Bonjour ! C'est parti pour le chapitre du week-end !

Celui-ci m'a vraiment donné du fil à retordre, j'ai dû en réécrire certains passages quatre ou cinq fois... Enfin, j'espère qu'il vous plaira ;)

Bonne lecture et à la semaine prochaine !

(Disclaimer : l'univers de Tolkien et ses personnages ne sont pas à moi, bien évidemment)


Une aventure volée – Chapitre 13

Le véritable Gardien

La tête lourde et la bouche pâteuse, Pippin émergea lentement.

Un courant d'air froid lui passa sur le visage ; il était allongé à même le sol, sur le dos, pieds et poings liés par de la grosse corde rêche. Le ciel au-dessus de lui se faisait de plus en plus obscur, signe que le soir tombait. Le jeune Hobbit fronça les sourcils et tourna lentement la tête. Il découvrit ainsi que Merry et Aldaiel étaient étendus près de lui, inconscients et ligotés. Un chiffon sale entourait le front de Merry ; à la grande horreur de Pippin, une tâche sombre était visible à travers l'étoffe grossière, signe que son ami avait reçu un grand choc à la tête.

Tout autour d'eux se tenait une grande compagnie d'Orques, qui parlaient bruyamment entre eux autour de ce qui avait l'air d'être un bivouac rapide. Il y en avait des petits à la voix aigüe, qui avaient la peau grisâtre ou verte couverte de cicatrices et d'anneaux métalliques, comme ceux que la Communauté avait rencontrés dans la Moria. Les autres étaient plus grands, vraiment massifs, avec des teintes rouges sombres tirant sur le brun et des voix graves qui roulaient comme le tonnerre. Les deux groupes étaient clairement séparés ; l'animosité entre eux était presque palpable.

Pippin se creusa la tête, tâchant laborieusement de se remémorer les évènements qui avaient conduits à cette situation très compromise… Oui, Boromir et Aldaiel s'étaient battus contre les Orques que Merry et lui avaient attirés loin de Frodon, pour lui permettre de fuir. Il ferma brièvement les yeux, le cœur serré par la peine, en se rappelant la ténacité avec laquelle avait combattu l'Homme du Gondor hérissé de flèche. Hélas, son sacrifice avait été vain : les Orques avaient eu ce qu'ils voulaient. Le dernier souvenir de Pippin était un des grands Orques le soulevant et l'emportant loin de la zone du combat ; après cela, l'obscurité était tombée. J'ai dû prendre un coup sur la tête… Pourquoi les Orques ne nous ont-ils pas tués ?

Le Hobbit secoua sa tignasse blonde afin de dégager les mèches qui lui tombaient sur les yeux, puis se débattit un peu, aussi discrètement que possible, dans l'espoir futile de dénouer ses liens sans se faire voir. Bien au contraire, avec sa chance, il ne réussit qu'à attirer l'attention de ses geôliers. Ces derniers prirent un malin plaisir à se moquer de lui, lui faisant miroiter des promesses de tourments ignobles lorsque le chef du groupe leur laisserait le temps de s'amuser un peu. Pippin cessa aussitôt tout mouvement et frissonna, déclenchant des torrents de rires gras.

Quelques minutes d'immobilité plus tard, une violente dispute éclata entre les Orques. Tendant l'oreille, Pippin parvint à glaner quelques informations ; s'ils parlaient parfois dans la sombre langue du Mordor, ils parlaient surtout en Commun. Cela permit au jeune Hobbit d'avoir une idée plus nette du destin qui les attendait à présent : un dénommé Ouglouk était l'un des grands Orques, et était visiblement le chef de toute la troupe. Il avait reçu ordre de ne pas tuer ou même toucher les prisonnier avant de les avoir porté devant leur maître, Saroumane.

Au vu de la présence d'une jeune fille fraîche et de deux victimes potentielles pour leurs jeux cruels, la majorité des petits Orques n'étaient vraiment pas d'accord et n'hésitaient pas à le faire savoir. Leurs descriptions détaillées des horreurs qu'ils prévoyaient de faire subir à Aldaiel firent rapidement verdir Pippin. Ouglouk reprit toutefois le dessus et réaffirma efficacement son autorité sur le groupe. Quatre Orques perdirent la vie au fil de sa lame, mais au moins le message était clair : personne ne toucherait aux prisonniers avant leur arrivée à Isengard. Cela était étrangement rassurant, même si ce n'était qu'un sursis par rapport à ce qui les attendrait lorsqu'ils seraient entre les mains de Saroumane le Blanc. Un jour à la fois, Pippin. Un jour à la fois. Peut-être que les autres vont arriver et nous sauver d'ici quelques minutes…

L'heure du départ fut sonnée. Les trois prisonniers furent attrapés sans cérémonie, puis jetés en travers des larges épaules de trois des grands Orques d'Isengard – Uruk-hai, avait dit Ouglouk. La grande compagnie se lança au pas de course, à grand renfort de renâclements de la part des Orques normaux. Malgré l'inconfort causé par l'armure solide de sa « monture », Pippin finit par sombrer dans une somnolence emplie de cauchemars.

Le réveil fut brutal : l'Uruk qui transportait Pippin le jeta au sol sans cérémonie ni égard, ne lui offrant qu'un sourire cruel en entendant son gémissement de douleur. Des protestations similaires retentirent de part et d'autre du Hobbit, tandis que des Orques secouaient Merry et Aldaiel pour les forcer à se réveiller. Avec un soulagement intense, il vit que ses amis reprenaient connaissance. Sa joie fut de courte durée, en revanche, quand un Uruk se pencha sur eux et, l'un après l'autre, les força à boire un horrible liquide qui leur brûla la gorge. Beuuurk, la gnôle des Orques est immonde !

- « Prenez des forces, tant que vous le pouvez ! » railla l'Uruk avec un rire guttural. « On va trouver un emploi pour ces petites jambes dans l'heure, et vous souhaiterez ne jamais en avoir eu, avant qu'on ne soit arrivés chez nous. »

Après cela, il appliqua une pâte brune et malodorante sur la coupure de Merry, l'immobilisant d'une main tandis qu'il traitait grossièrement sa plaie en ronchonnant à mi-voix sur le gaspillage de ressources sur les morts en sursis. Aldaiel eu droit à un traitement similaire pour sa lèvre fendue, ainsi que le gros cocard qui ornait son œil droit. L'Uruk ne se priva pas pour lui décrire la manière dont lui la marquerait une fois qu'elle lui serait passée entre les griffes. L'ex-Gardien devint livide, mais ne souffla pas un mot. Tout comme les deux Hobbits, elle se cantonna dans un silence méfiant.

Des Orques relevèrent ensuite les prisonniers, ne se privant pas pour laisser leurs mains courir de manière appréciative sur les rondeurs féminines d'Aldaiel. Leurs doigts griffus arrachèrent les ceintures dorées et argentés des deux Hobbits et de l'humaine, puis les firent disparaître promptement dans les replis de quelques capes sombres. Au temps pour les ordres d'Ouglouk… songea Pippin, de plus en plus paniqué. Mais où va le monde si je recherche la protection d'un Orque ?!

Les liens qui entravaient leurs jambes furent coupés, puis le signal du départ fut donné. À longues enjambées bondissantes, Orques et Uruks dévalèrent la vallée sombre, entraînant leurs prisonniers. Pippin se débrouilla pour suivre comme il pouvait le rythme effréné, se lamentant intérieurement de n'être point resté à Fondcombe. Depuis qu'il avait insisté pour accompagner Frodon, il n'avait été qu'un bagage et une source d'ennuis. Gandalf avait raison, je ne suis qu'un crétin de Touque ! Et maintenant les autres nous ont sans doute laissé à notre cruel destin pour poursuivre la Quête… Que va-t-il advenir de nous ?!

Les lanières d'un fouet, manié d'une main experte, vinrent lui mordre les mollets dès qu'il montra des signes de fatigue. Refusant de donner une satisfaction supplémentaire à ses tortionnaires, Pippin serra les dents et se força à courir plus vite. Il essaya d'échanger quelques mots avec Merry pour s'enquérir de l'état de sa blessure et lui donner courage, mais un autre coup s'abattit alors sur lui. Toute communication entre les prisonniers était interdite.

Les heures défilèrent dans un brouillard de douleur et de fatigue. De temps en temps, Pippin jetait des coups d'œil discrets vers ses compagnons ; ils avaient l'air aussi exténués que lui. Aucun ne pouvait trop ralentir sous peine de goûter à la morsure du fouet. Si jamais ils trébuchaient, ils se faisaient alors traîner par la corde qui leur liait les mains, jusqu'à ce qu'ils trouvent la force de se relever. Et dire que les Orques ne se privaient pas pour leur rappeler qu'il ne s'agissait là que d'un avant-goût… Oh, misère…

Le soir venu, ils ne profitèrent que d'un court repos avant qu'Ouglouk n'ordonne à nouveau le départ. L'humeur se dégrada dans les rangs, et les trois prisonnier en pâtirent durement : les Orques énervés ont le fouet facile, de toute évidence. Perclus de douleurs et les poumons en feu, l'esprit enfiévré de Pippin se prit à imaginer que les autres membres de la Communauté avaient choisi de dévier de leur route pour venir les sauver ; s'accrochant à cet espoir fou, il parvint à défaire discrètement la petite broche en forme de feuille qui ornait l'attache de sa cape elfique. La petite feuille tomba parmi les hautes herbes.

J'ai bien peur de l'avoir abandonnée là pour rien, mais s'ils nous suivent, alors ils sauront que nous sommes toujours en vie. Ils comprendront que nous les attendons sans perdre espoir.

Oh, par pitié, faites qu'ils nous suivent !


Legolas courait.

Depuis trois jours et trois nuits maintenant, il filait comme le vent, suivi par Aragorn et, bien plus loin, Gimli. S'il y avait eu dans son cœur de la place pour autre chose qu'une panique grandissante, l'Elfe aurait été impressionné par la résistance et la ténacité du Nain : tenir le rythme qu'il imposait ne pouvait pas être chose aisée.

Les trois compagnons voyageaient léger, n'ayant conservé que leurs armes et quelques rations dans leurs paquetages. Tout le reste était parti avec la barque qui avait porté Boromir pour son dernier voyage ; c'était tout ce qu'ils avaient pu faire pour leur compagnon défunt, l'urgence les forçant à ne pas l'enterrer convenablement. Au moins, il l'avait envoyé vers un repos de guerrier, avec tous les honneurs qu'ils pouvaient lui faire.

Trois jours plus tôt, la Communauté était forte et soudée, seulement hésitante quant au chemin à suivre mais toujours prête à affronter les dangers de la route. En l'espace d'une heure, tout cela avait radicalement et irrémédiablement basculé. Il avait juste suffi que Frodon s'éloigne un peu ; après cela, tous les autres s'étaient dispersés d'une manière ou d'une autre, si bien que les Orques n'avaient eu qu'à les cueillir. Boromir et Aldaiel avaient mené un combat qui avait dû être grandiose, mais s'étaient fait submerger par le nombre. Le jeune humain y avait laissé la vie.

Aussi longtemps qu'il vivrait, Legolas n'oublierait jamais les derniers moments de l'Homme du Gondor, qui était un compagnon et aurait pu devenir un ami s'ils avaient eu un peu plus de temps pour se connaître. Il n'oublierait jamais non plus l'effroi qui s'était répandu dans ses veines comme un torrent de glace, lorsque Boromir avait révélé qu'Aldaiel avait été prise par les Uruks.

Et maintenant il courait, car c'était la seule chose qu'il pouvait faire.

Ses yeux perçants captaient parfois la forme mouvante d'une colonne sombre au loin, fuyant vers l'Isengard comme si leurs vies en dépendaient. Si seulement il avait un cheval pour s'élancer à leur poursuite ! Si seulement il pouvait s'assurer que les Hobbit et Aldaiel étaient indemnes !

Et si les Orques avaient réalisé que ni Merry ni Pippin ne possédait l'Anneau ? Et s'ils se doutaient qu'Aldaiel n'était pas dotée des mythiques pouvoirs du Gardien ? Et si… Et s'ils les avaient déjà tués ? Non, non, les Orques sont des créatures stupides, tout juste bonne à effectuer des ordres simples. Ils ne se rendront compte de rien et tenteront de les apporter en vie à leurs maîtres. Par Elbereth, nous les en empêcherons !

Depuis le début de leur chasse, le prince de la Forêt Noire n'avait que peu dormi, et seulement sur ordre d'Aragorn. Comment pouvait-il trouver le moindre repos en sachant que sa chère Aldaiel était peut-être en train de subir d'horribles tortures entre les mains des Orques ? Legolas n'avait jamais rencontré personnellement l'épouse d'Elrond, mais l'histoire de ce qui lui était arrivé quand elle avait été capturée par des Orques s'était répandue jusqu'à Mirkwood et l'avait alors fait frémir ; maintenant seulement, il commençait réellement à envisager ce qu'avait pu ressentir le seigneur d'Imladris.

Lorsque ses deux compagnons se reposaient, l'Elfe montait la garde en tenant à peine en place. Chaque minute passée sans poursuivre les Uruks lui faisait l'effet d'être impudemment gaspillée ; pour un immortel, la notion d'être à court de temps était étrange et effrayante. C'est pourquoi, malgré la fatigue qui cheminait peu à peu dans ses membres, venant progressivement à bout de sa résistance elfique, il s'acharnait. Il poussait Aragorn et Gimli, protestait durant les heures de pauses, et gardait le regard fixé vers le Nord.

Aldaiel était sa protégée. Il ne connaîtrait pas le repos tant qu'elle ne serait pas à nouveau en sûreté, à ses côtés.

C'est plus tard dans la journée du troisième jour que l'espoir lui revint, accompagné par un sentiment d'urgence de plus en plus pressant : lorsqu'ils passèrent les frontières du Rohan et arrivèrent sur une immense plaine, Aragorn trouva une broche appartenant à l'une des capes elfiques des captifs. Fixée avec le savoir-faire des Elfes, elle n'aurait jamais pu tomber toute seule, et cela ne faisait aucun doute que les Uruk-hai n'allaient pas s'amuser à laisser des indices derrière eux. Cela signifiait qu'il y avait de l'espoir, car au moins un des prisonniers était en vie et conscient.

En revanche, le vent tourna. S'il poussait à présent les coureurs en avant, il transportait aussi leur odeur vers les Orques, qui ne tardèrent pas à augmenter le rythme de leur course. Les trois derniers membres de la Communauté se hâtèrent comme ils le pouvaient, repoussant leurs limites avec ardeur et courage.

L'aube du quatrième jour apporta un présage néfaste. La poitrine serrée par l'appréhension, Legolas observa un soleil rouge se lever à l'Est. Du sang a coulé cette nuit… Une grande troupe de cavalier apparut alors à l'horizon, revenant de l'endroit où s'étaient dirigés les Orques la veille. Les yeux perçant de l'Elfe virent qu'il y avait trois chevaux portant des selles vides, mais aucune trace des Hobbits ni de sa protégée dans la troupe. La voix rendue presque tremblante par l'anxiété, il fit part de ses observations à Aragorn, dont les épaules s'affaissèrent aussitôt.

- « Attendons-les » annonça-t-il sombrement. « Je suis fatigué, et notre poursuite à échoué. Ou du moins, d'autres nous y ont-ils précédés, puisque ces cavaliers reviennent sur la piste des Orques. Peut-être nous porterons-t-ils des nouvelles. »

- « Ou des lances. » grommela Gimli, le souffle court.

Ils attendirent les cavaliers dans un silence pesant, fondus au milieu des hautes herbes grâce aux capes de la Lórien. La troupe les rejoignit, ignorants de leur présence jusqu'au dernier moment où Aragorn se leva et écarta les pans de son camouflage.

- « Quelles nouvelles du Nord, cavaliers du Rohan ? » cria-t-il d'une voix forte.

Les cavaliers arrêtèrent leurs coursiers avec rapidité et adresse, puis revinrent sur eux en effectuant un demi-tour fulgurant. Legolas ne put s'empêcher d'admirer leur formation bien rangée, virevoltant pour former un cercle autour d'eux avec une discipline qui n'avait rien à envier aux cavaliers elfiques.

Les rohirrims eurent tôt fait de leur bloquer toute échappatoire et de pointer leurs lances sur eux. Le reniflement ironique de Gimli n'échappa pas aux oreilles sensibles du prince ; en d'autres circonstances, il aurait eu du mal à retenir un demi-sourire amusé.

Un des cavaliers, grand et blond comme les Hommes du Rohan, fit avancer son cheval vers eux et les toisa d'un regard impérieux. Du haut de son casque – plus délicatement ouvragé que ceux des autres – pendait une queue de cheval blanche, sans doute une marque d'importance dans la hiérarchie des Cavaliers du Rohan.

Le dialogue fut très tendu et non dénué de suspicion. Le chef se présenta sous le nom d'Eomer, fils d'Eomund, Troisième Maréchal de Riddermark. Il leur révéla que les Orques qu'ils poursuivaient avaient été détruits par leurs soins durant la nuit. Ils n'avaient vu ni Hobbit ni femme dans les rangs ennemis, mais admettaient à regret que l'obscurité avait peut-être joué une grosse part là-dedans. Dans la fièvre du combat, ils avaient pu les confondre avec les Orques qui les retenaient captifs. Finalement, Eomer leur offrit en guise d'aide deux des chevaux dont les cavalier avait péri durant la nuit.

- « Il est contre notre loi de laisser des étrangers vagabonder à leur gré dans notre pays, jusqu'à tant que le roi lui-même leur en donne l'autorisation » expliqua-t-il gravement. « Quand votre poursuite sera achevée, ou sera révélée vaine, revenez avec les chevaux dans la haute demeure d'Edoras où réside Theoden. Vous lui prouverez ainsi que je ne me suis pas trompé sur votre compte. Je m'en remets ainsi à votre bonne foi, et il en va peut-être de ma vie même. Ne faites pas défaut.

- « Je ne le ferais pas. » promit solennellement Aragorn.

Ainsi les prières de Legolas furent exaucées, mais il n'en ressentit qu'une joie amère ; si les montures tant espérées étaient là, le faible espoir qu'il avait entretenu s'était grandement amenuisé. Aragorn monta lestement sur un grand étalon gris nommé Hasufel, tandis que le prince Elfe aidait son ami à Nain à grimper sur dos d'Arod, un cheval plus petit et de caractère rétif. Quelques paroles rassurantes en Sindarin suffirent à le rendre docile, au grand soulagement du Nain.

L'Elfe monta prestement sur l'animal et s'assura que Gimli s'accrochait bien à sa taille, avant de murmurer une commande à l'oreille d'Arod. Celui-ci partit aussitôt au galop.

La distance fut bien plus rapidement parcourue que s'ils allaient à pied, si bien qu'ils virent bientôt des volutes de fumées grisâtres provenant de l'endroit où se trouvaient les restes du bucher qu'avaient dressé les rohirrims. Legolas pria de toutes ses forces aux Valar durant tout le temps que dura leur trajet jusqu'au lieu du combat. Faites qu'elle aille bien, qu'elle ait trouvé un endroit où se cacher, qu'elle soit toujours en vie !

Ils arrivèrent enfin en vue d'une pile de corps calcinés, à côté de laquelle une tête d'Uruk était solidement plantée sur une lance noircie, posant sur eux un regard vide.

Une odeur infecte imprégnait l'air. Legolas serra les lèvres, puis sauta de selle pour inspecter les environs avec une frénésie désespérée, tandis qu'Aragorn appelait leurs amis dans l'espoir qu'ils se soient dissimulé à proximité. Gimli se laissa lourdement tomber du cheval, puis entreprit la tâche ingrate de fouiller dans le tas de cadavre à la recherche d'un indice sur le sort de leurs trois amis. S'aidant de sa hache, il écartait ossements et autres morceaux d'armures ou d'armes de fabrication orque.

Il n'y avait rien autour du bûcher. Juste des traces de combats, des tâches de sang noir et un peu de sang rouge – cela fit frissonner Legolas, mais il se força à s'imaginer qu'il s'agissant du sang des anciens cavaliers tombés et non de ses amis. Sourcils froncés, il scruta l'horizon en espérant y déceler les silhouettes de deux Hobbits et d'une humaine en train de fuir, mais ne vit rien. Son cœur battait à grands coups effrayés, comme s'il cherchait à s'échapper de sa poitrine.

Le prince se retourna juste à temps pour voir Gimli redescendre du tas de cadavres, le visage cendreux, tenant un objet noirci à la main. Une fine ceinture qui avait autrefois été dorée, lorsqu'elle ceignait la taille fine d'Aldaiel quelques jours plus tôt.

- « C'est une de leurs ceintures… » murmura le Nain affligé.

Non.

Ce n'était pas possible.

Legolas chancela. Il fixa Gimli avec stupeur, comme s'il ne pouvait comprendre les paroles qu'il venait de prononcer. Quelque chose n'allait pas, ce n'étais pas logique, pas possible. Aldaiel ne pouvait pas avoir disparu, pas comme ça ! La jeune femme qui avait joyeusement ri avec lui sous les feuilles dorées des mallornes quelques jours plus tôt, qui l'avait gentiment arrosé tandis qu'il pagayait le long de l'Anduin, qui s'était éloignée juste un moment… Elle était là, à peine quatre jours plus tôt !

Aldaiel ne pouvait pas être morte comme ça, soufflée comme une bougie à cause d'un simple moment où il l'avait quittée des yeux. Enlevée, oui, jusqu'à ce qu'il la retrouve et l'ait à nouveau avec lui. Ça, c'était possible. Mais morte ? Définitivement partie ? Non. Cela n'avait pas de sens.

Si elle n'était pas là, rien n'avait de sens.

L'Elfe se sentit basculer vers le bas, et réalisa alors qu'il était tombé à genoux. Quelque part, loin, très loin, il entendit Aragorn pousser un cri de rage en donnant un coup de pied dans un casque sombre. Legolas ne lui accorda pas un regard.

Cette douleur qui lui transperçait l'âme, ce n'était pas celle de la perte d'une amie. Non, il avait déjà perdu des amis chers à causes des araignées géantes de la Forêt Noire et des Orques de Dol Guldur, mais ceci n'avait rien avoir. C'était pire, mille fois pire.

C'était son cœur qui se brisait, à l'instant même où il s'éveillait.

Une larme argentée roula sur sa joue. Comment ai-je pu être aussi aveugle ? Maintenant qu'il avait mis un nom sur l'amitié très spéciale qu'il partageait avec Aldaiel, tout s'éclairait. Son besoin de la protéger lorsqu'elle s'était engagée à faire partie de la Communauté, son irritation vis-à-vis de son amitié avec le Seigneur Glorfindel, l'impulsion qui l'avait poussé à défier Gandalf et Aragorn en courant la rattraper au bord du vide, au risque de sa propre vie. Sa réaction devant les larmes de son amie, son empressement désespéré à rechercher son pardon… Comment est-ce arrivé ? Quand ?!

Oh, Valar, pourquoi êtes-vous si cruels ?!

- « Un Hobbit était allongé ici » murmura Aragorn. « L'autre là, et Aldaiel juste à côté. »

Legolas releva la tête à la mention de la jeune femme, et posa sur son ami un regard perdu. Absorbé par sa lecture des signes sur le sol, celui-ci continua à décrire à mi-voix le parcourt des captifs lors de la nuit précédente.

- « Ils ont rampé, leurs mains étaient ligotées… » murmura le Rôdeur, avant d'attraper des morceaux de cordes. « Leurs liens ont été coupés ! »

Une bouffée d'espoir illumina le prince de la Forêt Noire. Il se leva aussitôt et s'avança vers Aragorn, observant attentivement le cordage qu'il tenait. Oui, il y a là assez de corde pour lier solidement une paire de poignets fins… Valar, serait-ce possible ?

Les yeux fixés au sol, le Rôdeur marcha dans les pas de leurs trois amis durant leur évasion. La piste qu'il réussit à retracer les mena juste à l'orée de la forêt de Fangorn. Legolas sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine ; cette forêt était plus ancienne encore que la Forêt Noire, et sa colère imprégnait l'air. Seuls des êtres désespérés iraient trouver refuge dans un endroit aussi peu accueillant.

Mais cela signifiait qu'il y avait encore une chance pour qu'Aldaiel soit en vie.


Décidément, la vie avait le chic pour prendre des tournants imprévus quand je pensais que rien ne pourrait pas être plus étrange. D'abord je m'étais faites renverser par une voiture, avant de passer d'un monde à l'autre, m'étais retrouvée dans un corps d'enfant à être élevée chez les Elfes, avait dû enfiler le manteau d'un héros légendaire à cause d'une prophétie ratée, avant d'être engagée dans une aventure qui m'avait fait crapahuter dans le froid et dans l'ombre jusque dans une forêt qui ressemblait encore plus à un conte de fée que tout ce que j'avais pu voir auparavant.

J'avais perdu la boule à cause d'un objet maléfique, allant jusqu'à agresser un compagnon et ami. J'avais combattu un véritable raz-de-marée d'Uruks aux côté de Boromir, tout ça pour me retrouver leur captive car personne mis-à-part mes compagnons ne savaient que je n'étais pas le Gardien. Boromir était mort, lui qui était si jeune et si plein de vie. Sa famille attendrait vainement son retour à Minas Tirith… Oh, si seulement j'avais pu me battre plus rapidement, plus efficacement, plus fort !

Et maintenant, après avoir passé des jours à subir les maltraitances d'une bande Orques et Uruk-hai tout en redoutant à chaque instant le moment où ils finiraient par oublier leurs ordres et se jetteraient sur moi pour me violer, j'étais au milieu d'une forêt extrêmement courroucée, tenue toute entière dans l'énorme main à sept doigts d'un Ent.

Sérieusement, mais où allait ma vie ?

Sylvebarbe était un être fascinant. Grand et raide comme un tronc d'arbre, il faisait prêt de quatre mètres de haut et possédait une peau recouverte d'une écorce sombre. Ses cheveux étaient de feuilles, sa barbe ressemblait à de la mousse et des brindilles. Le plus remarquable, chez lui, c'était ses yeux : grands et mordorés, ils possédaient la sagesse grave d'un être – ou devais-je dire d'un hêtre ? – ayant enduré de nombreux âges de ce monde. Honnêtement, le roi Thranduil aurait eu l'air d'un gamin à côté de lui.

Il nous avait trouvé quelques heures plus tôt, Merry, Pippin et moi, tandis que nous nous échappions du camp des Orques. J'ignorais d'où venaient les cavaliers qui avaient attaqué le groupe et quelle mouche avait bien pu les piquer, mais une chose étaient sûre : mes deux amis et moi leur devions une fière chandelle.

Sylvebarbe avait nonchalamment écrasé l'Orque qui nous avait suivis dans notre fuite jusque dans la menaçante forêt, puis nous avait lestement attrapés dans ses grandes mains ; Merry et moi étions serrés dans l'une, et Pippin avait un peu plus d'espace dans l'autre. Notre premier contact fut loin d'être idéal, puisqu'il nous compressa entre les sept doigts de ses énormes paluches branchues, pensant que nous étions des Orques.

Fort heureusement, la philosophie de l'Ent était de ne jamais prendre de décision hâtive : il nous avait donc patiemment écoutés lui expliquer ce qu'étaient les Hobbits. Après cela, mon héritage partialement végétal l'avait grandement intrigué.

- « Dites-moi, petite femelle, hrum, à quelle espèce appartenez-vous ? » s'était-il étonné, peu après que nous ayons lourdement insisté sur la non-orquitude des Hobbits.

Il m'avait alors approchée de son grand visage, posant sur moi un regard pénétrant. De près, on pouvait voir que ses yeux étaient traversés par une touche de vert.

- « Celle des Hommes, n'en avez-vous jamais rencontré ? » avais-je alors précisé d'une voix tremblante. J'ignorais encore quel genre de créature il était, ainsi que ses intentions à notre égard. « Ils sont pourtant très nombreux, et certains vivent près d'ici. »

- « Je vois bien que du sang d'Homme coule dans vos veines » avait lentement repris Sylvebarbe, « mais il y a aussi de la sève en vous. Hrum, je n'ai jamais vu cela auparavant ; il y aurait-il des Ents dans votre lignée, houm ? Peut-être des Ent-femmes qui ont voulu se mêler aux Hommes ? »

Interloquée, j'avais haussé les épaules tant bien que mal, ne réussissant qu'à donner sans le vouloir un coup de coude à Merry.

- « Ce n'est pas tout à fait ça. En fait, je suis née d'un arbre de la Forêt Noire, loin au Nord, avec une graine attachée au nombril. Voulez-vous la voir ? »

Un sursaut choqué avait alors agité le grand Ent, faisant craquer l'écorce de sa peau et frémir sa barbe mousseuse.

- « Hrum ! Voyons, c'est indécent ! »

- « Oh, désolée. Je l'ignorais. »

En tout cas, cela l'avait quelque peu convaincu. Annonçant qu'il nous menait vers quelqu'un qui saurait quoi faire de nous, il s'était mis en route à grande enjambées, avançant d'un rythme tranquille dans la forêt. Sa démarche était tout aussi étrange que le reste de sa personne : à chaque pas raide, il enfonçait non pas le talon, mais les orteils dans la terre, comme des racines.

Cela faisait maintenant au moins trois heures que l'Ent marchait, nous emportant vers une destination inconnue ; Sylvebarbe nous expliquait lentement et inlassablement ce qu'était les Ents, leur rôle de bergers de la forêt, la disparition de leurs Ent-femmes. Sa voix grave et monotone rendait l'attention difficile, si bien que les Hobbits piquaient du nez. De mon côté, les voix des arbres alentours m'aidaient à rester éveillée.

Jamais encore je n'avais vu des arbres aussi enragés. Ils ne cessaient de murmurer entre eux, répétant des horreurs et entretenant leur colère comme une bande de vieilles commères ressassant la même histoire en boucle. Leurs branches craquaient méchamment, leurs troncs étaient tordus comme s'ils cherchaient à s'arracher du sol pour aller se battre. C'était effrayant.

L'Ent, en revanche, n'était que calme et sérénité, comme un îlot paisible au milieu de toute cette fureur. Il n'y avait en lui nulle malice, juste la neutralité tranquille d'un vieil arbre attaché à sa terre. Après des jours à me faire battre et trainer à travers les plaines par des Orques puants, sa présence était comme un baume sur mon cœur.

C'était probablement mon petit côté « fille de l'arbre », mais je ne me sentais nulle part plus à l'aise que dans une forêt, à dialoguer avec un arbre.

Afin d'être plus à mon aise, je décidai soudainement d'entourer Merry de les bras, nous offrant à tous les deux le réconfort d'une étreinte amicale pour oublier l'enfer que nous avions traversé ses derniers jours. J'avais bien cru que tout était perdu, quand j'avais repris connaissance ligotée au beau milieu d'une troupe d'Orques ; la sensation de leurs doigts griffus sur mon corps ainsi que leur haleine putride tandis qu'ils me ronronnaient à l'oreille le détail des plans qu'ils avaient pour me « divertir » étaient quelque chose que j'espérais de tout cœur effacer le plus vite possible de ma mémoire.

Penser à des choses que j'aurais préféré oublier me ramena aussitôt à Boromir. Pauvre garçon… Si seulement j'avais pu résister à l'Anneau, si seulement j'avais pu le retenir… Il était si jeune, ce n'était pas juste ! Et pourtant, il s'était battu jusqu'au dernier souffle pour nous donner une chance de vivre. Mes yeux s'embuèrent au souvenir de son regard désolé.

- « Ah, hrum, nous arrivons. » fit Sylvebarbe de sa voix roulante.

Il se pencha un peu en avant, autant que lui permettait son corps rigide comme un tronc d'arbre, et nous posa au sol. Nos jambes fatiguées cédèrent sous nos poids avec une synchronisation assez cocasse ; les deux Hobbits et moi nous étalâmes au sol d'un même mouvement. Il y eut alors un petit rire d'une voix que je n'aurais jamais rêvé pouvoir entendre à nouveau.

Osant à peine y croire, je relevai lentement le regard. Je vis une robe blanche éclatante dans la lumière matinale, un bâton tout aussi immaculé, une main ridée le tenant fermement. Mes yeux remontèrent le long du ventre, s'attardèrent sur une barbe ivoirine, puis s'écarquillèrent en reconnaissant le visage dont les yeux pétillaient d'un rire contenu.

- « Gandalf ! » s'exclamèrent Merry et Pippin d'une même voix.

Ni une ni deux, ils trouvèrent aussitôt la force de jaillir sur leurs pieds pour se jeter sur lui et refermer leur bras autour de ses jambes (étant trop petits pour atteindre sa taille). De mon côté, je me relevai lentement, bouche bée.

- « Comment est-ce possible ? » demanda Pippin.

- « Vous êtes tombés ! » s'exclama Merry sans laisser le temps au Magicien de répondre.

- « Nous vous croyions mort ! » reprit l'autre Hobbit.

Gandalf émit un gloussement amusé, aussitôt rejoint par les rires émerveillés de Merry et Pippin. Mes lèvres se retroussèrent, puis je ne pus m'empêcher de me joindre à la joie du moment. Gandalf était revenu, c'était merveilleux ! Je n'avais pas échoué, je ne l'avais pas conduit à sa perte en n'étant pas celle qu'il attendait. Oh, quel soulagement !

- « J'étais mort, c'est exact » acquiesça le Mage. « J'ai combattu mon adversaire, en passant par l'ombre et par la flamme, jusqu'à ce qu'enfin il s'écroule. Toutes mes forces ont été dépensées dans ce combat, et pourtant il m'a été accordé une chance de revenir, car ma tâche n'est pas accomplie. »

- « Héhé, bienvenue au club des morts-vivants ! » ricanai-je après quelques secondes de silence surpris.

N'y tenant plus, je suivis l'exemple des Hobbits et me précipitai dans les bras du Magicien Gris. Enfin, Blanc maintenant. Il était chaud, respirait, avait une odeur fraîche évoquant le parfum d'un jour de pluie ; il était on-ne-peut-plus vivant. C'était tout simplement magnifique.

- « Ah, jeune Aldaiel » murmura-t-il en me rendant brièvement mon étreinte, avant de s'écarter et de poser une main sur mon épaule. « Tu as fait preuve d'un courage exemplaire en faisant face avec moi alors même que tu n'es pas le Gardien. Je suis désolé de t'avoir poussé à être quelqu'un que tu n'es pas. »

- « Pas de problème » croassai-je, la voix chargée des larmes que je ne versais pas. « Maintenant, je peux raconter à tout le monde que j'ai dupé un Magicien, donc ça valait le coup. »

Gandalf s'esclaffa à ma remarque. C'était incroyable : il était le même, et pourtant quelque chose chez lui avait changé, outre son coloris général. Il y avait cette ombre derrière son regard, ce détachement, comme s'il nous regardait de loin. Pour lui, la mort n'avait sans doute pas été la froide obscurité que Glorfindel et moi avions vécue ; on aurait dit qu'une part de lui était toujours là-bas, et qu'il n'était que de passage. Cette pensée me noua l'estomac, mais je l'étouffai rapidement. Le moment était à la joie, grâce au retour inespéré d'un mentor et ami.

- « Les autres vont être tellement contents de savoir que vous êtes de nouveau avec nous ! » s'écria Pippin, qui avait reculé de quelques pas lorsque j'avais étreint le vieil homme. « Est-ce que vous savez où ils sont ? Quand allons-nous les rejoindre ? Ils doivent être mortellement inquiets ! »

- « Patience, jeune Péregrin. Avant tout chose, je ne suis pas venu ici seul : lorsqu'un passage m'a été ouvert pour me permettre de revenir en ce monde, cela a permis la formation d'une autre porte. Quelqu'un d'autre est venu avec moi. »

Il se retourna, et fit un geste d'invitation. Quelques pas firent craquer des feuilles, puis une silhouette féminine apparut de derrière un arbre proche. Elle était humaine, vêtue entièrement d'habits de voyage de manufacture clairement elfique, et portait même une cape identique à celles que nous portions, Pippin, Merry et moi. Ses cheveux dorés retombaient sur ses épaules en boucles soyeuses et ses lèvres charnues ébauchaient un sourire timide ; une épée elfique pendait à sa taille.

Ses yeux bleus clair se posèrent sur moi, et elle fronça légèrement les sourcils, pinçant les lèvres comme si elle venait de sentir une odeur désagréable. Ses yeux s'allumèrent comme des lampes, habités par une lueur magique, puis reprirent aussitôt leur teinte normale.

Ma mâchoire se décrocha. Ces yeux magiques, je les avais déjà vus ! Il me suffisait d'imaginer des vêtements de mon monde, une queue de cheval, des talons hauts sur un trottoir humide ainsi qu'un comportement étrange… C'était la fille ! C'était elle, la blonde dont j'avais empêché le suicide il y a presque vingt ans, volant ainsi malencontreusement son destin !

- « Voici Cassandra » annonça Gandalf d'une voix fière. « Le véritable Gardien. »