POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master
Marche Quatorzième : Autorisation opérationnelle.
Voltigeur élégant de plumeuse constitution.
Sa silhouette racée planant impérialement dans les Cieux ouverts, point noir dans un vaste espace de bleu horizon. L'animal défiait les lois universelles, plongeant en infime raie pour s'élever aussitôt, emporté à la courbe d'un courant ascendant salvateur. Il trompait ainsi les heures, se jouant de l'ennui en traversant les rayons du Soleil, proche compagnie qu'il pouvait presque effleurer d'une aile. Libre de s'enivrer du spectacle de ces peintures naturelles qui le faisait sentir grand au-dessus du petit monde.
Yukimura suivait son évolution capricieuse du regard, associant au volatile léger la pointe du pinceau calligraphiant sur la feuille blanche. Admirateur cloué au sol, il caressait des yeux ce rêve partagé par tous les Hommes de rejoindre l'apparition jusque sur son territoire lointain. Se consolant de savoir que si ses bras ne se prêtaient nullement à voler, son esprit connaissait la course des nuages et les emballements du vent. Rien ne retenait son imagination à terre, elle fluctuait sereinement au-delà de toutes les frontières qui soient. Un éternel songe qui occupait sa tête, le perdant dans des réflexions attentives et soignées.
Il était parfaitement conscient des contraintes physiques de son corps encombrant et néanmoins, il trouvait son bonheur dans cette situation ; appréciant d'autant plus son autonomie que celle-ci se trouvait restreinte par des faits contre lesquels il ne pouvait rien. En guise de comparaison, les limites inexistantes de ses pensées étourdissaient son cœur de contentement. Il se sentait riche de sa condition humaine, disposant du royaume le plus éblouissant qui soit : ses connaissances personnelles.
Collectionneur enfiévré de trésors débusqués par curiosité, par envie de savoir chaque fois plus. Il ne comptait pas ces vérités qui s'accumulaient dans sa conscience, éclairant sous un autre jour ce monde dont il voulait trop souvent tout comprendre. En enfant terrorisé par sa propre ignorance, il ne cessait de lire, poser les justes questions à ceux qui savaient déjà. Se construisant sur son expérience, ces scènes survenues dans le cours de sa vie qui portaient en elles une forme d'enseignement implicite. Il se trouvait plus sensible à leur instruction qu'auparavant, quand il était encore trop jeune pour voir autre chose dans ses souvenirs anciens qu'un charmant recueil de nostalgie.
Il vieillissait et la réalité de ce fait le plongeait dans l'embarras. Révoltant son être impulsif, le laissant capricieusement nier ce que les rides dans sa peau hurlaient au monde entier. Il avait gardé ses craintes pour lui, dans un premier temps incertain, jetant des regards éberlués à ce reflet fatigué. Cherchant à retrouver la flamme sous les cendres, cette passion qui lui appartenait de vouloir tout faire comme de tout voir. Mentant à propos de son âge, conscient que cela n'était que le début d'une lente et inaltérable décadence. Convaincu de la proximité de ses affaiblissements qui s'empareraient de ses membres et de son esprit. Qu'il tomberait, pierre par pierre, en ruines sans pouvoir s'en relever à nouveau. Accablé de savoir parfaitement qu'il n'avait pas su profiter suffisamment de cette jeunesse qui lui faisait défaut aujourd'hui, alors qu'il n'en avait jamais eu autant besoin.
Cette vérité hantait son âme encore maintenant. Il avait pris toutefois les choses en mains, fatigué à force de ses errances mentales qui minaient son existence. Il s'était résolu à prendre de la distance sur cette situation contre laquelle il pouvait bien s'égosiller en vain. Déterminé à une sagesse nouvelle, il considérait le bienfait avant l'astreinte négative, soulignant plutôt ce qui était fait que ce qu'il restait à faire. La philosophie en elle-même s'avérait simple et il s'y pliait docilement, chaque fois que les doutes se formaient, implacables adversaires qu'il défiait un peu plus sereinement. Il passait son vieux visage sous l'eau, chatouillant quelques plis et rêvassait alors à la manière respectueuse dont Sasuke touchait son corps ; réclamant sa permission de poser une main possessive dans sa nuque, sur son épaule encore solide. Son jeune compagnon s'enfiévrait, avec retenue, de ces contacts, gardant les yeux grands ouverts pour le contempler.
Ce genre de démonstrations rendait l'affaire moins impitoyable. Yukimura ne prétendait pas rajeunir pour autant, la démarche était stupide. Il trouvait simplement son bonheur, résolu à servir quelques années de plus sur cette Terre sans rougir d'être animé encore par de grands objectifs et de croire sincèrement en la possible réalisation de ceux-là. Conscient de perdre en emportements, mais de disposer au-delà de la fougue ignorante de la jeunesse d'une vision davantage raisonnée et crédible. Il n'avait jamais été aussi proche de la réalisation réelle de ses aspirations politiques qu'à cette heure.
Alors qu'il se trouvait accoudé nonchalamment, méditant sur le vol d'un oiseau.
Chute, ascension.
Suivre le cours de ses pensées paresseusement lui permettait d'oublier quelle présence dérangeante se tenait à proximité. Mitsunari en faisait de même, ne dissimulant pas son propre ressentiment à son égard. Ils se tournaient le dos volontairement, ne consentant à ce voisinage que pour garantir le statut de l'Alliance. Le jeune Seigneur avait été des plus concis, réclamant son assistance au petit matin en une réunion bricolée ; il n'avait pas hésité à venir d'ailleurs le quérir jusque dans sa chambre à coucher. Yukimura avait contenu ses protestations vaines, quittant le confort de son fûton afin de s'apprêter quelque peu pour sortir sans honte. Il avait suivi son collègue dans cette pièce, ne brisant pas un seul instant le silence religieux qui s'était établi entre eux.
Depuis, Mitsunari avait réclamé à ce qu'on apporte des collations légères en guise de petit-déjeuner, faisant préparer un thé en cuisine. Ils attendaient Kanetsugu et sa femme, Chie qu'un serviteur s'en était allé solliciter dans un salut respectueux. Le jeune dirigeant n'avait plus ouvert la bouche par la suite, habité par la rancœur et une jalousie féroce qui avait brûlé dans ses yeux, les rares fois où leurs regards s'étaient croisés. Yukimura n'avait pas poussé plus loin la dangereuse expérience, dépassé par l'intensité de la passion de son cadet envers son Commandant. Lucide néanmoins quant à la manière dont ce rival insoupçonné n'hésiterait pas à récupérer son compagnon s'il lui venait l'idée insensée de le négliger.
En Seigneur responsable, il s'était concentré par lui-même sur le juste fonctionnement de leur pacte. Désireux de ne pas introduire de pernicieuses histoires sentimentales, susceptibles de briser leur coalition, il connaissait ce genre de légendes ridicules. Il ne fallait pas sous-estimer les convoitises innocentes qui avec le temps, dégénéraient en haine viscérale. Il ne comptait rien attiser inutilement, se contentant d'assumer son rôle au sein de leur entente militaire dans le but qui était le leur : abattre les forces de Ieyasu définitivement. La suite divergerait quelque peu des prévisions de ses pairs mais tout cela n'était pas d'actualité.
Les panneaux de papier de riz coulissèrent alors, dévoilant la silhouette imposante de Kanetsugu qui marqua un pas dans la pièce, libérant le passage à sa femme qui se présenta la première, courbant poliment le dos à leurs égards.
« Toutes nos excuses pour ce retard, Ishida-kun.
_Je vous en prie. Répondit immédiatement le jeune Seigneur. Je vous ai tous pressés ce matin, mais nous ne pouvons pas nous permettre de perdre davantage de temps. »
Yukimura délaissa le spectacle enchanteur de la terrasse, prenant soin à laisser ces portes largement ouvertes sur l'extérieur tandis qu'il rentrait, saluant à son tour ses trois collaborateurs. Il s'impatientait tout comme eux des raisons qui avaient poussé Mitsunari à les mander ainsi et les dernières paroles de leur hôte ne calmaient rien à sa curiosité. Il pressentait une décision importante et irréfléchie de la part de son cadet, une décision que paraissait connaître Chie. La noble dame semblait un peu trop sereine, échangeant avec le jeune Seigneur des coups d'œil de connivence évidents.
L'attente ne s'éternisa pas. Mitsunari arborait son visage le plus déterminé quand il ouvrit la bouche, retroussant machinalement ses manches alors qu'il les considérait chacun. Un par un.
« J'ai pris la décision de cesser de guetter les offensives ennemies. Le prochain mouvement de ce conflit sera le nôtre, nous allons fragiliser Tokugawa en l'attaquant demain.
_Demain ? S'étouffa aussitôt Yukimura, face à cette idée plus aberrante encore qu'il ne le prévoyait.
_Demain. Confirma paisiblement son cadet. Nous devons les prendre de cours en réagissant rapidement. La contre-attaque directe est une excellente solution. »
Kanetsugu semblait tout aussi surpris du revirement stratégique de la part de leur hôte qui prônait le jour précédent, la prudence et la retenue envers leurs adversaires. Faisant fi de leurs statures, il s'agenouilla au sol pour s'accorder l'audace d'un moment de réflexion. Yukimura de son côté, vint s'appuyer avec confort contre le mur proche, sentant venir d'intenses discussions quand Chie resta debout, droite et solide, comme à son habitude. Elle considérait tour à tour, son ami et son mari.
« Admettons que ce soit la réaction la plus aboutie, où prévois-tu de frapper ? S'inquiéta finalement celui-ci.
_A la caserne de Keiji. »
Situant à l'instant la localisation du bâtiment dont il n'ignorait rien, il interpréta aisément le véritable but de son jeune collègue à viser une telle installation militaire.
« C'est plutôt culotté de vouloir assassiner le Général des armées Tokugawa. Releva-t-il distraitement, jetant un coup d'œil dehors ; l'oiseau ne s'y trouvait plus.
_Le vieux Renard accusera durement cet outrage, nous laissant le temps de nous renforcer. Affirma leur hôte avec assurance. Nous devons juste cueillir la cible derrière ses défenses.
_Si du moins elle s'y trouve, le Général voyage beaucoup à travers le Japon en ce moment. Contra Kanetsugu conservant un visage fermé. Comment être sûr qu'il est bien là-bas ?
_Je suis certain qu'il y est en ce moment, pour plusieurs jours. »
Aucun d'eux ne vint réclamer plus de précision sur cette déclaration, le terme d'espion occupait tous les esprits. Mitsunari n'avait jamais cherché à dissimuler ce joker qu'il possédait parmi les rangs ennemis, se contentant de ne pas divulguer les identités de ses serviteurs infiltrés sur le terrain. Repensant cependant au récent aveu muet de Sasuke, Yukimura devina aisément qu'un message de Mihari avait dû exciter davantage les plans du jeune Seigneur.
« L'installation se trouve de plus, quasiment à la frontière, soit à une quarantaine de minutes d'ici. Poursuivit ce dernier, clairement convaincu de la justesse de son idée. Nous devons simplement nous soucier de l'aller.
_Pas de retour ? Nota le dirigeant.
_Mission suicide. » Lui rétorqua son cadet sans remords.
Il fronça des sourcils devant cette perspective, peu amateur de ces inutiles pertes d'hommes servant au déroulement des opérations. Il existait d'autres moyens d'atteindre le Général visé qu'en abandonnant la vie des soldats qui se porteraient volontaires. Il ne s'agissait-là que d'un subalterne du Shôgun, une existence qui ne méritait pas d'en prendre d'autres pour initier sa disparition subite. Il suffisait de prévoir davantage le plan de base d'infiltration afin de trouver des opportunités de sortie valables. En soit, un simple effort devait être fait dans l'établissement de la mission pour préserver des pions qui seraient indispensables au cours des batailles traditionnelles.
« Les hommes qui seront envoyés sur le terrain devront atteindre le Général, le tuer et déclarer un incendie dans toute la structure. Cette caserne contient une partie de l'armement que les Tokugawa accumulent dans leur préparation aux affrontements. En les privant de ces réserves, nous prendrons un avantage matériel sur eux déterminant.
_Ce sera surtout un jet de pierre dans l'eau. S'opposa-t-il d'un ton ferme. Ieyasu dispose de bien plus qu'une simple caserne pour se préparer à la guerre. Cette action est dérisoire pour les pertes humaines qu'elle nous causera. »
Mitsunari ne sembla pas apprécier son intervention indisciplinée. Il balaya ces arguments d'un revers de main soigné, secouant la tête de déni. Lui accordant un regard glacial qui paraissait l'accuser de contester ce stratagème volontairement, par plaisir de renier son autorité. Yukimura n'eût pas l'occasion de contredire ces affirmations tues, son jeune collègue se défendait déjà :
« Peut-être frappons-nous un point secondaire mais sa destruction sonnera comme un mauvais présage aux oreilles pointues du félon et le privera de son Général. C'est suffisant à ce stade du conflit.
_Il est davantage question ici de reprendre notre ascendant sur ce face à face, et d'assumer envers l'ennemi une position plus inquiétante. Expliqua Chie à son égard, soutenant clairement son vieil ami. Il en va de notre propre crédibilité.
_A vrai dire, c'est Sarutobi qui nous a inspiré cette décision, Yukimura-san. » Précisa Mitsunari, son sourire le plus orgueilleux ourlé à ses lèvres.
Yukimura ne chercha pas à dissimuler son étonnement, s'attendant à toutes les raisons du monde au fondement de ce revirement politique que celle-ci. Sasuke, donnant des conseils stratégiques à Mitsunari et à la femme de Kanetsugu ? Il avait vraiment manqué quelque chose en s'astreignant à son lit, plutôt que de rejoindre ceux-là durant leur petite réunion improvisée dans les bois. Ce qu'il n'aurait pas donné pour voir la moue autoritaire de son apprenti Commandant alors qu'il débattait avec ses interlocuteurs vivement, faisant part de son avis sans ciller ni rougir.
Son compagnon prônait ainsi plutôt, une position offensive en réponse aux menaces des Tokugawa ? Il songea distraitement à cette manière d'envisager le déroulement des événements. L'audace prévalant au moins sur la rigidité antérieure de leur jeune hôte prêt à attendre avec une avidité morbide que le couperet ne tombe enfin sur leurs rangs. Attaquer le premier, serait l'occasion d'une démonstration de détermination sans failles à l'encontre du Shôgun, il en ressortirait forcément une aura bénéfique, d'autant plus si la tête du Général tombait durant les opérations. L'acte révolté attirait l'attention sur leur Alliance, convainquant peut-être d'autres familles de se joindre à leur mouvement.
Globalement, l'idée éhontée avait le mérite de chahuter l'échiquier, devenu statique avec les ans. Ce qui était à surveiller concernait Mitsunari et son comportement. L'homme ne brillant pas de ses victoires lors des campagnes, fort rares à son compteur, il ne fallait pas que le principe osé et intéressant de son amant ne tourne au vinaigre parce que le travail aurait été rendu entre des mains novices.
Se redressant quelque peu, il croisa machinalement les bras pour poser ses exigences :
« Soit, mais je refuse complètement que des soldats meurent durant l'infiltration. Pas de mission-suicide.
_Le bâtiment est extrêmement surveillé, nous sommes au voisinage de Torhu, crois-tu qu'ils ne s'en sont pas rendu compte ? Ce sera impossible d'en revenir une fois l'alerte sonnée ! S'agaça immédiatement Mitsunari.
_Et bien, ne la faisons pas sonner. »
Ils se tournèrent en direction de Kanetsugu qui venait de prendre la parole, assez sereinement. Cette remarque éclairée plongea son assistance dans l'embarras que seul l'entrée de quelques serviteurs, portant sous leurs bras les plateaux du petit-déjeuner ordonné, vint briser. Docilement, ils déposèrent leurs charges sur l'unique table des lieux, disposant ça et là le nécessaire pour se retirer sur une dernière révérence. Le vif intermède avait-il au moins détendu l'atmosphère, Chie en profita leur servant le thé avec élégance. Attirant leurs attentions sans effort, sa chevelure fauve s'associant humblement au lilas de son kimono, soulignant le profil élancé de sa silhouette et ses taches de rousseur. Avec diplomatie, elle présenta à chacun une tasse, le sourire aux lèvres tandis qu'elle se servait bientôt parmi les mets dispersés.
Mitsunari paraissait toutefois plus soucieux qu'auparavant.
« Aucun de mes hommes n'est suffisamment qualifié pour réussir une telle infiltration. Reconnût-il avec une amertume évidente. Je peux réclamer à certains d'assurer la sécurité de la voie aller-retour mais rien de plus sur les opérations mêmes. »
Au moins son cadet avait-il le mérite de reconnaître les faits : s'entourant de nombreux combattants à la fidélité irréprochable qui se prêtaient toutefois peu aux missions délicates. Son champ d'action trouvait ainsi ses limites trop abruptement, même s'il n'avait pas à s'inquiéter de quelconques tentatives de trahison de la part de ses recrues. Pour des raisons obscures, au sujet desquelles Yukimura s'interrogeait toujours, les guerriers du jeune Seigneur étaient de fervents admirateurs de leur employeur, n'osant jamais remettre en doute son jugement. Sur ce point, son cadet disposait d'instruments humains rendus à sa cause, que l'armée de professionnels de Kanetsugu n'égalait pas de par leur dévouement.
Leur collègue se proposa d'ailleurs quant à fournir des hommes formés aux infiltrations.
« Je songe déjà à quelques noms… Prit-il soin d'ajouter, une note d'arrogance dans la voix.
_Nous verrons cela ensembles. Le coupa sa femme, faisant fi de cette fierté malvenue. Ce sera une occasion parfaite de vérifier les aptitudes de certains. »
L'homme, s'il grimaça discrètement ne chercha pas à s'y opposer, assez sage pour ne pas défier cette autorité naturelle que dégageait la noble dame. Il hocha la tête avec obéissance, tirant un sourire moqueur à Yukimura qui prit tous les soins du monde à le détourner. Amusé de voir les décisionnaires les plus puissants de leur époque, courber le dos face à leurs épouses. Il comprenait néanmoins la soumission de Kanetsugu, la rousse samouraï impressionnait de par son charisme et les traits posés de son visage sévère. Jusqu'à la ligne de ses sourcils, froncés pour cette occasion ; qu'elle semblait habitée par une inquiétude silencieuse. Avant qu'il ne puisse l'observer seulement davantage, elle se tourna vers son vieil ami.
« Ishida-kun, nous devons envoyer pour cette opération un nombre songé de soldats.
_J'y ai pensé, moins d'une dizaine me paraît une évidence. » Répondit Mitsunari, considérant chacun.
Pris de pitié devant l'établissement laborieux de ce projet, Yukimura se décolla du mur, affirmant les soutiens supplémentaires de ses Braves auprès des combattants sélectionnés par Chie. Arguant que l'unique présence de trois d'entre eux assurerait définitivement la fin du Général des Tokugawa en toute délicatesse. Il prévoyait notamment de réclamer Anastasia, Juzô et Sasuke, conservant pour sa propre protection Rokurô, mais aussi Saizô et Isanami. Chassant la tentation d'envoyer le ninja d'Iga à la place de son compagnon, qu'il savait néanmoins plus en mesure de contenir les autres. L'occasion serait de plus parfaite pour éprouver ces cruels manques de leadership dont souffrait son jeune Commandant. Le fait qu'il allait pendant ce temps-là, se ronger les sangs comme d'habitude, ne concernait que lui et sa mauvaise foi.
« Je crois que tu minimises la difficulté de cette mission, Sanada-san. Releva Kanetsugu. Doués ou non, avec trois pions nous n'irons pas loin.
_Ils ne sont pas doués mais talentueux. Le corrigea Chie, accordant un salut respectueux envers Yukimura. Je vous remercie de cette aide bienvenue. »
Surpris de la réaction sincère de la samouraï, il se courba à son tour avec embarras.
« Je vous en prie, Madame.
_Assurément le commandement de cette infiltration doit être assigné à Sarutobi-san. Ajouta-t-elle, insolente dans ce semblant de suggestion. Il est le plus à même pour cette tâche. »
Son époux serra durement les dents, son teint pâlissant à vu d'œil. Faisant les cent pas désormais, le visage de Mitsunari accusait tout autant que son collègue l'étonnement devant l'admiration évidente que sa fidèle amie avait pour le jeune Commandant. Ni l'un, ni l'autre n'osèrent commenter cette confiance, jetant un regard commun au Seigneur d'Ueda qui supporta sereinement leur suspicion. Lui-même s'interloquait de pareil lien de respect entre la rousse et Sasuke, bien que tout cela ne venait que confirmer cet enthousiasme dont faisait preuve, en retour, son ninja envers elle.
« Vous avez de la chance d'avoir un tel héritier, Yukimura-san. Votre fils adoptif vous fait honneur. » Assura-t-elle, ses yeux plantés dans les siens.
Manquant de s'étouffer sur l'instant, il se reprit de justesse pour passer une main mal à l'aise dans sa nuque. Hochant distraitement la tête alors que les termes douloureux de la samouraï chatouillaient le fond de sa conscience. Fils adoptif ? Qu'est-ce que Sasuke était allé raconter à Chie sur eux ? Le culot ne lui faisait apparemment pas défaut de le qualifier en tant que père aux yeux de tous. Il reconnaissait bien là ce goût de la facétie qui poussait son compagnon à un humour tout en discrétion. Autant dire qu'il ne s'appesantirait en aucuns cas de remords pour cette vengeance qui occupait déjà ses pensées. Kami, comment avait-il pu oser, mentir ainsi effrontément ? Ah il se prétendait son fils, et bien il allait voir si…
« L'équipe principale sera donc composée de six combattants, trois de Kanetsugu-san et trois Braves. Conclût Mitsunari, réorientant leur conversation sur l'établissement de la mission. Plus un soutien de repli assuré par mes propres soldats.
_Que savons-nous de la caserne en elle-même ? Demanda Chie.
_Pas grand-chose je le crains. C'est un bâtiment conventionnel avec deux enceintes. Le franchissement de ce double rempart est assuré par des grilles sécurisées. Le seul moyen de passer au travers est d'escalader.
_La rivière contourne l'installation à l'Ouest. Précisa Yukimura, reposant sa tasse vide sur la table.
_Et ? »
Il contint un soupir résigné face à la lenteur de déduction de ce public restreint. Il était trop habitué à l'esprit brillant de son Page qui paraissait toujours lire en lui comme dans un livre ouvert. La communication avec Rokurô s'avérait d'une aisance affligeante, entraînant d'intenses débats stratégiques qui les menaient à chaque fois jusque dans un affrontement sur plateau.
« Et, nous allons approcher la caserne par son moyen, sous l'eau. Clarifia-t-il.
_Sous l'eau ? Répéta machinalement Mitsunari, songeur. Ce pourrait être une couverture idéale, oui.
_Les sentinelles auront davantage les yeux sur la forêt, vers le flanc opposé. Il sera facile de les neutraliser un par un, sans déclencher l'alarme. Poursuivit-il, s'appuyant à nouveau sur le mur proche. Je sais exactement qui se chargera de cette première partie… »
Les qualités de Juzô en tir s'avéraient parfaitement indispensables à la réalisation de cette étape. Les autres gardes à l'intérieur ne poseraient plus problème une fois les guetteurs supprimés. L'équipe divisée en deux irait grimper la première fortification pour les uns tandis que les autres pénètreraient en suivant le bras de la rivière que les Tokugawa avaient détourné jusque dans l'enceinte afin de s'en servir comme ressource. Passant ainsi sous les remparts.
« Un des groupes s'occupera de chercher le Général pendant que les autres installeront la mise à feu partout à travers la caserne. Il suffira ensuite d'un signal entre eux pour coordonner l'assassinat et la fuite puis alors, l'incendie général déclaré. »
Chie acquiesça immédiatement à cet ébauche de plan, saluant son sens de l'organisation tandis que, de leur côté, Mitsunari et Kanetsugu accusaient visiblement la rapidité de sa réflexion. Maintenant l'humble masque qu'il portait, il garda pour lui sa satisfaction de les impressionner enfin. Certes, il n'était qu'un vain petit Seigneur de campagne, mais cela ne l'avait pas empêché de tenir tête à Ieyasu. Il commençait à avoir la terrible habitude de chambouler les projets de Tokugawa. Maintenant qu'il disposait de la force des Braves, il ne s'inquiétait plus d'élever la voix contre le Shôgun. Au final, cette mission serait l'occasion de prouver les forces insoupçonnées de leur Alliance au Japon tout entier, ce n'était plus le moment de se retenir dans ces cartes qu'ils devaient abattre.
« Je placerai mes hommes en aval de la rivière pour récupérer chacun. J'imagine que le moyen de s'enfuir le plus simple sera de passer sous les remparts par son biais.
_Il s'agit d'une sage décision, Ishida-kun. Approuva la rousse. Leur escapade sera ainsi bien plus aisée, portés par le courant de l'eau qu'en cherchant à remonter son lit. Des renforts les atteindront à quelques lieux de là pour les assister et les défendre si nécessaire.
_L'entrée et la sortie ne sont pas tant des obstacles. Constata Kanetsugu dans un froncement de nez. Le plus ardu sera de trouver le Général sans déclencher l'alerte. »
Yukimura haussa des épaules, confiant dans les aptitudes de ceux qu'il enverrait cette nuit. Tout cela s'avérait abrupt et précipité, mais ses protecteurs réussissaient chaque fois à s'adapter aux contraintes de la situation. Ceux qui pourraient davantage poser problème seraient les soldats de Kanetsugu ; sur ce point, les urgences de l'opération ne reposeraient que sur une chose.
Se redressant, il quitta l'appui du mur pour poser un pied au-dehors, sur la terrasse qui avait accueilli ses tourments il y a quelques minutes encore. Jetant un regard sur les environs, il siffla entre ses doigts. Une boule de plumes brunes se précipita dès lors sur lui, qu'il envoya chercher son jeune maître. Voletant en tout sens, elle s'empressa de disparaître à l'encablure la plus proche de la forteresse. Patientant tranquillement, il fouilla le ciel en quête de la silhouette de l'aigle, ne trouvant nulle part sa présence impériale. L'acte occupa son temps, alors qu'il entendait la conversation de ses collègues par les portes restées ouvertes.
« …devons nous décider rapidement de quels guerriers envoyés à cette mission. Conseillait Kanetsugu, dans un ton soigné. L'après-midi ne sera pas de trop pour qu'ils aient le temps de s'y préparer.
_Ne t'inquiète pas, je sais déjà exactement qui sélectionner. Assura sa femme.
_C'est certain qu'ils vont devoir improviser une fois sur le terrain. »
Ces derniers propos légers de Mitsunari tirèrent un sourire désabusé au Seigneur. Il aurait bien voulu voir son cadet dans la situation périlleuse dans laquelle il n'allait pas hésiter à jeter des vies pour satisfaire sa soif de pouvoir. Ses tactiques demeuraient discutables, frôlant l'irrationnelle et les méthodes kamikazes que Ieyasu n'hésitait jamais à employer pour obtenir ce qu'il désirait. Les deux hommes partageaient la similaire passion des conquérants pour l'annexion de territoires. Cette Alliance restait un moyen discret d'envisager à long terme, un contrôle partiel des tendances de leur hôte. Yukimura restait toutefois persuadé que les élans impulsifs de son collègue le mèneraient un jour à sa perte.
Secouant la tête, il chassa ses pensées morbides malvenues en cet instant.
« Nous allons avoir du travail. » Releva-t-il gaiement, à haute voix.
Parfaitement conscient de la présence qui se tenait silencieusement dans son dos ; qu'il avait peiné à la sentir arriver. Sasuke n'avait pas tardé à le rejoindre, le garçon avait posé un genou à terre, les pans de sa veste cheyant élégamment à ses pieds. Apparition réconfortante qu'il s'accorda à contempler avec affection, venant bientôt le rejoindre, s'accroupissant à sa hauteur. La démarche tira immédiatement une protestation outrée du ninja, qui se dispersa dans l'air, alors que son Seigneur l'étreignait un moment, l'attirant d'autorité contre lui. Son compagnon se débattit peu, embarrassé par cette démonstration inappropriée au vu de cette proximité qu'ils partageaient avec les autres dirigeants. Les attentions de ces derniers paraissaient toutefois judicieusement limitées à la discussion qu'ils entretenaient.
Sourd à ces vociférations lointaines, Yukimura embrassa son front, lui faisant part à mi-voix de cette difficile infiltration qui l'attendait dans quelques heures. Présentant ses excuses de ne pas pouvoir réfréner à chaque occasion la folie impétueuse de Mitsunari, reconnaissant plus difficilement que l'idée de l'assassinat était plutôt brillante. Sasuke étouffa son rire dans le creux de son épaule, se moquant de l'âpreté de sa vaine louange envers son cadet. Vexé, il le fit taire, se noyant dans l'ardeur de leur baiser ; étourdi par de muettes inquiétudes qu'il garda pour lui. Son jugement de stratège ne devait pas pâtir des émotions qui habitaient les faiblesses de son cœur.
« Non.
_Comment ça, non ? Interrogea-t-il son ninja, plantant son regard dans le sien. Il est plus que temps pour toi d'assumer des charges à la hauteur de ton talent. »
Obéissant à son autorité, le garçon n'osa plus répondre. Contenant son incertitude face à son statut de chef d'équipe temporaire, dont venait de lui faire part son Maître. Celui-ci précisa finement :
« Chie-san a insisté pour que tu mènes les opérations. Elle n'acceptera aucun désistement. »
La pensée de la samouraï termina de taire toute tentative de rébellion dans la bouche de son ninja. Il hocha la tête docilement, serrant plus sèchement ses épaules entre ses bras. Comme cherchant auprès de lui un peu de sa propre assurance, s'agrippant inconsciemment à sa solidité. Sans doute pour la première fois, il se sentit satisfait de son âge et de son expérience, resserrant sa prise sur son protecteur. Laissant s'exprimer tout son soutien et sa confiance, transmettant par les gestes. Le partage, même pour quelques instants volés sur une obscure terrasse, quasiment vautrés par terre en un entrelacement de membres.
Il se sentait foutrement heureux.
Et dans le silence, il me contemplait.
La nuit étendait son voile d'encre épaisse, dissimulant leur lente approche. Protégés de son couvert, ils se jouaient de l'obscurité et du silence, filant laborieusement vers leur objectif. Tombant en un rideau fin, les rayons de la Lune, seuls, perçaient la surface de l'eau, balayant son fond de leur clarté mortelle. A la tête de leur mince cortège, Sasuke prenait toutes les peines du monde à esquiver leur présence révélatrice, point mobile qui s'enfonçait dans les profondeurs pour échapper à l'attention des sentinelles. Il se coulait à travers les végétaux, usant raisonnablement de son corps alors qu'ils retenaient tous leur respiration depuis qu'ils se pressaient en direction du premier rempart.
Se laissant aller plutôt que d'entamer ses réserves en oxygène, il sentait derrière lui les présences de Juzô, étonnamment habile à l'exercice, Anastasia qui le suivait de près, ainsi que les trois autres combattants qui accompagnaient leurs pas pour cette mission. Il s'agissait de deux hommes et d'une femme sélectionnés par Chie-sama, qu'ils avaient rencontré brièvement pour le meeting commun de l'après-midi. Ne retrouvant leurs silhouettes entraînées qu'à la tombée de la nuit, alors qu'ils se rassemblaient tous devant la forteresse pour un définitif rappel à l'ordre de sa part. Personne n'avait protesté, acquiesçant à ses ordres sans révolte. Sasuke avait apprécié ce sens du devoir, ressentant toutefois une tension dans les rangs de Kanetsugu. Juzô s'était accordé une tape amicale sur son épaule avant leur départ.
Ils avaient voyagé précautionneusement jusqu'à la frontière, se méfiant des possibles tours de garde Tokugawa qui pouvaient persister à travers les bois. Appuyé du soutien de ses pairs de poils et de plumes, ce premier obstacle n'avait pas posé de problème particulier au ninja. Ils s'étaient retrouvés assez rapidement à la séparation régionale, en territoire ennemi. Juzô s'était alors assuré de la justesse de leur cheminement, les menant à l'emplacement choisi plus tôt par les Seigneurs pour rejoindre la rivière. Judicieusement tenus à l'écart du périmètre visuel des sentinelles de Keiji, ils avaient profité du coude que le lit aqueux formait en ce point pour s'y enfoncer, disparaissant.
Prudents devant l'effort réclamé, ils profitaient essentiellement du courant de la rivière pour avancer sans effort. Sasuke louait l'efficacité des combinaisons noires que leur avait fourni Mitsunari, composées de cuir que l'eau n'alourdissait pas, ni ne pénétrait, laissant leur peau au sec. Un confort bienvenu qu'aucun des membres de leur équipe n'avait refusé, conscient de la nécessité d'être le plus opérationnel possible une fois sorti de la providence de la rivière, dissimulés par un masque d'anonymat.
Rejoindre la caserne leur prit près de deux minutes. Menant, il s'extirpa à l'air libre silencieusement, moins essoufflé par l'épreuve que ne l'étaient ses partenaires. Leur accordant une pause raisonnable, Juzô et lui filèrent le long du rempart, repérer les lieux. Le manipulateur de Fer avait emporté sur lui un nouvel atout qu'il ne se souvenait pas lui avoir déjà vu posséder. Un fusil fin et plutôt long, disposant d'une lunette mince accroché à son dessus ; l'homme avait prit tous les soins du monde à emballer son arme, la préservant de la rivière et de la catastrophe que représentait l'humidité pour la poudre explosive.
Se fondant dans l'ombre des murs d'enceinte, l'aîné des Dix se positionna bientôt, son bien entre ses mains, fermement tenu tandis qu'il visait patiemment les silhouettes immobiles des guetteurs. Chacun tenait sous surveillance une direction, la majorité d'entre eux tournaient néanmoins le dos à la rivière. Sasuke avait compté, effectuant un bref tour de la caserne, cinq gardes en tout qui se partageaient les doubles remparts, largement écartés les uns des autres par des obstacles visuels qui permettaient l'élimination progressive des cibles sans alerter les suivantes. S'inquiétant toutefois de possibles invités inattendus, le ninja avait rappelé à l'aide de gestes concis le déroulement des opérations, choisissant bientôt un mur dans l'angle mort des yeux des soldats Tokugawa pour l'escalader efficacement. Ses prises trempées se rôdèrent laborieusement à son effort ; il ne s'attarda pas dans l'acte, montant rapidement, le ventre collé à la pierre pour se dissimuler, des failles nombreuses soutenant ses appuis temporaires. Il dansait littéralement sur la paroi.
Juzô attendit qu'il achève sa progression, glissant derrière le confort d'un créneau pour œuvrer à son tour, ciblant une première sentinelle. Sasuke surveilla le périmètre des tours de ronde, vérifiant que le soldat visé ne se trouvait pas dans la ligne de mire d'un autre guetteur. Lorsqu'il s'effondra lourdement, touché par une balle en pleine tête, le silence serein lui fit écho. Le ninja se pressa à sa rencontre, cachant tant bien que mal le corps là où il le pouvait, tandis que le manipulateur du Fer se déplaçait plus bas, trouvant un nouveau point de tir pour la prochaine sentinelle.
Se dissimulant parmi les ombres, le jeune Commandant s'empressa de rejoindre la cible suivante, ses sens absolument concentrés à veiller au déplacement des Tokugawa dans leur espace. Il percevait la position de chaque ennemi, les mouvements que certains faisaient parfois, avançant d'une dizaine de mètres. Sasuke ressentait leur aire de menace comme des cônes qui balayaient les airs et entre lesquels il se glissait dans un saut bref, réceptionné en douceur. Le second guetteur tomba à son tour, il vint le tirer dans un coin obscur ; si d'autres guerriers venaient à s'inquiéter de leur absence, ils valaient mieux qu'ils ne trouvent pas les corps inanimés de leurs camarades.
Juzô et lui travaillèrent ainsi méthodiquement, abattant une par une les sentinelles. Il s'assurait de la discrétion de leur démarche, le tireur supprimait l'homme choisi et lui allait dissimuler les restes. Ils firent un demi de la périphérie de la caserne, deux guetteur restaient debout quand trois étaient tombés. Sasuke était déjà placé, prêt à récupérer le cadavre lorsque le manipulateur de Fer aurait tiré, quand un soldat imprévu à l'encablure d'un créneau, apparut soudain. Poussé par l'adrénaline et l'urgence de la situation, le garçon alla se jeter vers lui, faisant confiance à Juzô pour abattre la sentinelle pendant cet instant. La détonation légère et imperceptible pour une oreille normale, confirma la justesse de son raisonnement ; il roula à terre avec le guerrier inattendu, bloquant celui-ci en un étranglement solide qui le plongea dans l'inconscience. Relâchant alors l'homme, le ninja s'empressa de cacher les deux inertes.
Aucune autre mauvaise surprise ne vint bouleverser la suppression de la dernière sentinelle. Gardant ses sens en éveil, il assura la sûreté du double rempart, se pressant au point où attendaient les autres. Il vint, discrètement, se pencher par-dessus les créneaux, sifflant bas pour attirer leur attention. Apercevant au loin Juzô qui terminait son tour pour les rejoindre.
Ana fut la première à lever les yeux vers lui, enjoignant le reste de l'équipe à en faire de même. Dans le silence absolu, par des gestes amples il lança la phase suivante : leur réclamant de se diviser en deux. Une partie escaladant le mur d'enceinte pour venir le rejoindre, destinée à la quête du Général tandis que l'autre s'enfoncerait à nouveau dans la rivière, pour se glisser sous la fortification, profitant du mince bras qui avait été détourné jusque dans la caserne même. Juzô demeura avec les deux professionnels de Kanetsugu, quand Ana et la seconde femme grimpaient déjà, ne mettant que quelques courtes minutes à se glisser elles aussi à la protection du chemin de ronde. Sasuke et le tireur échangèrent quelques derniers signes avant que l'aîné ne se détourne, rejoignant le point de plongeon une fois son fusil suffisamment protégé.
Considérant ses deux propres acolytes, il désigna le second rempart qu'ils rejoignirent sans difficultés particulières. Se coulant dans le coin le plus sombre et le plus haut possible, ils prirent le temps d'observer la fortification intérieure de la caserne dont ils ne savaient rien de prime abord. Celle-ci était constituée de cinq bâtiments, trois principaux et deux secondaires plus affiliés au confort des soldats. Ils devinèrent aisément à la protection de quelle construction, le matériel et les armes avaient été entreposées ; localisant les réserves dans une dépendance dépourvue de complexes apparats, en pierre brute. Les autres édifices traditionnels se cantonnaient à leur fonction d'accueillir les chambres du commandement supérieur ainsi que le nécessaire à leur train de vie. A cette heure avancée, le Général devait se trouver dans sa chambre.
D'un commun accord, ils se faufilèrent sur le chemin de ronde, s'approchant autant que possible des deux bâtisses ciblées qu'ils allaient devoir fouiller. Conscient de leur manque de discrétion ainsi rassemblés à la portée de la Lune, Sasuke commanda une séparation ; affiliant un étage à chacun et une zone à nettoyer. Il serait plus facile au second groupe de procéder à l'installation de la mise à feu dans l'enceinte sans avoir à se soucier des éventuels soldats noctambules. Ses partenaires hochèrent la tête, chacune disparaissant dans les ténèbres, d'un côté et d'un autre alors qu'il sautait, se laissant glisser le long du mur d'enceinte.
Ses chevilles accusèrent douloureusement l'atterrissage, il ne s'en inquiéta pas, continuant de veiller aux Tokugawa proches, tandis qu'il filait vers le rez-de chaussée du premier bâtiment. Sentant ses ligaments se réparer en quelques minutes, il bondit souplement pour s'accrocher au plafond, se déplaçant au bénéfice de l'obscurité. Rencontrant un premier garde qui ne songea pas un seul instant à lever les yeux, cloué au sol par l'apparition soudaine. Sasuke prit le soin de le dissimuler sous un meuble, recherchant bientôt l'escalier. Rien ne se trouvait à ce niveau, et il n'en était pas étonné : les supérieurs appréciaient beaucoup d'avoir leur chambre en hauteur. Sûrement Ana ou l'autre femme trouveraient la suite avant lui, elles devaient s'occuper des derniers étages de chaque édifice.
Le deuxième échelon semblait tout aussi vide, composé de salles de réunion et de chambres pour les officiers plus gradés, souvent inoccupées. Le ninja laissa au sommeil ceux qui s'y trouvaient, montant encore un peu plus haut, alors qu'il décernait une présence se déplaçant au troisième. Suivant sa trace, il s'accordait le temps de vérifier chaque pièce, glissant silencieusement. Un bureau attira davantage son attention, rempli par une paperasse dense qu'il vint déchiffrer, en quête d'éventuels éléments intéressants. Cela ne faisait pas vraiment partie de la mission, mais il faisait confiance aux deux femmes. De plus, Yukimura apprécierait tout fait intéressant qu'il puisse relever au passage, c'était l'occasion parfaite.
Se maudissant pour ses difficultés risibles, il déchiffra laborieusement les premières pages, tournant celles-ci pour les soulever, en trouver d'autres dont il lisait l'entête, laissant de côté les piles n'évoquant que l'existence interne de la caserne. Privilégiant plutôt des coupons de comptes, s'arrêtant sur ceux destinés au progressif armement et achats de matériel, débusquant une enveloppe qu'il ouvrit, récupérant la lettre pour la déplier, reposant cette dernière et avalant difficilement le contenu d'une autre.
Complètement pris dans sa tâche, l'éclat d'une pointe de flèche orientée dans sa direction l'arrêta. Il se redressa, rencontrant le visage impassible de Mihari qui se tenait à quelques mètres de lui, son arc pointé sur lui. Sentant son ventre se tordre d'un malaise persistant, il leva en réédition ses mains sans protestations conscient que l'archer ne briserait pas le confort de sa couverture pour assurer son salut. L'homme confirma cette impression, employant un ton glacial à son égard :
« Vous n'avez pas mis longtemps à agir, mon Commandant. »
Sasuke acquiesça, saisissant le sous-entendu qui se trouvait derrière. Il répondit tout aussi finement :
« Je ne pensais pas vous revoir si vite, vous manquez sûrement à votre maître, affecté ici. Pour quelle raison vous a-t-on éloigné de la maison ?
_On m'a confié la protection du Général. »
La sentinelle conservait son expression la plus fermée, ses yeux s'étaient cependant adoucis lorsqu'il avait mentionné Mitsunari sous le couvert d'Ieyasu, avouant ainsi à demi-mots qu'il était au courant quant à son double statut d'espion et la réalité de sa fidélité. L'atmosphère se détendit indéniablement entre eux, le changement léger n'échappa pas à ses sens.
« Je ne suis pas mécontent de vous revoir. Avoua l'archer, le considérant avec une affection manifeste. Votre discussion m'ait distrayante.
_J'imagine bien que vos collègues sont un peu moins chaleureux. Vous avez toujours cette manie de trahir à chaque fois vos amis ? Répliqua-t-il bassement, reconnaissant de manière détournée que sa désertion l'avait profondément déçu.
_J'en suis désolé. Chacun ne veut que protéger sa famille, en ces temps agités. »
Mihari baissa son arme, retirant sa flèche pour la glisser dans son carquois. Laissant le ninja coi face à cet abandon dangereux pour la crédibilité de l'espion. Il s'attarda à vérifier les alentours de ses sens, veillant qu'aucun soldat Tokugawa ne s'approchait de leur localisation, qui pourrait surprendre un allié coexistant un peu trop pacifiquement avec l'ennemi. Assuré du calme environnant, il baissa les mains pour considérer plus soigneusement le visage jeune de la sentinelle, songeant aux déductions de Yukimura au sujet de la punition divine de ce dernier. Hésitant un instant, il se décida à satisfaire sa curiosité :
« Quel âge avez-vous au juste ? Vous êtes parti sans me le dire.
_Mon Commandant, ou vous-êtes brillant ou vos amis le sont pour vous… Rétorqua Mihari, faisant preuve a contrario d'un calme surprenant.
_Et bien, ils affirment que vous ne pouvez pas vieillir en apparence.
_Vos amis ont raison. Indiqua l'homme, haussant les épaules. Je ne vieillis plus. »
Son masque impassible se tordit en un nœud d'émotions singulières qui retourna Sasuke. L'archer se détourna de lui, faisant quelques pas incertains pour se perdre dans d'autres déambulations mentales dont il percevait le débordement douloureux de toute l'ampleur de son hypersensibilité. Il en voyait les spectres qui s'agitaient follement, distordues présences qui fulminaient sous ses yeux. Secouant la tête, il passa une main sur son front, tentant de chasser ces invitations inopinées qui troublaient son esprit. Des hurlements furieux s'élevèrent soudain, il voulut se redresser mais un coup le jeta par terre.
Des ongles s'enfoncèrent dans son crâne, il se débattit violemment, attrapant un bras pour le tordre à la base rudement. Récoltant un cri aigu, la chose essaya de l'étrangler mais il la bouscula, balayant l'équilibre pour la plaquer au sol. Son poing s'abattit une première fois, deux, trois, quatre… Il la frappa frénétiquement, jusqu'à ce qu'elle ne bouge plus, jusqu'à ce qu'elle sombre dans l'agonie. Il tenait son visage inerte entre ses mains, fixant avec effroi la beauté de ses traits.
Sasuke reprit le contrôle, se relevant brutalement pour marquer un pas de recul devant la sentinelle, effaré par ce qu'il venait de voir involontairement. Tremblant encore de la colère qui l'avait habité quelques instants plus tôt, alors qu'il s'enfonçait dans les souvenirs de l'archer, guidé par la précision affolante de ses sens. Mihari le considérait avec résignation, conscient de ce à quoi le ninja venait d'assister pour une raison inexpliquée. Cela n'avait pas tant d'importance, il se résigna à avouer froidement :
« J'ai été puni comme vous, mon Commandant. Je n'ai pas voulu assumer ma maturité, j'ai prétendu que cet âge me rendait ignorant de tout, capable de tout… Et j'ai causé la perte irrémédiable de deux êtres à refuser de grandir ainsi. »
Ne sachant que répondre, le garçon demeura silencieux alors que l'archer désignait son visage.
« J'ai trente-deux ans aujourd'hui et pourtant, j'ai conservé mes vingt ans intacts. Confia l'espion, désespéré. Je vais continuer à pourrir de l'intérieur dans cette enveloppe parfaite, sous les yeux de ma femme et de mes fils… »
L'horreur laissa Sasuke muet, lucide quant aux implications de ce cadeau des Cieux qui n'en était pas un et de ses conséquences catastrophiques sur la vie de cet homme. Mihari persisterait, pour chacun, d'être la jeunesse ignorante, emprisonné sous une image dont il ne pourrait jamais s'échapper. Contraint à la mort, sans en porter les témoignages, vieillissant invisiblement. Puni pour un crime qui n'avait coûté que deux vies sur Terre, et lui ne voulait pas savoir l'amoralité de cet acte qui se cachait derrière l'identité de ces victimes. Puisque la sentinelle appartenait au groupe du Messager, puisque des hommes meurtriers de deux âmes, il y en avait à pertes dans le Japon entier. Qu'ils n'étaient pourtant pas tous des damnés.
« Oh, cela est certain que tu n'as pas pris une ride, Yozora. » Releva-t-on, d'une voix caressante.
Sasuke fût le premier à se tourner vers la silhouette qui venait de se glisser à l'embrasure de la porte, refermant celle-ci précautionneusement. Dans sa combinaison, protégée par une cagoule, la femme appelée par Kanetsugu pour cette mission d'infiltration, se tenait devant eux. Droite et fière, plantée solidement ses talons dans le sol en une attitude qui amena à l'esprit du Commandant une autre personne. Lorsqu'elle défit son capuchon, il fût à peine étonné de trouver les traits sévères de Chie en-dessous et sa chevelure épaisse, flamboyante dans la pénombre. Mais qu'est-ce qui lui avait pris de venir ?
Celle-ci n'avait aucune attention pour lui, son regard agrippait Mihari, habité par la rage et une haine véloce, incompréhensibles. La sentinelle accusait ces meurtrières attentions avec la même ignorance que les observations du jeune ninja. Comprenant que depuis le début, l'épouse de Kanetsugu avait prit soin à laisser une place féminine dans la composition de leur équipe, pour la remplacer au dernier moment ; il en déduisit qu'elle avait été mené jusqu'ici, malgré le danger, pour une raison précise. Cette raison s'avérait être Mihari et une rancune évidente qu'ils ne pouvaient ni l'un, ni l'autre nier.
Elle s'avança alors.
« Je savais très bien que tu serais là. Après tout c'est toi qui as envoyé ces indications à Ishida-kun sur Keiji et la présence du Général… Déclara-t-elle, impériale. Tu ne me reconnais vraiment pas, après toutes ces années loin de l'autre ? »
Impuissant à mettre un nom sur ce visage sublime et cruel, la sentinelle ne pût que conserver silence en une prudente retenue, désireux de ne pas enflammer davantage l'altercation tendue. Sasuke ressentait la violence de son inquiétude tandis qu'il considérait cette apparition, la confusion qui habitait son être. Face à lui, Chie brillait d'une aura démente, semblable à celle dont elle avait usée sur le membre invisible Tokugawa pour le terroriser. Elle avait troqué son encombrant wakizashi pour une lame dissimulée dans un étroit tissu, attaché à sa cuisse ; serrant fermement l'arme entre ses doigts entraînés. Le manque de réponse de l'archer la fit éclater de rire, un rire strident et faux qui s'éternisa. Elle se laissa porter par lui, finissant par le contenir entre ses dents tandis qu'elle agitait frénétiquement la tête. Puis elle se stoppa.
Inspirant profondément, elle soupira.
« Il était une fois… » Amorça-t-elle, d'un ton résigné.
Flottements.
« Il était une fois, une commune paysanne vivant de la terre qui contemplait son monde sombrer par le sang, et les guerres interminables. Dont on massacra le village, comme un soldat adolescent massacra son corps et son âme, la souillant de sa cruauté inhumaine. »
Un silence assourdissant lui fit échos.
« Tu commences à te souvenir, Yozora ? Ou faut-il que je conte aussi comment tu n'as pas hésité à traquer la trace de cette fragile femelle quand tu as appris qu'elle avait survécu et qu'elle portait en son ventre l'absolu témoignage de ton vice ? Comment pour ta carrière et ta conscience, tu l'as rouée de coups sans remords, et enterrée précipitamment pour parfaire l'acte ? »
Sasuke, étranglé par l'horreur considérait tour à tour, Mihari accusé et l'épouse de Kanetsugu.
« Mais tu vois, ce soldat était un véritable imbécile. Poursuivit-elle, moqueuse. J'étais vivante, j'ai ouvert les yeux dans un enfer de boue. Je me suis extirpée de ta tombe ! Je me suis enfuie dans la forêt proche, je suis allée me cacher là où personne ne m'atteindrait plus… »
Elle s'accorda un sourire tordu d'amertume.
« J'y ai laissé le cadeau que tu m'avais fait. Je n'ai même pas pu le regarder dans les yeux. Je suis retournée à la région voisine, pétrie par le désir de revanche. Je voulais te retrouver, arracher ta tête… Te faire payer ces souffrances que je te dois, ordure. » Souffla-t-elle, caressante.
Elle s'approcha un peu plus de lui, l'archer demeura immobile, pétrifié par son attitude de prédatrice en chasse. Sur son visage éternellement figé se déchiraient mille émotions, il la regardait avec fatalité, résolu à périr sous cette lame animée par la fureur. Ne faisant aucun mouvement pour s'emparer de son arc, inerte comme une proie attendrait la mort. Empli par les regrets et la culpabilité, conscient de l'amoralité abjecte à pertes de son crime, de ce qu'il subissait déjà chaque jour pour condamnation.
« Je vais te tuer, lentement. Susurra-t-elle à son oreille, levant son arme à la hauteur de son cou.
_Ils savent que vous êtes là, gamin ! »
Sasuke se jeta en avant sur eux, les séparant par la force. Repoussant chacun d'un côté et d'un autre, il accorda un dernier regard de pitié à Mihari, attrapant le bras de Chie pour la tirer à sa suite, au-dehors. Elle n'eût pas le temps de protester sur sa démarche, le claquement bruyant de l'alerte coupa sa révolte. Côte à côte, ils filèrent à travers les étages, descendant jusqu'au rez-de-chaussée. Le jeune Commandant avait tiré ses doubles lames, s'abattant comme un fauve sur chaque guerrier ennemi qu'ils rencontraient. Profitant de l'avantage de la surprise que lui conférait son hypersensibilité, il repérait les plus proches pour se jeter à leur gorge, Chie assurant ses arrières avec une efficacité mortelle. Dos à dos, ils parvinrent ainsi dans le hall vide, quittant le bâtiment pour trouver la cour principale envahie par les soldats Tokugawa.
Ne s'inquiétant plus que de la sûreté de l'épouse de Kanetsugu, le ninja poussé par l'adrénaline pure, s'agitait en tout sens, plus Créature que homme alors qu'il défendait leurs vies contre ces premières vagues ennemies. Brassant l'air en quête de chair à trancher, se laissant porter par ses motivations les plus sauvages qui faisaient de ces adversaires du papier qu'il déchirait avec une aisance gracieuse. Etablissant un périmètre de sécurité efficace autour d'eux, il repéra l'autre moitié de leur équipe, qui se trouvait aux prises avec leurs opposants, quelques mètres plus loin. Juzô balayant les rangs Tokugawa de son arme à feu, pendant que ses deux partenaires allumaient les premières charges explosives.
Sifflant, il attira l'attention du manipulateur du Fer qui leur adressa de grands gestes. Levant son fusil aussitôt, l'ainé des Braves facilita leur approche, traçant une voie sanglante parmi les ennemis. Comprenant la démarche audacieuse, Sasuke commanda à Chie de le suivre au plus près, alors qu'ils rejoignaient le tireur, le jeune Commandant repoussant efficacement les plus audacieux adversaires. Il s'enfonça un instant parmi la masse tumultueuse, jouant des bras et des jambes, rendant coup sur coup à un officier plus talentueux qui termina inconscient à terre. Usant d'une technique de rotation de Koga, le ninja s'extirpa pour aller rouler au pied de Juzô. Continuant de tirer sur les Tokugawa, celui-ci lui tendit une main pour l'aider à se relever que le garçon empoigna avec ravissement. S'écartant la seconde d'après, esquivant une flèche tirée depuis les toits dont il identifia aisément la provenance ; niché dans les hauteurs, Mihari soutint son regard.
Une tape sur son épaule du manipulateur du Fer brisa leur échange.
« Où se trouve Ana ? Demanda l'ainé, visiblement inquiet.
_Je ne sais pas, elle a dû assassiner le Général si l'alerte a été déclenchée ! Répondit-il par-dessus le bruit des affrontements et les déflagrations qui commencèrent à balayer les lieux. Nous devons fuir par la rivière ! »
Acquiesçant sèchement, le tireur accorda un regard curieux à Chie qui se tenait derrière lui, appelant au rassemblement de leurs forces. Les hommes de Kanetsugu se pressèrent, reconnaissant immédiatement, l'épouse de leur maître. Ils formèrent une véritable protection autour d'elle, l'entraînant la première vers les bords de la rivière qui finissait sa course dans l'enceinte protégée. Sur leurs talons, Juzô et Sasuke allumaient les charges disposées précédemment, tenant en garde l'ennemi.
« Technique d'Iga… Jouheki ! »
Jetée dans un saut interminable, la silhouette de la Shinobi atterrit les pieds dans l'eau, déclenchant devant elle un raz-de-marée gigantesque qui s'éleva dans les airs, emportant avec lui les Tokugawa dans des hurlements de terreur. La vague immense gela, se solidifiant en un mur immense derrière lequel ils étaient à l'abri, protégés. Profitant de cette accalmie éphémère, leur aîné s'empressa de ranger son fusil dans son sac tandis que Sasuke achevait d'enflammer les trois derniers points d'incendie. Des flammes conséquentes déjà s'élevaient à quelques mètres de là, rongeant les façades des bâtiments. L'odeur de brûlé dans l'atmosphère se faisait de plus en plus étouffante, précipitant leur plongeon dans les eaux alors qu'ils fuyaient l'explosion à venir ; quand le feu atteindrait les réserves de poudre des Tokugawa.
Aucun soldat ne tenta de se lancer à leur poursuite, par la rivière. Ils filèrent sous les remparts, sans rencontrer d'obstacles imprévus, portés par le courant en direction du point de rassemblement où devaient les attendre normalement, des renforts envoyés par Mitsunari. Nageant librement à la surface, ils dévalèrent ainsi plusieurs milles loin de la caserne lorsque le vacarme de l'explosion retentit avec violence. Ils n'osèrent pas se retourner, suivant Sasuke qui s'assurait par ses sens de l'état de santé de chacun. Le ninja percevait la respiration entraînée de Chie derrière lui, et subitement il se sentit empli d'une colère terrible. Aussi abrupte que violente.
Contenant ses émotions au mieux, il guida leur groupe vers une berge où ils purent enfin sortir de la rivière, s'ébrouant tous tant bien que mal. Immédiatement, des guerriers aux couleurs azurs émergèrent des buissons pour venir à leur rencontre, évaluant le physique de chacun. Le jeune Commandant les salua, concis dans la confirmation qu'aucun blessé grave n'était à déplorer parmi leurs rangs restreints. Le capitaine des renforts accueillit la bonne nouvelle impassiblement, leur conseillant de reprendre la route au plus tôt, vers la frontière, dans le cas où leurs opposants prépareraient déjà une contre-attaque et chercheraient à arrêter leur fuite par des troupes déployées.
Sasuke acquiesça, enjoignant tout le monde à se dépêcher. Prenant le commandement de ce groupe élargi, il vint rejoindre le soldat de Mitsunari à la tête, suivant ses conseils quant à l'orientation de leur route parmi la Forêt. Ils avaient sécurisé un parcours précis que le jeune ninja suivit précisément à la lettre, allant à récupérer comme prévu un à deux hommes par point de passage. Ils remontèrent ainsi vers la forteresse, ne rencontrant que quelques Tokugawa embusqués qui ne résistèrent pas longtemps. Mettant sept minutes de moins que prévu à passer la frontière pour se retrouver en terrain allié.
Les infiltrés accusant la fatigue, il accorda une pause générale, conscient qu'ils ne craignaient, à cette distance du château de Mitsunari, plus grand-chose de leurs adversaires. Profitant du couvert des arbres, ils s'installèrent à proximité d'un ruisseau dans lequel Ana alla plonger avec délice, buvant à pleine gorgée. Elle fût vite imitée, Juzô en profitant pour se débarrasser de sa cagoule inconfortable, passant son visage à l'eau. Sasuke de son côté l'abandonna aussi, jetant un regard distrait à toute cette animation qui le laissait au fond glacial.
Il se sentait malgré la réussite de leur mission, animé par une fureur muette et un dégoût persistant. Son esprit ne parvenant plus à se focaliser sur autre chose que les propos de Mihari et la confrontation qu'il avait eu avec la femme de Kanetsugu. Il se sentait une fois de plus floué par l'archer, comme un enfant naïf qui aurait assisté à une dispute et en aurait conservé l'âpreté gravée dans sa mémoire. Qu'il était conscient, pourtant, de la nature des damnés et de l'atrocité de leurs crimes pour en avoir commis lui-même. Croyait-il vraiment que la sentinelle n'était pas éclaboussée par l'aura amorale ? Il avait plongé ses crocs dans la chair humaine, dévoré les siens pour survivre. Il possédait son propre passé pesant et ses propres culpabilités à ce choix qu'il avait osé faire, auparavant.
Mihari était comme lui. Il avait violé une femme, essayé de la tuer puis enterrée vivante alors qu'elle portait son enfant. Son âme s'était pourrie comme la sienne par le sang et l'inhumanité. Ils étaient similaires, possesseurs tous les deux de dons envoyés par le Ciel. Il ne pouvait pas reprocher à l'archer de conserver les faits réels au fond de sa conscience, pas alors que lui-même n'était pas capable d'en discuter avec quelqu'un d'autre que Yukimura. Il ne pouvait pas et il le savait très bien, cela ne l'empêchait pas de se sentir comme le capricieux gamin à qui l'on cachait des vérités dérangeantes. Il crevait juste d'envie d'y retourner, de secouer cet homme pour obtenir des réponses, de la sincérité sur ce qu'ils se trouvaient être l'un pour l'autre. Quelle raison avait poussé l'espion à baisser son arme aussi tôt ? Pourquoi évoquer tout cela avec lui : de sa famille qu'il voyait peu, de son rapport avec la jeunesse éternelle ? Et lui, pourquoi l'écoutait-il à chaque fois quand il était parfaitement conscient de la nature mensongère de la sentinelle ? Ils se connaissaient depuis à peine quelques jours, était-ce seulement raisonnable de se rendre malade pour cet inconnu ? Il n'en était vraiment pas persuadé, et pas plus convaincu. C'était juste complètement stupide de sa part, une vieille tendance des pulsions de compassion qu'il ne savait toujours pas contenir. Ce genre de bons sentiments ne lui apportaient que des emmerdes supplémentaires plutôt que des solutions.
Putain.
« Sarutobi-san… »
Chie se tenait devant lui, athlétique dans sa combinaison alors que ses cheveux trempés pendaient à la courbe de son cou en un fouillis de mèches pesantes. Elle lui sembla presque jeune un instant, derrière ses grands yeux et ses tâches de rousseur. Son attitude habituellement si assurée puait l'adolescente fautive qui savait parfaitement quelle terrible erreur, elle venait de faire. Sasuke se rendit compte qu'il la détestait pour ça, son ressentiment éclata hors de son périmètre de maîtrise. Il détourna les yeux, ignorant volontairement sa présence comme si celle-ci ne méritait pas son attention. Percevant clairement la déception de la femme, il la sentit prête à se détourner jusqu'à ce qu'elle ne se ravise. D'un pas affirmé elle s'approcha de lui, tenant son bras pour le forcer à se tourner vers elle.
« Ne m'en voulez pas d'avoir tenté de faire ce que j'ai à faire. Lui chuchota-t-elle furieusement.
_Vous êtes complètement irresponsable. Rétorqua-t-il, glacial. Imaginez-vous seulement ce que j'aurais eu à dire à votre époux s'il vous était arrivé malheur ?
_J'ai confiance en vous !
_Et vous feriez mieux de réfléchir davantage la prochaine fois ! » Claqua-t-il en retour.
Il avait été en mesure de la protéger cette fois, rien n'affirmait qu'il serait capable de répéter pareille performance en une autre situation, où le tempérament de la rousse la mènerait à nouveau au danger. Cette opération s'annonçait déjà suffisamment compliquée comme cela, ils avaient manqué de se faire déborder, quand l'alerte avait été déclenchée. Qu'est-ce qui était passé par la tête de cette femme pour se placer ainsi impulsivement sous le feu ennemi ? Que ce serait-il passé, maintenant, si elle avait été tuée au cours de leur affrontement ? Ils seraient rentrés, sans elle à la forteresse, annoncer la nouvelle à son mari ? Lui expliquer à pertes que sa charmante épouse s'était empressée de courir après son bourreau de jeunesse ? Animée par la vengeance la plus empressée et irrépressible qui soit. Kanetsugu aurait été des plus ravis.
« Je suis désolée, mais c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour l'atteindre là où il se trouve pour le moment. Déclara-t-elle, désespérée. Je ne pouvais pas… Je ne pouvais plus attendre, pas quand je l'ai retrouvé enfin, à se cacher dans les rangs d'Ishida-kun…
_Votre vengeance ne peut-elle pas attendre la fin de cette guerre ? » S'agaça Sasuke.
Sa question malvenue toucha Chie. Elle écarquilla des yeux, interloquée, balbutiant :
« Vous… Vous le défendez ? Vous êtes sérieux… Murmura-t-elle. Après ce qu'il m'a fait ?
_Bien sûr que non !
_Oh si. Je connais la rengaine, vous savez. Je ne suis qu'une femelle ignorante ! »
S'énervant de voir ses propos ainsi détournés, porteurs d'un message qu'il ne cautionnait pas malgré leur époque misogyne, Sasuke se massa les tempes dans l'espoir de retrouver son calme. En vain, il se savait trop fatigué pour cet effort, découragé par les récents événements. Empli d'une amertume neuve et pesante qui étranglait ses réflexes poussiéreux de compréhension. Il n'avait pas envie de faire des efforts ce soir, pas envie d'essayer de se montrer attentif. Il en avait assez.
« Je ne cautionne en aucun cas ce qu'il a pu vous faire. Je vous demande seulement de cesser de vous laisser emporter par cette rancune et de penser davantage à votre vie ! Gronda-t-il, excédé.
_C'est tellement plus simple de dire ça quand vous n'êtes pas concerné ! Qu'est-ce que vous savez de ce que je peux ressentir, au juste ? S'étouffa-t-elle. Ah vous savez vous mettre dans la peau du donneur de leçons, il vous va très bien ce costume ! Qu'est-ce que vous feriez à ma place ? »
La samouraï tremblait désormais de fureur, criant fort et se souciant bien peu du manque évident de discrétion de leurs échanges. Extérieurs au monde, ils n'avaient pas remarqué encore qu'ils se trouvaient au centre des attentions de tous. Les hommes de Kanetsugu voyant dans quel état se trouvait leur maîtresse, se firent arrêter par Anastasia alors qu'ils tentaient de la rejoindre. La manipulatrice de Glace gardait le regard rivé sur Sasuke, qu'elle n'avait jamais vu dans un pareil état de fureur ; elle échangea un coup d'œil éloquent avec Juzô, tout aussi pris de cours par l'ampleur de cette dispute.
« Je ne suis pas une poupée de porcelaine, si j'ai pris ce risque c'est parce que je me savais en mesure de me défendre parfaitement ! S'enflammait toujours Chie, avec virulence.
_Vous n'étiez même pas consciente que l'alerte avait été sonnée, bordel ! »
Le juron sonnait étrange dans la bouche du jeune Commandant.
« Je n'aurai pas été là, vous seriez morte avant de pouvoir sortir du bâtiment !
_Ne remettez pas en doute mes capacités ! Vous vous croyez irréprochable ? Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bureau à discuter autour d'un thé avec Yozora ? Heureusement que votre suppléante était là pour abattre le Général, on pouvait toujours vous attendre.
_J'ai fais l'erreur de croire en vous. Rétorqua le ninja. Je ne la referai pas de ci-tôt. »
Sans aucune douceur, il défit la prise qu'elle avait maintenue sur son bras, plantant inconsciemment ses ongles dans sa peau. L'acte rappela à sa mémoire le spectre de souvenirs qu'il avait pu soutirer à Mihari. La mêlée violente et les coups, nombreux sur le corps de cette femme qu'il savait maintenant lui faire face. Il s'agissait de la même personne, des mêmes ongles, de la même impression de déchirure qu'il avait sentie en portant l'identité de la sentinelle, un bref instant. Le rappel brutal et morbide acheva de briser sa retenue. Il s'empara du poignet de Chie brutalement, tirant celle-ci vers lui.
« Que faut-il que je me tue à vous dire pour que vous compreniez seulement ? »
Elle ne lui répondit pas cette fois, considérant avec effarement sa rage.
« Vous voulez crever ? Et bien crevez ! Ne venez pas vous plaindre d'avoir préféré satisfaire la rancune facile que de choisir de supporter ce poids malgré tout. Vous êtes une perdante, Madame. Vous vous vantez d'être une samouraï mais vous ne connaissez rien à l'honneur ! Vous êtes simplement en train de ramper en quête d'un lézard dans la boue. Vous n'avez strictement…rien compris ! »
Il inspira, la relâchant.
« Demandez-vous au moins si cette vengeance vaut la peine de mourir avec elle. »
Puis, conscient qu'il ne serait plus capable de retrouver son calme, il s'écarta pour trouver Anastasia et Juzô, réclamant à la première de prendre la direction de la fin des opérations, d'un ton n'admettant aucun acte de révolte. Sous les yeux médusés de l'assistance, il disparût alors, s'enfonçant dans la Forêt, prenant la direction de la forteresse. Mettant toute sa hargne incontrôlable à courir le plus vite possible, à peine apaisé par le vent qui venait claquer froidement sur son visage. Il se laissa couler parmi les arbres et la végétation à perte de vue. Sourd et aveugle à tout ce qui l'entourait, qui n'aurait pas manqué d'émouvoir habituellement son cœur, mais que l'âpreté de son esprit recouvrait par son empreinte.
Il voulait juste oublier. Abandonner quelque part toute cette rancœur, ce concentré de monstruosité auquel il avait eu droit cette nuit. Echapper à ces images pesantes qui satisfaisaient son imaginaire et allaient une fois de plus, agiter son sommeil de par leur récurrence répugnance, se mêlant à tout ce qui pesait déjà à la base de sa conscience. Plus que jamais, il se sentait humain et sale. Révolté contre ce monde d'horreurs au sein duquel il vivait désormais, abasourdi face à ses extrémités. Il appartenait pourtant à l'une d'entre elles, participant malgré lui au défilé des damnés.
Il pouvait bien se contraindre à la vie la plus respectable qui soit, aider sans se soucier des besoins de sa propre personne, penser toujours aux autres… Il pouvait apporter du bonheur, apaiser certains, calmer les angoisses, soutenir les rêves… Mais tous ces actes généreux ne laveraient jamais son âme de ces péchés qu'il avait pu commettre. Il demeurerait une immondice sur deux jambes. Et deux choix possibles se présentaient à lui : être un perdant comme Chie s'entêtait à le faire depuis des années de rancune, ou vivre avec. Respirer avec. Dormir un peu plus sereinement avec. Oser, comme Mihari avait reconstruit une seconde famille après les événements de son adolescence.
Et il avait déjà choisi depuis longtemps, en vivant à Ueda avec les autres Braves. Il avait su pardonner aux Hommes, avec le temps et la réflexion. Il était tout autant capable d'apaiser sa conscience un peu, avec des efforts appliqués et de la sincérité. Rien ne s'effacerait jamais vraiment, il ne bénéficierait pas du néant absolu de l'oubli salvateur, mais il pouvait accepter. Reconnaître la vérité sans se torturer pour elle à chaque occasion, culpabilisant d'être encore debout quand il avait été responsable de la chute d'autres. Il avait suivi la loi de la Nature, se plaçant dans le camp des forts. Il fallait assumer désormais. Peu importe que les Cieux répudient jusqu'à sa propre existence, lui confiant des aptitudes inhumaines.
Il se contenterait d'appliquer les principes de sa moralité personnelle et d'écouter son cœur, faire ce qui devait être fait à son sens, sans accumuler de regrets inutiles. Passer du temps avec sa famille curieuse et veiller sur chacun de ses membres. Crever avant Yukimura, en assurant sa protection, même si cela devenait désormais sérieusement difficile avec sa capacité de régénération.
Dormait-il en ce moment même ?
Il voulait le voir. Cette idée s'implanta dans son cerveau et n'en sortit plus. Elle le fit accélérer même davantage alors qu'il discernait de sa vue parfaite les hauteurs de la forteresse à l'horizon. Quelques minutes plus tard, il parvenait jusqu'au chemin de ronde, escaladant le rempart avec une aisance irrévérencieuse. Ne prenant pas la peine de laisser percevoir sa présence auprès des sentinelles de Torhu, il se glissa à travers les créneaux, dévalant le mur d'enceinte pour atterrir souplement sur une terrasse proche du château. Sautant par-dessus la rambarde pour descendre d'un étage encore, là où il savait se trouver la chambre du dirigeant. Posant un pied sur le balcon qui s'y trouvait attenant, il se releva.
Les panneaux de papier de riz n'étaient évidemment pas fermés, laissant au Seigneur une luminosité minimum à son confort. Cet idiot flippait vraiment dans le noir ; la pensée lui tira un pâle sourire. Il se sentait plus calme, mais pas déserté pour autant par la colère et le ressentiment. Juste incertain à se laisser mener à nouveau par son explosion émotionnelle, refroidi par les échanges tumultueux qu'il venait d'avoir avec Chie. Loin de la rousse et du reste de l'équipe, il se sentait déjà pris de remords devant son comportement entêté, et inapproprié pour un chef d'escouade. Il pouvait être certain qu'on saurait le lui rappelait demain matin au moment du briefing.
Soupirant, il s'accouda à la balustrade machinalement. Contemplant avec admiration le voile épais à hauteur du ciel qui recouvrait la forteresse de son panache serein. Il pouvait presque deviner une amorce de rayonnement au travers des nuages, comme l'esquisse d'un lever de Soleil. L'astre ne s'y trouvait pas encore mais l'événement ne tarderait plus. Les chants des premiers oiseaux perçaient l'atmosphère de leur candeur indolente, saluant l'éternel processus naturel.
Un aigle solitaire planait au milieu de ce tableau.
Je dédie ce chapitre au Monsieur qui tente de me vendre des panneaux solaires tous les midis par téléphone -quelle détermination !
Les amateurs de jeux-vidéos de ma génération auront peut-être relevé les quelques clins d'œil que je me suis permise de faire durant la phase d'infiltration envers un opus que j'affectionne particulièrement. Pas d'anachronisme bien entendu, mais la tentation s'avérait trop forte. Je ne pouvais pas lutter.
Sinon, les examens sont enfin terminés. La diète littéraire est finie. Je suis contente, vraiment.
Ah, et les températures sont négatives pour de bon. Que réclamer de plus ?
Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.
