(lui)
« Pourquoi est-ce que je l'aime ? Je ne sais pas vraiment, mais je suis sûr que mes sentiments sont absolus. Comme me l'avait dit Hiro quand il m'en a fait prendre conscience : je n'y suis pour rien. »
Au cours de leur tumultueuse relation, Yûki avait déjà disparu plusieurs fois, pour une raison ou une autre. Tantôt il voulait rompre avec lui et se marier, ou alors le souvenir de Yûki Kitazawa le hantait, il y avait même eu une fois où Tohma s'était dressé entre eux et Yûki l'avait largué pour le protéger. Mais sa dernière disparition était d'une nature différente, plus effrayante. Parce qu'il l'avait quitté en lui offrant pour dernière vision l'image de tout ce sang.
Il n'y avait rien que Shûichi craignît plus au monde que perdre Yûki. Avoir vu ce camion foncer sur lui, à deux doigts de le heurter, lui avait donné suffisamment d'énergie pour s'interposer à son tour avec toute la volonté qu'il avait en lui. Le camion les avait manqués, mais des éclats de verre avaient volé partout, et Yûki qui se trouvait en pleine exposition avant l'arrivée de Shûichi, avait été blessé aux yeux.
Tohma l'avait emmené avec lui pour le soigner, et le tenir éloigné de Riku qui vraisemblablement était la cause de son comportement étrange ces derniers temps. Pour empêcher Shûichi de le rejoindre et de le mettre plus à mal qu'il ne l'était déjà, il l'avait même séquestré (prison où Shûichi n'était pas resté bien longtemps, la force de son amour et l'aide de deux-trois complices lui ayant permis d'en sortir assez rapidement pour se lancer à la recherche de son aimé).
Maintenant, il l'avait enfin retrouvé, mais la seule idée de sa blessure le tourmentait.
À l'extérieur, Yûki portait des lunettes de soleil. Mais Shûichi qui dormait avec lui avait naturellement eu l'occasion de le voir sans elles, et la vue de ses cicatrices le tourmentait. Il préférait quand même le savoir près de lui et sentir la chaleur de son corps, le souffle de sa respiration, l'odeur de sa sueur. La présence de Yûki était capable à elle seule de l'emplir tout entier et de le combler de bonheur.
Il n'était pas près de renoncer un jour à ce bonheur-là.
Il l'aimait trop.
Ryûichi-sama se rendait-il compte dans quelle situation difficile il le mettait ? Sans doute, mais pourquoi avoir décidé du jour au lendemain qu'il l'aimait ? Il était bien placé lui-même pour savoir à quel point l'amour pouvait être compliqué et tortueux, et ne se sentait donc pas non plus le droit de le condamner totalement, mais quand même… Tout serait tellement plus simple s'il était sagement resté en Amérique ! Mais K. lui avait confié avoir parlé à Ryûichi, à qui il avait demandé pourquoi il était revenu au Japon, et dont la réponse avait été : « Parce que Shûichi se trouve ici. » Shûichi connaissait fort bien ce type de réponse, il en avait dit de semblables un nombre incalculable de fois.
Si ça se compliquait encore, alors il…
Yûki remua dans son sommeil. En une fraction de seconde, Shûichi bondit auprès de lui.
- Yûki ? Comment ça va, Yûki ?
- Shû-chan ?
- Tu t'es évanoui. On t'a ramené avec la voiture de Tohma. Comment tu te sens, mon Yûki ?
- Moyen.
- Tu ne devrais pas faire ce genre de choses dans ton état, mon Yûki.
- Je n'ai pas le choix… je veux te garder, termina-t-il abruptement en le serrant dans ses bras.
Yûki étant très avare de ce genre de démonstrations spontanées d'affection, Shûichi en fut légèrement surpris et d'autant plus heureux ; il répondit aussitôt à son étreinte.
- Tu n'as pas à t'en faire pour ça, mon Yûki.
- Tu sais, Shû-chan, depuis cet accident, je n'ai pas pu reprendre mon travail.
Shûichi ne répondit pas mais n'en pensa pas moins très fort.
« Je sais. Mais je gagne bien assez d'argent pour nous deux. »
Cependant il sentait que ce n'était pas là la préoccupation principale de Yûki alors il attendit sagement la suite.
- Je passe mes journées à ne rien faire. Je me tourne les pouces en attendant ton retour. Et durant toutes ces interminables heures, je me tourmente à l'idée que tu puisses te tourner vers ce type.
« Ce type ? Il parle de Ryû-sama ? »
- Je ne te quitterai jamais, Yûki.
Il n'aurait jamais cru un jour prononcer ces paroles dans l'intention de le rassurer. Pour le convaincre qu'il ne se débarrasserait pas de lui si facilement, oui, mais pour le rassurer, c'était une nouveauté.
« Ryû-sama est mon idole, mais Eiri Yûki est celui que j'aime. Voilà la vérité. Elle ne changera pas. »
