je m'appelle Madi.

Et juste comme ça, elle n'est plus une inconnue. Ses barrières s'effondrent et les miennes les accompagnent. Elle avance vers moi et j'ouvre mes bras. Elle s'appuie contre moi et je la serre contre mon corps.

— Je suis heureuse de te connaître, Madi. Je m'appelle Clarke. Si tu le veux bien, nous prendrons soin l'une de l'autre à partir d'aujourd'hui. Ça te plairait ?

Ses grands yeux bleus emplis de larmes sont le reflet exact des miens et mon coeur se serre.

— Tu n'auras plus à te cacher ici, d'accord ? Tu n'auras plus à te cacher de qui que ce soit, je te le promets.

J'ignore si la vie me permettra de tenir cette promesse, mais je compte bien me battre pour la respecter. Je me battrai jusqu'au bout pour que cette petite fille connaisse le bonheur qui a été interdit, puis arraché à Octavia.

Nous passons la soirée en silence, comme si tout avait été dit. Elle est fatiguée lorsqu'elle s'allonge à mes côtés auprès du feu et s'endort rapidement en contemplant les étoiles. Alors, je la porte dans mes bras et la dépose doucement sur mon lit dans l'ancienne station essence, avant de retourner devant le foyer, là où la radio m'attend.

C'est le coeur à la fois lourd et léger que je positionne la petite parabole et m'empare du transmetteur.

— Bellamy ?

Ma voix tremble quand des flashes de l'histoire de sa petite soeur me reviennent. Parler d'Octavia a fait remonter des souvenirs de lui à la surface de ma mémoire et mes larmes luttent pour couler de mes yeux, pour exprimer cette tristesse douce-amère que je ressens à cet instant. J'enfouis mes sentiments au plus profond de moi et continue :

— Nous avons parlé d'Octavia aujourd'hui...


Bonjour à tous et désolé de ce retard. Normalement, je poste tous les vendredis, mais dernièrement, j'ai eu beaucoup de mal à dormir, et les nuits blanches n'aident pas à l'écriture...

J'espère que ce chapitre vous a plu. J'ai tellement plus de facilités à écrire sur Bellamy que sur Clarke que j'ai du mal à être satisfaite de ce que je peux faire de son point de vue. Ceci dit, j'aime Madi, donc ça devrait aider pour la suite.

Bises !