De retour dans notre chambre, j'eus envie de renverser tous les meubles, de tout saccager… La vie de celui que j'aimais ne pouvait être sauvée que par un évènement passé, dont j'ignorais s'il s'était vraiment accompli. Mais tout détruire voulait dire détruire les affaires de Loki. Tout était en commun dans cette chambre… Je fouillais bêtement les divers tiroirs, renversant tout sur le sol dans mes recherches. C'était trop banal comme cachette, mais je voulais essayer quand même, parce que je n'avais pas de meilleure idée dans l'immédiat. J'eu un cri de frustration une fois la pièce mise sens dessus-dessous sans résultat.

J'avais été le pire des maris. Comment pouvais-je deviner où Loki irait cacher le remède s'il l'avait fait ? La bibliothèque ? Elle était immense ! Et j'ignorais quelle était son aile de prédilection… Chez le soldat de métal peut-être ? Loki s'y sentait comme chez lui… Mais Tony me détestait, et il allait chercher le combat sans me laisser m'expliquer, sans me laisser lui dire l'urgence de la situation. Si la potion était là-bas, elle était déjà perdue…

Loki avait toujours été d'une intelligence redoutable… Même quand il était enfant, je n'ignorais pas qu'il avait beaucoup plus de facultés que moi. Avec ses sourires candides beaucoup le prenaient pour un simple, mais j'avais moi-même pu voir qu'il était bon pour effacer ses traces après une bêtise. L'univers était chanceux que Loki soit né avec une bonne âme, parce qu'aucun royaume n'aurait été à l'abri sans ça… Alors comment moi, qui n'avait aucune compétence en magie, qui n'avait pas la moitié des connaissances de Loki, et qui n'étais malheureusement plus assez proche de lui pour deviner ses stratagèmes, j'étais censé trouver une potion qu'il avait hypothétiquement faite ?

Abattu, je me laissais tomber à genoux au milieu du champ de bataille que j'avais créé dans notre chambre. Ma main toucha une plume colorée et un sourire nostalgique me dérida. Ça faisait partie des trésors de Loki, ma petite étoile… tout comme le peigne édenté, le bracelet fait de tiges entrelacées, la vieille couverture sur laquelle nous nous allongions pour faire la sieste étant petits… Les trésors qu'il avait déménagés récemment, certainement parce qu'ils avaient perdu leur valeur à ses yeux. Pourquoi les garder dans ce cas ? Me rappeler ce que j'avais perdu ? Je n'en étais que trop conscient… Ou alors il avait fait de la place, pour de nouveaux trésors… Des trésors d'adulte, peut-être les cadeaux d'un amant… Qui pourrait l'en blâmer ? C'était quelque chose de précieux pour qu'il ne veuille pas le mettre dans une cachette trop évidente… Et si… Et si c'était la potion !?

Mon cœur battit à tout rompre dans ma poitrine alors que je me précipitais dans le couloir, bousculant et renversant plusieurs personnes dans ma course. Je ne pris pas la peine de m'excuser, c'était trop important : c'était vital ! Plus vite je trouvais ce remède, plus Loki aurait de chance de survie ! Les gens comprendraient plus tard, je n'avais pas le temps !

Je trébuchais sur mes propres pieds en arrivant dans le verger d'Iduun, perdant quelques précieuses secondes en m'étalant dans l'herbe détrempée. Grommelant, je me redressais rapidement et parcourais hâtivement les allées du jardin du regard. Il y avait des centaines d'arbres dans notre zone, et des milliers dans tout le jardin, mais je savais quel arbre était le nôtre… ça faisait plus de cinq ans que je n'étais pas venu, mais je n'avais pas oublié…

Je me précipitais vers un arbre aux branches hautes. La première fois que nous étions venus, une pomme avait attiré l'attention de Loki. N'étant pas aussi grand qu'aujourd'hui, il ne pouvait pas l'atteindre, pas plus que moi. Alors je l'avais pris sur mes épaules, ce poids plume… et en voulant s'appuyer sur le tronc il était tombé en avant, avait disparu. J'avais eu si peur sur l'instant, mais la seconde suivante il réapparaissait en rien blessé. Le tronc était creux sur la moitié d'un mètre… c'était devenu notre cachette…

Respirant un grand coup, je sautais et attrapais une branche, veillant à ne rien casser pendant que j'escaladais. C'était l'arbre de Loki… J'avais du mal à faire de bonnes prises dans mon anxiété, et mes mains étaient humides et boueuses, mais finalement je parvins dans l'antre que mon ami d'enfance considérait comme sa cachette. Tordu comme je l'étais, je ne pouvais pas voir ce qu'il y avait dedans. C'était trop sombre, j'avais un mauvais angle de vue… je ne pouvais que tâtonner, à l'aveugle. Ma gorge se resserrait à mesure que les secondes s'écoulaient sans autre découverte que des débris végétaux. Une larme m'échappait déjà et j'allais abandonner quand finalement j'effleurais une matière froide… du verre ! Une fiole !

_ Bon sang, oui, pleurais-je chaudement.

Je pris tout le soin du monde à ramener la fiole, ne m'autorisant la faiblesse de pleurer qu'une fois qu'elle fut entre les mains des guérisseurs. Ce n'était plus de mon recours, je pouvais être faible et lâche à présent… Il ne restait plus qu'à prier pour que ce soit le bon remède, pour que Loki ait envie de guérir, pour qu'il ne soit pas trop tard… J'étais trempé jusqu'aux os, couvert de boue, mes bandages étaient à refaire, et j'attendais agenouillé dans le couloir en suppliant le cosmos de ne pas me retirer la plus belle étoile de l'univers.

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Les heures étaient longues hors de la chambre des guérisseurs. J'avais eu la confirmation que mon petit glaçon vivrait sans séquelle physique. Cependant ce qui s'était produit n'avait rien d'anodin… Loki avait poussé si loin l'affaire, avec son corps empoisonné, qu'il n'était vraiment pas passé loin de la mort. Son corps était presque entièrement drainé de sa magie, et les chances d'en récupérer, mêmes des parcelles, étaient si minces qu'elles en devenaient négligeables.

Je ne pouvais pas totalement me réjouir en sachant que mon flocon de neige serait privé de magie à l'avenir. C'était un art si beau et si noble quand il le pratiquait… Je savais qu'il aimait le défi que représentait la maitrise d'un sortilège, la précision et la concentration qu'il demandait. Autant de choses qui lui manqueraient à l'avenir…

Laufey avait fait le déplacement dès qu'il avait appris l'affrontement. Sous le soleil lourd d'Asgard, il souffrait cette torture qu'était la chaleur pour lui, et ce uniquement pour être auprès de son fils. Moi je n'avais pas eu le privilège de le voir depuis que les guérisseurs me l'avaient arraché des bras. Cependant je ne revendiquais aucun droit sur Loki, trop conscient que je n'en avais aucun. Je n'étais même pas sûr d'être prêt pour une confrontation… Tant de choses étaient renversées et je peinais encore à tout replacer dans mon esprit… Néanmoins je restais là, à disposition de Loki s'il lui venait l'envie de me voir, s'il avait besoin de quoi que ce soit.

Le soulagement de savoir que je n'étais pas entièrement responsable dans l'affaire du viol était très léger. Le remord m'accablait toujours à l'idée que j'aurais pu éviter ça. Si seulement j'avais regardé qui me tendait cette coupe… J'aurais pu nous éviter ça, lui éviter ça… Le seul réconfort que je pouvais éventuellement trouver c'était dans le regard des gens autour de moi. Laufey ne me dardait plus d'un regard méprisant et j'avais vu tout le soulagement dans le regard de mes parents, heureux de constater que le fils qu'ils avaient élevé n'était pas un barbare sans cœur. Ils me voyaient comme une victime, au même titre que Loki. Moi j'avais du mal à me déculpabiliser ainsi…

Des sanglots brisèrent le cercle de mes sombres pensées. Laufey venait de sortir de la chambre dans laquelle ma petite étoile éteinte se reposait. Mon cœur fit un bon, craignant que les guérisseurs se soient trompés, mais le roi tentait pudiquement de cacher ses larmes. Loki ne pouvait donc pas être mort. La souffrance de son père ne souffrirait d'aucune retenue dans ce cas.

Laufey m'avisa et se résigna à assumer ses larmes. Je me levais respectueusement pour aller à sa rencontre, ne sachant comment réagir face à cette montagne d'homme qui s'effondrait. Le prendre dans mes bras me paraissait déplacé et particulièrement gênant…

_ Loki m'a demandé si je me suis débarrassé de lui…, expira-t-il incrédule.

Je compris aussitôt sa détresse. Il n'était pas là quand Amora avait tenu ces propos ignobles… il ne connaissait pas l'enchanteresse et le pouvoir venimeux de persuasion qu'elle possédait…

_ Mon fils, l'enfant pour lequel j'abandonnerais tout, m'a demandé si je m'étais débarrassé de lui parce qu'il me pesait ! Je l'ai aimé pour deux, pour lui faire oublier l'absence de sa mère, et il… il…

_ Il ne le pense pas, j'en suis convaincu.

Laufey ne réagissait même pas. Il ne pouvait pas comprendre l'impact de cette traitresse sur l'esprit de son fils. Excepté Midgard, laissé hors de nos affaires, tous les royaumes connaissaient l'amour de ce roi pour son fils. Je n'osais imaginer l'impact que sa disparition aurait sur ma petite étoile.

_ Loki est confus. Cette enchanteresse, Amora… elle… elle a l'art d'insinuer des idées fausses et destructrices dans l'esprit des gens… Elle sait analyser ses proies pour reconnaitre les personnes chères et c'est par là qu'elle attaque.

C'était pour ça qu'elle avait voulu que je détruise Loki. Elle avait vu juste… Ma petite étoile était le centre de mon univers… Cette garce avait brisé la pureté de notre relation…

_ Quand Loki sera remis je suis certain que ce doute sera bien loin de lui.

Laufey hocha la tête distraitement. Je n'étais pas certain qu'il m'ait entendu. Il avait l'air… brisé, rien de moins… Il partit peu après, sans même me dire qu'il se retirait. Le roi du monde de glace était comme hanté, possédé par un esprit malin qui le torturait. Je soupirais tristement. Malheureusement je ne pourrais rien faire pour alléger son fardeau, aucun de mes mots ne saurait le rassurer. Loki n'était pas à blâmer. Il voulait juste être réconforté après la morsure de cette vipère…

J'attendis encore deux heures avant que les guérisseurs apparaissent dans le couloir et me fassent signe d'avancer. J'eus la permission de voir Loki, mais pas longtemps, et je ne devais rien évoquer qui puisse l'agiter. C'était plus que ce que je méritais, aussi j'acceptais sans tarder.

J'entrais dans la chambre sans bruit. Tout était calme, et je ne voulais surtout pas briser cette sérénité. Dans un lit qui semblait sur le point de l'engloutir, le fils de Laufey était allongé, encore trop pâle mais pas souffrant à première vue. Il avait l'air de dormir. Je mis encore plus d'efforts à ne pas faire de bruit, mais il ouvrit les yeux quand je fus à portée de sa main. Mon cœur partit dans une course effrénée lorsqu'il fixa sur moi ses prunelles émeraudes, comme s'il cherchait à rattraper tous ces moments où je n'avais pas assez aimé Loki, où je ne m'étais pas rendu digne d'être un jour aimé de lui.

_ Loki…, soufflais-je.

Ça m'avait échappé, un trop plein d'amour, de culpabilité, de peine, et de soulagement. Le regard de Loki changea presque imperceptiblement. Il y avait quelque chose de doux et d'accueillant dans ses yeux…

Je m'installais sur la chaise installée près du lit. Ce n'était pas pour envahir son territoire que je le faisais, mais juste pour paraître moins intimidant. Il était faible, vulnérable, allongé dans un lit, quand j'étais en état de combattre, et debout ma stature était imposante, écrasante. Je ne voulais pas qu'il se sente regardé de haut.

_ Comment te sens-tu ?

_ Je ne sens pas encore grand-chose pour le moment…, sourit-il faiblement.

C'était bien le Loki que je connaissais… Le jeune Loki… Il plaisantait pour m'arracher un sourire…Même si la situation ne prêtait absolument pas à sourire… Je hochais la tête avec un sourire triste. Il n'y avait pas grand-chose à rajouter. Je voyais son index droit qui bougeait, comme s'il voulait attirer mon attention sur sa main, comme s'il voulait que je lui tienne la main… Mais je ne pouvais pas. J'étais indigne de le toucher… Le prince de jotunheim insista en portant ses yeux sur mes mains, mais se figea aussitôt. L'imitant, je réalisais que je n'avais pas pris le temps de faire soigner mes mains. Il n'y avait pas grand-chose à faire de toute façon. Des morceaux de chair, de muscles, manquaient. Aucun remède de guérisseur ne saurait les remplacer. Cependant je ne voulais pas infliger cette vue à Loki.

_ Je vais te laisser te reposer…

Je me levais et m'éloignais à pas raides. C'était le mieux à faire. Après tout ce que nous avions traversé, évidemment que nous avions beaucoup moins de choses à nous dire que lorsque nous étions les meilleurs amis que ce monde avait formé. Je ne m'attendais à aucun miracle. Nous avions passé des années à bâtir cette confiance, et je l'avais détruite. Ces plaies ne pouvaient pas juste se refermer sans faire de cicatrices.

_ Attends !me héla-t-il alors que j'atteignais la porte.

Les guérisseurs me lancèrent des regards noirs, comme si j'étais en train d'énerver Loki, de l'agiter. Je revins rapidement vers le lit pour l'empêcher de remuer et de crier. Il devait garder ses forces.

_ Il y a une couverture dans la chambre, blanche…

Oui, cette même chambre que j'avais saccagée dans mon désespoir… Je fis de mon mieux pour ne rien laisser paraître de mon embarras. Après tout, si je remettais tout en place avant qu'il ne regagne nos quartiers, personne n'avait besoin de savoir… Ce n'était pas comme s j'avais abîmé ses affaires. Je ne me le serais jamais permis. Toucher à un objet auquel tenait mon diamant pour l'endommager… ce ne serait rien d'autre qu'un blasphème au regard de tout ce qu'il représentait pour moi, un acte aussi violent à mes yeux que si je le frappais lui, délibérément et sans motif…

_ Celle en fourrure ?l'interrompis-je. Avec la tache noire en bas ?

Mon vestige d'étoile hocha lentement la tête. Je n'avais pas vraiment besoin de confirmation. Je savais de quoi il parlait, et aussi pourquoi il la voulait. C'était un cadeau de son père, un loup immense qu'il avait lui-même chassé pour que la fourrure tienne son petit jotun au chaud. Loki adorait cette couverture. Quand il était petit, il n'était pas rare de le trouver entièrement emmitouflé dedans. Qu'il soit malade, triste ou fatigué, c'était là qu'il cherchait refuge. Maintenant il était trop grand pour s'enrouler entièrement dedans, mais je me doutais bien qu'il en avait besoin pour se rassurer, se calmer. Une présence paternelle qui ne risquait pas d'être gâchée par les mots d'Amora encore trop frais.

_ Je vais te la chercher, m'engageais-je.

Et c'était tout. Très formel, très poli, très distant… Surtout pas de contact physique. Les plaies étaient trop fraiches, je ne savais plus où j'en étais, où nous en étions…

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Les jours passaient, et les choses changeaient. Loki se remettait peu à peu de son empoisonnement. C'était lent, terriblement lent, mais encourageant selon les guérisseurs. Souvent je n'osais pas le déranger dans sa chambre, et je m'arrêtais sur le seuil, où j'obtenais un bilan toujours positif des médecins qui s'occupaient de lui. Parfois Loki m'entendait parler aux guérisseurs et il m'appelait pour que j'entre dans la chambre, me demandant toujours un petit service que j'étais plus que prêt à lui rendre, que ce soit un livre à demander au conservateur de la bibliothèque, une nourriture spéciale qui lui faisait envie hors des heures de repas, ou tout objet qui était pour lui synonyme de confort. Il aurait pu demander à n'importe qui de s'acquitter de ces tâches, mais je me sentais toujours flatté qu'il me demande à moi. J'étais trop heureux de pouvoir être son domestique pour quelques minutes.

La nouvelle s'était répandue dans le palais et tout le monde me regardait avec pitié, remords. Je n'en tirais aucune satisfaction, et c'était plutôt même à l'opposé. Toute leur compassion m'enrageait. Quels hypocrites ! Il fallait y penser avant de me condamner unanimement ! Et puis on aurait pu penser que parmi nos brillants sorciers un aurait bien eu l'idée que j'avais pu être sous le coup d'un filtre ! C'était tellement contraire à tout ce que je représentais, tout ce que je défendais, et personne n'avait été étonné !?

Mais même cette rage ne m'était d'aucun réconfort. Ce qui était fait n'était plus à faire… J'avais violé Loki et j'avais tué l'enfant qui résultait de ce viol, en l'empoisonnant de sorte qu'aujourd'hui il se retrouvait dans une chambre de guérisseur, alité. C'était tout ce qu'il y avait à savoir. Que le regard des gens sur moi change ne m'importait que peu.

J'avais consulté les guérisseurs, et ils ne pouvaient rien pour mes mains. Ils m'avaient donné le nom d'un ancien armurier qui faisait des pièces adaptées aux guerriers blessés, et je l'avais rencontré pour savoir ce qu'il faisait. L'homme avait pu me coudre une paire de mitaines en cuir, renforcées sur le pouce pour prendre en charge une partie du poids dont s'occupait la chair que je m'étais amputé. Evidemment les choses ne revenaient pas à la normale pour autant. Il m'était difficile de tenir une épée, la force de ma main étant désormais déséquilibrée. Mais je m'entrainais, plusieurs heures par jour dans l'arène, avec Sif souvent puisqu'elle était revenue vers moi. Les mitaines m'aidaient surtout à cacher les cicatrices et la forme étrange de mes doigts, mais pour ce qui était du combat je devais tout apprendre de nouveau.

Il n'y avait pas qu'au combat que je me sentais nouveau-né. Tant de choses que je pensais connaitre étaient nouvelles… Ma relation avec Loki par exemple. Où en étais-je ? Quel impact avait eu Amora sur nous ? Est-ce que Loki me haïssait moins ? Il ne pouvait pas oublier ce que je lui avais fait. Est-ce qu'il redeviendrait mon ami ? Peu probable… Devais-je le visiter plus souvent, ou le laisser en paix ? Je n'en savais rien…

Ma seule certitude c'était que j'aimais toujours désespérément Loki. Et aussi que cet amour ne pourrait jamais m'être retourné. C'était ces pensées qui m'accompagnaient alors que je me terrais dans l'immense jardin de ma mère, abandonné à mes démons. Evidemment, on ne pouvait pas se flageller trop longtemps dans le jardin de ma mère sans être débusqué. Elle s'approcha de moi sans un bruit, s'assit contre moi, et attira ma tête sur ses genoux. Mes yeux furent alors comme des barrages qui rompaient sous la pression de l'eau furieuse, et je me permis d'être faible devant la femme qui m'avait porté, et qui passait en ce moment même ses doigts dans mes cheveux, comme elle l'aurait fait pour un enfant.

_ J'ai ruiné ma vie en gâchant la sienne, pleurais-je chaudement.

_ Thor, mon tout petit… Personne ne pouvait prévoir qu'Amora serait si jalouse.

J'en avais assez d'entendre ces formules toutes faites « Personne n'aurait pu deviner », « Jamais on aurait cru que »,… J'avais envie d'écraser le crâne de ceux qui me disaient ça à longueur de journée. Mais là il s'agissait de ma mère, et quand elle prenait cette voix douce et conciliante…

_ Ça ne me disculpe en rien !m'affligeais-je. Ce qui est arrivé à Loki, ce que je lui ai fait… c'est de ma faute !

Ma mère ne répondit rien cette fois. Elle recommença à démêler mes cheveux, toujours pleine de tendresse et de patience, et se mit à chantonner doucement l'une de ses berceuses en attendant que mes larmes tarissent. Comme quand j'étais enfant…

Je dus m'endormir, je n'en 'étais pas certain, et quand je revins à moi j'eus l'impression que j'étais vidé d'énergie, et donc de larmes. Ma mère tressait mes cheveux, et attendit quelques instants avant de parler.

_ Sais-tu à la suite de quel évènement ce mariage arrangé a été décidé ?

_ Le retour du Tesseract à Jotunheim.

_ Officiellement oui, c'est pour célébrer cette alliance. Mais il y a une histoire différente derrière. La cassette est retournée aux mains exclusives de Laufey presque à la fin de la reconstruction du palais. Sais-tu pourquoi la guerre s'est interrompue à Jotunheim ?

_ Laufey est venu voir père pour signer un accord de paix.

_ C'est vrai, mais pour quelle raison ?

Je me retrouvais un peu bête, la bouche ouverte mais sans réponse. La vérité c'était que je n'en savais strictement rien, et il ne m'était jamais venu à l'esprit de demander…

_ C'est pour Loki que Laufey a interrompu la guerre. A l'usure, il aurait pu avoir le dessus, mais la famine pesait sur le peuple, si bien que sa compagne, Farbauti, n'a pas pu garder jusqu'à terme l'enfant qu'elle portait. Loki est né très prématuré. Il n'aurait même pas dû survivre, surtout que l'épuisement a emporté sa mère deux jours après. Or tu as bien vu Laufey, il ferait n'importe quoi pour son fils. Mais un corps aussi immature n'était pas promis à un très grand avenir…

J'eus un frisson d'effroi. A croire que tout l'univers reprochait à Loki d'être en vie et voulait lui faire obstacle…

_ Alors Laufey a mis son amour-propre de côté pour demander la paix et savoir s'il pouvait avoir quelques pommes du jardin d'Iduun.

Les pommes du jardin d'Iduun… Voilà qui réveillait des souvenirs chez moi. Loki en avait beaucoup consommé, pour renforcer sa santé, l'aide à bien se développer. Il y trouverait forcément un bénéfice aujourd'hui encore, pendant sa guérison… Il faudrait que j'aille voir Iduun…

_ Ton père a été si ému qu'il a préféré faire de Jotunheim une alliée plutôt qu'une terre soumise.

_ Où arrive le mariage arrangé ?

Ma mère caressa ma joue en m'adressant un tendre sourire. Je savais que c'était une remarque muette de mon impatience inconvenante, mais j'avais besoin de savoir et ses explications m'embrouillaient encore plus qu'avant.

_ Quand nous avons aidé Jotunheim à se reconstruire, Laufey a commencé par la nurserie de Loki, mais il y avait tout le palais à rebâtir, alors nous avons aidé, reprit-elle. Lors de l'inauguration tu as été convié, et tu t'es rapidement éclipsé de la fête.

Une fête entre adultes, extrêmement mondaine… oui, il y avait des chances… Surtout avec ce palais fait de glace. Ce n'était quand même pas rien pour un gamin qui ne connait presque pas la neige. J'étais certainement allé explorer, analyser… Et ça me rappelait cette adorable chambre, dans laquelle des pleurs de bébé m'avaient attiré…

_ C'est le soir où…

_ Où nous t'avons trouvé endormi dans le lit de Loki. Il n'était pas question d'un mariage arrangé au début, mais quand nous vous avons vus tous les deux…

Elle n'avait pas besoin de finir, je savais ce qu'elle allait dire.

_ C'était une évidence…, complétais-je.

C'était aussi le sentiment que j'avais toujours eu concernant Loki. Mais maintenant la magie s'était rompue. Ma petite étoile ne pouvait plus m'aimer après ce que je lui avais fait subir.

_ J'ai tout gâché…, me lamentais-je. J'aime Loki par-dessus tout et je l'ai brisé.

_ Ne dis pas ça. C'est Amora qui a terni vos relations. Ça ne veut pas dire que tout est perdu. Maintenant que Loki connait les raisons de… ces incidents…

Elle ne voulait pas le formuler. Elle ne pouvait pas prononcer les mots « viol » et « avortement »… La mère qu'elle était ne pouvait pas associer le nom de son fils à ces tortures inhumaines. Si le viol pouvait encore être justifié par l'intervention de la magie, l'interruption de la grossesse de Loki avait été mon initiative. Savoir que cet enfant était destiné à tuer mon bienaimé ne m'était que d'une faible consolation. Tout autour de ce sujet n'était que violence et abus…

_ Maintenant que Loki sait pourquoi les choses se sont passées ainsi, je suis certaine qu'il voudra bien jeter un voile sur cette affaire.

_ Il va me haïr jusqu'à la fin de ses jours…

C'était de la mauvaise foi, j'en avais bien conscience. Loki n'était pas un hypocrite. S'il détestait quelqu'un, il ne se privait pas de le lui faire savoir si la personne s'approchait. Il ne m'avait jamais fait subir cet ultime opprobre. Mais de là à tout effacer… Coupable ou pas, le souvenir restait. C'était moi qui l'avais violenté, pas un autre…

_ Thor… Loki avait préparé cette potion et il l'avait laissée là où tu pouvais la trouver. Je pense qu'il savait déjà qu'il retrouverait ce garçonnet blond avec lequel il aimait passer ses journées. Loki ne voulait pas mourir, et je pense qu'il voulait que tu sois celui qui le sauverait.

Ma mère me quitta abruptement sur ces mots, me laissant mâcher ces nouvelles données pour m'y habituer. J'avais encore plus à penser qu'avant son arrivée…