26.

- Mazette, on se refuse rien !

- J'espère qu'on t'a livré le plan avec la clé ?

- Tu nous offres le champagne au moins ?

La surprise passée de voir débarquer l'Unité Anaconda dans la suite qu'il s'était réservée au Bungore, l'un des palaces de la ville, Aldéran n'osa croire à la véritable raison de leur présence !

- Vous n'êtes pas un peu loin de notre Zone d'Intervention ? s'enquit-il.

- On a eu droit à un bon de sortie exceptionnel, fit Melgon qui n'avait pu que s'extasier également devant le confort des sept pièces de la suite. Tu as eu raison de prendre tes aises, on pourra tous s'installer sans se marcher dessus !

- Vous installer ? Dans ma suite ? Manquait plus que ça ! Enfin, du moment que vous ne prenez pas la chambre de Torko… Mais, que ferez-vous tous à Boval, hors de la Zone, vous ne pouvez agir !

- Tu deviens sourd avec l'âge ? ironisa Melgon. Je te répète que l'on a eu droit à un traitement de faveur ! Une sorte d'accord de collaboration avec le Bureau P15. Tu saurais que ça se fait si tu avais un peu plus d'expérience ! Mais le mieux, c'est toujours de découvrir par la pratique, ajouta-t-il pour atténuer le mordant de ses dernières paroles. Et puis, que ce soit la Colonel ou moi, on n'a jamais laissé l'un des nôtres dans le souci !

Aldéran ne put s'empêcher de rosir. Il avait bien deviné. Et l'attitude des quatre Inspecteurs de la Spéciale le touchaient profondément. A avoir passé les dernières années à s'éclater de toutes les manières illégales possibles, il avait oublié les qualités de l'amitié.

- Merci, balbutia-t-il, incapable de trouver autre chose à dire.


Aldéran avait fait monter des petits déjeuners de ses visiteurs matinaux.

- Avez-vous déjà eu contact avec les Inspecteurs Phork et Damme ? interrogea-t-il en achevant ses œufs épicés.

- Nous les avons juste prévenus de notre arrivée, fit Jelka Ourosse. Ils nous ont mis en copie de toute information qui leur parvient. Aux dernières nouvelles, aucun indice dans le dossier. Les gens de passage qu'ils ont déjà pu contacter sur l'aire d'autoroute n'ont pu apporter aucun renseignement quant à la présence du Pr Skendromme et, à plus forte raison, quant à ceux qui auraient pu s'en prendre à lui.

- Nous nous sommes arrêtés sur cette aire, ajouta la rondouillarde Lozelle Romberg. Mais après le passage des experts du P15, nous n'avons pas pu mettre la main sur le moindre indice.

- Je continue de visionner les films des caméras de surveillance, ajouta Yélyne Movrik.

- Merci, redit Aldéran avant que son beeper ne vibre.

Il alla à son ordinateur et lut le message qui venait de lui être envoyé.

- Aldie ? fit Melgon.

- Une lettre de demande de rançon vient d'être envoyée pour mon frère.


Uvalle Phork et Roug Damme avaient libéré une pièce pour les membres de l'Unité Anaconda afin qu'ils aient leurs aises pour le temps qu'ils auraient à collaborer ensemble. Mais ni les Inspecteurs du P15 ni ceux du AZ37 ne perdirent de temps.

- La demande de rançon est parvenue par courrier ordinaire, expliqua l'Inspecteur Damme. Enveloppe et papier recyclé bic ordinaire pour la rédaction des quelques mots des tas d'empreintes qui sont comparées au fichier même s'il y a fort à parier qu'il s'agira du personnel de la Poste !

Aldéran avait pris la copie de la missive tendue par Uvalle.

- « Dix millions de karénys pour Skyrone Skendromme. Instructions suivront », lut-il à haute voix. Quelle preuve a-t-elle été apportée que l'auteur détient bien mon frère ?

- Son badge pour la conférence était dans l'enveloppe, renseigna l'Inspectrice Phork. Devons-nous prendre contact avec vos grands-parents ou parents pour réunir cette rançon ?

- Je ne suis plus un ado débile, siffla Aldéran. Je peux très bien m'en charger ! A l'époque, j'ai falsifié quelques chèques, soit. Mais maintenant, je peux les signer de manière parfaitement légale !

- Il ne s'agissait pas de vous vexer, Aldéran, assura Roug. Uvalle et moi pensions simplement qu'il serait plus utile pour vous de vous occuper des à-côtés de cette demande de rançon.

- Mes parents sont très loin. A plusieurs jours de vol intergalactique. J'ai prévenu mon père, il est en route, quoi qu'il arrive à mon grand frère. Mais pour cette rançon, c'est à moi de contacter nos banquiers. Mon grand-père a déjà assez de soucis avec les chantiers-navals !

- Ca prendra combien de jours ? questionna Jelka, pratique.

- Quelques minutes, une heure à tout casser !

Aucun des Inspecteurs présent ne comprit pourquoi le jeune homme ne semblait absolument pas ravi par l'exigence du kidnappeur de son frère !

27.

Les instructions avaient suivi au compte-goutte. Cela avait été du conditionnement de l'argent à un premier lieu de rendez-vous hors de la ville de Boval.

Une autre aire d'autoroute semblant l'endroit le plus approprié pour un QG de fortune, les Inspecteurs du P15 et du AZ37 l'avaient fermée pour s'y installer !

Melgon s'était assis près d'Aldéran qui avait pris possession du bar.

- Qu'est-ce qui te chiffonne, Aldie ? Une rançon, c'était bon signe, non ?

- Pourquoi se manifester plus de vingt-quatre heures après avoir enlevé Skyrone ? Pourquoi seulement dix millions ? Pourquoi aucun moyen d'entrer en communication avec Sky pour être certain qu'il est bien en vie ?

- Il n'y a pas de schéma type, Aldéran, répondit alors Lozelle Romberg. Par contre, pour ce qui est de la suite des numéros des billets, le mouchard, le produit indélébile tout est en place.

- Quant à « seulement dix millions », pour ne pas avoir à séquestrer votre frère trop longtemps, intervint Jelka. Le temps qu'on puisse malgré tout le localiser et préparer une intervention.

- Il y a quelque chose qui cloche, insista Aldéran en tapotant de la main la valise sur roulettes qui contenait l'argent.

Melgon prit le cocktail que le jeune homme venait de préparer, leva son verre pour trinquer.

- Cette fois, ils sont obligés de nous contacter. Bien que je n'approuve pas, ce sera à toi de jouer et de leur répondre, Aldie. Mais, par les dieux, garde ton sang-froid !

Aldéran opina positivement de la tête et choqua son verre contre celui de Melgon.


L'Inspectrice Uvalle Phork avait répété une dernière fois les directives de base.

- Attendre cinq sonneries. Dès que nos opérateurs tentent de repérer le lieu de l'appel, vous prenez la communication, Aldéran. Vous le faites parler, vous lui faites répéter ses instructions. Vous demandez à parler à votre frère. Dès que l'appel aura commencé, nous entendrons votre interlocuteur mais même si nous parlons, lui n'entendra que votre voix. Demandez-lui aussi du temps, que nous puissions préparer une ébauche de stratégie une fois que nous serons sur les lieux.

- Je sais ! grogna Aldéran, tendu, sur la défensive.

Les techniciens du Bureau P15 avaient les yeux rivés sur l'horloge. Ils étaient prêts à lancer le traçage. La nuit était tombée depuis un bon moment maintenant et le téléphone allait sonner dans quelques secondes.

Melgon et Uvalle entouraient Aldéran tandis que les autres Inspecteurs n'attendaient qu'un signe pour partir en mission.

Le téléphone portable d'Aldéran fit entendre sa mélodie. Le jeune homme décompta les sonneries puis le posa sur le support haut-parleur. Uvalle lui fit un petit signe de tête.

- Aldéran Skendromme.

- Bonsoir, Skendromme. Tu dois être impatient d'entendre ton grand frère ?

- Je voudrais surtout le récupérer.

Déjà, les Inspecteurs étaient surpris. La voix de l'homme qui appelait Aldéran n'était pas déformée ou altérée par un procédé technique. Le spectre vocal s'enregistrait et, plus tard, il confondrait le ravisseur sans aucun doute possible.

- Te le rendre ? Ca dépendra de ce que tu as dans ton sac de voyage et de ta docilité.

- Vous mettrez vos pattes sur cette valise si j'entends mon frère, répliqua Aldéran, dents serrées. Passez-le moi au téléphone !

- Debout, le tube à éprouvette, ton délinquant de cadet veut être certain que je ne t'ai pas pété une cheville !

Aldéran serra les points, retint son souffle. Il allait en-fin savoir si Skyrone n'avait pas tout bonnement été exécuté dès son enlèvement !

- Sky, ça va ?

- Jusqu'ici, je suis juste privé de liberté et de vue extérieure.

- On va te tirer de là, frérot ! Sky ? Skyrone !

- Tu l'as entendu, Skendromme, c'est suffisant, déclara le ravisseur. Il a beau être pataud, je ne vais pas laisser ton aîné te donner des infos même si elles ne te sont d'aucune utilité ! Et les techniciens des P15 et AZ37 peuvent suivre la trace de mon téléphone portable jusqu'aux prochaines Fêtes de Fin d'année, ils ne réussiront pas à me tracer ! Allez, reprends ton calme, tire la langue et fait grincer tes dents sur le piercing qui te la transperce avant d'écouter attentivement.

Malgré lui, en un réflexe coutumier, Aldéran ne put effectivement s'empêcher de faire rouler le piercing de sa langue entre ses dents !

- Que voulez-vous, pour la rançon ? reprit-il.

- Tu me l'apportes, sur le parking du garage qui occupe l'aile Ouest du centre commercial de la prochaine aire d'autoroute ! Sortie 283, si tu veux toutes les précisions ! Dépêche-toi, je t'attends dans vingt minutes avec la rançon…

- … et mon frère ! ?

- Si tes copains des P15 et AZ37 ne font pas de bêtises, ça ira. Ne traîne plus avec eux à planifier à la hâte une tactique pour me piéger. Et il te reste à peine plus de dix-neuf minutes.

Roug Damme se tourna vers les techniciens.

- Vous l'avez localisé ?

- Non, Inspecteur. Téléphone portable de série, sans puce de localisation, piraté sur les six réseaux téléphoniques qui transfèrent l'appel d'un numéro existant à l'autre !

- Aldéran ?

- Je n'ai pas de temps à perdre, Roug. L'aire de la sortie 283 est à trente-deux kilomètres. Faites comme vous pouvez, moi je dois y aller !

- Deux vans vont te suivre, fit Melgon. Ceux du P15 vont s'organiser mais les Inspectrices et moi on va à cette aire ! Vu la vitesse de ta voiture, tu risques de nous semer mais on sera là très vite. Tu es sur écoute, on saura ce qui se passe. Encore une fois, essaye de gagner du temps.

- Ca n'a aucun sens, grommela Aldéran. Je ne crois pas à tout ce cirque… Par les dieux, pourquoi donc seulement dix millions ! ?

- « Seulement »… s'étrangla presque Yélyne Movrik.

Aldéran haussa les épaules. Il glissa le téléphone portable à sa ceinture et assura l'oreillette dans son oreille. Il déplia la poignée de sa valise sur roulettes et la tirant derrière lui, se dirigea vers sa voiture.

Dans moins de dix-sept minutes, il aurait retrouvé Skyrone… Et, en même temps, il ne pouvait s'empêcher d'avoir la certitude de tomber dans un piège aussi grossier que redoutable !