IMPARDONNABLE ! Je le suis sans conteste. Je ne vais pas me justifier, je dirais seulement que les études ne font pas de cadeaux :)

J'espère que vous ne m'en voulez pas trop de cette INTERMINABLE et GARGANTUESQUE ATTENTE... J'me suis dépassée, pour le coup^^

De toute façon, tout est écrit.

"Miracle !" me direz-vous.

C'est sûr :) Je posterais le dernier chapitre demain.

Donc tenez-vous près à voir cette histoire prendre fin. Déjà... Comme ça passe vite hein ? :)

En tout cas, je remercie tous ceux et toutes celles qui suivent, lisent et apprécient mon histoire. J'vous aime vous aussi ! :)

Allez, j'arrête mon moulin à parole et vous souhaite une bonne lecture !

Chapitre 13 : Bienvenu(e) chez les Oharus.

Une bourrasque. Piquante de fraîcheur. Violente par ses mouvements sauvages et torrentueux. Elle s'introduit sans nulle grâce dans la pièce où un tic-tac continu tambourine. Rideaux et fenêtres s'agitent en tout sens. Le vent semble prendre un malin plaisir à les distordre. Sa puissance glacée n'a pourtant rien d'extraordinaire mais quand l'orage pleure ses gouttes froides, celui-ci pousse et renforce sa force devenue tout à coup bien plus virulente. Avec lui s'amène, en plus d'un souffle agressif, une humidité méprisante. Parquet reluisant de propreté, il ne faut qu'une ou deux rafale(s) tapageuse(s) pour que les gouttelettes austères se collent à lui et ne réduisent à néant tout cet épuisant travail de ménage. N'y a-t-il aucun respect pour le nettoyage si durement accompli ? La pluie n'a cure de ce genre de futilité puisqu'elle n'hésite pas à se briser telle une vague se fracassant sur un rocher. Un silence a régné, autrefois. Avant que ce tourbillon ne passe et trépasse dans ce salon, les volets ont rarement claqué aussi fort. Quelqu'un de négligeant ou de simplement étourdi a oublié de les verrouiller. L'extérieur est entré et ne cesse de faire des ravages. Mais personne n'est là pour le voir. Bien regrettable de n'avoir aucun regard pour s'affoler et arrêter la folie claquante du vent ainsi que le grignotage de l'averse.

Dehors se trouve un ciel plombé de gris. Grisaille enroulée d'une obscurité tout à fait comprimée et réfrigérée. C'est noir aussi bien qu'en haut qu'en bas. Terre et cieux sont reliés l'un à l'autre par cette couche écrasante qu'est le mauvais temps. Pas la moindre faille dans cette courbe nette et volumineuse. Les rayons ne traversent pas. Ils n'effleurent nullement cet écran morose. Lumière inexistante. Du moins, l'éclairage a comme des reflets sombres et dépourvus d'une quelconque chaleur. La pluie tombe, s'écrase, s'étale et meurt. Poils mouillés. Vêtements trempés. Chaque heure a son lot de grelottants courants d'air. Poils hérissés. Ce manége ne s'arrête guère. Aucun instant de répit pour quiconque. Les dents continuent, inlassables, de claquer comme des furies tandis que la peau reste tout aussi frigorifiée.

Un véritable temps de chien !

Courir devient alors une action spontanée et presque inévitable. Il n'est pas anodin, durant une telle giboulée, d'apercevoir une multitude de jambes cavaler à droite et à gauche. Toute cette agitation compresse. Chacun se presse. Marche rapide. Course. Etre le plus vite possible devant ce feu crépitant, sous cette couette chauffante, dans ces bras dont les mains caressent.

Elle aussi, elle court.

Son cœur pompe et s'affole. Rien ne la protège de ce torrent colérique. Pas de tissu couvrant sa crinière ni même de parapluie où les gouttes rebondissent. Non, elle court, court à s'en faire exploser les poumons. Une sensation chaude embaume l'intérieur de son corps malgré cette claque cinglante de froideur. Plusieurs regards s'arrêtent sur elle. Leurs pupilles opaques parcourent ses courbes, scrutent pendant quelques secondes ses billes puis laissent leur curiosité s'évanouir. Ils ne comprennent pas cet empressement si vif et féroce. Ils n'arrivent pas à déchiffrer le pourquoi de ce sourire pendu à ses lèvres. Leurs pensées ne la préoccupent en aucune façon. Toujours ses pas cognent. Toujours sa course se fait plus intense. Les pieds martèlent le sol goudronné. Mouvement gonflé de témérité. L'orage a beau jouer de cet air endiablé, en rien il ne l'oppresse. Au contraire, tout ce qui l'effleure déclenche en elle une force enivrante et sulfureuse. Excitation débordante. Sentiment de pure satisfaction qui longe ses veines alors que les muscles se contractent.

Expression de joie figée sur ce visage pleuvant d'une eau salée. Sourire mystérieux qui tout au long de sa chevauchée n'a cessé de se dessiner.

Ses pas freinent la cadence. Peu à peu l'allure se veut moins intrépide et plus régulière. Elle s'arrête. Respiration suffocante. Chaleur. Fatigue. Cette excursion sous la pluie a de quoi donner un sympathique coup de fouet tonique. Rien de tel pour se revigorer. A l'arrêt, elle ressent à présent toute l'humidité acide de la tempête. Elle grelotte, prenant enfin conscience de son accoutrement plus que léger. Ses doigts se posent sur la poignée et tournent celle-ci sans tarder.

CLAP

Geste mécanique mais tout du moins féroce qui ferme la porte d'entrée. Un son claquant vrombit, vrille durant une microseconde les tympans puis s'effondre. Pupilles closes, le dos se laisse glisser. Fesses au sol. Respiration déjà plus posée. Le silence de la pièce n'est perturbé que par les claquements abrupts des volets.

TIC-TAC

Aucun bruit ne vient troubler le calme plat et presque dérangeant de la pièce.

TIC-TAC

Il n'y a que l'horloge qui ose émietter son agaçante résonance.

TIC-TAC

Une chaleur nouvelle vient aplatir le poids fastidieux de l'humidité ressentie dans la chair. Merveilleuse invention qu'est le chauffage.

« Je l'ai eu…. »

Murmure.

« Ca y est… »

Un sourire.

« J'ai gagné… »

Yeux ouverts. Ils luisent, enflammés.

« CA Y EST ! »

Voix éclatée. Poings levés.

« Je l'ai eu nom de Dieu ! »

Tonalité bombée d'allégresse.

« YEEEEEEEEEEEES ! »

Les cordes vocales s'enroulent de passion et plongent dans une joie disproportionnée.

« Oh Yeaaaaaaaaaaaaaaaaah ! »

Exclamation poétique.

« Putain j'ai réussi ! »

Le corps s'est redressé d'un coup net et violent. Des larmes bordent le coin des prunelles.

« Il a abdiqué ! Il s'est plié ! »

Poignante et écrasante, cette voix. Est ressenti toute une spirale d'émotions courbée par le soulagement, le délice, la jubilation.

« J'AI GAGNE ! »

Un cri. De triomphe. De dépassement. D'exploit. Il transperce les tympans. Fait trembler les murs. Ecartèle toute autre sonorité de la demeure. On ne perçoit et ne ressent que cette sauvage et brutale clameur gonflée de bonheur.

« Grande sœur ? »

Un petit homme fait irruption. Coupe au bol avec une chevelure joliment brunie, il ne doit pas mesurer plus d'un mètre trente. Ses petits pieds sont cloisonnés dans de laineux chaussons gris. Un fin gilet en soie, dont la blancheur a vite été tronquée par quelques taches crasseuses, recouvre le buste maigrelet. Les jambes sont pour l'heure munies d'une mignonne salopette en jean. Tissu si bleuté qui fait ressortir la peau laiteuse du garçon.

« Je suis la meilleure ! Mouhahaha ! »

Rire et braillements s'enchevêtrent. Rire enrobé de jouissance. Toujours planté dans ce couloir devenu tout à coup si tapageur, le rejeton regarde avec attention ce manège inlassable et criard. Ses deux billes vertes contemplent sa grande sœur devenir un peu maboule sur les bords. Jamais encore il ne l'a vue aussi excitée et agitée. Ce qui le surprend. Puis l'amuse. Instantanément, un sourire naïf prend place sur son visage aussi bien innocent que croquant. La voir autant remuer lui donne l'envie de se mêler à la danse du cri. Il veut ressentir ce sentiment explosant et débordant qui semble posséder son aînée. Son doudou en main, le petit homme gambade, aussi vite qu'il le peut, vers la responsable de ce brouhaha.

« Ze l'ai eu ! Ze l'ai eu ! »

La peluche en forme de grenouille voltige dans les airs. Un membre de plus s'ajoute à la ronde, une voix de plus s'égosille. Enfin elle le remarque.

Elle sourit.

Il se fait enlacer se retrouve transporté dans le tourbillon infernal d'une toupie assommante. Son sourire, ceinturé d'un enchantement infantile, s'élargit sur sa bouille crémeuse et rosie.

« Z'on l'a eu ! Zyeah ! »

Les deux timbres se tamponnent et résonnent avec une farouche violence.

Toujours leurs lèvres si formidablement soulevées, ils frottent leur nez, se prennent main dans la main, tournent encore et laissent échapper des rires simplement puérils.

Joie débordée qui crépite et tonne. Danse aussi vivante qu'instable. Un délire. Ils le partagent, rien que tout les deux.

Ensemble ils braillent à tue-tête. Ensemble ils dévorent ce moment figé du temps. Ensemble ils vivent cet instant unique plaqué dans les souvenirs.

Il n'y a personne d'autre.

« ON A GAGNE !

- LA FERME, NOM DE DIEU ! »

Une voix criblée d'hystérie se joint à l'excitation implacable des deux apprentis valseurs. Autant d'irritation piquante que d'exaspération dilatée vibre dans cette tonalité apparue si agressivement. Des pas grondants résonnent d'un coup dans la demeure. Un escalier est dévalé à vitesse grand V. Les deux piailleurs sentent d'ici la furieuse austérité se diriger vers eux. Un blond aux yeux ardoise, la crinière hirsute, scrute avec une colère vénéneuse les deux cinglés.

« Vous êtes pas bien dans vos têtes putain ! » tempête-il, exacerbé.

Regard si noir qu'il en fait trembler le petit homme. Sa frimousse vient se dissimuler derrière l'avenante et réconfortante grenouille, le doudou attitré. Il a souvent eu droit à ce genre de regard de la part de papa et de maman lors de ses nombreuses et interminables bêtises. Regard qu'il n'aime pas du tout. Regard qui, inéluctablement, signifie punition. La moue abattue et voilée par une peluche aux yeux globuleux, l'asticot se colle à sa grande sœur.

« T'as un problème, Ko ? »

Tonalité perforée par une triomphante espièglerie.

« Ouais j'en ai : y'a une truie qu'arrête pas de beugler depuis plus de dix minutes. Alors si elle pouvait la mettre EN VEILLEUSE deux secondes ça ferait foutrement du bien ! crache sa verve celui-ci.

- Et si la truie n'a guère l'envie de se la boucler, qu'est-ce qui va se passer ?

- T'as pas fini de faire ta putain de gamine Yumi !

- Je t'arrête de suite mon coco. Ce n'est pas moi qui ai débarqué comme une furie en persiflant qu'il fallait la fermer. Si t'étais venu nous demander, d'une façon plus courtoise, qu'on baisse le volume on n'en s'rait pas là, clarifie la blonde.

- Non mais c'est une blague ! s'offusque l'aîné masculin n'en croyant tout bonnement pas ses oreilles.

- J'ai une tête à plaisanter ? demande d'un ton des plus sérieux la seule fille du trio.

- Mais merde Yumi ! J'suis en plein travail d'écriture ! Comment veux-tu que je me concentre ou que je réfléchisse un temps soit peu avec un tel VACARME ! »

Une colère électrisante tourbillonne. Ca se dévisage. Se défie du regard comme tant d'autres fois.

Ce n'est pas lui, qui est en tort. Elle le sait tout à fait. A sa place, l'usage de la violence n'aurait pas du tout été une option, mais une action spontanée. En quelques secondes, le problème aurait sûrement été réglé. Méthode pour le moins drastique mais souvent efficace, pour elle. La patience, notion fondamentale de la vie de tous les jours. Notion qui a du mal à s'intérioriser ou à être appliquée. Elle s'avère clémente seulement avec les membres de sa famille (et encore, ce n'est pas toujours le cas avec ce cher Ko) ainsi qu'avec ses véritables ami(e)s, qui sont au nombre de deux. Les poings, ce sont ses alliés de tout temps et ils le resteront aussi longtemps que leur efficacité perdurera. Pourtant, cette fois-ci, ils n'ont pas de poids. Bien sûr qu'elle peut en user. L'interdiction (verbale) ne l'atteint en aucune manière. Bagarre. Acte jugé comme horripilant et dénigrant. Elle ne voit pas pourquoi. Problèmes et emmerdes sont souvent rapidement et correctement réglés. Mais pour l'heure, quelque chose l'empêche d'en user. Un mot : conscience. Une petite saloperie, cette chose-là. Il est rare que celle-ci parvienne à l'atteindre mais quand c'est le cas, elle ne lâche pas le morceau. Elle pourrit ses pensées, injecte son venin de culpabilité et de remords. Enterrer. Voilà l'état dans lequel elle veut mettre sa conscience. La découper. La cisailler. La regarder croupir au fond d'un trou noir crasseux. Pas moyen d'y échapper. Prise dans ses filets moralistes, elle s'enfonce dans l'eau baignée d'éthique. Obstacle infranchissable. Inaltérable et incontournable, cette foutue conscience.

Soupir.

Y'a des jours où elle est en parfait accord avec sa conscience. Mais d'autres fois, c'est un véritable crêpage de chignon. Le choix ? Il n'y en a pas. Du moins, pas aujourd'hui.

« J'vais la mettre en sourdine. » assure-t-elle d'une moue quelque peu contrariée.

Il la regarde, étonné et réservé quant à sa résolution de le laisser tranquille. En général, il faut s'acharner tel un véritable forcené pour la faire concéder. Or, là, on ne peut pas dire qu'il s'est battu bec et ongles pour gagner la partie. Suspicieux, il fronce les sourcils avec ce regard toujours aussi méfiant.

« T'as pas confiance en moi Ko ? lance la lycéenne en voyant cet air plus que soupçonneux de son frère.

- D'habitude, faut en venir aux mains pour avoir l'espoir de te voir nous céder quelque chose…

- Mais là ce n'est le cas ! Alors arrête de me dévisager de la sorte. Si je te dis que j'arrête c'est que j'arrête. Point.

- …

- Dis, le vieux a débauché ?

- Pas encore.

- Cool. » ne peut s'empêcher d'ajouter la blonde en souriant.

Petit mot qui arque le sourcil doré de l'écrivain. Ce petit sourire satisfait et malicieux enveloppe des desseins propres à ceux de sa sœur. Desseins qui généralement marquent les esprits des « victimes ». La rancune est un poison qui touche sa sœur de plein fouet. Extirper un « pardon » de sa bouche relève presque du miracle ! Encore aujourd'hui il se souvient de cette gifle monumentale et spectaculaire, ainsi que les plusieurs coups de poings et de pieds qui ont suivi, le jour où sa charmante petite sœur, âgée de sept ans, l'a surpris en train de feuilleter, en toute innocence, son journal intime. Mon dieu qu'il l'a sentie passer celle-là ! A chaque fois qu'il se remémore cet épisode quelque peu traumatisant, sa main vient s'acheminer sur la joue meurtrie, le souvenir de la douleur renaissant. Ce jour-là, on peut dire qu'elle a braillé comme une vraie truie en pleurant et en cognant. Heureusement que Nato, l'aîné de la famille, est venu l'épauler car sinon il aurait bien fini par perdre une ou deux dents…. Même si cela ne faisait que 3 ans qu'elle pratiquait la boxe, elle avait un sacré coup droit pour son gabarit !

Une force de titan…

Leurs nombreuses autres chamailleries n'ont jamais été aussi violentes après. Et même si parfois le ton peut très vite monter et s'enflammer, ils s'entendent sur beaucoup de choses, notamment l'écriture qui est une passion commune. Et puis, malgré les apparences et tout ce qu'ils peuvent en dire à ce propos, ils aiment se chercher des poux. C'est un art que chacun maîtrise à la perfection. Leurs sentiments vis-à-vis de l'autre sont d'ailleurs la plupart du temps exprimés par cette façon de s'injurier, de se lancer des piques par-ci par-là. Le corps à corps est, pour eux, une forme d'expression inévitable entre frère et sœur. Ils se rentrent dedans, ne laissent pas l'autre avoir le dernier mot, ont un foutu caractère de cochon et ont tendance à tout prendre au pied de la lettre. Pas une seule journée n'est rythmée sans une confrontation verbale ou physique. Rares sont les fois où la tension s'est faite vraiment tendue. Heureusement que plusieurs personnes, matures, veillent à ce que cela ne déborde pas.

Alors que Yumiko le scrute avec cette même lueur sérieuse, lui s'accroupit et vient ébouriffer la crinière de son petit frère, encore recroquevillé sous sa peluche.

« Excuse-moi Naki. Je ne voulais pas te crier dessus. »

Le garçon relève doucement ses petits yeux humidifiés. Devant lui un sourire réconfortant et désolé s'affiche, ce qui réchauffe son cœur.

« Grand frère Ko n'est plus fâché ?

- Non. »

La réponse embellie de sincérité décroche instantanément un sourire de la part du cadet de la famille. Le blond lui pince ses joues rosies, provoquant un petit rire amusé du jeunot.

« Je retourne là-haut plier ce maudit chapitre, déclare-t-il en se redressant.

- Faudrait quand même te manier. Ton éditeur s'impatiente. Enfin, moi ce que j'en dis…

- La ramène pas Yumi. »

Amour vache. Deux sourires railleurs plaqués sur deux bouches. Tandis que Ko monte au second étage, la lycéenne sourit à son petit frère tout en donnant une petite bise sur son nez. Celui-ci rigole bêtement puis retourne à son activité de coloriage. Quant à Yumiko, elle traverse le salon, tourne à gauche et rentre dans une pièce qu'elle ne connaît que trop bien. Sa main glisse sur le mur droit et actionne l'interrupteur qui en un clin d'œil illumine sauvagement la salle.

Première chose tape à l'œil : les fioles. Dispersées de part en part, certaines sont consciencieusement alignées en haut des étagères. Plusieurs ont leur liquide qui s'étale sur le sol, qui domine le recoin d'un meuble. D'autres traînent sur les commodes ou sur le plancher tout en restant immobiles et en parfait état. Ensuite vient cette masse d'ustensiles scientifiques éparpillée dans toute la pièce : les pipettes sont au rendez-vous, les tubes à essai inondent presque les tables, de nombreux erlenes (petit tube en verre) prennent de la place au vu de leur quantité conséquente, n'oublions pas les incontournables béchers retrouvés un peu n'importe où, deux becs bunsen avec une balance de précision située tout juste à côté, l'indémodable vieux pc des années 80 qui a pratiquement toujours un disfonctionnement et dont la couleur tend vers le jaune pourri, quelques microscopes (les tous derniers modèles aussi pointilleux que pragmatiques), un butimètre qui permet de mesurer la matière grasse ou encore un PH mètre (potentiel d'hydrogène) qui est un outil mesurant l'acidité d'un produit. Aussi, quelques rares machines ont leur place dans ce laboratoire en pagaille, telles une centrifugeuse dont la fonctionnalité est avant tout de séparer le liquide du solide, le spectromètre (appareil de mesure qui décompose une quantité observée comme un mélange de molécules), une étuve qui est un petit four permettant de savoir à quelle température les bactéries ou microbes poussent dans tel produit, et pour finir le bain marie (un bain d'eau chaude à 60 degrés qui sert à obtenir la meilleur lecture d'un mélange, d'un produit, d'une réaction….). Aux côtés des nombreux fioles et tubes à essai se trouvent des héliantes (colorant doré) alors que les acides sulfuriques, citriques et hydroscopiques (substance absorbant l'eau) sont placés en hauteur, à l'abri des petites mains qui passeraient par là.

Impressionnant, ce matériel. Elle a beau être venue une centaine de fois dans ce laboratoire, ses yeux semblent toujours ébahis par cette panoplie de chimiste.

Outre cet aspect très technique et scientifique, l'ambiance qui ressort de cette salle soulève les lèvres. D'énormes bouquins qui nous laissent presque croire à des encyclopédies s'alignent en rang sur une étagère. Des cadres où le verre met en valeur un diplôme, des articles de journaux, des photos prises dans un laboratoire, la convocation à une conférence privée, le bout d'une thèse, des citations ou des phrases à visées scientifiques telles celles de Descartes, des dédicaces d'élèves, recouvrent les murs. Encadrements soignés, linéaires. Ils retracent, minutieux, le parcourt du renommé professeur Komachi Oharu mais reflètent avant tout cette gloutonne et gargantuesque passion pour la chimie. Un véritable mordu. Son métier, il le vit avec une intensité parfois refoulée car souvent incontrôlée. Lancé sur une thèse, une expérience, il est impossible à arrêter. Continuant, s'acharnant, persévérant jusqu'à ce qu'il obtienne exactement ce qu'il souhaite. Féroce obstination dont ses frères et elle-même ont hérité. Principe de famille, valeur imbriquée dans la chair.

Comme à son habitude, son regard contemple la pièce à la surface prodigieuse. Elle en fait le tour. Se replonge dans le passé et les souvenirs.

Salle qui regorge de moments chaleureux, de rires éclatés et de sourires enjolivés. Ils ont tant vécu rien que dans cette salle. Petite, elle venait s'aventurer sans mégarde. Période de pure découverte. Gamine qu'elle était à toucher à tout ce qui se trouvait près d'elle. Maladroite aussi puisque nombreuses fioles passées par ses menues petits doigts ont fini par glisser et à faire ce bruit déchirant et cassant d'un verre percutant le sol. Réprimandes irritées et haussement grave de la voix s'ensuivaient. Alors elle faisait une moue désolée et ne cessait de s'excuser. L'homme à la barbe mal rasée chavirait, pas toujours mais cela lui arrivait. Sa petite dans ses bras, il lui contait le récit de ses expériences, pratiquait sous ses yeux des mélanges impressionnants pour cet enfant dont les yeux s'émerveillaient. De la fumée sortait. De petites explosions surgissaient. Des couleurs drôlement étranges résidaient dans les flacons. Un univers particulier et magique. Jamais elle ne se lassait de regarder ce spectacle certes très complexe mais toutefois amusant. Ses rires résonnaient dans la pièce et réchauffaient le cœur. Il aimait énormément sa présence. Le temps coulait comme une cascade. Un sentiment de simple bonheur et de bien être les gagnait tout les deux.

Jamais cela ne s'est arrêté. Aujourd'hui, l'expérience est encore plus savoureuse car ils partagent autre chose. A présent, elle peut participer à toute cette machinerie scientifique. Une apprentie chimiste, voilà ce qu'elle est devenue à force d'admirer, de toucher, de caser, d'apprendre. Même si son niveau actuel se concentre sur les bases, cela lui suffit amplement. Pas besoin de connaissances tatillonnes. Le plaisir réside par l'existence de cette pièce, par sa décoration, par tous ces éléments farfelus et tirés par les cheveux. Sa passion, à elle, c'est d'être ici avec son père en train de trafiquer toutes sortes de choses.

Son corps s'enfonce un peu plus. Son regard se pose sur les fioles et les tubes à essai. Elle les fixe, concentrée. Des étiquettes avec des noms écrits, c'est ce que possède chaque récipient et tube en verre contenant un liquide. Une nomination. Précise. Recherchée. Les yeux parcourent. Tâtonnent. Scrutent les lettres.

Où est-il ?

Sourcils plissés. Signe d'une attention condensée. Les mains commencent à farfouiller. Elles touchent, effleurent. Saisissent puis reposent après l'examen des pupilles.

Il l'a forcément mise ici, quelque part.

Les secondes découlent. Sa recherche l'obsède.

Agacée. Contrariée. Sentiments désagréables s'amenant. Les gestes s'activent.

Elle est où cette putain de solution !

Mouvements frénétiques qui traduisent remarquablement bien le malaise qui s'installe, malicieux. Alors que la panique se veut bientôt dominante, les mains se figent.

Sourire illuminé.

Nervosité transpercée par le soulagement.

Visage comprimé par la joie.

Les mains s'empressent d'empoigner la fiole.

« Je t'ai trouvé, mon précieux. »

Voix piquée de douceur inquiétante. Les yeux scrutent avec une infinie intensité la substance.

« Effrayant de voir les capacités d'une simple et anodine petite solution chimique. »

Une pensée, dirigée vers deux lycéens, desserre encore plus ses lèvres.

« Ca vous change la vie. Et ce n'est pas vampireman qui me dira le contraire. »

Rien qu'un mélange et qu'une transformation de molécules. Il n'a suffit que de cela. Rien que ça. Pittoresque. Peut-être. Mais, le résultat est là.

« J'ai obtenu vengeance. »

Par une substance.

« Merci Papa. » sourit-elle, reconnaissante.