Kanon ouvre les battants de sa fenêtre pour aérer sa chambre. Durant plusieurs secondes, il contemple en silence l'horizon bleu et calme de la Méditerranée. Le vent marin lui caresse le visage pour le saluer, tout en lui ébouriffant les cheveux. Ses yeux se décalent ensuite en direction de la petite ville de l'Ile où il n'a pas encore osé se rendre, par crainte de croiser des regards accusateurs.
Il soupire, laisse la fenêtre ouverte et sort de sa chambre. Une fois dans le couloir, Kanon reste indécis en regardant à droite et à gauche. Est-ce qu'il sort de la maison pour tenter une sortie en ville, histoire de prendre ses repères ? Ou se contentera-t-il d'un tour rapide en cuisine ? Le soir tombe, s'il sort il risque de tomber sur les gens qui reviennent du travail. Il avance de quelques pas, hésitant, jette un coup d'œil machinal vers la chambre de Rhadamanthe dont la porte est restée ouverte et s'arrête.
Oh…
Sur le bureau de l'aîné des Juges, il aperçoit une mallette ouverte, elle contient des crayons de couleur. Curieux, Kanon s'assure d'un coup d'œil qu'il est seul et entre dans la chambre vide. A côté des crayons, il trouve une grande feuille où est dessinée la vue depuis la fenêtre.
C'est beau…
D'un léger doigt, il pousse légèrement le paysage et découvre différents croquis rangés dans une pochette : Minos en train de signer un livre, Aiacos jouant sur une console portable, un palais en ruines, un portrait de Sarpédon, un autre d'Albafica…
C'est magnifique, il a du talent. Ça me rappelle des bons souvenirs.
Nostalgique, Kanon se souvient de son enfance et de Deutéros, le Chevalier des Gémeaux, comme lui obligé de vivre caché. Pour passer le temps, tandis qu'Aspros entrainait Saga, Deutéros lui apprenait le dessin.
Quand il est mort, la solitude a été effrayante. Devenu le nouveau Chevalier des Gémeaux, Saga s'absentait souvent en me laissant totalement seul.
- Il y a un problème, Kanon ?
Il sursaute et se retourne, sachant parfaitement qu'il est entré dans la chambre sans autorisation et qu'il vient de farfouiller dans ses affaires comme un malpoli. Rhadamanthe l'observe depuis le seuil, interrogateur, torse nu et les cheveux encore humides de la douche.
- Désolé, s'excuse le jeune homme. J'ai vu ton matériel en passant et j'ai laissé la curiosité prendre le dessus.
Les yeux du Juge se posent sur les croquis déplacés, puis sur l'intru mal à l'aise et gêné d'avoir été surpris. Kanon s'écarte du bureau :
- Tu dessines bien.
- Merci, répond le Spectre en prenant une chemise propre sur le dossier d'une chaise et en l'enfilant.
Kanon le regarde fermer les boutons jusqu'au col, avant de réaliser que son attitude est indiscrète et gênante. Il s'empresse de détourner le visage, les joues rosies et désigne les crayons :
- Où tu as acheté tout ça ?
- Tu aimes dessiner ? interroge Rhadamanthe en retour en s'approchant de quelques pas.
Le jeune homme acquiesce :
- Oui, j'aimerais m'y remettre…
Le Juge lui adresse un bref sourire :
- Il y a un grand magasin à Athènes, spécialisé dans l'art du dessin, là-bas tu trouveras tout ce que tu veux.
A Athènes. Grande ville. Avec plein de monde partout, l'Hôtel, Athéna et Saga… Je risque de croiser pas mal de Chevaliers là-bas.
Nerveux, il se gratte le bras en hochant la tête :
- Merci pour l'info.
Kanon retourne vers la porte en sachant d'avance qu'il ne va pas oser se rendre là-bas. Pas tout de suite, du moins.
- Attends.
Il se retourne machinalement en se demandant ce que lui veut le grand blond. Ce dernier ouvre un tiroir de son bureau, fouille à l'intérieur et attrape quelques feuilles de canson, deux crayons à papier ainsi qu'une gomme déjà bien usagée, puis un taille crayon.
- Tiens, lui dit simplement Rhadamanthe en lui présentant le tout.
Interloqué par le gestes, Kanon prend le matériel en bafouillant un remerciement soulagé. En repartant vers sa chambre, il adresse un grand sourire au Juge.
En rentrant de son travail, quelques heures plus tard, Aiacos se dirige immédiatement vers la cuisine, appâté par l'odeur de curry flottant dans les airs.
- Eh bien, il n'y a que vous deux ? s'étonne-t-il en posant la sacoche de son ordinateur portable sur une chaise libre.
Rhadamanthe et Sarpédon échangent un regard, puis le rouquin hausse les épaules :
- J'ai proposé à Kanon de se joindre à nous, il a décliné.
- Je pense qu'il est occupé, complète le frère ainé.
- En même temps, je ne m'attendais pas spécialement à le voir, ajoute Aiacos en attrapant une assiette sur l'égouttoir.
Il se sert une portion généreuse de poulet au curry, accompagné de riz, puis s'assoit :
- Et Baba et Minou, ils sont où ?
- Sortis prendre l'air, Alba était chamboulé, répond Sarpédon.
- Chamboulé ?
Il croise le regard vert du rouquin. Celui-ci pose ses couverts sur la table, l'assiette est vide :
- Oui, il a appris qu'Apollon n'est pas son père.
Aiacos écarquille les yeux, Rhadamanthe se contente de hausser un sourcil interrogateur. Le jeune Seigneur des Enfers prend alors le temps de les mettre au courant.
- Il vaut mieux pour lui être le fils de Poséidon, commente finalement l'aîné une fois l'explication terminée. L'Empereur des Mers ne cherchera pas à le torturer, au moins.
Sarpédon approuve d'un hochement de tête.
Pensif, Aiacos tapote machinalement sur la table avec le manche de sa fourchette :
- Donc finalement, Alba est notre cousin germain et en plus de ça, c'est également mon grand-oncle.
Blasé, Rhadamanthe secoue la tête tandis que Sarpédon éclate de rire devant l'improbable réaction du Garuda. Ce dernier sourit, le regard pétillant et fier d'avoir causé l'hilarité du rouquin.
Profitant de l'absence de Zeus, le Dieu aux cheveux rouges observe à nouveau les deux Jumeaux-Gémeaux grâce au bassin du Père des Dieux. Si Héra a conscience de sa présence dans le jardin, elle n'en laisse rien paraitre et le laisse aller et venir, voyant certainement là une nouvelle occasion de souligner à quel point Zeus n'est plus le grand Dieu d'antan. Il y a quelques siècles encore, il aurait immédiatement su, à son retour, que quelqu'un s'était introduit dans son jardin adoré, là il n'en aura même pas conscience.
Les mains puissantes du Dieu de la Guerre se posent sur le rebord du Bassin.
D'abord, je lui montre de quoi je suis capable avec le pouvoir des Jumeaux en ma possession. Ensuite, je dénoncerai Héra à Père ! Je lui montrerai à quel point elle le manipule et l'affaiblit pour avoir la main mise sur tout !
Dans le reflet de l'eau, il observe Kanon en premier lieu. L'ancien Dragon des Mers est assis dans la chambre qu'il occupe dans la maison du Juge des Enfers. Il a allumé le plafonnier et a déplacé la lampe de chevet sur le petit bureau installé près de la fenêtre pour avoir le plus d'éclairage possible. Installé derrière ce même bureau, le Gémeau dessine avec application.
Le plus facile à avoir, c'est toujours lui. Pour le moment, il campe dans cette baraque, c'est trop sécurisé. Je dois encore prendre mon mal en patience…. L'autre reste complètement inaccessible, il baissera forcément la garde lorsque son Jumeau disparaîtra et commettra une erreur qui me permettra de l'attaquer à son tour.
Par acquis de conscience, il porte tout de même son attention sur le Grand Pope d'Athéna. Ce dernier est couché, dans le plus simple appareil, sur son lit. La lumière est éteinte et il dort en tenant contre lui le Chevalier d'Or aveugle.
Celui-ci, il est dangereux. Il faut qu'il soit loin du Gémeau, sinon il me sentira arriver et alertera immédiatement ma cible. Il me faudra trouver un moyen de l'écarter. Rien ne doit être laissé au hasard, même s'ils se sont disputés, ils restent des frères. Le Grand Pope voudra forcément secourir l'autre malgré leur conflit, il me faudra être extrêmement prudent.
Au plus profond des Enfers, il est un lieu où Hadès lui-même ne se rend jamais. Le Tartare. Arès est chargé de monter la garde devant les portes de cette zone interdite où sont emprisonnés ceux qui ont été puni par Zeus. Ce soir, le Dieu de la Guerre brille par son absence. De toute façon, cela fait bien longtemps qu'il n'y a plus de nouveaux prisonniers et les anciens se sont tus depuis longtemps, incapables de s'enfuir. Quelques heures d'absence ne changeront rien, n'est-ce pas ?
La prison est silencieuse. Jusqu'à ce qu'un très léger cliquetis de chaînes retentisse, dans l'une des plus anciennes cellules du Tartare. Enchainé au mur, une silhouette masculine est aussi figée qu'une statue. Ses très longs cheveux noirs recouvrent son corps comme un vêtement de Ténèbres. Les millénaires d'emprisonnement ne l'ont pas altéré, sa carrure est intimidante même dans son immobilité. N'importe quelle personne saine d'esprit prierait pour le voir rester ainsi à tout jamais.
Un nouveau tintement de chaînes.
Un imperceptible frémissement parcourt le prisonnier.
Lentement, il ouvre les paupières. Son regard rouge est alerte.
