Il aimait bien la petite humaine. Elle ne parlait pas. Les mots n'existaient pas pour elle. Son esprit n'était qu'images et émotions, sensations et pensées. Elle était comme une larve wraith, incapable de simplifier suffisamment ses pensées brillantes et foisonnantes pour les réduire à de simples sons, des concepts abstraits et presque dépourvus de sens. Avec elle, il ne parlait pas. Il ressentait.

Il lui racontait des histoires, lui faisant sentir le sable chaud sous ses bottes et les rayons brûlants des soleils, et elle lui racontait ses histoires à elle, instants simples d'une vie d'enfant, goût de flan à la fraise et jeux dans les flaques d'eau. Rosanna n'avait pas senti son pouvoir, ne l'avait pas vu comme elle l'avait décelé chez d'autres, car l'enfant était trop différente. Elle était comme lui, télépathe par nature et assoiffée d'entendre d'autres voix dans tout ce silence écrasant.

Alors il lui apprenait à communiquer. Il lui apprenait à sentir son esprit dans la vaste toile vide. Il lui apprenait à se protéger dans la mesure de ses maigres moyens, et plus important encore, il lui apprenait à toucher l'esprit des autres humains en les touchant de la main. Il avait expliqué ce qu'elle était aux autres, et les deux sœurs jumelles l'aidaient. L'enfant était déjà infiniment plus puissante qu'elles, mais aussi infiniment plus inexpérimentée. Pourtant, après plusieurs heures d'effort, elle était parvenue à établir un bref contact avec Rosanna. Ensuite, ils avaient appris à ses parents à la laisser venir. Ils leur avaient appris cet état d'attente paisible nécessaire à un échange télépathique, et ils les avaient entraînés. Ça avait été dur. Surtout pour le père, qui s'était pourtant acharné, malgré les pertes de conscience et les saignements de nez, et alors que l'été s'allongeait dans toute sa splendeur, pour la première fois, ils avaient entendu la voix de leur fille, sa véritable voix, celle lumineuse et riante de son âme.

Et les humains avaient pleuré, les parents à chaudes larmes, la petite sans trop comprendre pourquoi, les deux jumelles tout en se tamponnant très dignement le coin des yeux, et Rosanna avec un grand sourire lumineux. Il avait senti la fierté et la joie dans le cœur de sa compagne, mais aussi dans le sien. Ce n'était qu'une petite humaine, une simple humaine parmi des millions, et pourtant, ce qu'il avait fait était important. Il était immortel, et pourtant en offrant quelques heures de cette infinité dont il bénéficiait, il avait changé à tout jamais la vie de trois individus.

Pour cette famille, il serait à tout jamais un héros. C'était tangible. C'était important, et il en était heureux.

Il venait encore de temps à autre aux réunions. Pour raconter des histoires à Vicky et écouter les siennes, mais la plupart du temps, il restait dans la vieille ferme isolée et à moitié décrépie que Rosanna avait acheté avec la coquette somme d'argent que le SGC lui avait versé au fil des ans, et qu'ils réparaient de temps à autre, remettant quelques tuiles en places, ou repeignant une pièce.

Ils n'avaient en général guère de temps à consacrer à ce genre de tâche. A moitié par commodité, et à moitié par envie, à peine avait-il reçu les papiers nécessaires - qui le disaient émigré norvégien - qu'il s'était inscrit pour passer son permis de conduire, document supplémentaire nécessaire pour pouvoir piloter un de leurs engins roulants. La théorie avait été facile et il ne lui avait fallu que deux jours pour apprendre par cœur toutes les règles plus ou moins stupides régissant la conduite. La partie pratique était un autre combat.

Les voitures n'avaient pas tant de commandes que ça, mais tout était manuel, et il avait beau penser « tourne à gauche », à moins qu'il n'actionne le volant, le véhicule allait continuer tout droit.

Légalement, lui avait assuré Rosanna, il était obligé de s'entraîner avec un instructeur, et il en avait déjà eu huit différents. La plupart partaient à la fin de leur première leçon, parfois avant. Et pourtant, il s'était toujours retenu de leurs rugir dessus. A peine quelques grondements et sifflements ! Alors il s'entraînait seul, avec la vieille voiture cabossée qu'elle avait acheté et fait immatriculer à son nom. Il ne sortait que la nuit, au cœur de la campagne, et il s'entraînait. A tourner, à freiner et à reculer. Parfois, la journée, Rosanna s'asseyait à côté de lui et essayait de le conseiller. Il essayait. Il essayait vraiment, mais alors qu'elle parvenait à parquer sans peine la voiture dans une place à peine plus large que cette dernière, il était incapable de ne pas déborder sur le bord de la route dans une simple ligne droite. Le véhicule ne compensait rien, n'amortissait rien et déviait même un peu de lui-même, et peu importe avec quelle force il pouvait penser, ce n'était qu'en bougeant ses mains et ses pieds qu'il le faisait réagir, bien souvent un peu trop brutalement.

D'autres fois, ils sortaient ensemble, visitant des lieux intéressants, forêts ou musées, et Rosanna le mena même une fois à ce petit lac de montagne qu'il connaissait si bien pour y avoir passé tant de temps dans son esprit.

Le lac était comme dans la mémoire de sa compagne, frais et scintillant, mais une ligne électrique défigurait le flanc de la montagne et dans la vallée, un petit village lançait ses volutes de fumée vers le ciel tandis que de la route qui le traversait montait le discret ronronnement mécanique des voitures.

Il faisait beau, et les nuits étaient douces, même à si haute altitude, et ils étaient restés toute la journée, simplement là, dans l'instant présent. Quelques randonneurs les avaient salués, bâton de marche et habits moulants colorés en guise de panoplie, puis la nuit était tombée, et ils étaient restés seuls, sous la lune unique, sans même un feu pour les révéler au village blotti dans sa vallée.

Ils avaient parlé, et Rosanna lui avait montré l'étendue de ciel noir où se trouvait Pégase, comme elle l'avait fait si longtemps auparavant dans son imaginaire, lorsqu'ils pensaient ne jamais survivre à la ruche qui l'avait vu naître. Mais cette fois, ils étaient libres, et c'était la réalité, et là-bas, très loin, se trouvait toujours cette même ruche, qui n'était plus ennemie, et avec elle se trouvaient tous les leurs. Il avait projeté son esprit vers cette galaxie, loin au-delà de la dernière planète du système, distance dérisoire à l'échelle galactique, et il s'était senti petit et seul, comme sa compagne se sentait en regardant le village en contrebas et en son sein, le chalet qui était celui de sa famille.

Alors ils avaient fait l'amour. Parce qu'ils étaient seuls, mais ensemble, quoi qu'il arrive, et parce que cet endroit était leur refuge à eux. Parce que ce lac avait toujours été leur sanctuaire lorsque tout espoir s'était éteint et qu'ils avaient toujours survécu, quoi qu'il en soit. Parce qu'ils s'aimaient et qu'au final c'était la seule chose qui importait vraiment.

Il y avait ces instants précieux, et il y avaient les heures qui se confondaient, identiques et ennuyeuses. Rosanna, quand elle ne donnait pas des genres de conférences « secrètes » sur toutes ces choses extraterrestres que les Terriens ignoraient à de petits groupes d'experts triés sur le volet ou n'assistait pas aux réunions des hybrides, passait des heures à enquêter, et il faisait de même. Il s'était vite habitué à cette gigantesque base de données incohérente qu'ils appelaient Internet, et depuis, il y traquait les informations. Sur les Anciens, sur des manifestations aliens, sur des événements étranges, sur d'autres hybrides. Il surveillait des dizaines de sites, grandes chaînes d'informations, quotidiens, mais aussi blogs et forums de conspirateurs et autres tarés. Pour l'heure, c'était un article publié sur le site d'un grand quotidien suisse qui l'intéressait. Avec un grondement furieux, il ferma la publicité vantant les mérites d'une clinique de luxe qui promettait aux clients de « retrouver leur jeunesse » - sans doute contre une petite fortune - et il se plongea dans la lecture de la nouvelle qui l'intéressait.

Une femme avait disparu lors d'une randonnée nocturne deux jours plus tôt près d'un certain lac de Joux et était toujours activement recherchée.

Dans la seconde, il prévint Rosanna. Deux heures plus tard, elle avait expédié sa conférence, et elle venait le prendre en voiture.

Ça n'avait pas été dur de retrouver le conjoint de la femme, ni de le convaincre de les mener là où il l'avait vue pour la dernière fois.

Les alentours avaient été piétinés par les policiers venus la chercher, mais ils avaient tout de même fini par trouver une trace. La vague piste double de quelqu'un dont les talons traînent au sol, qui les mena jusqu'à une clairière dont l'herbe était écrasée selon les dimension exacte d'un Jumper, à peine roussie aux emplacement des réacteurs.

Ils avaient découvert la prochaine victime, mais ne pouvaient rien faire avant son retour.

Si le responsable tenait son calendrier, elle réapparaîtrait le lendemain dans un village voisin.

A eux d'être prêts.

En étudiant une carte de la région, ils se retrouvèrent face à un dilemme. Le village était entouré par trois autres. Ils devaient donc en choisir deux en espérant ne pas se tromper.

Après les avoir visité tous les trois ils éliminèrent le plus boisé, estimant que la densité d'arbres le rendait peu propice à un atterrissage, puis ils se séparèrent, prenant chacun un village et passant tout le reste du jour à le repérer. Au coucher du soleil, il s'était installé dans le clocher du sien, et Rosanna au sommet d'un grand pin qui dominait presque toute la petite commune, puis ils avaient attendu.

Plus d'une fois, il lui avait semblé entendre le ronronnement discret des réacteurs, mais il ne s'agissait jamais que d'une voiture dans le lointain, et les heures s'étaient écoulées, mornes et lentes.

Puis il avait senti le juron mental de sa compagne alors qu'elle dégringolait à moitié de son perchoir. Elle n'avait rien entendu mais avait repéré le déplacement d'air du petit vaisseau occulté secouant une ligne de saules, malheureusement le temps pour elle de descendre de son arbre et de traverser en courant le village endormi, il était trop tard, et il ne restait que la malheureuse randonneuse, hagarde et perdue. Ils l'avaient emmenée à l'écart, avant que quiconque ne la voie, et l'avaient interrogée. Elle avait visiblement été droguée, et n'avait pu leur donner que de vagues informations d'une voix terrifiée. La même histoire, une fois de plus. Alors, il avait tenté quelque chose et s'était faufilé dans son esprit. Sa mémoire récente n'était qu'un champ de ruines embrumé, mais il avait pu saisir au vol quelques images, quelques impressions. La douleur d'une arme paralysante, puis l'intérieur flou d'un Jumper et une silhouette blanche qui la fixait depuis le siège du pilote. La peur, le plafond bleuté d'un laboratoire aux machines bourdonnantes, et l'image très nette d'une applique lumineuse emplie d'eau. La silhouette qui s'agitait devant un écran holographique et la morsure d'une aiguille au creux du bras. Puis l'impression vague d'être salie, souillée, et corrompue de la plus infâme des manières. Le silence, et toujours la peur, puis des mains froides passées sous ses bras, la traînant lourdement sur un sol aux formations calcaires déchiquetées, et à nouveau le Jumper.

Pour lui, il n'y avait là rien d'exploitable, mais il montra tout de même les souvenirs à sa compagne qui se hérissa viscéralement à leur contact.

« Il est quelque part dans le Jura. » murmura-t-elle, tout en tentant d'effacer les visions de sa mémoire.

Il la sentait lutter contre son esprit qui prenait irrémédiablement une voie qu'elle ne voulait pas.

Regarde ce que ta mère à vécu. Regarde, c'est ça qu'elle a enduré. Regarde ! lui murmurait le monstre tapi en son sein.

« Comment le sais-tu ? » demanda-t-il, tant pour la distraire que pour comprendre.

Elle secoua la tête, comme pour chasser un insecte, et il eut envie de la serrer contre lui, de la rassurer.

« A cause des pierres qu'elle a vue avant d'être ramenées dans le Jumper. C'est typique du Jura. Le problème c'est que ça peut être à deux kilomètres d'ici, en France voisine ou vers Bâle. C'est des milliers d'hectares à fouiller ! »

Il lui posa une main rassurante sur l'épaule.

« On le trouvera, ma douce compagne. N'aies aucune crainte. Pour le moment, il faut rendre cette femelle aux siens. »

Elle avait acquiescé, jetant un œil à la femme assise sur le siège arrière de la voiture, marmottant des paroles incompréhensibles, sanglotant de temps à autre.

Ils l'avaient ramenée, et Rosanna avait expliqué à l'homme ce qui s'était passé. Elle ne lui avait pas menti, et il l'avait presque chassée. Alors ils étaient partis, après qu'elle ait laissé un papier avec son e-mail et l'adresse des réunions dans leur boîte aux lettres.

Il n'avait même pas fallu dix jours pour qu'ils viennent. L'homme tenant la femme par les épaules en un geste protecteur. Rosanna leur avait dit qu'elle serait enceinte, et le test était revenu positif le matin même. Quatre ans qu'ils essayaient d'avoir un enfant, et il arrivait, de la pire des manière qui soit. Ils avaient été accueillis, consolés et écoutés. Rassurés, peut-être pas tant que ça. De tous les hybrides, elle était et de loin celle qui s'en était le mieux sortie : après tout, elle n'était que couverte de cicatrices, rejetée par sa propre famille, et embourbée dans un jeu d'échecs à l'échelle cosmique par des entités intangibles. Elle n'était pas seule, à peu près libre de ses déplacements et surtout, avait trouvé d'une certaine manière une vie épanouissante. Oui, elle était vraiment la plus chanceuse.

Leur petit groupe ne présageait rien de bon pour l'avenir de cet enfant qu'ils désiraient garder malgré tout, mais au moins lui aurait des parents qui pourraient comprendre, des parents qui sauraient à quoi s'attendre et qui pourraient réagir. Il aurait une chance d'avoir une vie heureuse, malgré les difficultés que ses origines lui causeraient forcément.

En attendant, ils n'avaient toujours aucune piste concrète, et trois victimes, dont une encore à naître, s'ajoutaient au sinistre compte.