Bonjour mes petits papillons lumineux ! De retour pour la première enquête de John et Sherlock, j'espère que cela vous plaira ! :)
Comme prévu, pas de réponses aux reviews dans ce chapitre, je vous ferais les réponses du chapitre 13 14 avant le chapitre 15 ! ;)
Bonne lecture !
CHAPITRE 14
Sherlock avait craint, un bref instant, que John ne vienne pas, aussi fut-il soulagé lorsqu'il vit arriver l'enseignant là où il lui avait donné rendez-vous, un peu en avance par rapport à l'heure dite. Sherlock n'avait pas dormi de la nuit, lui.
– Bonjour, le salua doucement le professeur Watson en lui tendant une main franche.
C'était la première fois qu'ils se saluaient ainsi, la première fois que leurs rapports débutaient réellement hors du cadre codifié de l'université. Quand ils travaillaient en labo, Sherlock avait bien trop souvent une pupille rivée sur une solution acide et l'autre sur son microscope pour faire autre chose qu'un signe de tête. Dans l'amphi, c'était la même chose : ils s'en cantonnaient à des brefs signes de tête polis et distants. Leur seule proximité physique existait chez Angelo, mais il ne s'agissait alors pas de salutations, puisqu'ils s'étaient vus le matin même en cours, mais plutôt de goûter le plat de leur interlocuteur en piquant dans son assiette.
Sherlock contempla un bref instant cette main tendue et offerte, presque effrayée par la promesse d'amitié qu'elle offrait. La scène dura moins d'un battement de cœur, mais quand même trop longtemps pour que cela soit poli qu'il ne la prenne pas en retour, et pourtant le sourire bienveillant de John ne fléchissait pas et sa main ne retombait pas. Gage de sa stabilité et de sa détermination, songea Sherlock en la saisissant finalement, et répondant au salut.
Ils s'arrachèrent presque immédiatement à l'étreinte de l'autre, leurs peaux nues (John avait ôté son gant en arrivant et Sherlock, bien qu'habituellement répugné par ce type de geste, avait fait de même pour respecter l'égalité qu'il essayait stupidement d'instaurer entre lui et le professeur Watson) comme brûlées par le contact imprévu, et leurs quatre joues s'enflammèrent.
– Vous allez bien ? poursuivit John, définitivement le plus courageux d'eux deux. Quel est le programme ? Comment allons-nous procéder ?
Il souriait et Sherlock comprit le message subliminal : au jeu d'ignorer tout ce qui se passait entre eux, il pouvait être le meilleur joueur.
– J'ai informé ma cliente que nous allions venir ce matin, je vous ai présenté comme mon assistant, consultant en médecine, si cela ne vous dérange pas.
– Du tout.
– À priori son affaire ne présente – pour l'instant – ni meurtre ni même le moindre blessé et donc elle a trouvé votre présence légèrement étrange mais ne s'y est pas opposé, du moins par verbalement.
John fit le sous titrage immédiatement : la cliente n'avait absolument rien dit, Sherlock l'avait purement et simplement déduit, mais de par sa prestance et sa présence éclatante et écrasante, elle n'avait pas osé ouvrir la bouche et lui en avait profité pour imposer la présence de John. Ça commençait bien, songea l'enseignant.
Puis il réalisa avec quelle facilité il avait compris les sous-entendus de son étudiant et cela l'effraya. Depuis quand était-il devenu un décodeur à Sherlock Holmes ?
– Et quel est le… problème qu'elle vous demande de résoudre ?
– Je dirais un mystère plus qu'un problème, puisque ce n'est pour l'heure pas très gênant. Notre cliente...
John nota in petto que le déterminant possessif avait mué, mais il laissa poursuivre son compagnon qui marchait à grandes enjambées à travers les rues et entraînait John dans son sillage.
– Notre cliente, poursuivit Sherlock comme s'il n'y avait pas eu d'interruption, se nomme Elsie Cubitt, née Thorpe. Elle est la fille unique d'une grande famille terrienne du début du siècle dernier, restée légèrement conservatrice. Selon eux, une femme ne pouvait hériter, elle a donc trouvé un mari rapidement afin de pouvoir prétendre à sa fortune, ses terres et ses biens par son intermédiaire. Ce cher monsieur se nomme Hilton Cubitt, il est américain, et en échange de sa totale liberté de gestion de patrimoine grâce à sa signature, il a demandé à Elsie de ne jamais chercher à fouiller dans son passé.
John hocha la tête. Cela commençait à expliquer la très chic banlieue londonienne dans laquelle Sherlock lui avait donné rendez-vous, où toutes les maisons paraissaient plus luxueuses les unes que les autres, et où les jardins faisaient la taille de terrains de golf. Ils ne devaient pas être embêtés par le voisinage !
– Mais le passé du mari pose problème, je suppose ? demanda John.
Sherlock lui renvoya un regard étrange moitié agacé d'avoir été interrompu, moitié content que l'enseignant s'intéresse à son enquête et prenne son rôle au sérieux, et cela lui faisait faire une drôle de tête, presque comique, et John dut se retenir de rire. Il était bizarrement convaincu que Sherlock ne le prendrait pas vraiment bien. Le rire semblait être une chose parfaitement incongrue pour lui, et les seules fois où John avait ri en sa compagnie, il avait découvert une expression profondément blessée sur le visage de son élève, comme s'il ne comprenait pas la blague et était intimement convaincu qu'on se moquait de lui. John, jusqu'à présent, n'avait toujours pas su comment lui dire que non, jamais il ne s'était moqué de lui, riait de situations et de jeux de mots, ou de blagues et de références aux Monthy Python (notamment le lapin tueur, et manifestement Sherlock n'avait toujours pas compris), et que jamais il ne se moquerait de Sherlock. Et prenait grand soin, depuis, de ne pas rire devant son étudiant pour ne pas le blesser. Alors il se contenta de sourire et d'inviter son ami à poursuivre de la tête.
– Non, même pas vraiment en fait, reprit Sherlock. Il a juste reçu une lettre. Enfin, une enveloppe, qui ne contenait rien d'autre que des pépins d'orange. C'était adressé à leurs deux noms, alors c'était Elsie qui l'avait ouverte. Comme elle ne comprenait pas, elle a demandé des explications à son époux.
– Je sens que ça ne va pas tarder à se gâter, commenta John.
Et cette fois Sherlock sourit franchement, comme ravi de l'interruption, parce qu'elle exprimait exactement le fond de sa pensée.
– Effectivement. Il est devenu, je cite « blanc comme une linge, muet comme une carpe, et agacé comme un alcoolique ». La mauvaise prose n'est pas de moi. Depuis, il refuse de répondre aux questions de sa femme, la fuit, s'énerve facilement, ils se disputent, et elle craint pour son mariage. Pas vraiment pour l'amour qui la lie à cet homme, mais surtout...
– Pour son patrimoine qui va lui passer sous le nez, devina John. Je doute que sa famille tolère le moindre divorce. Tant qu'ils s'entendent bien, elle peut faire ce qu'elle veut et sa famille ne peut rien dire, mais si son époux et elle se disputent, notre cliente risque de ne plus pouvoir être libre et la perspective ne l'enchante pas.
– Exactement.
– Et c'est tout ?
– Je ne me serai même pas donné la peine de lire la lettre jusqu'au bout s'il n'y avait eu qu'une riche héritière, des pépins d'orange et un mariage moitié arrangé qui part à vau-l'eau. Non, ce qui m'intrigue réellement, ce sont les dessins.
– Les dessins ?
– Oui. Depuis qu'ils ont reçu la lettre qui ne contenait rien, ils se sont mis à recevoir des dessins. Enfin, recevoir n'est peut-être pas le meilleur mot, ça ne passe absolument par la poste : ça « apparaît », d'après les termes de son courrier.
– Comment ça, ça apparaît ?
Sherlock se mordit la lèvre inférieure, sa langue légèrement sortie, dans une grimace ce concentration que John jugea immédiatement adorable, et qu'il réprima violemment à l'intérieur de son esprit pour conserver un faciès neutre. Il avait déjà assez à faire avec ses cauchemars et ses rêves érotiques sans que Sherlock ne vienne en rajouter.
– Je ne sais pas, reconnut-il vaguement gêné. Sa lettre n'était pas très claire là-dessus. Elle mentionne des bouts de papier qui n'étaient pas là la veille qui se retrouvent sur la table du salon le lendemain matin, et des graffitis. J'avoue ne pas avoir demandé de détails pour mieux voir cela sur place.
– Et sur les bouts de papiers, des dessins donc ? Qui représentent quoi ?
– « Des gribouillis d'enfants en forme de bonhommes bâtons », là encore je cite. Son mari ne supporte pas ses dessins et les brûle quand il met la main dessus en premier. Elle a essayé d'en sauver une grande partie, d'après ce qu'elle m'a dit, a pris des photos quand elle n'a pas pu. C'est devenu une vraie chasse au trésor dans sa maison chaque matin...
– Et créant une ambiance probablement délétère entre elle et son mari, à qui se lèvera le premier, j'imagine ?
– J'imagine, oui.
– Ça dure depuis combien de temps ?
– Plusieurs semaines, bien trop longtemps pour eux. C'est là que j'interviens !
Le sourire de Sherlock était si éclatant et si fier de lui que John ne put s'empêcher de le lui rendre.
Ils finirent par arriver au seuil d'une imposante et magnifique demeure, à laquelle Sherlock sonna sans la moindre parcelle d'hésitation, alors que John ouvrait la bouche, ébahi. Il n'avait peut-être pas vraiment réalisé dans quoi il s'engageait.
– Monsieur ? le salua ce qui semblait être un majordome venu leur ouvrir.
– Holmes, répondit aussitôt l'étudiant avec toute la grâce et l'arrogance aristocratique de ses manières. Madame Cubitt m'attend.
Le pauvre homme n'eut pas le temps d'acquiescer ou refuser que déjà Sherlock avait pénétré dans la pièce, suivi par un John gêné. Habitué à obéir, il se contenta cependant de froncer le nez plutôt que les remettre dehors.
– Je vais chercher Madame. Si vous voulez bien patienter.
Il s'avéra que Sherlock ne savait pas patienter, qu'il suivit le majordome (et John aussi, par la force des choses), n'attendit pas qu'on l'annonce, kidnappa littéralement la pauvre Mrs Cubitt, et s'installa de force dans un petit salon. Une fois passé les récriminations et reproches (qui semblait glisser sur l'étudiant comme sur les plumes d'un canard, et John bafouillait des excuses en réponse), Sherlock asséna que si elle tenait à conserver le secret sur sa présence dans la maison et pour enquêter sur son mystère sans en informer son mari, son comportement était parfaitement naturel et justifié. Elle se calma alors et ils purent enfin commencer à discuter.
– Voici les dessins que j'ai pu récupérer, leur tendit-il une petite liasse de papiers. Et les photos de ceux qui n'étaient pas sur du papier, ou de ceux qui ont été détruits. Il y a presque une quarantaine, maintenant. Il n'y en pas tous les jours.
Bouche bée, John regardait Sherlock, écoutant d'une oreille discrète ce que disait la femme, fasciné par le spectacle de son étudiant.
Il n'a que vingt ans, dut-il se rappeler. Que vingt ans, et la gloire au bout du chemin. John n'en douta pas, n'en doutait plus. Il y avait quelque chose de formidable et merveilleux dans le regard mobile de Sherlock qui sautait d'une photo à une autre, d'un papier à un autre, analysait à une vitesse ahurissante, les pupilles plus vivantes que John ne les avaient jamais vues, prenant une teinte encore plus irréelle que d'habitude. Il aurait fallu inventer une nouvelle couleur pour les définir, et John proposerait volontiers « Sherlock », en toute simplicité.
Il déglutit difficilement, les entrailles le brûlant d'un feu qu'il n'avait jamais connu et la peau glacée couverte de chair de poule.
Elsie Cubitt continuait de parler, d'expliquer à chaque fois que Sherlock passait une page ou une photo, où le message avait été vu ou récupéré, qu'à chaque fois c'était dans la propriété ou dans le jardin, alors qu'ils avaient deux chiens de garde, des serrures sophistiquées, des verrous et des alarmes de dernière génération, et du personnel fiable (elle les connaissait depuis sa naissance ou presque, son mari n'avait pas eu droit de regard quant à leurs domestiques : c'était sa maison, son patrimoine, son argent, il n'était que l'intermédiaire qui lui permettait d'en assurer la gestion). Sherlock écoutait. Regardait les photos. Répondait à ce que disait la jeune femme. Et commentait les papiers. Tout en même temps. Devant le regard admiratif de John.
– Je dois voir la maison. Me faire une idée de comment elle est protégée, asséna-t-il finalement.
– Vous avez une idée de ce que peuvent vouloir dire ces messages ? insista-t-elle.
– Pas la moindre.
– Et le rapport avec l'enveloppe reçu par mon époux ?
– Pas la moindre.
– Et la signification des pépins d'orange ?
– Pas la moindre.
Sherlock avait l'air tellement juvénile et insouciant qu'Elsie lui lança un drôle de regard perplexe, comme plus très sûre de ce qu'elle avait fait en laissant entrer ce jeunot incompétent dans sa maison.
– Mais je vais trouver, jura-t-il.
– Vous pouvez lui faire confiance, intervint soudain John. Je l'accompagne sur toutes ces enquêtes et il ne m'a jamais déçu !
John avait toujours été un piètre menteur, mais cette fois, il y croyait tellement fort qu'il parut totalement convaincant. Et le sourire sincère de Sherlock valait tout l'or du monde.
La maîtresse de maison leur fit faire le tour du propriétaire, leur désigna chaque table, chaque buffet et chaque rebord de fenêtre où il y avait eu un message. Ainsi que chaque mur, chaque muret, chaque coin d'herbe, chaque miroir. Sherlock analysa, commenta, vérifia. Il sautilla partout, dégaina une mini-loupe, regarda toutes les surfaces concernées.
– Je garde les pièces à conviction, finit-il par conclure en revenant, plusieurs heures plus tard, sur le perron.
John avait eu la sensation de n'avoir servi à rien, impression renforcée par le fait qu'Elsie le salua à peine en partant, tandis que Sherlock partait en conquérant, son manteau long en laine tournoyait autour de lui.
– Vous avez le moindre indice ? demanda-t-il à son élève dans la rue.
– Pas le moindre, décréta Sherlock.
Ça s'annonçait bien.
Ils passèrent la semaine à enquêter. Et c'était une exaltation comme John n'en avait jamais connue, meilleure même que tout ce qu'il avait connu à l'armée. Sherlock n'était jamais immobile, toujours vivant, jamais ennuyeux, toujours puissant, jamais placide, toujours aux aguets. C'était un diamant brut qui ne demandait qu'à se révéler, et John avait eu la sensation, durant cette semaine passée à ses côtés, qu'il se révélait.
Il était fait pour ça. Pour l'adrénaline. Pour les rues de Londres battues à grands pas. Pour les recherches effrénées. Pour le cerveau en ébullition et le débit de paroles qui jamais ne ralentissait.
Sherlock n'avait pas le moindre début de piste, alors il avait bien fallu commencer quelque part : cela avait été la British Library, à écumer Dieu seul savait combien d'ouvrages pour trouver un indice sur les pépins d'orange.
Les dessins, que Sherlock avait aimablement renommés les « gribouillis immondes », n'intriguaient pas l'apprenti détective plus que ça, du moins pas tout de suite.
– C'est un code. Je ne sais pas ce que ça raconte, ni comment le décrypter, mais c'est forcément un code, puisque les gribouillis changent à chaque fois. Sauf qu'il existe autant de codes que de personnes dans le monde, et même plus, et je n'ai aucune velléité de perdre mon temps. Tout a commencé par les pépins d'orange, alors c'est ça notre début d'enquête, avait-il asséné.
John n'y connaissait rien, alors il avait trouvé cela parfaitement logique et avait aidé Sherlock à compulser ce qu'il lui avait semblé être des millions de volumes. Puis ils s'étaient fait à proprement parler virer de la bibliothèque nationale.
Sherlock avait trop de tics bruyants pour eux : il bougeait sans cesse, rejetait les livres, prenait plusieurs tables à lui seul, s'asseyait n'importe comment dans les fauteuils et sur les chaises. Quand John avançait dans un ouvrage, Sherlock avait déjà eu le temps d'en lire trois ou quatre. Et puis attaquait son cinquième quand John essayait de vainement ranger le bazar qu'il laissait derrière lui. Ce qui n'avait, in fine, pas suffi à ce que la bibliothécaire passablement revêche et aigrie n'appelle pas la sécurité pour les faire jeter dehors.
Quelle importance ? Sherlock avait décrété qu'il lui fallait des oranges, et il avait fait trois épiceries avant de trouver la taille, la couleur et la variété parfaites que le jeune génie avait réclamées, arguant que c'était dans celles-ci qu'ils trouveraient les pépins les plus semblables à ceux reçus par Elsie et Hilton Cubitt. (Il avait eu raison, bien sûr).
La nuit était alors tombée depuis longtemps sur la ville, quand Sherlock avait pris la direction de son propre appartement, et avait entraîné John avec lui. Il y avait longtemps que le malheureux enseignant avait abandonné l'idée de décider par lui-même. Dans sa salle de cours, il était peut-être le dominant de par sa position hiérarchique que Sherlock, bizarrement, respectait (lui qui semblait pourtant avoir une notion assez personnelle du respect des normes sociales), mais une fois sorti du cadre de l'Imperial, Sherlock prenait clairement avantage de son cerveau et de sa prestance naturelle.
C'était ainsi qu'il avait découvert l'appartement de son étudiant, au beau milieu de la nuit, pendant les vacances scolaires. Un panneau « attention danger » aurait dû clignoter dans la tête de John lorsqu'il avait monté les huit paliers pour rejoindre le dernier étage, sous les toits, lorsque Sherlock avait plongé sa clé dans la porte en bois, lorsqu'il avait franchi le seuil, lorsqu'il avait pénétré dans la pièce.
Un panneau « attention danger » avait clignoté dans la tête de John lorsqu'il avait monté les huit paliers pour rejoindre le dernier étage, sous les toits, lorsque Sherlock avait plongé sa clé dans la porte en bois, lorsqu'il avait franchi le seuil, lorsqu'il avait pénétré dans la pièce. Mais cela n'avait fait que renforcer son envie de suivre Sherlock Holmes, alors il avait foncé droit vers le danger, le corps saturé d'endorphine et d'adrénaline, plus vivant qu'il ne s'était jamais senti ces quatre derniers mois. Plus vivant qu'il lui avait semblé l'être de toute sa vie.
Sherlock avait presque immédiatement jeté toutes ses affaires n'importe où, et rejoint sa cuisine où il avait violemment écorché les oranges et fouillé leur chair pour en récupérer des pépins, et les placer sous son microscope. John, ne s'étant pas senti abandonné pour un sou, en avait profité pour fureter. L'appartement de son étudiant (parce qu'il n'oubliait pas qu'envers et contre tout, et malgré sa malheureuse raison qui tendait à se faire la malle, Sherlock restait son étudiant) ressemblait à une maison de poupée, tant il était minuscule. Il avait la chance d'avoir une vraie chambre, et pas seulement un studio, mais tout était si plein à craquer qu'on aurait dit une maison de poupées : le salon, une fois garni de deux tables (une basse, une pour les repas), un grand canapé, et des cinq bibliothèques qui le composaient, était complètement plein. Tout le reste des surfaces disponibles disparaissaient sous des papiers aussi divers que variés (des notes prises de la main de Sherlock, John en reconnaissait l'écriture, des polycopiés des autres cours de l'Imperial, des extraits de thèses, des tableaux d'avancement chimiques et des calculs de mol, des partitions parfois vierges, parfois de Lizst, parfois à moitié griffonnées au crayon noir). John retrouva même deux des copies de Sherlock, agrémentées du A* rituel qui constituaient la note valable que John pouvait lui mettre au regard de son génie.
Là où il n'y avait pas de papiers, il y avait des livres, en tout genre, traitant d'à peu près tout et n'importe quoi, et John releva autant de traités d'apiculture que de manuels de chimie, prouvant une fois de plus le caractère hétéroclite du génie du jeune homme. Les bibliothèques débordaient déjà, et John se demanda si une pile branlante constituait réellement la place de ces livres.
Sur l'espace disponible, enfin, il y avait des tasses à thé. Partout. Certaines, d'ailleurs, étaient à moitié pleines et froides depuis longtemps. On retrouvait aussi des fourchettes, des assiettes et des couteaux disséminés un peu partout (John soupçonnait qu'il rachetait un service complet de douze à chaque fois qu'il en avait besoin, parce qu'il dénota presque onze couteaux en se promenant dans le salon), ainsi qu'un peu de bazar aussi disparate qu'intriguant (il aurait volontiers demandé ce que fabriquaient ici des tuyaux de cornemuse, juste en dessous du téléphone à cadran).
Et puis finalement, tout en haut d'une étagère, trônait comme le chef de tout ce petit monde, un crâne humain qui fit exploser de rire John en silence pendant cinq bonnes minutes.
L'analyse de la cuisine, attenante au salon, séparée uniquement par un bar en bois qui aurait pu être luxueux s'il n'avait pas porté autant de stigmate (et John sut sans savoir comment que c'était là l'œuvre de Sherlock, de la tâche de thé ronde d'une tasse qui a débordé aux coups de couteaux rageurs ; dont l'un était d'ailleurs toujours planté à la verticale dans le bois, tenant le courrier ; en passant par une décoloration probablement due à de l'acide), était exactement le miroir du salon. Sauf que sur les plans de travail et sur la gazinière, au lieu des bouquins et de la paperasse, chaque surface plane était occupée par du matériel de chimie, des tubes à essais aux béchers.
Et au milieu de tout ce bazar, parfaitement naturellement, Sherlock avait mis du jus d'orange partout, s'était installé à la table du salon et décortiquait fruits et pépins sous la lentille de son microscope. Et John s'insérait parfaitement dans le tableau. Jamais il ne s'était senti plus à sa place.
Quelque part au milieu de la nuit, déjà bien entamée quand il était arrivé chez Sherlock, John avait dû s'endormir sur le canapé, puisque ce fut les mouvements frénétiques de Sherlock qui remettait son manteau qui le tirèrent du sommeil.
– Je dois aller à la bibliothèque ! affirma-t-il.
– A cette heure-ci ? Je suis sûr que ça n'ouvre pas avant neuf heures ou dix heures, au moins.
Il était à peine sept heures, et Sherlock paraissait aussi reposé que s'il avait fait une nuit complète, alors que John aurait mis sa main à couper qu'il n'avait pas dormi.
– Mais où serait le plaisir de s'introduire illégalement alors ? lança le jeune génie négligemment.
John avait frémi. Et l'avait suivi. Aveuglément.
Ils avaient battu le pavé de Londres, demandé des renseignements à des sans-abris qui semblaient tous connaître Sherlock, écumé les bibliothèques et les librairies spécialisés, était retourné chez les Cubitt obtenir un nouveau gribouillis apparu récemment. John était passé à son appartement de temps en temps, pour se doucher, se changer, et dormir un peu, mais il n'avait presque pas quitté les côtés de la magnificence que représentait Sherlock Holmes.
Et ils en arrivèrent ainsi au jeudi soir, sans même réaliser qu'aujourd'hui, c'était Noël.
Ils avaient passé leur journée dehors, à traîner dans les rues (Sherlock semblait aimer marcher en même temps qu'il réfléchissait à voix haute), à faire quelques recherches, interroger quelques sans-abris qui s'étaient mis en planque devant la demeure de Cubitt. Sherlock avait même réussi, en faisant les yeux doux à une malheureuse secrétaire du commissariat central, à la faire se connecter à l'ordinateur central de Scotland Yard à partir du seul poste disponible, et Sherlock en avait profité pour fouiller rapidement pour voir s'il n'y avait pas quelque chose qu'il pouvait connecter à sa propre affaire, recherches infructueuses.
– Un jour, j'aurais assez de pouvoir pour entrer à Scotland Yard et exiger ce que je veux. Et ils me demanderont de l'aide quand ils pataugeront, c'est à dire comme ils le font toujours, parce que je serais meilleur qu'eux et qu'ils auront besoin de moi, affirma-t-il à John en quittant les lieux.
John voulait bien le croire sur parole, et ne put que hocher la tête pour acquiescer. Il était bien content qu'ils quittent le commissariat. Il n'avait pas aimé les divers sentiments qui l'avaient étreint quand Sherlock avait battu des cils à l'intention de la réceptionniste, manifestement peu armée face au charme indéniable du détective en herbe.
Et voilà, ils enquêtent... ils sont mignons hein ? Les choses vont se gâter bientôt... ;p
Prochain chapitre le 23 mai ! Reviews ? :)
