Chapitre 2

Loft, 13h30

Ryan et Esposito qui venaient d'entrer et de saluer leurs amis et collègues contemplaient, perplexes, Eliott se balancer légèrement au gré des barrissements d'éléphants et des pépiements d'oiseaux. Le bébé, bien éveillé, regardait ce qui se passait autour de lui, se contentant de gigoter de temps en temps.

- Waouh … ça c'est un transat de compétition ! s'exclama Ryan, contemplatif, scrutant la balancelle avec admiration.

- Et encore vous n'avez rien vu ! répondit fièrement Castle. Cinq vitesses de balancement, dix berceuses ….

- Malheureusement Eliott n'aime que les éléphants …, l'interrompit Kate.

- D'où l'ambiance jungle …, constata Esposito, avec un petit sourire taquin.

- Oui, bon … ça c'est un détail … notre petit Mowgli finira par se faire à une autre musique. Vous savez qu'il y a même des capteurs sensoriels et sonores …

- Et ça le berce quand il se réveille ? demanda Ryan, intrigué.

- Bien-sûr … c'est la classe, non ?

- Ouais, répondit Esposito. En tout cas, Bébé Eliott a l'air d'apprécier … on dirait un pacha là-dedans ….

- Je suppose que ça coûte une petite fortune ? demanda Ryan, l'air intéressé, faisant le tour de la balancelle comme s'il s'agissait d'une belle voiture.

- C'est un peu cher, en effet …

- Mais Sarah-Grace est trop grande de toute façon, lui répondit Kate.

- Je sais … Je demandais juste comme ça … au cas où … un jour …, bredouilla Ryan.

- Tu as quelque chose à nous annoncer ? demanda Esposito, le regardant d'un air perplexe, tout en repensant au feeling de Lanie sur la grossesse de Jenny.

- Moi ? sembla s'étonner Ryan. Non … rien … pourquoi ?

- Comme ça …., répondit Esposito, lançant un regard complice à Kate et Rick, tous trois se disant que Lanie avait peut-être un bon pressentiment finalement.

- Bon, c'est bien joli ce petit joujou, continua Ryan prompt à changer de sujet, mais il y a des gens qui bossent …

- Ouais, on n'a pas beaucoup de temps, et on est plutôt débordés, ajouta Esposito.

- Vous aviez besoin de notre aide ? demanda Kate.

- Il y a eu un nouveau meurtre cette nuit …

- Le même mode opératoire que pour Ellen Bright ? répondit Beckett.

- Oui exactement ... mais ce n'est pas le plus significatif. On a le dossier, on va vous expliquer.

- Venez, asseyez-vous, leur fit Castle, les entraînant vers la table de la salle à manger.

Quelques minutes plus tard …

Castle et Beckett avaient écouté les gars leur faire le compte-rendu du dernier meurtre et de ce qu'ils avaient comme nouvel élément concernant l'affaire. Le corps de Samantha Lopez, une infirmière de trente-sept ans, avait été retrouvé en pleine nuit dans le parking souterrain de son immeuble, à quelques mètres seulement de sa voiture. Comme Ellen Bright, elle avait été violée, et étranglée.

- Le profil est le même ? demanda Kate, qui était aussitôt passé en mode « flic », rassemblant les éléments tout en réfléchissant.

- Le profil est le même, oui … mais il y a bien plus que ça. Elles étaient amies. Samantha était infirmière elle-aussi …, répondit Esposito.

- Et bossait dans le même hôpital, ajouta Ryan. Elles pratiquaient le karaté ensemble, au sein du même club, et couraient régulièrement toutes les deux.

- On a même interrogé Samantha vendredi après la mort d'Ellen …

- Elle était effondrée, elle ne savait rien, elle ne comprenait pas …

- Et elle ignorait que le même destin horrible l'attendait deux jours plus tard …, ajouta tristement Castle.

- Oui … et au-delà de leur amitié, le profil physique, social et psychologique est le même, expliqua Ryan. Deux très jolies femmes de caractère, sportives, et mariées. La seule différence est que Samantha avait un petit garçon d'un an.

- Et quant au meurtre en lui-même, tout est identique ? demanda Kate.

- Oui, répondit Esposito. Dans les deux cas, il a utilisé un préservatif. Elles se sont débattues, ont lutté pour rester en vie. Et il leur a coupé les ongles.

- Mais avec Samantha, il semblerait qu'il n'ait pas pu finir son rituel.

- Comment ça ? s'étonna Rick.

- Les ongles de l'annulaire et l'auriculaire de la main gauche n'ont pas été coupés.

- Il aurait été interrompu ?

- Oui, par le mari de la victime …, précisa Ryan.

Ryan et Esposito expliquèrent que depuis l'assassinat de son amie, Samantha était terrorisée à l'idée de se déplacer seule, de nuit, à pied dans les rues de New-York. Exceptionnellement, depuis vendredi, elle s'était donc rendue à l'hôpital pour ses gardes en voiture. Le mari avait expliqué qu'il avait eu sa femme au téléphone durant tout son trajet depuis l'hôpital, car cela la rassurait. Elle avait raccroché au moment où elle entrait dans le parking, lui disant qu'elle était arrivée. Ne la voyant pas rentrer au bout de quelques minutes, il avait descendu les quatre étages à pied pour venir à sa rencontre, et avait alors découvert le drame qui s'était produit, trouvant son corps sans vie dans le parking.

- L'assassin aurait entendu le mari dans l'escalier et pris la fuite …, constata Beckett.

- C'est ce qu'on pense, oui …

- Mais comment a-t-il fui ? à pied ? demanda Castle, cherchant à comprendre.

- Oui, a priori … Le mari n'a entendu aucune voiture ou un quelconque véhicule quitter le parking, et il y a plusieurs dizaines de mètres entre la scène de crime et la sortie du parking … Il ne pouvait pas avoir déjà fui en voiture.

- Il devait être garé dans la rue …, ajouta Ryan, et l'avoir devancée pour l'attendre dans le parking.

- Ce qui veut dire que depuis vendredi, il l'avait surveillée, résuma Beckett. Il savait qu'elle se déplaçait en voiture depuis deux jours et rentrerait par le parking.

- Oui … On a vérifié les environs, il n'y a pas de caméras de surveillance. C'est un quartier résidentiel, plutôt populaire …

- Il prend de sacrés risques quand même …, constata Castle. Dans un parking, il a plus de chance d'être repéré, et c'est moins facile de s'enfuir.

- En même temps, les risques sont calculés, lui fit remarquer Kate. Il a choisi des victimes qui ont des horaires décalées, et regagnent leur domicile quand il fait nuit …

- Et il est super rapide …, leur fit remarquer Esposito. D'après le mari, il s'est écoulé entre cinq et dix minutes entre le moment où Samantha a raccroché le téléphone et celui où il a réalisé qu'elle tardait à arriver …

- Donc il l'a maîtrisée, violée, étranglée en moins de dix minutes …, résuma Castle, le tout sans attirer l'attention.

- Personne n'a rien entendu, non, répondit Ryan.

- Sans compter que pendant ce laps de temps, il lui a aussi coupé les ongles …

- Rapide et réactif. Prudent aussi …, continua Kate. Il a préféré fuir plutôt que de finir son rituel.

- Pour un débutant, il est plutôt professionnel, ajouta Esposito.

- Et il gagne en efficacité, précisa Ryan. L'étranglement a été maîtrisé cette fois. Elle s'est débattue, il y a des marques de contusion, mais l'étranglement a été précis.

Eliott commença à grogner et pleurer, si bien que Kate alla éteindre la balancelle, et le prendre dans ses bras pour l'apaiser, tout en continuant de réfléchir à cette enquête.

- On peut éliminer le crime d'opportunité, reprit-elle, berçant Eliott qui pleurnichait contre elle. Il ne les a pas choisies au hasard … Il les a sans doute rencontrées en même temps …

- Oui, soit à l'hôpital, soit au club de Karaté …, répondit Esposito.

- Ou pendant leur footing …, ajouta Ryan.

- Elles ne se voyaient que dans ce cadre-là ? demanda Castle.

- Oui. D'après les maris, elles ne sortaient pas vraiment en dehors, expliqua Ryan. Cela faisait des mois du moins qu'elles n'étaient pas sorties entre elles.

- La question est : a-t-on affaire aux crimes d'un psychopathe qui se focalise sur ce type de victimes, ou bien plutôt à des crimes passionnels ? demanda Kate.

- Peut-être …, répondit Castle. Le gars aurait voulu les éliminer pour une raison ou une autre, et les aurait violées … par la même occasion.

- Difficile à dire pour l'instant …, constata Esposito. Mais les proches interrogés, les collègues dressent tous le même portrait d'elles deux. Des femmes sans histoire, appréciées de tous, bien dans leur vie …

- Et quand on a interrogé Samantha concernant la mort d'Ellen, vendredi, elle ne savait rien, ajouta Ryan. Elle était complètement désemparée … Elle n'avait jamais eu l'impression qu'Ellen était suivie ou observée, ni jamais harcelée au travail.

- A part le médecin et le patient qu'on a interrogés et qui ont des alibis, il n'y avait aucun problème …

- Je suppose que vous avez étudié la liste des délinquants sexuels vivant à proximité de chez elles ? continua Kate.

- Oui. Ça n'a rien donné.

- Il faut qu'on arrive à trouver comment il les a repérées …

- Tory étudie les vidéos des caméras de sécurité devant le club de karaté, répondit Ryan. Mais pour l'instant, ça ne donne rien … Samantha et Ellen s'entraînaient une fois par semaine, le mardi soir. On voit les deux jeunes femmes quitter l'entraînement semaine dernière sans qu'il ne se passât rien de particulier.

- Tory va aussi essayer d'établir les parcours qu'elles empruntaient lors de leurs footings via l'application de running qu'elles utilisaient. On ne sait pas vraiment ce qu'on pourrait en tirer pour l'instant …

Castle et Beckett écoutaient, tout en réfléchissant, alors qu'Eliott s'était calmé, et commençait à somnoler dans les bras de Kate. Cette affaire s'avérait complexe.

- On va procéder à l'ancienne …, reprit Ryan. Pas le choix, on va re-interroger tous les licenciés du club de karaté, ainsi que tout le personnel de l'hôpital. Cela fait des centaines de personnes, mais il faut qu'on sache si quelqu'un a vu quelque chose ou entendu quelque chose …

- Et on en a pour des heures …, ajouta Esposito, d'un air lassé.

- Des jours même …., lui fit remarquer Ryan.

- Ouais …

- Qui est sur l'affaire avec vous ? s'inquiéta Beckett, sachant la masse de travail que cela représentait.

- On a O'Malley et Conell, mais ça ne suffit pas …, répondit Ryan. D'autant plus qu'on a deux autres affaires en cours …

- Donc vous avez besoin d'experts pour vous aider ? sourit Castle, tout content d'avoir à plancher sur une enquête.

- Si vous aviez juste un peu de temps pour fouiller la vie de Samantha et Ellen, répondit Esposito, essayer de voir s'il y avait quelque chose qui aurait pu faire que quelqu'un veuille s'en prendre à elles.

- Ou si elles sont juste les cibles malheureuses d'un détraqué …, ajouta Ryan.

- On a tous les accès à leurs relevés de compte, bulletins de salaire, relevés téléphoniques, leurs messageries …., expliqua Esposito. Si vous pouviez y jeter un œil …

- Si c'est un psychopathe qui les a choisies dans la rue, on ne trouvera rien, leur fit remarquer Castle.

- Pas forcément. Si on part sur l'idée que ce sont ses premiers crimes, et qu'on a affaire à un tueur en devenir, alors la première victime peut avoir un lien avec lui … C'est souvent le cas …, expliqua Beckett.

- On va s'occuper de ça, alors, répondit Rick.

- Mais … qu'en pense Gates ? s'inquiéta Beckett. Je suis en congé … et légalement, je n'ai pas le droit de …

- Elle ne le saura pas, sourit Esposito. Vous jetez juste un œil à des données informatiques … ce n'est pas bien grave … Tout ce qu'elle veut ce sont des résultats …

- C'est vrai, précisa Ryan. Pour une fois je suis d'accord avec Javi … Si c'est un psychopathe il y a urgence, il a tué deux femmes en trois jours …

- Ok. On s'en charge alors, répondit Kate, avec un sourire.

Elle n'était pas mécontente d'avoir une affaire sur laquelle travailler, tant que ça se limitait à quelques recherches informatiques. Et puis, comme d'habitude, Castle était tout content et tout excité à l'idée de reprendre du service. Cette affaire les intriguait tous deux dans la mesure où il très rare de pouvoir travailler sur les débuts d'un probable tueur en série. Aussi horrible cela soit-il, professionnellement parlant, c'était quelque chose d'enthousiasmant, de se dire que de cette enquête dépendrait peut-être la vie de futures victimes potentielles. Il fallait l'arrêter dès maintenant, le stopper dans cette escalade meurtrière afin d'empêcher les ravages qu'il pourrait commettre à l'avenir.


Union Square Park, New-York, 14h30

Castle poussait le landau dans l'allée à l'ombre des arbres, observant les réactions d'Eliott, tout content de lui faire découvrir le parc. Il aimait l'atmosphère qui y régnait au printemps, entendre les cris et les rires des enfants, observer les mamies qui lançaient des miettes et des graines aux pigeons créant des attroupements de volatiles dignes d'un film d'Hitchcock, et profiter simplement de la joyeuse agitation mêlant promeneurs et sportifs. Union Square Park n'était pas l'objectif de leur balade, mais autant joindre l'utile à l'agréable.

Avec Kate, ils avaient commencé à éplucher les données personnelles des deux victimes, mais leur investigation ne donnait pas grand-chose, pour ne pas dire rien du tout. Les relevés téléphoniques des jeunes femmes n'indiquaient aucun appel suspect au cours du dernier mois. Du côté de leurs boîtes mail, tout était normal aussi. Kate étudiait leurs relevés bancaires, mais lui, sceptique quant à l'efficacité de cette méthode, avait décidé de se rendre sur le terrain. Il détestait chercher sans savoir ce qu'il cherchait. Il avait l'impression de perdre son temps, même si Kate lui avait souvent rabâché l'utilité de ce travail fastidieux. Il ne croyait pas vraiment, et Kate non plus d'ailleurs, que ces deux crimes similaires puissent avoir une explication logique, ni qu'on ait tué ces femmes pour une raison que le tueur estimait valable. Tout indiquait le crime d'un détraqué : le viol, le rituel avec les ongles, l'observation méticuleuse de ses victimes, pour savoir quand et comment elles rentraient seules à leur domicile, et pour finir, l'étranglement. Quand on tuait quelqu'un avec un mobile, on étranglait rarement sa victime de ses mains nues. On l'abattait avec une arme, on l'empoisonnait, on la frappait à mort. Mais on ne l'étranglait pas. C'était plutôt une méthode de psychopathe, une méthode qui impliquait un contact intime avec sa victime. Il penchait donc nettement pour la théorie du pervers. Mais pour parvenir à remonter jusqu'à celui-ci, il fallait savoir où il avait pu entrer en contact avec les victimes, et les rencontrer. Il n'y avait d'autre choix que de passer en revue tous les endroits fréquentés par les victimes, d'interroger tous ceux qui pourraient les avoir vues ou leur avoir parlé, et de rechercher des images de vidéo-surveillance. Un travail qui pouvait durer des semaines.

Bien évidemment, il n'avait pas dit à Kate qu'il allait enquêter sur le terrain, mais avait prétexté une petite promenade avec Eliott. Leur fils s'obstinait à ne pas dormir, et n'arrêtait pas de pleurer et d'être grognon, si bien que tous deux étaient tombés d'accord : une petite balade au grand air apaiserait peut-être Eliott et pourrait l'aider à dormir un peu. Heureusement pour son projet, Kate avait préféré rester au loft, concentrée sur ses recherches. Elle ne verrait certainement pas d'un très bon œil qu'il emmenât Eliott pour mener une de ses investigations.

Il voulait aller voir de plus près les abords du club de karaté fréquenté par Samantha et Ellen. C'était un des endroits où le tueur pouvait avoir rencontré les deux victimes à la fois. Il y avait aussi le Lenox Hill Hospital où elles travaillaient toutes les deux, mais les images des vidéo-surveillances issues des caméras installées à chacun des accès au bâtiment, ainsi que celles des commerces situés dans la rue, avaient déjà été analysées, sur plus d'un mois, sans résultat. Tory étudiait maintenant les vidéos des caméras de surveillance, situées juste devant le club de karaté, mais il voulait voir de lui-même comment se présentaient ce club et cette rue afin de déterminer si le tueur avait pu les rencontrer, ou les espionner à cet endroit. Il n'y avait rien de tel que de voir les choses de ses propres yeux pour mener une réflexion intelligente et efficace.

- Maman et Papa avaient raison, constata Rick tout en poursuivant leur déambulation dans le parc, et souriant à Eliott, blotti au fond de son landau, les yeux bien ouverts. Tu avais juste besoin de prendre l'air … Mais pourquoi tu ne dors pas, mon bonhomme ? Tu as décidé de nous faire tourner en bourrique aujourd'hui …

Eliott, bien au chaud sous la petite couverture, ne bougea pas, se contentant de babiller.

- Et tu as commencé tôt ce matin en plus …, soupira-t-il. Dorénavant, il est interdit de se réveiller entre 4h30 et 8h, ok ? Papa et Maman font des câlins … et toi tu dois faire dodo …

Le bébé agita ses bras, tout en grognant légèrement.

- Eh oui, ça ne te plaît pas, mais c'est comme ça … Tu peux partager un peu Maman avec ton gentil Papa quand même … J'espère qu'on s'est bien compris tous les deux, lui fit Rick, se penchant au-dessus du landau, pour le regarder d'un air très sérieux.

Eliott grimaça et esquissa ce qui ressemblait à un sourire.

- Oh tu peux sourire, petit coquin … Bon, il ne faudra pas dire à Maman où on est allés, ok ? poursuivit Rick, avançant d'un bon pas dans le parc. C'est notre secret … Maman pourrait être fâchée … Tu sais comment elle est parfois … Elle s'inquiète. C'est normal, les mamans et les épouses s'inquiètent … Mais tu vas voir comment Papa mène l'enquête … et tu vas m'aider, ok bonhomme ? Première enquête avec Papa … c'est chouette, non ?

Eliott, comme s'il était content que son père lui fasse la conversation, gigota et babilla.

- Tu seras peut-être un super flic plus tard, comme Maman et un super détective comme Papa … ça te plairait ? Maman est super forte … Les méchants ne rigolent pas avec elle. Et c'est elle le chef … Même Papa ne fait pas trop le malin quand Maman est en mode flic … Toi, tu seras peut-être un flic de l'espace ? Ce serait cool ça … franchement cool … et tu emmèneras Papa dans ton vaisseau spatial pour arrêter les méchants intergalactiques …

Eliott grogna.

- Oui, Maman aussi bien-sûr …On ne va pas laisser notre Maman chérie toute seule dans ce bas-monde … Oh, regarde ! Voilà Georges Washington sur son cheval …, lui fit Rick, en s'arrêtant devant la monumentale statue équestre. Tu vois comme il est grand tout là-haut ?

Il ouvrit légèrement la capote du landau, pour qu'Eliott puisse distinguer la statue.

- Pour avoir une statue comme celle-là, fiston, il faut faire de grandes choses pour notre pays … Même Papa n'aura jamais de statue comme celle-là, et pourtant … je contribue au plaisir littéraire de nos concitoyens !

Eliott se mit à grogner, et à téter son poing, en pleurnichant légèrement.

- Je sais, toi-aussi tu trouves ça injuste … mais en même temps, si Papa avait une statue, les pigeons feraient leurs petites crottes dessus et ça, ce ne serait vraiment pas cool … Allez, on repart, reprit Rick, refermant la capote et se remettant en marche, en direction de la sortie du parc. Une autre fois, on ira voir la statue de ce bon vieux Abraham Lincoln, il n'a pas de cheval, mais il a une tête rigolote …

Tout en discutant avec son fils, il se dirigea d'un pas alerte vers la 12ème rue, où se trouvait le club de karaté. Il n'avait pas de temps à perdre, car vers 16h, leur petit vampire aurait très faim, et même s'il avait pris de quoi lui donner le biberon au cas où, Eliott n'y était pas habitué, et il préférait être rentré pour que Kate lui donne le sein.

Arrivé dans la rue, il aperçut tout de suite, la devanture du « Shotokan Karate Club », et son décor japonisant qui contrastait avec celui des commerces, restaurants et immeubles de brique rouge. Il s'arrêta sur le trottoir faisant face au club, et berça doucement le landau, tout en observant l'endroit. La circulation se faisait à sens unique, et les voitures stationnaient d'un seul côté de la rue. En façade, au-dessus de la devanture, il aperçut la petite caméra destinée à filmer les entrées et sorties des licenciés, et à éviter l'intrusion de personnes étrangères au club. Les restaurants, le drug-store et la laverie automatique qui jouxtaient le club ou lui faisaient face ne possédaient pas de caméras. Les gars le leur avaient dit. La rue avait déjà été passée au peigne fin. Il n'y avait ici, aucun endroit où se dissimuler pour scruter l'entrée du « Shotokan Karate Club ». Peut-être que le tueur n'avait pas eu besoin de se cacher non plus pour observer. Il aurait pu feindre de fréquenter l'un des restaurants, ou de faire des achats au drug-store pour scruter ses victimes. A l'heure où elles avaient leur entraînement, en soirée, il faisait nuit, et les passants, les sportifs fréquentant le club, n'auraient certainement pas fait attention à quelqu'un d'ordinaire traînant par ici.

Samantha et Ellen avaient l'habitude de venir ensemble au club en voiture. Il observa la file de véhicules stationnés le long du trottoir et se fit la réflexion, que le soir, à l'heure où tous les entraînements du club avaient lieu, il devait être impossible de trouver une place à proximité immédiate du club. Elles devaient se garer plus loin. Mais où ? Peut-être le « Shotokan Karate Club » avait-il un parking privé pour ses licenciés.

Il traversa la rue, jetant un œil à Eliott, qui ne dormait pas, et observait calmement au-dessus de lui, les petites peluches d'éléphants que Kate avait accrochées et qui se balançaient légèrement au gré des mouvements du landau. Il poussa la porte vitrée du club d'une main et entra. Deux petites minutes suffirent pour qu'il fasse la conversation à la jeune femme de l'accueil, se présentant comme un futur licencié potentiel, inquiet de savoir où il pourrait se garer. Elle lui expliqua que le parking se situait une cinquantaine de mètres plus loin, à l'angle de la 11ème Rue, et lui donna une petite brochure, avec une invitation gratuite pour participer à une séance d'entraînement et découvrir le karaté. Content d'avoir obtenu l'information souhaitée, il quitta le club, et rejoignit la rue, se dirigeant aussitôt vers la 11ère rue.

- Tu as entendu ça ? Il y a un parking, fiston … On va aller voir … Samantha et Ellen devaient marcher jusqu'au parking … Les gars ne nous en ont pas parlé … Peut-être qu'ils n'ont pas posé la question … ou alors qu'il n'y avait rien d'intéressant. Et toi, tu ne dors toujours pas ? Tu aimes enquêter avec Papa, c'est ça ? Castle&Fils …. C'est nous ! lança-t-il avec enthousiasme, tout en tournant à l'angle de la 11ème rue.

Il constata qu'une petite pluie fine, tout juste une bruine commençait à tomber, et que le ciel se couvrait de nuages bien noirs.

- Il va falloir se dépêcher si on ne veut pas finir tout mouillés …, continua Rick, repositionnant bien la capote du landau pour protéger Eliott.

Celui-ci commençait à ronchonner en gigotant.

- Quand tu seras plus grand, Papa te montrera comme c'est rigolo de sauter dans les flaques … Ah voilà, le parking …

Simple place goudronnée, le parking était fermé par un portail d'accès et clôt par un haut grillage. Il n'y avait pas de caméras de surveillance.

- Il n'y a pas grand-chose ici, constata Rick, observant les immeubles de brique rouge qui s'alignaient de part et d'autre de l'entrée du parking, et face à lui, de l'autre côté de la rue.

C'était une zone essentiellement résidentielle à première vue. Ni commerces, ni restaurants. Seulement des portes d'entrée d'immeubles qui s'alignaient le long de la rue bordée d'arbres. Pas de caméras de vidéo-surveillance par ici. Il observa encore un moment, se disant que les gars avaient dû faire le même constat que lui. La rue était calme en ce milieu d'après-midi, si ce n'était, sur le trottoir d'en face, les aller-et-venues de trois hommes plutôt grands et costauds, occupés à transporter des cartons et divers objets entre la porte ouverte d'un immeuble, et la camionnette stationnée dans la rue.

- Bon, eh bien, on est venus ici pour rien, fiston …, constata-t-il, d'un air un peu dépité, observant Eliott qui, de nouveau, avait sa bouille de petit garçon grognon, et commençait à pleurnicher, mettant son poing dans sa bouche. Tu n'as pas déjà faim quand même ? Il est trop tôt … On va rentrer retrouver Maman …

Avant de prendre le chemin du retour, il traversa la rue pour rejoindre le trottoir d'en face, et avoir une vue sur l'intégralité du parking. Positionné juste à côté des déménageurs qui chargeaient leur camionnette, il scruta de nouveau les lieux sous un nouvel angle, attentif et minutieux, quand Eliott se mit à pleurer pour de bon, visiblement très en colère.

- Oh, mon petit cœur, que se passe-t-il ? lui fit tendrement Rick, le sortant du landau pour le prendre dans ses bras et tenter de le calmer. Tu es bien grognon aujourd'hui … Ou alors tu en as assez des enquêtes de Papa, c'est ça ?

Il berça son fils contre lui, emmitouflé dans la couverture, avec espoir de l'apaiser. Il était bien décidé à se dépêcher de rentrer, d'autant plus que tout à coup, la pluie se mit à s'abattre vigoureusement sur la rue. Il recula dans l'encadrement de la porte ouverte dans son dos, tout abritant la petite tête d'Eliott de sa main pour le protéger de la pluie.

- Il ne manquait plus que ça …, marmonna-t-il, alors qu'Eliott hurlait de plus belle. On va rentrer, fiston …, mais il faut que tu sois un gentil garçon … et que tu arrêtes de pleurer comme ça … Papa n'aime pas te laisser pleurer dans le landau … Et on doit attendre que la pluie s'arrête.

Eliott n'avait pas vraiment l'intention de se calmer, et pleurait à chaudes larmes. Alors qu'il le berçait avec patience, le regard de Rick se posa sur l'interphone de l'immeuble où il s'était réfugié, et lut machinalement les noms des locataires. Il s'étonna de voir inscrit le nom d'un club de strip-tease, le « Secret Square », visiblement établi au premier étage de l'immeuble. Aussitôt les connexions se firent toutes seules dans son esprit. Qui disait club de strip-tease, disait caméras de sécurité. Les patrons de ce genre de clubs installaient toujours des caméras de vidéo-surveillance, pour garder un œil sur les clients, les bagarres potentielles, et aussi assurer la sécurité des femmes qui y travaillaient, et se voyaient souvent harcelées par des clients surexcités lorsqu'elles quittaient leur travail. Il n'avait pourtant vu aucune caméra sur la façade. Et s'il y en avait eu, les gars les auraient vues.

- Il ne faut pas rester dans le passage, Monsieur, lui fit gentiment remarquer un des gros bras sortant de l'immeuble, chargé d'un carton.

- Oh … pardon … vous déménagez ?

- Non. Saisie pour vente …

- Ah …

- Je ne sais pas si vous étiez un bon client, mais il faudra trouver un autre endroit où mater les jolies filles … Le « Secret Square » a fermé ses portes la semaine dernière …, expliqua l'homme se hâtant sous la pluie pour déposer son carton dans la fourgonnette. La crise n'épargne personne, même pas ce genre d'endroits …

Rick se contenta de sourire, sans répondre. Tout en réfléchissant, et alors qu'Eliott se calmait doucement contre son épaule, il observait les allées et venues des trois hommes, désormais trempés. Il installa de nouveau Eliott dans le landau, et referma au maximum la capote pour le protéger de la pluie, puis laissant le landau à l'abri près de l'entrée de l'immeuble, il fit quelques pas en arrière dans la rue, sous la pluie battante pour scruter la façade de l'immeuble. Il observa le premier étage, et constata que certaines fenêtres, sûrement celles du « Secret Square » avaient été bardées de planches de bois. Il aperçut aussi les supports servant à porter les caméras de surveillance, fixées dans les pierres de brique rouge. Les caméras avaient déjà dû être retirées. Aussitôt, il se hâta de rejoindre Eliott.

- Fiston, …, sourit-il, tu as piqué ta colère au bon endroit. Grâce à toi, on va peut-être trouver quelque-chose d'intéressant.

Une idée lumineuse avait germé dans son esprit, et sans réfléchir davantage, il prit de nouveau Eliott dans ses bras, et plaça le sac à langer sur son épaule.

- Excusez-moi, fit-il à l'un des déménageurs qui entrait dans l'immeuble. Mon fils meurt de faim, et il tombe des cordes … est-ce que je pourrais m'abriter là-haut quelques minutes le temps de lui donner le biberon ?

- Il faut voir ça avec Maître Cardano, répondit l'homme. Il est là-haut …

- Ok. Merci …

- Suivez-moi.

Rick monta l'escalier, Eliott serré contre lui, en direction du premier étage, tandis qu'une stratégie s'élaborait dans son esprit. Le club de strip-tease n'avait été fermé que depuis peu. Il se pouvait donc que les caméras aient filmé quelque chose d'intéressant les semaines précédentes. Les gars n'avaient pas dû y penser ni même s'en apercevoir puisque le club était fermé quand ils étaient venus enquêter ici. Mais il y avait urgence. S'il y avait des images de vidéo-surveillance quelque part dans ce club, elles feraient partie de la saisie par l'huissier, et seraient mises en vente avec tous les objets se trouvant sur les lieux. Cela prendrait des semaines voire des mois de récupérer les images, enquête de police ou non. Il savait combien les procédures judiciaires pouvaient être longues et compliquées. Il fallait qu'il aille jeter un œil. Il aviserait ensuite.

Maître Cardano, l'huissier qui supervisait l'opération de saisie, son calepin à la main, se montra fort aimable et courtois, et l'autorisa sans rechigner à s'installer sur une des banquettes du club pour donner le biberon à son fils. Le déluge de pluie qui s'abattait dehors, le petit visage grognon d'Eliott, et l'air de chien battu de Rick qui semblait si désemparé avec un si petit bébé à nourrir, l'avaient convaincu sans difficulté. Maître Cardano ne fit pas plus cas que cela de sa présence, et se remit à arpenter les lieux, répertoriant dans son carnet les objets qui s'y trouvaient, donnant de temps à autre des ordres aux trois déménageurs qui enchaînaient les aller-retour avec le rez-de-chaussée.

Rick prépara le biberon, versant le lait de Kate, tout en observant Eliott qui devait se demander ce qui se passait. Les balades avec Papa étaient une véritable aventure.

- Si Maman savait que je t'ai emmené dans un club de strip-tease …, sourit Castle, amusé, elle ferait une syncope … Bon, le club est fermé … et il n'y a pas une seule fille, à part cette jolie dame sur l'affiche …

L'immense pièce avait déjà été débarrassée de la plupart de son mobilier, et de sa décoration. Seul se dressait encore un bar bien rempli d'alcools en tout genre, et de piles de cartons.

- Ne regarde pas d'ailleurs, tu es bien trop jeune …, lui fit remarquer Rick. Ta maman ne s'occupe pas des détails. Fermé ou pas fermé, c'est un club de strip-tease … Elle est un peu terre-à-terre parfois … Mais chut, on ne lui dira rien …

Eliott n'avait jamais bu au biberon depuis sa naissance, et Rick se doutait qu'il rechignerait. Entre le biberon et le sein de sa maman, il n'y avait pas photo. Mais si Eliott râlait, ce serait encore mieux. Cela servirait sa stratégie. Il sortit Eliott de son landau, s'installa sur la banquette de cuir, et tenta de placer la tétine du biberon dans sa petite bouche. Sans attendre, son fils grimaça, grogna quand il insista et se mit à pleurer.

- Parfait, fiston … pour une fois tu as le droit de pleurer … pas trop quand même …, Papa n'aime pas ça …. Allez, on passe à l'action, mon cœur …, lui fit Rick en se levant, Eliott dans ses bras.

Le bébé pleurait, de ses pleurs déchirant si caractéristiques des tout petits bébés. Il paraissait inconsolable, et Maître Cardano qui déambulait entre les différents espaces du club, vint s'inquiéter de ce qui se passait. Rick lui expliqua que son fils avait juste besoin d'être bercé, et que le seul moyen de le calmer était qu'il marcha avec lui. Compatissant au vu de la situation, Maître Cardano le laissa faire, lui intimant de ne rien toucher, et de faire attention où il mettait les pieds.

Rick entama donc ses déambulations, tout en chantonnant, faisant mine d'essayer de calmer Eliott. Ses petits pleurs lui faisaient mal au cœur, mais il s'efforça d'observer les lieux, plongés dans une semi pénombre, en quête de quelque chose pouvant ressembler à des bandes vidéo. Dehors, la pluie s'était transformée en déluge, et tambourinait contre les planches de bois qui fermaient les fenêtres, créant un vacarme tonitruant. Il devait forcément y avoir un bureau quelque part, et si bandes-vidéo il y avait, ce serait là-bas qu'elles devaient être stockées. Maître Cardano, concentré et captivé par son travail, ne faisait déjà plus attention à lui. Rick aurait pu lui parler de ces bandes-vidéos et de leur utilité pour l'affaire, mais il savait que cela ne servirait à rien. Les huissiers n'étaient pas du genre à tergiverser, et Rick connaissait déjà la réponse que Maître Cardano, même s'il faisait preuve d'une grande bonté, lui aurait donnée. Une saisie était une saisie.

Il s'éloigna vers le fond de la grande pièce, et tomba sur le couloir menant au bureau. En quelques secondes, il était dans le bureau, avec en fond sonore, les battements de la pluie et les pleurs d'Eliott. La pièce n'avait pas été déménagée. Tout était là. Il y avait plusieurs cartons, remplis de matériel de bureau, de dossiers, et paperasses diverses. Deux caméras s'y trouvaient, posées dans un carton, avec du matériel informatique. Tenant fermement Eliott dans un bras, il se pencha pour se saisir d'une caméra, et rechercher le mode de stockages des données vidéo. Il n'entendit pas dans son dos, Maître Cardano qui l'avait suivi.

- Qu'est-ce que vous faites ? s'exclama-t-il, d'une voix ferme et autoritaire.

Rick sursauta, et se releva en regardant l'huissier avec son air innocent. Il vit qu'il avait déjà saisi son téléphone.

- Ne bougez pas ! lui ordonna-t-il, alors qu'Eliott effrayé, se mettait à pleurer de plus belle.

- Je regardais simplement …., répondit calmement Rick.

-Vous expliquerez cela à la police …

- La police ? Quoi ? Je n'allais pas voler quoi que ce soit …

- Asseyez-vous … et ne bougez pas d'ici … J'ai déjà eu affaire à des gars comme vous … Vous croyez que c'est la première fois qu'on essaie de voler des biens pendant une saisie ? Si vous saviez …

- Mais … je suis un citoyen honnête … Je … Ma femme est lieutenant, vous savez … et je connais bien le maire, et ….

Alors qu'il ignorait ses explications, Maître Cardano, rejoint par deux des déménageurs, expliqua à l'officier de police, au bout du fil, qu'un intrus, accompagné d'un bébé, essayait de voler des biens saisis par la justice. Kate allait le tuer. C'était sûr. Il n'avait rien fait. Ou presque. Mais elle allait le tuer. Il fallait qu'il appelle Ryan et Esposito pour le tirer d'affaires.