Chapitre 14 : Le réveil de la péripétie.
« Widerlich… de la bave de zombie. »
Lovino haussa les épaules et continua d'essuyer la boule de cristal du bout de sa chemise.
Il avait laissé sa veste et son écharpe à l'intérieur du tank, et avait, dans sa grande fierté, refusé que Gilbert lui prête la sienne un peu plus tôt. Dio, s'il avait su, il n'aurait pas dit non. La température atteignait des sommets polaires, loin du chauffage.
Et ce cretino là, qui se baladait avec une casserole sur la tête, des coussins sur tout le corps, et une tringle en guise d'épée. L'italien avait ordonné aux deux imbéciles qui refusaient de retirer leur accoutrement de s'installer sur le tank, là où il ne pouvait pas les voir, et voilà qu'il se retrouvait quand-même à devoir en supporter la vue !
Heureusement que l'albinos maniait habilement son arme stupide. Ils avaient décidé de ne pas utiliser les armes à feu pour l'instant, histoire de ne pas faire de bruit qui révélerait leur position à l'ennemi – hors de question d'attirer une armée de zombies et de trolls gigantesques.
Et puis, les coussins avaient eux-aussi su prouver leur utilité, même si Lovino ne l'avouerait jamais à voix haute. Lorsque Gilbert avait trébuché, il avait réussi à garder la vie sauve grâce à son idée stupide de s'enrouler de fil de pêche et d'oreillers. Qui aurait cru qu'un déguisement aussi débile pouvait se révéler fonctionnel ?
Ne restait plus qu'à espérer que l'autre idiota d'espagnol s'en sortirait de la même façon s'il venait à tomber sur une embuscade zombie.
Lovino renifla et passa la boule à son officier – il avait des poches, lui.
La collision avec le troll remontait déjà à plus d'une heure, pendant laquelle ils avaient cherché à éviter les zombies qui avaient envahi la zone industrielle. Le doute n'était plus permis, ils étaient forcément contrôlés par le responsable de cette situation magique de merde. Et ce sombre personnage était à la recherche de ce qui dormait dans les poches de Gilbert. Ils l'avaient découverts à leurs dépens.
Ils s'étaient enfuis vers une rue vide alors que les zombies s'amassaient devant l'immeuble dans lequel Francis et le reste des idioti s'étaient réfugiés, et avaient couru sans un regard en arrière jusqu'à atteindre le premier entrepôt de la zone.
« Lud' et… Feli, haleta l'albinos, savent où… ils doivent nous retrouver… Je propose qu'on-
- Qu'on fasse un détour. » le coupa Lovino. Il bouscula son officier et le plaqua contre le mur en lui faisant signe de se taire.
À quelques mètres d'eux, deux morts-vivants reniflaient le sol à quatre pattes, poussant parfois quelques grognements sourds. Des silhouettes se déplaçaient de la même façon un peu plus loin dans la rue désaffectée – la voie était close, et les morts la gardaient.
Aucune vapeur ne sortait de leurs bouches pourries, leurs corps couverts de haillons insensibles au froid intense. Lovino frissonna.
S'ils tiraient le moindre coup de feu, tous les monstres aux alentours se jetteraient sur eux. Ils devaient tâtonner à l'aveugle jusqu'à trouver un autre chemin moins dangereux.
« Boss, chuchota alors Gilbert. Qu'est-ce qu'ils cherchent ?
- Ce ne frega, qu'ils cherchent tant qu'ils veulent, on a autre chose à faire ! » siffla l'italien. Il voulu tirer son officier et l'entraîner vers un terrain vague entouré de palissades blanches qui se trouvait à quelques centaines de mètres de là, caché derrière un petit hangar. Mais Gilbert résista et n'eut aucun mal à maîtriser son supérieur. Avant que ce dernier n'exprime sa rage, il tendit le bras et lui montra un reflet terne au sol.
« Une boule ! C'est une boule ! s'excita-t'il à mi-voix.
- Je vois bien que c'est une boule, cazzone ! Chi se ne frega, cazzo !
- Mais c'est une des boules du chinois magique Lovi ! » insista l'allemand sans faiblir sous les insultes. La pile électrique de colère qui s'agitait dans ses bras se calma instantanément.
Gilbert pouvait presque sentir les rouages s'enclencher dans l'esprit de son boss, à la recherche du meilleur plan d'attaque pour pouvoir récupérer le trésor et en sortir vivants. En attendant, l'albinos dégaina sa tringle et se tint prêt à sauter sur les deux cadavres qui rampaient devant eux.
« Gil, attends. Si on attaque frontalement ces deux là, les autres vont rappliquer et on va crever. » Le boss avait tendu une main devant son officier pour l'empêcher de trop avancer. Gilbert hocha la tête et se plaqua de nouveau au mur. Lovino ramassa un caillou, et se tourna vers son compagnon :
« Dès qu'ils s'éloignent, on court, on choppe la boule, et on re-court vers le terrain vague. Capisce ?
- Verstanden. » acquiesça Gilbert.
L'italien envoya la petite pierre ricocher à l'entrée de la rue d'en face. Les deux créatures se figèrent et tournèrent la tête dans la direction du bruit. Il ne leur fallut pas plus de quelques secondes pour se mettre à clopiner vers le leurre, ce qui laissa le champ libre aux deux mafieux pour se précipiter sur la boule.
Lovino la saisit au vol et ils s'élancèrent vers la palissade blanche sans laisser aux deux zombies le temps de réaliser ce qui venait de se passer. Des grondements gutturaux résonnaient dans leurs dos, mais le salut n'était qu'à une petite centaine de mètres – i fottuti zombi attendraient un autre jour avant de goûter de l'italien. Et par pitié, faites que Feliciano ne fasse pas mentir son grand-frère cette fois-ci.
La course eut au moins le mérite de réchauffer un peu Lovino, qui sentait le froid glacial lui engourdir peu à peu les oreilles et le bout du nez. Cazzo, il avait laissé ses affaires dans le tank.
Ils atteignirent en un rien de temps leur but, et Gilbert s'accroupit devant la clôture de bois pour faciliter l'escalade de son boss, avant de le rejoindre de l'autre côté sans trop de difficultés de son côté.
« Eh, boss, avoue que si j'avais pas été là, tu aurais été obligé de prendre le passage de la Moria !
- C'est pas le moment de raconter de la merde, cazzo Gilbert. Concentre toi un peu, tu es fatiguant. » râla le petit italien en s'installant sur l'énorme tuyau qui servait de banc à leurs réunions secrètes depuis de longues années. Il tint la boule devant lui et l'examina d'un air suspicieux.
« Elle ne brille pas.
- Chigi ! Je vois bien qu'elle ne brille pas, idiota ! »
Gilbert fit la moue, et se détourna de son compagnon pour jeter un coup d'oeil aux alentours. Ils n'avaient même pas vérifié que le terrain était vide d'ennemis, pressés d'échapper à ceux qu'ils avaient dérangé.
Pas un nuage ne cachait la lune, seule source de lumière dont ils disposaient. Tout n'était que silence de mort et ombres inquiétantes. L'albinos tendit l'oreille. Le son portait loin dans la zone industrielle. Si jamais des membres de leur groupe se retrouvaient en mauvaise posture, le boss et lui avaient une chance de les entendre. Il allait devoir rester attentif – comme l'avait demandé Lovino.
« On fait quoi maintenant, boss ? » L'albinos avait enfilé un masque calme et déterminé : il allait tuer des choses cette nuit.
Lovino lui jeta la boule et sauta au bas du tuyau.
« Eh ben, on avance. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'autre ?
- On pourrait chercher les boules, proposa Gilbert en rangeant la leur dans sa poche. Les zombies ont l'air d'être à leur recherche, il suffit de chercher les zombies. »
L'italien haussa les sourcils, à moitié impressionné. Il avait peu l'habitude de faire des missions sérieuses avec son officier – ce dernier y allait en général seul, et s'en sortait toujours très bien. Voir l'allemand réfléchir sérieusement à leur problème depuis la première fois de la journée le prit donc quelque peu par surprise. Le contraste avec sa tenue ridicule était ahurissant. Presque effrayant.
« C'est pas bête, acquiesça-t'il. On a qu'à faire ça, ça nous permettra de ressusciter les crétins qui auront trouvé le moyen de mourir entre temps. »
Gilbert hocha sombrement la tête et glissa la boule dans sa poche.
« Ah, et, Gil' ? » Lovino hésita, voulant éviter les mots maladroits. « C'est pas non plus la fin du monde, hein ? Je veux dire… c'est bien quand tu racontes des conneries, ok, ne répète à personne ce que je viens de te dire ! » déclara-t'il dans un seul souffle. Il leva le bras, prêt à frapper son compagnon s'il se moquait de lui.
« Eeeeh, faudrait savoir boss… se dérida Gilbert. Antonio, c'est bien personne pour toi nan ? »
Il évita souplement le coup de l'italien et courut en caquetant vers l'autre côté du terrain vague. Lovino le couvrit d'injures tout en le poursuivant, bien décidé à abattre sur ce crétin la colère divine.
L'allemand parvint cependant à y échapper, en escaladant agilement la palissade. Son rire se stoppa brusquement dès que Lovino le perdit de vue.
« Gilbert ? Gilbert fais pas le con, je sais que t'es là-
- Chhhhhh, boss… » lui répondit l'allemand à voix basse. En jetant un œil par un interstice entre deux planches, le petit mafieux retint son souffle. La rue prenait un virage serré juste devant eux, encadrée de hauts murs de hangar.
La situation était catastrophique depuis ce midi – pour Lovino elle l'était depuis l'attaque des russes, mais passons – et pourtant, alors que le froid ambiant commençait sérieusement à ronger la peau des survivants, un nouveau problème de taille venait de s'ajouter à la liste. Un problème couvert de plaques éparses de poils ras et à moitié en décomposition. Un problème armé de mâchoires puissantes et de dents redoutables.
« Cazzo ! jura l'italien tout bas.
- Je fais quoi boss ? » lui demanda Gilbert d'une voix suppliante.
Lovino lui aurait bien dit de remonter sans faire de bruit, mais la créature avait les oreilles dressées dans leur direction. Si son odorat et son ouïe n'avaient peut-être pas survécus à la mort, sa vue, elle, devait fonctionner parfaitement, comme le reste de ses camarades zombies. Au moindre mouvement suspect de Gilbert, qui était pour l'instant caché dans l'ombre, elle se jetterait sur lui pour le déchiqueter.
L'italien devait réagir vite. Déjà la bête avançait doucement vers eux. Ils avaient fait trop de bruit.
Lovino sauta sur la palissade et parvint du bout des doigts à se hisser au dessus, les pieds ballants dans le vide. La créature se mit à grogner, et accéléra. Avant que le petit mafieux n'ait pu passer de l'autre côté, Gilbert dégaina sa tringle. L'ennemi sauta.
D'un mouvement sec et professionnel, l'allemand frappa le mort-vivant de toutes ses forces, et l'envoya se cogner contre le mur dans un craquement sourd. Le chien ne donna aucun signe de douleur, mais ne se releva pas pour autant.
Lovino se laissa tomber à côté de son officier, les entrailles glacées par la peur. Ils avaient évité le pire.
« Eh, je comprends mieux Ivan tout à coup. C'est sympa ce truc. » fit Gilbert, alors qu'il s'amusait à jongler avec son arme. Un des bouts était tâché de sang. Le boss soupira et enfonça sa tête dans ses mains. Ils ne devaient pas rester là. Les rues suivantes allaient sans doute leur réserver les mêmes surprises – ou pire, d'autres types de créatures zombies.
« Genre, des lapins-zombies ? ricana Gilbert. On pourrait se faire des civets-zombies ducoup ! »
Lovino n'eut même pas la force de s'énerver. Il se frotta le visage, se donna quelques claques et se releva.
Ils marchèrent dans l'ombre, plaqués contre les murs des hangars désaffectés. Beaucoup de zombies erraient sans but, en petits groupes de deux ou trois; ceux-là, ils les évitaient, quitte à rebrousser chemin et à faire un grand détour. Les morts-vivants qui les intéressaient avançaient lentement, courbés au dessus du sol. Ils ne rencontrèrent pas d'autre chien, mais Lovino guettait avec appréhension le moindre mouvement autour de lui. Celui qui avait invoqué ces créatures diaboliques n'avait certainement pas envoyé qu'un seul chien dans la zone.
Et s'il l'avait vraiment fait, cela voulait dire que Matthew était dans le pire des dangers : sûrement gardé par le reste des canidés décomposés.
Lovino préférait ne pas en parler à Gilbert. Déjà parce que les affaires de son officier, ça ne le regardait pas, et ensuite parce qu'il avait besoin de l'allemand concentré sur leur mission, sur l'instant présent. Si ce cretino se mettait à s'inquiéter pour son, son… son Matthew, il risquait d'être moins réactif lors d'un combat. Et l'italien ne voulait pas avoir à se servir de son pistolet.
Gilbert l'arrêta soudain et posa un doigt sur sa bouche. Au tournant de leur rue les attendaient un groupe de zombies, qui fouillaient le sol à quatre pattes. Bene, une des boules de Yao devait se trouver dans le coin. Meno bene, comme le redoutait à moitié Lovino, les morts-vivants étaient accompagnés d'un grand chien au poitrail solide, et au crâne partiellement recouvert de peau. La chair de ses joues était visible d'ici.
« Il va nous falloir un plan, murmura l'italien à son comparse.
- Ja. Je fonce et je défonce le chien.
- Mais stupido cretino, tu va te faire dévorer par les trois clodos en un clin d'oeil si tu fonces dans le tas ! »
Gilbert fit la moue. Il était protégé par des oreillers moelleux. Il arriverait bien à tenir quelques minutes, le temps que le boss s'empare de la boule.
« On va faire comme la première fois, on va attirer leur attention aill- »
L'albinos ne laissa pas à Lovino le temps de finir sa phrase, et jaillit hors de l'obscurité. Il faucha le chien d'un coup violent de sa tringle, et avant que la bête ne puisse se relever, il sauta à pieds joints sur son crâne.
Les trois zombies le regardèrent bouche-bée sans bouger, leurs cerveaux absents incapables de comprendre ce qui venait de se passer.
« Eh bah le voilà le plan boss, simple, effica- » L'allemand s'était légèrement tourné vers son compagnon pour le narguer, le temps que les ennemis réalisent qu'ils étaient attaqués. Il fut coupé et jeté au sol par une bête grondante. Lovino hurla et se précipita dans la mêlée. Ils n'avaient pas bien observé leur environnement.
Un autre chien s'était caché derrière le grillage de la vieille usine devant eux.
Les zombies avaient repris leurs esprits et s'étaient relevés pour assaillir ces deux morceaux de viande fraîche. Dans quelques instants ils seraient sur eux, et Lovino devait au plus vite aider Gilbert à se débarrasser de la bête. Il la couvrit de coups de pieds, mais sa mâchoire terrible restait verrouillée sur l'armure de pacotille. Il n'y avait plus qu'à espérer que le mafieux en dessous était intact.
Gilbert finit par retrouver son souffle, et se retrouva avec un énorme chien en décomposition bavant sur ses oreillers. Il saisit son arme de cuivre, qui était tombée juste à côté, et l'enfonça tout simplement dans l'orbite droite de la créature puante, aussi loin qu'il put. La mâchoire se desserra juste assez pour qu'il puisse se relever et écarter le chien d'un coup de pied.
« La boule Lovi, vite ! Je m'occupe des trois dégueux ! » Gilbert poussa son boss derrière lui et asséna un dernier coup au crâne du deuxième chien juste avant qu'il se redresse.
Ils devaient éviter à tout prix de se faire mordre. L'un des crétins qu'ils avaient l'intention de ressusciter avait justement rejoint l'ennemi à cause de ça.
Mais cette fois-ci l'attention des zombies n'avait pas été déviée par un leurre.
Lovino cherchait des yeux le moindre petit reflet pouvant indiquer la présence de la boule, sa respiration rendue saccadée par la peur. Gilbert repoussa le mort-vivant qui l'atteignit en premier, mais ne fit que lui arracher la partie inférieure de la mâchoire. La créature tituba à peine, et fut bientôt rattrapée par ses deux compagnons, bras tendus et yeux fixés sur leurs proies.
L'allemand assena un autre coup sur le même zombie, ce qui cette fois le fit tomber, un de ses yeux entièrement sorti de son orbite et la moitié de ses dents étalées au sol. Mais Gilbert ne put éviter l'assaut d'un autre, qui se jeta à son cou et tenta de trouver de la chair à mordre derrière le coussin qui lui protégeait le torse. Il grogna de dégoût devant l'odeur putride qui émanait de la créature et aperçut du coin de l'oeil Lovino reculer, choisi pour cible par le troisième. Le pied du boss glissa soudain sur quelque chose de sphérique, ce qui manqua de le faire tomber.
Gilbert ne put pas voir la suite, obligé de se concentrer sur ses propres problèmes. Il tituba et glissa ses mains entre les dents de son zombie pour le détacher – ce qui ne marcha qu'à moitié. L'albinos fut obligé de s'appuyer contre le mur de l'entrepôt voisin pour pousser du pied le parasite, qui arracha au passage un bout d'oreiller. Enfin libéré de ce poids mort, Gilbert inspira une bouffée d'air frais et abattit immédiatement sa tringle sur les côtes de la créature. Elle trébucha, le thorax défoncé, mais ne laissa pas une seconde de répit à sa proie. Déjà, elle tendait de nouveau les bras devant elle pour saisir ceux de l'allemand, qui recula le plus possible pour préparer son coup final.
Il visa avec précision le crâne du zombie et le frappa au niveau de l'oreille. Le métal se tordit sous le choc, mais la tête du mort-vivant vola en éclats : une bonne chose de faite.
Gilbert se tourna aussitôt vers son boss, prêt à se précipiter à son secours, mais Lovino avait l'air de s'en sortir à sa façon.
Il avait trouvé la boule, et l'avait enfoncée dans la bouche de son zombie, lequel, jambes brisées par de multiples et puissants coups de pieds, tendait vainement les mains vers l'italien.
« Ehh, il me ferait presque de la peine, soupira théâtralement Gilbert en s'approchant de la scène.
- Éclate lui la tête, cazzo, on a pas que ça à faire ! »
⁂
Francis était inquiet pour Gilbert. Avec sa chance habituelle, sa blessure allait se rouvrir et il allait encore une fois se faire dévorer par des zombies après s'être évanoui. Il était sans doute seul, perdu au milieu de la campagne, à des kilomètres du point de rencontre.
Il en était capable, Francis le connaissait suffisamment pour le savoir.
Lovino, lui, était capable d'avoir atomisé la moitié de la zone industrielle sur son passage tant il débordait de rage.
Le français ne savait pas pour lequel des deux il devait le plus s'inquiéter.
Feliciano était sans doute caché en haut d'un arbre, en train d'abattre un par un les zombies en dessous de lui, et si Ludwig ne l'avait pas retrouvé en suivant les cadavres à la trace, il était probablement celui des membres disparus de leur groupe qui s'en était le mieux sorti. L'allemand réfléchissait vite et agissait toujours pour le mieux, même dans le feu de l'action. Il avait sans doute trouvé le chef des zombies et négociait déjà la libération de Matthew.
Ah, Francis avait toujours trouvé que rêvasser pouvait considérablement détendre le cerveau. Et il avait vraiment besoin de penser à autre chose.
« Bon. Sans compter Alfred, maintenant on est huit… se désola-t'il en direction de ses compagnons.
- COMME LES SNSD ! » hurla Youngsoo. Kiku se figea et lui lança un regard sombre.
Le photographe avait depuis longtemps renoncé à comprendre le mafieux asiatique. Il aurait bien aimé que l'autre officier des chinois d'en face soit là, puisqu'il avait l'air d'avoir une certaine autorité sur le coréen. Kiku avait plus de mal – après tout, c'était un traître, et Youngsoo n'avait pas manqué de lui rappeler entre deux câlins.
Décidant donc d'ignorer l'intervention stupide du coréen, Francis se tourna vers le plus petit du groupe. Le blondinet se tenait à l'écart, son garde du corps suédois obligé de le surveiller de loin.
« On en fait quoi ? On va pas l'emmener avec nous quand-même ? fit le français à Tino.
- Eh, on ne va pas le laisser ici non plus ? protesta Antonio. Regarde le, le pauvre, il va se sentir seul et abandonné ! Tu ne voudrais pas avoir ça sur la conscience ?
- Ma conscience se portera très bien avec cette chose le plus loin possible de moi, grogna Emil dans une grimace de dégoût.
- Je suis d'accord. C'est trop dangereux, et je ne suis pas capable de le contrôler ou de l'entraver, si quoi que ce soit devait arriver, acquiesça Arthur, qui se tenait presque collé à Francis.
- Lovino-sama serait sans doute d'avis de le décapiter.
- On se passera des tes conseils, merci Kiku, répondit le français. Non, la meilleure solution est donc de le laisser ici. Tino, on te laisse t'en occuper.
- Vous êtes d'horribles sans cœur. » marmonna l'espagnol en croisant les bras. Il détourna dramatiquement la tête, et se mit à bouder dans le coin du hangar dans lequel ils se trouvaient.
Au bout de sa laisse improvisée, Alfred bava et tendit les bras vers le reste du groupe. Tino l'empêchait d'avancer d'une main de fer, une étrange protection empêchant le zombie de le repérer.
Un animal de compagnie atypique.
Mais sans broncher, le petit finlandais tira le policier mort-vivant jusqu'au mur et accrocha le bout de la laisse à un solide piton de métal.
Les minutes suivantes furent chaotiques. Occupés à débattre du sort d'Alfred, les survivants n'avaient pas tendu l'oreille une seule fois, et n'avaient pas remarqué les portes tremblantes du hangar.
Elles se tordirent soudain sous la pression d'une armée de zombies dans un grincement titanesque, et ce fut l'apocalypse. Tino s'écarta vivement du mur et tira ses compagnons choqués en arrière. Kiku dégaina son sabre et transperça les plus rapides des morts-vivants. Il se tourna vers le reste du groupe et leur ordonna de s'échapper, et fut submergé par la vague de cadavres avant de pouvoir se défendre. Quelqu'un cria, et Berwald défonça d'un coup de pied la deuxième sortie pour qu'ils puissent s'échapper. Antonio resta avec lui à l'arrière afin de bloquer les portes et permettre à leurs amis de mettre de la distance entre eux et les zombies.
Le suédois s'empara d'une épaisse barre de métal qui traînait par terre et essaya de bloquer les poignées avec, alors que deux morts-vivants avaient réussi à sortir et s'étaient jetés sur le policier.
Antonio parvint à tenir bon le temps qu'enfin la porte soit bloquée et que Francis abatte les monstres à bout portant.
L'espagnol était livide et recouvert de son propre sang. Youngsoo passa son bras par dessus son épaule et l'aida à se relever.
Derrière eux, les abominations de la nature s'acharnaient contre le métal.
« Kiku est perdu. On ne peut pas retourner le chercher, au risque de tous y passer. Faites au moins en sorte que son sacrifice et celui de Toni soient utiles et restez en vie. » déclara sombrement Francis. Son ami avait le cou et l'abdomen déchiquetés, et déjà ses yeux étaient devenus ternes.
⁂
Le prince et héro de ce récit était prisonnier de la sorcière. Une sorcière qui ne parlait pas, ou très peu, et se contentait d'avancer vers le point de rencontre. Le prince était gêné par le silence.
Il n'aimait pas le silence. Ça lui rappelait que le moindre bruit pouvait provenir d'une créature assoiffée de sang.
D'un autre côté, il n'avait pas grand chose à dire à son compagnon. S'il était tombé sur le dragon lors de sa pioche, il aurait au moins pu lui poser des questions sur la princesse et leur étrange amitié, mais non.
Il devait se taper l'autre italien, qui avait soudain moins l'air insouciant et heureux.
Mathias s'éclaircit la gorge, et son compagnon quitta la rue des yeux pour se tourner vers lui.
« Euh… alors comme ça, euh, toi et Ludwig… ? »
Feliciano cligna lentement des yeux devant le danois qui avait l'air de vouloir se tirer une balle dans le crâne, et hésita avant de répondre. Il avait essayé de l'appeler après être sorti du tank, mais dans la panique générale, seul Mathias avait du l'entendre.
« Eeeh, et toi et Lukas alors ? » répliqua-t'il avec un sourire malicieux.
Le danois remercia tous les dieux qu'ils connaissaient. Son compagnon était peut-être de meilleure humeur qu'il croyait, et Odin soit loué, il avait changé de sujet.
Son téléphone vibra au même moment – encore une pub de son fournisseur à tous les coups. Mathias vérifierait plus tard.
« Oh, j'ai un plan – il faudrait juste qu'on rentre à la maison en vie pour ça. » répondit-il d'un air gêné. Feliciano gloussa et se retourna complètement vers son interlocuteur. Ils étaient cachés derrière une haie épaisse, dans le jardin d'un petit immeuble, et n'avaient encore croisé aucun ennemi – ni ami. L'italien, le regard soudain pétillant, se pencha vers Mathias :
« Alors, dis, c'est quoi ton plan ? Tu lui a fabriqué un cœur en legos ?
- Eeeh, ma vie entière ne tourne pas autour des legos !
- Non, elle tourne autour de Lukas. » s'esclaffa le petit italien.
Le prince charmant leva les yeux au ciel, mais répondit en souriant :
« Si je te le dis, tu promets d'en parler à personne ok ?
- Sì, sì, a nessuno ! » Feliciano hocha vigoureusement la tête, et Mathias entreprit de lui raconter dans les moindres détails comment il avait prévu de déclarer sa flamme à sa princesse, et comment il prévoyait sa réaction.
Il fallait s'y attendre, son confident éclata de rire et dut essuyer quelques larmes au passage. C'était une idée de génie, comme dirait Gilbert ! Mathias était peut-être moins bête qu'il n'en avait l'air !
« Eh ! s'exclama le pauvre blond vexé. C'est pas gentil ! »
Pourquoi tout le monde le pensait débile ? Il n'avait jamais dit ou fait quoi que ce soit qui mérite une telle réputation après tout. S'il y'en avait un qui, lui, avait tout d'un débile, c'était bien Berwald. Mais non, monsieur ne parlait pas assez pour qu'on remarque son cerveau vide, alors monsieur passait pour un intellectuel.
Mathias cessa de froncer les sourcils et regarda soudain Feliciano sous une nouvelle lumière. L'italien était peut-être dans le même cas que lui. Considéré comme un gentil idiot par la moitié de la ville, et pourtant tout à fait capable d'assassiner des innocents de sang-froid.
Leur brève discussion permit au moins au prince charmant de se détendre. La sorcière avait ses côtés positifs, lorsqu'on l'éclairait sous un certain angle. Le reste de leur course vers le château maléfique se passa dans un silence beaucoup plus confortable.
Lors de leur fuite, ils s'étaient beaucoup trop éloignés de leur but et avaient du rebrousser un long chemin. Ils n'avaient jusque là croisé aucun monstre, et avaient fini par avancer de façon plus décontractée.
Quelle ne fut pas leur surprise horrifiée lorsqu'à l'entrée de la zone industrielle, ils tombèrent sur un groupe de zombies bloquant le passage !
Feliciano eut le réflexe d'attraper Mathias au dernier moment pour le plaquer contre le mur avant que les morts-vivants ne les repèrent. Le chemin était bloqué de ce côté là.
Mais l'italien connaissait la zone comme sa poche. Il fit signe à Mathias de rester silencieux, et le guida jusqu'à l'entrée du bâtiment dans l'ombre duquel ils se cachaient.
« On va avancer de hangars en hangars. » lui expliqua-t'il en saisissant une pierre de son bras valide. La chaîne rouillée céda au bout de quelques coups, et l'entrée fut libérée. Des grognements rauques retentirent derrière eux.
« Cazzo, ils ont du nous entendre… » jura tout bas le petit mafieux. Mathias regretta immédiatement d'avoir jeté un coup d'oeil en arrière.
Les zombies les avaient entendus.
Ils se précipitèrent à l'intérieur sans même vérifier ce qui les attendait, et refermèrent la porte dans un claquement sec. Le danois s'appuya dessus de toutes ses forces, et indiqua à son compagnon les palettes qui se trouvaient autour d'eux.
« Bloque la porte avec ça !
- Comment veux tu que je porte ces trucs jusque là ? protesta Feliciano, une main posée sur son épaule blessée.
- Le chariot porte-palette ! » s'exclama Mathias dans un éclair de génie. Le petit véhicule dépassait d'une rangée non loin, éclairé par la lumière blafarde de la lune.
Déjà les zombies commençaient à gratter le métal derrière lui, la pression augmentant peu à peu dans son dos. Feliciano se hissa aux commandes d'une main, et chercha comment le mettre en route.
Heureusement le chariot fonctionnait encore, bien que recouvert d'une épaisse couche de poussière. L'italien le dirigea rapidement vers l'entrée, son champ de vision entièrement bloqué par la palette de cartons qu'il transportait. Il espéra que son compagnon s'était écarté, et fonça sur la porte.
Les grondements de l'autre côté continuaient, mais les coups portés par les monstres sur la porte rencontraient désormais une résistance aussi solide qu'un roc.
Tout allait pour de mieux, dans le meilleur des mondes.
Feliciano poussa alors un faible cri, et traversa le hangar pour aller s'écraser sur un tas de cartons. Mathias leva les yeux avec horreur. Les portes de l'autre côté étaient arrachées de leurs gonds.
Dans l'ombre de l'entrepôt, un troll massif s'était caché.
La palette juste au dessus du petit italien s'écroula sur lui, et la créature de pierre s'avança vers sa cible sans défense. Feliciano était coincé – Mathias n'était même pas sûr qu'il soit encore vivant.
La sortie lui tendait les bras, et le troll ne l'avait pas du tout remarqué.
Forhelvede, il était le plus courageux des princes charmants oui ou merde ? Comment pouvait-il espérer conquérir le cœur de sa dame s'il était incapable d'accomplir un minuscule exploit ?
Il devait absolument empêcher le monstre d'écraser Feliciano.
Son regard tomba sur les larges poutres de métal qui traversaient le plafond. Certains amas de cartons montaient jusque là… il pouvait grimper là-haut et se jeter sur le troll. Ce qu'il ferait une fois sur ce crâne rocheux et vide, Mathias l'ignorait, mais au moins il aurait certainement réussi à détourner l'attention de l'ennemi suffisamment longtemps pour permettre à l'italien de s'enfuir.
⁂
« Mais quelle idée de prendre un bain ici en même temps !
- On était censés être seuls je te rappelle.
- Excusez nous de vous avoir interrompus… » murmura encore une fois le pauvre Minh, accablé de honte. À côté de lui, le russe frétillait de joie dans son costume de tournesol.
En fait de fumée, le hall du cinéma était rempli de vapeur – les deux créatures devant eux ayant jugé le moment adéquat pour faire apparaître un sauna au milieu de la pièce. Minh ignorait qui elles étaient, et restait sur ses gardes, prêt à fuir par les grandes portes au besoin.
Contre toute attente, Ivan, lui, avait l'air d'en connaître une. Il s'était rapproché de l'homme en tunique grecque, l'air tout à fait à l'aise au milieu de cette situation improbable.
« Alors comme ça, caissier, ça ne paye pas si bien ?
- Oh non, le pire ce sont les horaires, lui répondit l'inconnu fraîchement vêtu. Je pense me diriger vers autre chose quand tout sera redevenu normal.
- Ouais, il va se diriger vers ma chambre. » ricana l'homme masqué.
Héraclès frappa de son viril poing l'abdomen de son conjoint – qui se tordit sous le choc et en resta sans souffle. Les deux humains entamèrent un léger mouvement de recul, celui qui était vêtu d'une tunique verte ayant déjà la main sur la poignée.
Le roi-reine des fées cachait depuis leur arrivée sa perplexité. Que faisaient ces deux humains ici ? Combien d'humains avaient passé la brèche, d'ailleurs ? Et bon dieu, qu'avait fait Arthur dans son laboratoire pour qu'on en arrive là ?
S'il ne trouvait pas un moyen de résoudre ce gigantesque problème tout seul, Héraclès serait obligé de laisser la fée britannique aux mains de Sadiq – et elle n'en sortirait pas indemne.
Heureusement, Yao était sur le coup. Il avait, pour une raison inconnue, décidé de se ranger du côté des humains et d'agir en leur faveur. Héraclès et Sadiq n'avaient plus qu'à trouver un moyen de refermer la faille, et Arthur se chargerait du reste.
« Vous aussi vous vous cachez des trolls ? » demanda timidement le chinois.
Les deux rois se regardèrent, l'air circonspects.
« Pardon ? répondit Héraclès. Comment ça des trolls ?
- Eux aussi ils ont passé la faille magique ? ajouta Sadiq.
- Comment ça ils ont passé la faille magique ? » s'étonna Ivan.
Héraclès leur expliqua alors en détails ce qui s'était passé, et pourquoi des trolls de ce côté-ci de la faille étaient aussi inattendus que des zombies.
« Ils viennent d'un autre royaume, en fait.
- Ouais, des immigrés clandestins quoi. » Le grec asséna encore une fois un coup de poing à son conjoint – c'est qu'il y prenait goût ! Cet imbécile n'avait qu'à cesser ses interventions stupides.
« En gros… vous ne savez pas d'où viennent les zombies, mais les trolls… oui ? résuma Minh du mieux qu'il put.
- C'est ça, et ils ne sont pas sous notre juridiction.
- Vous n'avez aucun pouvoir sur eux ? demanda Ivan.
- Eh… » Héraclès hésita. Derrière son masque, son mari fronçait les sourcils. Pire que de n'avoir aucun pouvoir sur eux, le royaume des trolls était leur ennemi. Lors de leur arrivée sur le continent américain, les créatures avaient été placées sous une surveillance intensive, la menace d'une invasion toujours capable de se réaliser.
« Eh bien, c'est plus compliqué que ça. Il est fort probable qu'ils soient là pour nous tuer, expliqua le grec.
- Ah, da, d'où le fait que vous vous cachiez ici ! » s'exclama Ivan, tout content d'avoir compris de travers.
⁂
Les dieux du monde entier s'étaient donnés le mot pour pourrir l'existence de Lukas. C'était la deuxième fois aujourd'hui qu'il perdait Mathias de vue, fy fæn !
Mais le pire, c'était peut-être les compagnons de route qu'il se tapait depuis la collision avec le troll. Non vraiment, de tous les membres de leur groupe hétéroclite, il avait fallu qu'il se retrouve avec ces deux là ?
Ludwig encore, ça allait. L'allemand leur servait de guide, était sérieux et ne parlait jamais pour ne rien dire. Il devait aussi savoir se battre c'était quand même un mafieux d'un mètre quatre-vingt aux épaules larges et solides. Non vraiment, après réflexion, Lukas était plutôt rassuré d'être sous sa protection.
Le furoncle qui lui donnait des envies de meurtres, lui, n'était bon à rien. Il avait décidé de l'appeler « Caca ». C'était puéril, mais ça faisait du bien, le temps qu'il trouve plus insultant.
Il traînait à l'arrière, sourcils froncés et pistolet au poing, comme s'il voulait faire semblant de participer à la sécurisation de leur avancée. Assurément, ce rasshøl était en train de penser à Emil.
Ah, si Lukas pouvait lui arracher les yeux… Mais il n'était pas certain de la réaction de Ludwig. Le mafieux risquait de mal le prendre – et on ne saurait lui en vouloir, après tout un assassinat n'est jamais bienvenu.
Ils avaient contourné l'entrée de la zone industrielle pour attirer le troll loin de leurs amis – Lukas lui avait lancé quelques insultes avec succès. Il aurait pu lui dire de tuer le chinois, mais des problèmes plus urgents avaient demandé son entière attention. Éviter de se faire attraper et réduire en bouillie, par exemple.
Maintenant que l'immense monstre avait été semé dans les rues étroites du quartier, Lukas regrettait de ne plus l'avoir sous la main pour lui offrir Kaoru en sacrifice. Le seul point positif que leur fuite leur avait apporté, c'est qu'il s'étaient considérablement rapprochés de la colocation des nordiques.
En fait ils se trouvaient à deux immeubles de là.
Fallait-il proposer à ses compagnons de s'y réfugier, au moins le temps de trouver un moyen de contacter quelqu'un ? Le norvégien n'avait reçu aucun message, mais il se doutait qu'entre ceux qui couraient pour échapper aux zombies, et ceux qui couraient pour s'échapper tout court, il ne risquait pas de recevoir beaucoup de nouvelles. Et puis Mathias avait du tomber à court de batterie – Lukas ne lui avait rien envoyé, évidemment, mais s'était attendu à ce que le danois le fasse le plus vite possible.
Eh, peut-être qu'il aurait du faire le premier pas pour une fois.
Il se mordit la lèvre, en pleine réflexion. Ludwig n'avait apparement plus de batterie, à en juger par son soupir las la dernière fois qu'il avait sorti son téléphone. Lukas pouvait proposer de le recharger à l'appartement… Et ensuite, quoi ? Il allait prendre gants, bonnets et écharpes pour tout le monde, et peut-être préparer quelques paniers pique-nique tant qu'il y était ?
La dernière fois qu'il avait mangé, c'était un paquet de chips au bar – qui, ne faisant pas restaurant, n'avait rien d'autre en stock que des choses à grignoter. Son estomac gargouilla instantanément à la pensée d'un petit panier pique-nique.
Kaoru se tourna vers lui. Ils étaient cachés dans le jardin d'une résidence, et Ludwig vérifiait les alentours, accroupis devant la grille d'entrée.
« Aaah, j'aurais bien aimé que le chef des zombies s'installe un peu plus près des casinos. On aurait pu s'y arrêter pour manger.
- Et puis quoi encore ? On aurait dormi après avoir pris un bon bain ? On est dans la merde, c'est pas le moment de penser à ça.
- Eh, mais vous habitez pas très loin, non ? On pourrait-
- J'ai pas mes clés. » mentit Lukas en le foudroyant du regard. Le chinois déglutit et leva les mains en signe d'apaisement.
« D'accord, d'accord, je ne monte pas avec vous. Je peux rester en bas et vous avertir via l'interphone s'il se passe quoi que ce soit. » proposa-t'il tout à fait diplomatiquement.
Lukas devait avouer que le chinois avait eu l'air de faire des efforts pour se faire bien voir. Une démarche honorable.
« T'as pas besoin de mon accord pour sortir avec Emil tu sais. Il est majeur, je suis pas sa mère non plus. »
Kaoru écarquilla les yeux et sa bouche forma momentanément un petit « o » de surprise.
« Oui, mais…, il chercha ses mots de façon à éviter de froisser Lukas. Je préférerais avoir ta "bénédiction" quand-même. Histoire de faire les choses proprement. Et j'apprécierais aussi que tu perdes l'envie de me tuer dans d'atroces souffrances, ajouta-t'il avec un petit sourire.
- J'ai jamais eu envie de de tuer dans d'atroces souffrances. » grogna Lukas, les yeux rivés sur les graviers. Kaoru émit un petit bruit narquois qui lui fit relever la tête. « Oui, bon, j'ai peut-être souhaité ta mort dans des circonstances aggravantes, pas de quoi fouetter un chat. » se corrigea finalement le norvégien. Il ne put s'empêcher de sourire – ce chinois était peut-être bien un des mafieux les moins bêtes qu'il connaisse, après réflexion.
Kaoru s'esclaffa de bon cœur. Les frères Bondevik avaient presque la même façon de penser sauf que l'aîné était un poil plus dangereux. Mais, après de longues heures à l'étudier, il était enfin parvenu à l'apaiser. Le norvégien avait l'air un peu plus à l'aise à côté de lui.
Qui sait, encore quelques heures à éviter les zombies et ils deviendraient peut-être les meilleurs amis du monde !
Ludwig revint vers eux pour leur faire un compte-rendu de la situation. Le point de rendez-vous était au cœur de la zone industrielle, à au moins une demi-heure de marche rapide, s'ils ne rencontraient pas d'obstacles en chemin.
« Le problème est là : quand ils ne jaillissent pas du sol, les zombies viennent clairement de la zone industrielle. La demi-heure risque de se transformer en une heure, sinon plus. »
Devant l'air préoccupé de l'allemand, Lukas décida d'agir.
« J'habite à deux pas d'ici. On peut s'y arrêter le temps de recharger ton téléphone et d'attraper quelques vêtements chauds.
- Ja, c'est vrai que certains ont laissé leurs vestes dans le tank. »
Lukas leva les yeux au ciel. Le seul à avoir retiré sa veste était Lovino, et Ludwig le savait.
Mais le boss faisait partie des rares mafieux supportables de cette ville, il lui trouverait bien une veste taille enfant dans le placard de Tino.
« Parfait, et moi je monterai la garde en bas. Il y a un interphone, au cas où j'aurais besoin de vous prévenir, déclara Kaoru comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
- Tu ne veux pas nous accompagner plutôt ? proposa le grand blond d'un air inquiet. J'ai vu deux chiens courir en direction des hangars, et ils avaient pas l'air entièrement recouverts de peau… »
L'officier de la Triade déglutit, et jeta un coup d'oeil involontaire à Lukas, lequel leva les yeux au ciel, acculé.
« Très bien, grogna-t'il en faisant durer les voyelles, le chinois peut monter, voilà, vous êtes contents ?
- Tu t'entendrais bien avec Lovino tu sais, répondit Ludwig après un court silence.
- Oh, on s'entend déjà à merveille. » railla Lukas.
L'allemand haussa les sourcils, peu convaincu.
« La première fois que je vous ai vus ensemble, tu as essayé de le mordre.
- Je vais rester éloigné d'Emil, couina tout à coup Kaoru, le teint pâle.
- Roh ça va, j'avais mes raisons, et puis il le méritait ! » se défendit le norvégien. Ludwig grogna, l'air circonspect, mais ne s'attarda pas sur le sujet.
La rue était libre et l'appartement intouché – ne manquaient que le dictionnaire troll et la poêle de Berwald. D'ailleurs, pendant que Ludwig branchait son téléphone dans le salon et restait sur place, gêné, Lukas en profita pour sortir le petit papier qu'il devait traduire.
Entre Alfred qui avait fait paniquer tout le monde avec ses terribles nouvelles, Lovino qui leur avait fait chercher ses clés dans sa stupide cave, et Mathias qui avait passé son temps à donner des coups de pieds dans ses pensées, Lukas n'avait pas eu un seul moment de répit pour traduire le message codé.
Et heureusement qu'il n'avait pas eu le temps avant. Si Lovino avait su ce qu'il y avait d'écrit sur ce stupide bout de papier, il aurait explosé tel un ballon de baudruche trop gonflé. Qui était l'idiot bête qui avait eu la brillante idée de donner une liste de course à un troll ? Et une vieille liste de Berwald en plus ! Comment elle était arrivée dans les mains de la créature, dieu seul le savait.
Le jour où Lukas et Mathias avaient été ensemble au supermarché, ils avaient oublié les œufs et le lait, et le suédois s'était plaint de ne pas avoir pu faire de gâteau pour Tino. Enfin, se plaindre était un bien grand mot pour un si peu loquace suédois. Non, il avait « oublié » de faire la vaisselle pendant quelques jours, « oublié » de nettoyer la salle de bain, « oublié » de réparer la Bjursta, « oublié » de faire la lessive de la semaine, et le reste de la colocation s'était rendu compte que Berwald avait trop de responsabilités au sein de leur société miniature.
Le suédois aurait-il été capable de donner la liste mal complétée à un troll dans le simple but de se venger avec un plat vraiment, vraiment très froid ?
Berwald était-il un troll ?
« Tout va bien ? s'inquiéta Kaoru, assis à côté de Ludwig sur le canapé.
- C'est une prophétie ? ajouta l'allemand, alarmé par la réaction du norvégien.
- Non, non… c'est du troll.
- Euh… oui, on savait ça. Mais ça dit quoi ? insista Ludwig.
- C'est un troll avec préméditation aggravante. » répondit sombrement Lukas.
Les deux autres se regardèrent, un peu perdus, mais leur hôte soupira et rangea le bout de papier bruni dans la poche de sa veste. Quoi qu'il ait lu sur ce mystérieux message, cela semblait être plus exaspérant que menaçant. Pas de prophétie, donc. Gut. Parce que des fois les prophéties, ça parle de détruire le monde. Nicht so gut.
Même si le monde avait déjà l'air bien détruit par ces conneries.
Lukas les quitta pendant quelques minutes, et on l'entendit râler à voix basse dans la pièce d'à côté.
Quand il revint dans le salon, il tendit un sac à dos élimé à Ludwig.
« C'est de la bouffe. Plus ou moins. » indiqua-t'il. L'allemand le saisit du bout des doigts, peu rassuré. Qu'est-ce que ça mange un nordique déjà ? Des larmes de moine ?
Le norvégien plia ensuite tout ce qui se trouvait sur le portemanteau – vestes, gants, écharpes et bonnets aux couleurs de leurs pays froids – et rangea le tout dans plusieurs sacs.
Il se tourna vers Kaoru, un éclair de malice dans les yeux.
« Je te laisse porter les vêtements pour les autres ? Tu seras un amour. »
Ludwig pouvait entendre les dents du mafieux asiatique grincer d'ici mais il ne ronchonna qu'à mi-voix, et en chinois, et enfila méthodiquement les sacs sur son dos. Vouloir garder ses mains libres était un excellent choix, songea l'allemand, mais cela lui donnait en contrepartie l'air puissamment ridicule.
Eh, après tout, les zombies n'avaient pas l'air très portés sur la mode.
Ils sortirent de l'appartement après avoir récupéré de quoi se défendre en chemin – les pistolets, c'est bien, mais ça fait du bruit. Et le bruit, ça attire les monstres.
Lukas tapota un message sur son téléphone avant de se mettre en route. Ludwig devina qu'il s'agissait de Mathias – et apprit par la même occasion qu'il n'était pas le seul à avoir l'air constipé en pensant à l'être aimé. C'était un important pas de plus pour la science ne restait plus qu'à examiner Gilbert et Emil pour déterminer une éventuelle origine génétique.
« D'après Francis, Gilbert, Lovino, Mathias et Feliciano manquent à l'appel. Si ton ami pouvait te répondre et nous dire avec qui il est… il faut qu'on se réunisse avant d'aller chercher Matthew. »
Lukas se mordit la lèvre, le regard inquiet, mais acquiesça. S'il avait peur de ne pas recevoir de réponse, il faisait de son mieux pour ne rien laisser paraître. Ludwig ne pouvait qu'imaginer la torture qu'il vivrait si Feliciano avait possédé un portable.
Lui au moins pouvait avancer l'esprit tranquille : quoi qu'il arrive à son italien, eh, il ne pouvait ni le savoir ni y faire quoi que ce soit.
Il passa sous silence le reste des nouvelles venant de Francis – elles étaient mauvaises, mais s'ils retrouvaient Yao entre temps, tout pourrait s'arranger.
« Emil te fais des bisous, fit Kaoru, penché sur son propre téléphone, un sourire aux lèvres.
- Dis lui que je l'emmerde. » répondit Lukas.
Et sur ces mots d'une cordialité excessive, ils se mirent enfin en marche vers le point de rendez-vous.
Ce fut sans surprise qu'ils tombèrent sur quelques zombies sur leur chemin. Après tout, leur invocateur était caché dans le coin.
Non, ce à quoi ils ne s'attendaient pas, c'était les chiens. D'énormes molosses aux babines dégoulinantes de bave et de sang, et à la chair tout aussi pourrissante que leurs collègues à deux pattes. La première réaction de Ludwig fut de s'accroupir en tendant la main, et il ne fut sauvé que par le réflexe de Lukas.
« Din jævla idiot ! Hva pokker driver du med ?! Depuis quand on apprivoise les bouffeurs de cerveaux ?! »
Kaoru repoussa les deux bêtes en les menaçant d'un coup de poêle, juste assez pour permettre à l'allemand d'adresser un regard contrit à Lukas et de sortir sa propre arme de substitution.
« J'aime beaucoup les chiens. » soupira Ludwig en faisant craquer le crâne de l'un d'entre eux à l'aide de sa barre de métal – Emil allait retrouver son bureau démonté au milieu du salon, mais il avait bien fallu trouver de quoi se défendre en silence.
« Oui, eh bien garde ta passion pour les chiens pour un autre moment. » Lukas était armé de la deuxième barre de métal retirée du bureau d'Emil, mais se contenta de la tenir fermement devant lui. Les deux mafieux surentraînés se débarrassèrent des chiens plus vite qu'il n'aurait cru – apparement le crâne était leur point faible. Faites qu'il n'ait jamais à le vérifier lui-même. La violence sur les animaux, même morts-vivants, n'avait jamais fait partie de ses hobbies. Il aurait préféré courir, mais les chiens les auraient probablement rattrapés et déchiquetés au passage.
« Eh, les portes de ce hangar sont vachement grandes ouvertes, fit alors remarquer Kaoru.
- Sans doute un troll. » supposa Lukas.
Ludwig, prit d'un soudain élan de curiosité, insista pour y jeter un coup d'oeil – la créature n'avait pas défoncé les portes pour rien.
Ils la remarquèrent au premier coup d'oeil, penchée au dessus d'un amas désordonné de cartons. Le troll semblait chercher quelque chose. Ou quelqu'un. Lukas leva les yeux vers le plafond, attiré par un mouvement du coin de l'oeil, et dut se mordre l'intérieur des joues pour ne pas hurler.
Accroupie sur une des poutres de métal soutenant le toit, une personne beaucoup trop reconnaissable avançait vers le troll du mieux qu'elle pouvait.
« Il va quand-même pas faire ce que je pense qu'il va faire ? marmonna un Ludwig partagé entre l'admiration et l'angoisse.
- Les cons, ça ose tout. C'est même à ça qu'on les reconnaît, lui répondit Lukas, se forçant à afficher un air blasé.
- Mon oncle Fernand aussi disait ça, tiens. » ajouta le mafieux asiatique sur un ton détaché. Si Lukas n'avait pas l'air inquiet, quelle raison aurait-il de l'être ? Le jeune homme sur la poutre devait probablement faire ça tous les matins.
Mathias n'avait pas l'air très rassuré, en équilibre au dessus du vide. Son ami norvégien voulait réfléchir à un plan pour détourner sans danger l'attention du troll vers eux, et ainsi épargner à ce crétin blond le supplice du vertige, mais il retenait son souffle sans pouvoir détacher ses yeux du danois. Ludwig et Kaoru discutaient à voix basse à côté de lui, peut-être d'un moyen de tuer le troll, Lukas ne distinguait pas leurs paroles.
Mathias choisit ce moment pour hurler :
« La mort vient du ciel ! »
Et il chuta vers la mort.
Le troll le sentit s'écraser sur son crâne rocheux, et le saisit du bout des doigts.
Le grand blond agita vainement ses poings devant lui, son visage déformé par une grimace bestiale, mais la créature le secoua violemment comme s'il n'était qu'un stylo presque à bout d'encre, et finit le jeter à l'autre bout du hangar.
Le danois disparut sans un bruit.
« Il est mort ? s'inquiéta Ludwig, qui avait sorti son pistolet.
- MAIS OUI IL EST MORT CE CON, BIEN SÛR QU'IL EST MORT, IL S'APPELLE MATHIAS KØHLER ! » s'emporta Lukas.
Kaoru ne put s'empêcher de rire nerveusement, mais se fit immédiatement foudroyer du regard, alors que l'allemand tirait dans les yeux du troll – suite à l'éclat de colère du norvégien, la créature s'était tournée vers eux. À la façon du premier qu'ils avaient rencontré au tout début de l'après midi, le monstre mugit de douleur et agita vainement les bras autour de lui, avant de s'écrouler, complètement aveugle.
Ludwig s'était déjà élancé vers la créature, et lui sauta dessus dès qu'elle toucha le sol, sa barre de métal levée au dessus de lui. Lukas devait reconnaître que l'allemand était courageux et intelligent, contrairement à certains, puisqu'il se servit de son arme pour achever le troll via son minuscule point faible : il enfonça la barre le plus profond possible dans l'un des yeux du monstre, qui s'agita de plus belle et se mit à hurler plus fort – mais bientôt les mouvements violents devinrent de faibles soubresauts.
Bien, que Ludwig s'occupe du troll, Lukas avait autre chose à faire de son côté. Mathias avait atterri hors de leur vue, et même en explorant les rangées aux alentours en courant, il n'était visible nulle part. Kaoru suivait à petits pas derrière lui, et lui suggéra d'essayer d'appeler.
« Ça nous permettra de situer son corps au son. »
Le norvégien grogna, sourcils résolument froncés, mais décida de suivre le conseil du mafieux malgré tout – il avait parlé de corps, un peu de respect pour Mathias quand-même !
Dans le silence pesant du hangar, une sonnerie ridicule résonna alors. Lukas sentit ses oreilles rougir, et espéra que ni Ludwig ni Kaoru n'en parleraient à qui que ce soit.
« What does the fox say ? Ring-ding-ding-ding-dingeringeding !
- Même mort il trouve le moyen de me faire chier… incroyable, marmonna Lukas.
- C'est un don du ciel, fit le chinois, sincèrement impressionné.
- Oh toi, la ramène pas. » siffla le norvégien. La boule au ventre, il se dirigea vers la source de cette chanson ridicule. Mathias avait traversé plus de la moitié du hangar. L'atterrissage l'avait certainement tué, Lukas ne devait pas se faire d'illusions.
Il allait devoir passer quelques heures avec un cadavre de plus en plus froid, le temps que les boules soient de nouveau réunies – sa seule lueur d'espoir.
Le danois était étalé en haut d'une palette de cartons, ses membres positionnés d'une façon grotesque, manifestement brisés.
La respiration de Lukas s'accéléra pour tenter de le garder en vie alors que sa gorge se serrait et que son cerveau rendait les armes. Pourquoi fallait-il que ça lui arrive à lui ? Il avait déjà cru son meilleur ami mort une première fois, mais le constater de ses propres yeux lui provoqua des hauts le cœur intenses, que même Kaoru sembla remarquer.
Le chinois lui fit la courte échelle pour l'aider à grimper en haut de la palette, et le spectacle était peut-être pire vu de près Lukas n'osa pas toucher le corps sans vie. S'il avait pu, il l'aurait secoué par les épaules en l'insultant de tous les noms, mais aujourd'hui ne semblait pas être le bon jour pour réagir de cette façon. Il laissa ses yeux se perdre dans le vague, sans plus prêter attention à Kaoru qui avait escaladé les cartons, et se mordit la lèvre devant la scène.
De l'autre côté du hangar, Ludwig avait eu raison du troll à force de fourrager à l'intérieur de son crâne, et essuya la barre de métal souillée avec le bas de son écharpe. Quand ils étaient entrés dans le hangar, la créature était penchée au dessus d'une palette renversée, qui attira l'attention de l'allemand : quelque chose bougeait faiblement sous les cartons.
« Aiuto ! » fit une petite voix étouffée. Ludwig sursauta. Verdammt. Si son esprit ne lui jouait pas de tours, il connaissait cette voix.
Il plongea les bras dans l'amas de cartons jusqu'à sentir quelque chose de vivant au bout de ses doigts. L'allemand agrippa alors Feliciano par le col de sa veste et l'extirpa de l'éboulis. Le petit brun cligna des yeux et grimaça de douleur, mais changea aussitôt d'attitude en remarquant qui l'avait sorti de ce mauvais pas.
Eh, il était blond, mais lui il aplatissait ses cheveux avec soin au lieu de les envoyer conquérir l'espace. Ludwig se laissa enlacer, et posa une main rassurante sur l'épaule encore valide du petit italien.
« Mathias ! J'étais avec Mathias ! » s'exclama Feliciano une fois l'excitation à la vue de son cher allemand passée. Ludwig se mordit la lèvre et secoua la tête, l'air désolé.
« Il a essayé de te sauver, mais le troll… le troll l'a sans doute tué, soupira-t'il. Lukas est parti chercher son corps. » ajouta-t'il.
L'italien plaqua une main horrifiée sur sa bouche. Mamma mia, et le pauvre Lukas qui devait subir ça !
Le torse du cadavre se souleva soudain, une fois, deux fois, la couleur revenant à ses joues comme des fleurs d'aquarelle rampant sur le papier de sa peau. Lukas se précipita à son chevet avant même de réaliser ce qui se passait, trébuchant au passage sur le plastique et manquant d'atterrir en plein dans l'estomac du ressuscité.
Il avait passé les dix dernières minutes à paniquer. Et s'il ne revenait pas ? Comment vivrait-il le reste de sa vie, seul dans un océan d'ennui déprimant ? Et s'il ne revenait pas ? Comment aurait-il pu accepter qu'une partie de lui reste vide et morte ? Le danois cligna des yeux, et chercha quelque chose de familier autour de lui, l'air aussi perdu qu'un adorable chiot venant de naître.
Et s'il n'était pas revenu, Lukas aurait regretté jusqu'à son dernier souffle de n'avoir pas fait le premier pas.
Il saisit le visage de Mathias entre ses mains et l'embrassa.
Ce fut sans surprise que son ami répondit favorablement au baiser. Ce à quoi Lukas ne s'était en revanche pas attendu, ce fut sa propre réaction. Son cœur s'était emballé sans raison et il dut s'écarter pour reprendre son souffle, les yeux écarquillés, une étrange sensation chaleureuse lui envahissant le ventre.
« Ouah… rappelez moi de mourir plus souvent ! s'esclaffa le grand blond en passant une main dans ses cheveux.
- La ferme, c'est la fin du monde, crétin. » répondit Lukas.
Il ne parvint pas à maintenir un air boudeur sous le regard pétillant de Mathias – ses joues étaient devenues un phare dans la nuit, accompagné de la chaleur inhabituelle qui allait avec.
Les dieux du monde entier s'étaient donnés le mot pour pourrir l'existence de Lukas. Mais leur but était honorable – pour ne pas dire profondément bienveillant.
⁂
L'obtention de la troisième boule fut la plus périlleuse de toutes. La tringle tordue de Gilbert devint un cintre sous les coups répétés, et Lovino se fit mordre au mollet par un clébard del cazzo – ça piquait un peu, et il allait devoir recommander un pantalon neuf chez son tailleur parce que celui-ci était en piteux état.
Giornata del cazzo. Sfere del drago del cazzo. Drago del cazzo.
« Gilbert del cazzo, zombie del cazzo, patate del cazzo, la liste est longue ! railla l'albinos qui marchait à côté de lui.
- CHIGIIII ! Vi ucciderò tutti !
- Je n'en doute pas boss, mais avant faudrait déjà survivre à cette apocalypse.
- L'apocalypse ! Deux trois zombies et un troll et ça y est, le mec croit que c'est la fin du monde. Non mais allô quoi. » grogna l'italien en y mettant le plus de mauvaise foi possible.
Il avançait à cloche-pied, soutenu par Gilbert. Sa blessure le brûlait. Il y aurait bien jeté un œil, mais il avait peur de ce qu'il pouvait trouver. Sa jambe était peut-être devenue noire. On allait devoir la lui couper, à tous les coups. Une fin parfaite pour cette belle journée de merde.
Son seul espoir était Yao – l'ironie de cette phrase. Il pouvait l'invoquer, demander une nouvelle jambe, une nouvelle tringle pour Gil' et la résurrection des crétins décédés. Et éventuellement la fin de l'apocalypse, mais le vendeur de nouilles du casino d'en face n'avait peut-être pas les pouvoirs nécessaires. La dernière fois qu'ils l'avaient vu, il s'était quand-même fait attaquer par un zombie et avait perdu la connexion avec le bar.
À tous les coups, cet idiot était encore moins utile qu'Arthur, qui déjà ne dépassait pas beaucoup le seuil – c'était à se demander comment il avait pu tuer l'ancien rival de Lovino.
Juste avant de trouver la troisième boule, ils avaient jeté un coup d'oeil dans un hangar dont les portes étaient défoncées. Lovino devait avouer qu'il n'était pas le seul à passer une journée de merde : c'était déjà la deuxième fois que Kiku mourrait depuis midi. Il allait peut-être devoir songer à l'augmenter – même s'il ne l'aimait pas, le japonais méritait un petit dédommagement.
Et dire que Lovino n'aurait jamais cru possible de regretter la paperasse. Il n'attendait que ça, être de retour à son bureau et signer, tamponner, hurler sur Ludwig toute la journée.
La douce monotonie de son quotidien de parrain lui manquait.
En tous cas Kiku avait l'air de s'être bien défendu : il était entouré de cadavres, renvoyés chez les morts grâce à son sabre. Mais surtout, il ne s'était pas relevé. Lovino avait décidé de le laisser sur place – pas la peine de le trimballer pendant des heures s'ils devaient le laisser tomber au premier obstacle rencontré.
Il ne leur manquait plus que quatre boules, et tous les idiots seraient ressuscités, dont l'imbécile qui avait voulu jouer au héro au milieu d'un hangar vide. Lovino avait comme l'impression que le sang de beaucoup d'idiots allait couler cette nuit.
Contre toute attente, ils tombèrent au détour d'un virage sur la dernière personne qu'ils s'attendaient alors à trouver – un dragon.
Plus précisément, Yao, sa robe de soie déchirée et recouverte de sang, qui trottinait vers eux, quatre boules trônant au milieu de ses bras.
« Ah, vous voilà, aru ! J'avais peur que ça soit un ennemi qui ait pris mes boules, mais vu le carnage que vous laissez derrière vous… » Il se stoppa en plein milieu de sa phrase quand il remarqua dans quel état son rival italien était.
« Aiyaaah, j'en connais un qui va avoir besoin de m'invoquer.
- Ferme-là et pose toi là, j'ai deux trois questions à te poser. » gronda Lovino d'un air menaçant. Gilbert le déposa avec précaution sur le bord du trottoir et déposa leurs trois boules sur ses genoux.
Le visage du chinois était peu visible, à contre-jour de la lune, mais il s'assit à côté du mafieux sans protester.
Ils couraient dans tous les sens depuis ce midi, poursuivis par toujours plus de créatures sorties d'un cauchemar, et tout ce qu'Arthur avait été capable de leur dire, c'était que son laboratoire avait explosé et provoqué un dérèglement magique.
« Pas de soucis, aru. Je n'en sais pas beaucoup plus que vous mais je peux vous expliquer ce que j'ai compris.
- Pourquoi la ville est vide ? demanda Gilbert avant son boss.
- Actuellement, on est dans l'entre-monde – les gens sont là, mais dans votre monde à vous, vous ne pouvez pas les voir.
- Dans ce cas, pourquoi NOUS on est là, ça n'a aucun sens cette histoire ! » s'exclama Lovino.
Yao s'éclaircit la gorge.
« Ont passé la faille tous ceux qui portaient des traces de magie sur eux, et tous ceux qui les accompagnaient aru, commença-t'il à expliquer. Francis avait un de mes charmes sur lui, Kiku un sort de protection, l'espagnol s'était fait asperger de philtre d'amour… »
L'italien grinça des dents. Son petit frère n'avait omis aucun détail – ne jamais rien se cacher l'un l'autre était une de leurs règles, et la dernière fois qu'elle avait été enfreinte, cinq blonds avaient été engagés pour passer la serpillière au casino. Imaginer Antonio rempli d'amour pour Feliciano n'avait pas fait particulièrement plaisir à Lovino, et il préféra tout simplement ignorer les sentiments que Yao venait de forcer à refaire surface.
« Et les blonds alors ? Et Alfred ? Elle est bancale ton explication, protesta Gilbert.
- Aiyaah, je dois avouer que vos nordiques là, y'a un truc qui cloche. Pour le policier et son jumeau par contre, je pense que leur proximité avec Arthur a du les imprégner petit à petit – juste une hypothèse.
- Non, mais Alfred est devenu un zombie et pas nous ! » siffla l'italien entre ses dents. Le chef de la Triade pâlit.
« Shénme ?! Oooooh ça sent pas bon ça, y'a des éléments de l'histoire qui nous manquent, aru.
- Sans blague. » railla l'albinos en levant les yeux au ciel. Lovino fronça les sourcils. Une petite idée venait de germer au fond de son esprit.
Il allait devoir se poser dans un endroit calme et sécurisé avant de pouvoir se pencher plus profondément dessus.
« Et pourquoi t'étais dans la zone industrielle au fait ? » demanda alors Gilbert. C'est vrai que le chinois n'avait rien à faire là, réalisa Lovino.
« J'ai un rendez-vous aru. D'ailleurs je suis en retard. Prenez mes boules et faites vos vœux, vite ! »
Il s'éloigna en courant sans laisser aux deux mafieux le temps de lui poser plus de questions – notamment sur sa présence étrange en plein cœur du royaume ennemi.
Nombre de jurons : 28
Nombre de juron par personne : Lovino – 18, Feliciano – 1, Gilbert – 3, Ludwig – 1, Lukas – 4, Mathias – 1.
La suite dans deux jours, bisous.
