Titre : Underground Ch.4 - Chute.
Auteur : Nandra-chan
Disclaimer : La plupart des personnages sont à CLAMP, le reste est à moi, le monde d'Argaï aussi. Le boulot aussi. La connerie aussi (malheureusement...). Les fautes d'orthographe et de français sont à quelqu'un d'autre.
Note : La suite.
Réponse aux reviews :
Lily : merci pour cette review très vivante, je me suis crue dans ta tête pendant un moment ! Mais du coup j'ai un peu peur pour la suite, hihihi !
Riri : merci de me laisser chaque jour un petit mot, voisine :)
Si vous avez envie de réagir à ce texte, on sait jamais, c'est en bas au centre !
Treizième jour – le 14 février – Chute.
Ils tombaient comme des pierres. L'air sifflait dans leurs oreilles, et les parois du couloir dimensionnel défilaient si vite qu'elles étaient comme brouillées. Kurogane tendit les mains pour faire jaillir ses sabres - désormais, Sôhi était logé dans sa paume droite, et Ginryû dans la gauche – mais les doigts du magicien se posèrent sur son poignet, interrompant son geste.
Diriger sa trajectoire dans ces conditions n'était pas du tout facile, cependant Fye avait réussi à se rapprocher de lui, et semblait avoir une idée. En s'agrippant à lui, il « rampa » contre son corps pour se placer devant lui, et lui fit comprendre de le prendre par la taille. Le ninja ne voyait pas très bien où il voulait en venir, mais il obéit et plaqua le dos du blond contre son torse. Ce dernier libéra ses bras, rassembla sa magie, et entra en action.
Jamais encore son compagnon ne l'avait vu donner la totalité de son pouvoir, et il resta le souffle coupé. Le vent de la chute lui giflait le visage, et les cheveux du magicien lui griffaient le cou. Il avait des larmes plein les yeux et un mal de chien pour arriver à respirer. Il était glacé. Seul le corps de Fye, contre le sien, lui apportait un peu de chaleur. Mais soudain, l'aura du magicien explosa littéralement, brûlante et glacée à la fois, éblouissante et crépitant d'une telle énergie que Kurogane sentit toute sa peau se couvrir de chair de poule. Le mage tendit devant lui ses mains réunies en coupe, et un geyser de pouvoir blanc et bleu apparut, puis se divisa en quatre tentacules qui s'enroulèrent autour de ses bras, remontèrent vers ses épaules. Deux d'entre eux poursuivirent leur route et descendirent le long de son corps, englobant le ninja dans une sorte de liane dont il pouvait sentir la solidité.
Laissant son sortilège agir tout seul, Fye se mit à tracer des lignes de runes avec ses deux index. Il écrivait des deux mains en même temps, de gauche à droite et de droite à gauche, traçant avec chacune des caractères différents, sur un rythme différent, et sa dextérité était impressionnante. Les deux anneaux de runes se mirent à se gondoler, les caractères s'étirèrent et se rejoignirent, puis se divisèrent, et une sorte de filet commença à se former, qui descendit vers leurs pieds, s'étira, s'allongea, et s'arrima aux parois du tunnel.
Pendant ce temps, les deux autres tentacules fixés à ses épaules continuaient à s'allonger, et s'allonger encore, avant de se solidifier. Kurogane vit deux appendices géants se former, terminés par des serres immenses, aussi grandes que lui, qui se plantèrent soudainement dans les parois du couloir. D'atroces crissements retentirent, et presque aussi brusquement que leur chute avait commencé, elle stoppa.
Pendant quelques secondes, le silence fut assourdissant, et ils restèrent là, suspendus dans le vide, à reprendre leur souffle. Fye haletait et serrait les dents sous l'effort.
- Ça ne va pas... tenir longtemps...
- Est-ce que je peux t'aider ?
- Accroche-toi bien... Si tu me lâches, tu es mort.
- C'est tout ?
- Tu n'as pas remarqué ?
- Quoi donc ?
- Nous ne faisons pas que tomber, cette chose nous aspire. Mon filet nous ralentira un peu, mais mes bras ne tiendront pas longtemps et quoi que je fasse, je n'ai pas les moyens d'arrêter notre chute...
- Tu sais la profondeur de ce truc ?
- Aucune idée. Je... Désolé, Kuro-chan.
Le ninja sentit, exactement, le moment où le champ d'attraction du couloir prit le dessus sur le sortilège. Fye grogna et son corps entier parut grincer sous l'effort, tandis qu'il rassemblait toute la force physique et toute la volonté qui lui restaient, mais c'était comme si, soudainement, ils pesaient tous deux plusieurs tonnes, et leur descente infernale reprit.
Le magicien traçait sortilège sur sortilège, créant un nouveau filet chaque fois que leurs pieds en crevaient un, et ses griffes labouraient les parois du tunnel. Cela les freinait un peu, mais pas suffisamment, et malgré tous ses efforts, ils ne cessaient de reprendre de la vitesse.
Kurogane grognait de frustration. Contre lui, il sentait les tensions extrêmes auxquelles étaient soumis les muscles et les articulations de son compagnon, et il l'entendait parfois retenir son souffle ou jurer entre ses dents serrées quand l'un de ses sortilèges lâchait brusquement.
Que s'était-il passé ? Il avait du mal à comprendre comment ils avaient pu se retrouver dans cette situation ? Il était évident qu'ils étaient tombés dans un piège mais... de quelle sorte de piège s'agissait-il ? Les avait-on attirés au Japon à dessein ? Et si oui, qui avait fait, et pourquoi ? Il fallait que ce soit quelqu'un qui les connaisse bien, qui soit capable de deviner à quel endroit exact ils allaient atterrir. Les candidats n'étaient pas très nombreux. Et puis, Fye avait-il commis une erreur de jugement en interprétant le message de Tomoyo ? Lorsqu'il avait vu le visage de la jeune prêtresse, son expression alarmée, le ninja avait immédiatement réalisé que quelque chose n'allait pas, qu'elle cherchait à les avertir d'un danger. S'il avait été à la place du magicien, aurait-il su interpréter les signes différemment ? Peu importait, de toute façon. Il n'avait absolument rien à reprocher à son compagnon. Qu'il se soit trompé ou non, il n'avait agi que dans l'idée de protéger les êtres qui lui étaient chers, et encore en cet instant, il se battait de toutes ses forces dans ce but. Alors que moi, je ne peux rien faire... ragea le ninja.
Et puis soudain, ils la virent, au-dessous d'eux. Une lumière, d'abord faible, puis de plus en plus intense à mesure qu'ils s'en rapprochaient. La sortie, comprit Kurogane, juste avant qu'ils ne l'atteignent. Il y eut un dernier craquement, et d'un coup, comme une libération. L'espace s'ouvrit autour d'eux, les parois du couloir disparurent, et ils furent happés par une atmosphère chaude. Le ninja entendit un claquement, comme celui d'un drap dans le vent, et découvrit que les bras géants du magicien s'étaient changés en quelque chose comme des ailes, mais ils étaient bien trop près du sol.
Il eut le temps de voir du vert, les cimes des arbres au-dessous d'eux, un mur d'enceinte, lui sembla-t-il, et une autre sorte d'enfer se déchaîna tandis qu'ils traversaient la canopée. Les petites branches les giflaient, et ils rebondissaient douloureusement contre les grosses, les feuilles les aveuglaient, le bruit de leur propre chute les assourdissait, puis il Fye cria, et ce fut l'impact.
Ils heurtèrent le sol avec une violence inouïe. Au dernier moment, Kurogane referma ses bras sur le corps du magicien et tenta de protéger sa tête de la main, mais le blond était au-dessous de lui et s'écrasa le premier, avant de recevoir tout le poids de son compagnon sur le dos. Le ninja entendit ses poumons se vider sous l'impact, et ressentit une violente douleur dans le coude, puis ils rebondirent, roulèrent dans un buisson, son dos rencontra un tronc, et le monde explosa. Après, l'obscurité.
Des bruits, tout autour d'eux. Ce n'était pas des bêtes, réalisa le brun, dans le brouillard de la semi-conscience où il se trouvait. Des gens approchaient en faisant beaucoup de bruit. Ils criaient, s'appelaient les uns les autres, et tapaient dans les buissons et sur les troncs des arbres, probablement avec des bâtons. Etait-ce une mission de secours ? Les avait-on vus tomber et s'était-on lancé à leur recherche ? Non... Non, ces cris étaient trop agressifs, cela ressemblait plutôt à... Une battue ! Le guerrier avait participé à tant d'opérations identiques, du vivant de son père, qu'il n'avait aucun besoin d'être pleinement conscient pour en reconnaître les caractéristiques. On chassait, dans cette forêt, et il craignait de deviner quel genre de gibier.
Il s'efforça de secouer son malaise, de rassembler ses esprits. Son instinct lui criait des alertes de plus en plus pressantes. Il fallait se lever, et courir. Il le savait, mais il n'était pas capable de réagir. Dès qu'il tentait de bouger, des pointes de feu lui parcouraient le bras, la jambe et le dos, et il devait user de toute sa volonté pour ne pas s'évanouir. La souffrance était inhumaine. A l'intérieur de lui, il sentait quelque chose suinter, et ça, même dans son état, il pouvait deviner que ce n'était pas bon du tout. Il savait qu'il faisait très chaud, mais il était gelé. Sauf qu'il y avait cette chose... Il était plié en deux, et la, dans le creux de son ventre, tout contre sa poitrine, entre ses bras, il y avait cette boule de tiédeur, cette sensation connue, chaleureuse. Fye !
Kurogane ouvrit brusquement les yeux, et papillonna des cils pendant un instant. Des rayons de soleil perçaient la voûte des arbres et lui vrillaient les rétines. Tout autour de lui, la forêt résonnait de voix qui se répondaient. Tantôt elles lui paraissaient toutes proches, tantôt lointaines. Il était totalement désorienté. Il voulut bouger, mais la douleur fut si vive qu'il faillit crier et dût se mordre les joues pour se contrôler. Bon sang, de quelle hauteur étaient-ils tombés ? Impossible de le savoir, mais de beaucoup trop, c'était certain.
- Oh, le clebs, appela-t-il mentalement. Inuki, on se réveille !
- Imbécile, grogna le dieu-chien en découvrant l'étendue des dégâts, comment as-tu pu faire ça à ton propre corps ?
- J'ai pas fait exprès, figure-toi. Tu peux me soigner ?
- Je n'ai pas tellement le choix, il me semble.
- Magne-toi les fesses. Y a du monde autour, et je doute qu'on nous recherche pour nous emmener chez le docteur.
Aussitôt, il sentit la chaleur du pouvoir d'Inuki envahir lentement son corps, et il s'en remit entièrement aux bons soins du dieu. Il se tourna vers le mage. Fye gisait entre ses bras, les yeux clos, les lèvres pincées et pâles. Une belle balafre traversait son front de la naissance du cuir chevelu à la tempe. Il paraissait inconscient, mais à l'appel de son nom, son œil s'ouvrit lentement. Ses mâchoires se crispèrent tandis qu'un spasme douloureux tendait tout son corps. Kurogane se doutait que les dommages qu'il avait subis étaient pires que les siens il était sous lui lorsqu'ils s'étaient écrasés, et il avait amorti sa chute. Le ninja n'osait même pas imaginer dans quel état il pouvait être, ni son épuisement, car il avait dû entièrement vider ses réserves de magie pour leur éviter un choc mortel.
- T'es vivant, souffla-t-il, en collant son front contre celui de son compagnon.
Le soulagement qu'il entendit dans son propre soupir le surprit, tant il était profond, et il réalisa que, l'espace de quelques secondes, il avait vraiment cru que Fye... Il avait envie de l'étreindre le plus fort possible, mais il craignait, s'il le faisait, d'entendre ses os se briser.
- Kuro-...
- Ne parle pas, murmura le brun. On est pas seuls dans cette forêt, y a même du monde partout. Il faut partir d'ici. Tu crois que tu pourras te lever ?
Sans surprise, le magicien lui répondit d'un signe de tête négatif. Avec d'infinies précautions, Kurogane entreprit de démêler leurs deux corps, partie par partie. Ses jambes semblaient intactes, ainsi que celles du blond, mais quand il voulut se soulever et retirer son bras coincé sous le poids de son compagnon, celui-ci gémit sourdement, et il dut s'y prendre à plusieurs fois pour parvenir à se dégager. Lorsqu'il fut libre de ses mouvements, il l'installa le plus confortablement possible. Il se laissait faire avec une confiance et un abandon qui lui serraient le cœur et lui rappelaient de douloureux souvenirs.
Par chance, ils étaient tombés dans une sorte de fourré, et personne encore ne semblait les avoir repérés. Cela leur laissait quelques minutes de répit, mais dès qu'ils se lèveraient...
- Tu peux me dire qui sont ces gens ? demanda-t-il au dieu-chien.
- Des soldats. Ce n'est pas toi qu'ils cherchent. Ils le cherchent, lui.
- Fye ?
- A moins que tu connaisses un autre magicien-vampire blond...
- Merde... Mais c'est qui ces gars ? Comment ils connaissent Fye, et surtout, bordel, où on est !?
- Ayiti.
- Quoi ?
- Ce pays s'appelle Ayiti. Tu demandais où on était.
Contre lui, Fye remua faiblement, ramenant son attention sur lui. Il était livide, les yeux cernés, et le front humide d'une sueur glacée. Ils allaient devoir bouger dans peu de temps, mais quand le brun voyait les stigmates de la souffrance si clairement lisibles sur son visage, il se demandait si le mieux ne serait pas de se rendre.
- Ils ne l'accepteront pas, dit Inuki.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Ils le veulent mort.
- Mais... pourquoi !?
- Il est... je ne sais pas. Je ne comprends pas leur mot.
- Peu importe. On doit se tirer d'ici.
- C'est une évidence.
- Très bien, fit le ninja à haute voix, d'un ton décidé.
Il s'entailla le poignet, le porta à sa bouche, aspira, puis se pencha sur son compagnon, posa ses lèvres sur les siennes, et laissa son sang s'écouler. Fye s'agita faiblement, réfractaire à l'opération, s'étrangla, mais le brun insista, et recommença trois ou quatre fois.
- Ce sang porte la magie de soins d'Inuki, j'espère que ça va t'aider un peu, lui dit-il finalement, tout en s'essuyant avec la manche de son manteau.
Lui commençait à aller un peu mieux, soutenu par le pouvoir du dieu-chien, mais il savait qu'une grande partie de la force qu'il sentait renaître en lui était illusoire, un simple feu de paille, pour parer au plus pressé. A un moment où un autre, il devrait payer ce qu'il avait fait subir à son corps, et ce n'était pas en quelques minutes de repos que les choses allaient rentrer dans l'ordre.
Il serra les dents. Ce qu'il devait faire à présent lui coûtait horriblement. Il se redressa, fit jouer les articulations de ses épaules pour les dénouer, puis se pencha à nouveau, et attrapa le magicien par les bras.
- Debout ! lança-t-il, à mi-voix, mais d'un ton péremptoire. Allez, le mage, lève-toi ! Accroche-toi !
Fye se raidit, gronda comme un fauve, et la pupille de son œil doré s'étrécit en une toute petite fente à l'aspect cruel, mais il ne dit rien, et passa docilement ses bras autour du cou du ninja pour qu'il l'aide à se remettre sur pieds. Aidé par la magie d'Inuki et par sa constitution de vampire, lui aussi récupérait très vite, mais la raideur de ses mouvements, sa respiration saccadée, et le juron qui lui échappa quand il voulut prendre appui sur son genou gauche, disaient ce qu'il y avait à savoir sur son état.
Kurogane avait le cœur brisé. Il aurait voulu pouvoir le prendre dans ses bras et le porter en sécurité, lui trouver un lit et des soins appropriés, lui offrir un moment de repos et veiller sur son sommeil, mais il ne pouvait pas se laisser attendrir. S'il voulait le sauver, il devait continuer à lui faire mal.
- Ecoute, lui dit-il, tout en l'aidant à rester sur ses pieds, Inuki dit que ces types tout autour de nous sont en train de te chercher, et qu'ils te veulent mort, alors...
Le magicien lui adressa un regard interloqué.
- M... mort ? Moi ? Mais... pourquoi ?
- J'en sais rien. Je sais pas où on est, et je comprends rien à ce qui se passe. Le clebs à dit qu'ils te veulent mort parce que tu es... dossou. Mais on sait pas ce que ça veut dire. Ce qu'on sait, c'est qu'on doit se tirer d'ici vite fait, et pour ça, il faut courir. T'as l'intention de crever ici, le mage ?
Un instant, il eut peur que Fye réponde oui, tant il semblait affaibli et prêt à renoncer, mais au bout de quelques secondes, il se redressa, fit peser sur lui tout le poids de son regard d'or fondu, et lui adressa un sourire plein d'ironie, tout en canines.
- Sans savoir qui sont ces charmantes personnes et ce qui me vaut cette délicate invitation ? Tu veux plaisanter, j'espère.
- Heureux de l'entendre.
- Mais, Kuro-chan, reprit le blond sur un ton qui lui ressemblait plus, je ne pourrai pas aller bien loin comme ça. Et toi non plus...
- Je sais. Allez, on se bouge.
Ils firent de leur mieux pour traverser les fourrés aussi silencieusement que possible. Ils n'avaient aucun mal à discerner de nombreuses présences, même si les soldats restaient invisibles à leurs yeux, et ils espéraient que ces derniers mettraient les bruits qu'ils faisaient sur le compte des autres groupes de recherches répartis autour d'eux.
Lorsqu'ils atteignirent enfin un espace un peu plus dégagé, ils étaient essoufflés et dégoulinaient de transpiration. La température, ici, était proche de celle de Risu, et ils avaient encore sur eux leurs gros manteaux d'hiver. Pendant plusieurs minutes, ils parvinrent à se glisser de bosquet en bosquet sans se faire repérer. La forêt était très dense, et pas très bien entretenue. Le feuillage épais au-dessus d'eux bloquait la lumière et maintenait les lieux dans une pénombre sans laquelle il aurait fait plus chaud que dans un four.
Fye peinait, la respiration sifflante, une rougeur suspecte sur les joues, mais ils ne pouvaient pas se permettre de s'arrêter plus de quelques secondes. Il leur fallait repartir, avancer, mais par où ? Ils n'avaient pas tardé à remarquer qu'un haut mur, qu'ils avaient aperçu durant leur chute, les cernait de toutes parts. Ils se trouvaient à l'intérieur d'une immense propriété, une petite armée sur les talons, et aucune porte de sortie ne semblait se dessiner.
Kurogane ne cessait de se demander comment tout avait pu si mal tourner aussi rapidement, alors que, moins d'une heure plus tôt, ils étaient encore bien en sécurité à Argaï, avec les enfants. Tan avait-elle deviné que quelque chose de mauvais se tramait ? Etait-ce la raison pour laquelle elle avait tant pleuré, et refusé de les laisser partir ? Qu'adviendrait-il d'elle, si quelque chose leur arrivait ? Il ne fallait pas penser à ça. Il devait se concentrer pour trouver un moyen de sortir de là, coûte que coûte. Surtout ne pas penser à Argaï et aux petits. Surtout ne pas écouter cette petite voix qui lui disait que le mage était trop calme, que sa respiration était trop lourde, et que bientôt, à ce rythme...
- Ils sont là !
Le cri claqua dans l'air, suivi d'un autre, et se répéta, porté de soldat en soldat, dans tout le sous-bois. Kurogane entendit le premier homme arriver avant de le voir. Sa main s'abattit sur le poignet du magicien, se referma dessus, puis il se mit à courir, slalomant entre les arbres, sautant par-dessus les buissons et fuyant, aussi vite que ses longues jambes le lui permettaient. Les branches souples et des ronces lui fouettaient le visage au passage. Dans son dos, il entendait, de temps en temps, le magicien rater une respiration, mais Fye tenait bon. Il s'accrochait, et il semblait avoir trouvé un second souffle.
A un moment, il ralentit, attirant l'attention de son compagnon, et tendit le doigt vers espace entre les arbres qui semblait plus dégagé.
- Par ici, Kuro-chan !
Ils repartirent de plus belle. Ils tombèrent plusieurs fois sur des groupes de soldats. Quand ils n'étaient que deux ou trois, l'affaire était vite réglée. S'ils étaient plus nombreux, ils faisaient un crochet et s'efforçaient de les éviter.
Le temps se traînait, comme dans un mauvais ralenti. Ils s'épuisaient, et pourtant, tandis que le sous-bois s'éclaircissait, une lueur d'espoir naissait dans le coeur du ninja. Peut-être qu'ils allaient s'en sortir, finalement. Cependant, quand ils débouchèrent enfin sur un espace dégagé, il comprit qu'il s'était fait des illusions. La forêt s'arrêtait net, au bord d'une bande d'herbe de quelques mètres de large. De l'autre côté, il n'y avait rien... que le vide, et encore la forêt, loin, très loin en contrebas. La falaise faisait bien ses deux cent mètres de haut.
La suite se déroula très vite, alors, et à la fois très lentement. Il se retourna, et il vit les soldats sortir un à un du bois. Il y en avait partout, de ces hommes à la peau et au cheveu noirs, en treillis, casque sur la tête, et arme à feu au poing. Il y eut des cris, quand ils découvrirent les deux fuyards, puis une détonation, et une autre, et le mage fut projeté dans ses bras. Leurs regards se croisèrent, et Kurogane sut que tout était fini.
Tout s'arrêtait ici, dans ce pays inconnu, sur cette bande de gazon pelé.
Jamais ils ne retourneraient à Argaï. Jamais ils ne reverraient la ferme, les noursons, et tout le reste de la famille. Jamais ils ne rendraient son cœur au gamin, et jamais ils ne libèreraient la princesse du Pays de Clow. Jamais il ne pourrait dire à Tomoyo qu'il lui avait pardonné.
Et jamais il ne saurait pourquoi. Ça lui filait la rage de se dire ça, mais qu'aurait-il pu faire ? Il pouvait sortir ses sabres et trancher des corps humains, oui, mais combien, et pour quoi faire ? Ils étaient toujours plus nombreux à venir s'agglutiner autour d'eux comme des vautours sur un zèbre agonisant. En tuer quelques-uns ne changerait rien, et il avait encore des obligations.
Il serrait le magicien contre lui, il le soutenait, et il le sentait faiblir d'instant en instant, mais Fye s'accrochait à lui, à la vie, il l'attendait. Le sang coulait abondamment de ses blessures sur le bras du ninja, et il pâlissait à vue d'œil. Dans peu de temps, il n'aurait plus la force de rester conscient. Kurogane se redressa. Il lui restait une dernière chose à faire, une promesse qu'il pouvait encore tenir, mais il devait agir vite car le cercle des rapaces se refermait rapidement sur eux.
- Encore un effort, s'il te plait, murmura-t-il, et il sentit que son compagnon lui obéissait, raffermissait tant bien que mal son équilibre, levait la tête vers lui.
Leurs regards se croisèrent, et ce fut tout. Ni l'un ni l'autre n'aimait les grands adieux, et ils se connaissaient trop bien pour avoir besoin de grands discours. Il sourit.
- Tu avais raison, ce matin.
- Je sais.
- Désolé de ne pas te l'avoir dit avant.
- Ce n'était pas nécessaire.
Le ninja hocha la tête, et posa ses lèvres dans ces cheveux blonds qui avaient si souvent attiré sa main. Il respira profondément, s'imprégna de leur odeur, laissa l'aura blanche et bleue l'envelopper, une dernière fois. Il ferma les yeux. Fye savait qu'il l'aimait, mais pouvait-il deviner à quel point ?
- Il est temps de tenir ta promesse, Kuro-chan.
- Ne t'en fais pas. Ta mort m'appartient. Je ne laisserai personne s'en emparer.
Kurogane resserra son étreinte sur son compagnon, fit un pas en arrière, et bascula dans le vide, entraînant le magicien avec lui.
