Chapitre 13 : Regrets et incertitudes…
Yesterday,
All my troubles seemed so far away
Now it looks as though
they're here to stay
Les Beatles.
Jenny repoussa doucement la porte de la bibliothèque derrière elle, avec un sourire attendri. Anouk parcourait les rayonnages des yeux, une expression ravie sur le visage. Pour la première fois depuis le début de l'enquête, elle paraissait pleinement dans son élément. Détendue. Jen entrapercevait enfin ce qu'avait dû être la véritable Anouk : une jeune fille curieuse, intelligente et assoiffée de connaissance. En découvrant la bibliothèque, les yeux turquoise s'étaient éclairés, brillant d'intérêt.
Noémie leur avait préparé un dîner auquel la brunette n'avait quasiment pas touché, constata tristement Jen en regardant l'assiette encore pleine qui trônait sur la table. Elle n'avait pas insisté. Peut-être aurait-elle dû ? La rouquine soupira. Elle n'était pas douée avec les enfants. Ils ne l'avaient jamais véritablement intéressée, et elle ne savait pas comment leur parler. Pour elle, il s'agissait d'une espèce à part entière – aussi mystérieuse qu'effrayante. Pourtant, une fois de temps en temps, le courant passait sans qu'elle ne puisse réellement s'expliquer pourquoi. Ni comment Gibbs avait pu le sentir.
« Señora ? » La voix chantante de sa domestique la fit sursauter. « Noémie ! Vous m'avez fait peur !
- Je suis désolée, Señora. Je voulais simplement vous dire que j'avais préparé le lit de la jeune señorita. » Son regard se posa sur l'assiette encore pleine qu'elle débarrassa d'un air navré. « Elle n'a pas aimé ? Voulez-vous que je lui prépare autre chose ? » Jen secoua la tête, fatiguée. « Ce n'est pas la peine, Noémie…cela ne servirait à rien, j'en ai peur. » Combien de temps fallait-il pour retrouver l'appétit après la mort de son père ? Et pour reprendre une vie normale ? Y avait-il des délais ? Est-ce que cela variait en fonction des âges ? « Pardon, vous disiez ?
- Puis-je faire autre chose pour vous ?
- Non, merci. Vous pouvez y aller.» Relevant soudain les yeux vers la jeune hispanique, elle demanda. « Vous avez des enfants, Noémie ?
- Si, Señora. Un garçon, Félix. » Le visage de la jeune femme rayonnait de fierté et l'agent se sentit vaguement coupable de n'avoir même pas pensé à lui poser la question plus tôt. Cela faisait combien de temps que Noémie travaillait pour elle ? Bientôt trois ans et elle ne s'était jamais interrogée sur sa vie. Passé le contrôle des références avant l'embauche, elle ne considérait plus son employée que comme…son employée, justement. L'idée qu'elle put avoir une famille, un mari ne l'avait même pas effleurée. Jethro avait tort. Elle n'avait aucun don particulier pour les 'relations publiques' – même si il ne les appelait pas tout à fait ainsi. « Quel âge a-t-il ?
- 8 ans. » Noémie paraissait si jeune…puis l'idée que c'était elle qui était vieille lui traversa l'esprit. Elle n'avait jamais cherché à fonder de famille, sa carrière passait avant tout. Elle se disait qu'elle avait largement le temps pour le reste… Peut-être avait elle laissé passer sa chance. Mais qu'est-ce qu'elle racontait ? Des enfants…et puis quoi, encore ? Un chien ? Un gentil mari et des tartes dans le four ? Elle serait probablement devenue complètement cinglée au bout d'une semaine. De toutes façons, aujourd'hui il était trop tard. Elle avait fait de mauvais choix, c'était un fait. Aussi bien professionnels que personnels, mais à quoi bon se lamenter sur ce que l'on n'avait pas fait…on ne revenait jamais en arrière. Même si on le souhaitait de toutes ses forces. « Noémie ?
- Si ?
- Votre fils…non, rien. » La jeune femme reposa l'assiette qu'elle venait de laver et considéra sa patronne d'un air grave. « Vous vous inquiétez pour la jeune señorita ?
- Non. Si…Vous pensez que j'aurai dû insister pour qu'elle termine son assiette ? » Un sourire amusé fit pétiller les yeux chocolat. « Ne vous en faites pas pour ça, Señora. Elle mangera lorsqu'elle en aura envie. Les enfants ne se laissent pas mourir de faim ou de froid…ils savent ce dont ils ont besoin, d'instinct. Il faut simplement être là pour le leur donner. » Jenny hocha pensivement la tête. Est-ce qu'elle serait capable de faire ça ? De se soucier d'une autre personne qu'elle-même, de quelqu'un qui dépendrait entièrement d'elle et qui… «Noémie, passez-moi la bouteille de bourbon, s'il vous plaît. On dirait que je suis en contact radio avec mon horloge biologique. » Perplexe, la jeune femme s'exécuta. Horloge biologique ne faisait sans doute pas partie de son vocabulaire courant, et c'était beaucoup mieux ainsi. « Merci, vous pouvez y aller. Et…merci pour… » Elle salua sa remarque d'un geste vague englobant, espérait-elle, le bourbon, le repas et la conversation. Son employée lui sourit, rassurante. « Tout se passera bien. Buenas noches, Señora. »
Plus tard
Jenny reprit la bouteille de bourbon et la souleva, dans l'idée de se servir un second verre. La voix grave et chaude de Gibbs résonna soudain à ses oreilles. 'Tu vois, Jen…ce n'est pas la première gorgée qui compte, ni même la seconde. C'est la troisième. La troisième gorgée te réchauffe de l'intérieur et te vide la tête. Cet instant ne dure qu'une minuscule seconde. Ensuite, tu passes ta soirée à le rechercher au fond de tous les verres d'alcool que tu boiras. Et tu ne la retrouveras jamais. Peu importe le nombre de verres.' L'image d'Anouk dormant l'étage au-dessus affleura à sa mémoire. Elle était sous sa responsabilité, ce second verre n'était pas une bonne idée. Il risquait trop d'être suivi d'un troisième, puis…Vaguement coupable, la rouquine rangea la bouteille dans le bar et s'en éloigna prestement.
Là-haut, la jeune fille avait fini par s'endormir, agrippée à la couverture et les lumières allumées. La jeune femme considéra un instant les marques bleutées sur son poignet, laissées par la poigne de fer, ce matin même. Ce besoin quasi-animal qu'Anouk avait de s'accrocher aux choses comme si l'on risquait de les lui arracher d'un moment à l'autre avait quelque chose de triste et désespéré…
Passant une main tremblante sur son front, elle tenta de reprendre ses esprits. Soudain, elle aperçut une silhouette qui se découpait dans l'entrebâillement de la porte.
« Anouk ? Entre. » La jeune fille se glissa dans le bureau. Vêtue seulement d'une chemise d'homme trop grande qui avait dû appartenir à son père et d'une paire de chaussettes qui tire-bouchonnaient sur ses chevilles, elle avait l'air encore plus frêle que d'ordinaire. Ses cheveux détachés formaient une auréole sombre autour du visage fin. « Tu n'arrivais pas à dormir ?
- Non.
- Assied-toi, offrit Jen en désignant la place à côté d'elle. Je n'arrive pas à dormir non plus.
- Pourquoi ?
- Je…beaucoup de choses à penser. Tu veux un verre d'eau ?
- Non, merci. Est-ce que…vous avez trouvé le responsable ? » La directrice détourna brièvement les yeux. « Nous cherchons toujours. Mais nous…l'agent Gibbs ne le laissera pas s'en tirer, crois-moi.
- D'accord. » La jeune fille se perdit dans la contemplation des flammes qui brûlaient dans la cheminée. Soudain, Jen remarqua qu'une larme avait glissé sur la joue pâle, silencieuse et solitaire. « Anouk ? » tenta-t-elle. « Qu'est-ce qu'il y a ? » La brunette tourna la tête vers elle, et elle prit le regard turquoise noyé de larmes de plein fouet, comme une gifle. « Il ne va pas revenir, n'est-ce pas ? Jamais ? » Incapable d'articuler une pensée cohérente, la rouquine l'attira à elle pour la serrer de toutes ses forces. « Même si vous trouviez ce qui s'est passé, il ne reviendra pas, hein ? » Jen regarda autour d'elle, le bureau de son père. Des photos de lui sagement encadrées. Ses livres, ses bouteilles : rien n'avait bougé depuis des années. Elle avait transformé cette pièce en un véritable sanctuaire, s'était murée dans son chagrin et sa quête de vengeance. Elle avait cru que c'était de son devoir, de faire le jour sur cette histoire. Qu'elle finirait par se sentir mieux. Mais ce n'était pas vrai… rien de ce qu'elle pouvait faire, ou dire, ne changerait quoi que ce soit à la douloureuse situation : son père était mort, et il l'avait laissée seule. Complètement seule. « Non. Il ne reviendra pas, je suis désolée. » Souffla-t-elle dans les boucles brunes. « Mais cela ne veut pas dire que tu es seule…Tout ce qu'il t'a appris…tu ne l'oublieras jamais. Et ça t'aidera à avancer. Peut-être pas tout de suite, ni même dans un mois, mais un jour…je te le promets. »
Gibbs fit, lentement, glisser son pinceau sur le bois soigneusement poncé. Il devait veiller à répartir le vernis d'une façon égale, surtout ne pas faire de coulures ou de traces. Tout devait être absolument parfait. L'odeur entêtante du vernis lui montait doucement à la tête, le laissant un peu étourdi. Le liquide ambré s'étalait sur le bois clair, lui conférant une nouvelle teinte, plus sombre. Mais aussi plus brillante. La coque luisait sous l'ampoule, son pinceau courait tout seul, tout comme ses pensées. Sous l'effet conjoint des vapeurs de vernis, de la fatigue et l'alcool, tout tourbillonnait dans sa tête. Les suspects défilaient devant lui, sifflant sans cesse la même mélodie qu'il ne reconnaissait pas. Un air rapide, presque joyeux. Deux oiseaux. Le souvenir de Kelly qui venait se mêler à celui d'Anouk. Le journaliste et son article. Jenny et ses cernes sous les yeux. Est- ce que tout se passait bien, là-bas ?
Finalement, il reposa son pinceau dans un pot de térébenthine et s'allongea à même le sol, dans la sciure et la poussière. Pendant quelques secondes, il fixa le plafond et, bras repliés sous la nuque, ferma les paupières pour mieux écouter le bruit de la pluie cascadant dans la gouttière, juste de l'autre côté du mur. Il sentait le sommeil venir le chercher pour quelques heures d'apaisement, et capitula. Demain serait un autre jour.
