Ce chapitre a été corrigé par la fabuleuse Pommedapi, je la remercie grandement pour son aide précieuse !
Merci à Manon & Howard pour leurs commentaires, c'était trop gentil !
Bonne lecture !
Chapitre XIII
Pourquoi revenait-il toujours ? Le contact des autres ne lui faisait pourtant que rarement du bien. Mais même conscient de la stupidité de son action, une force inexplicable le ramenait toujours ici. Il ne savait pas ce qu'il ressentait pour elle. Peut-être de la pitié ? Cela n'expliquait pas pourquoi il s'acharnait à lui apprendre à se battre.
- Tiens-toi comme je te l'ai dit. Tu laisses trop d'ouvertures dans cette position, lui ordonna-t-il.
Elle s'exécuta. Elle lui obéissait au doigt et à l'œil. Il était sûr à ce stade que s'il lui demandait de se jeter d'une falaise, elle le ferait les yeux fermés. Elle travaillait très dur et repoussait les limites de son corps rien que pour le satisfaire. C'était toujours à lui de lui dire de s'arrêter, sans quoi elle s'acharnait jusqu'à tomber.
Elle avait beau être malade, elle fournissait des efforts surhumains. Elle progressait ainsi rapidement, trop rapidement au goût de M. Landers. Encore aujourd'hui, il avait du mal à croire qu'une jeune fille dans son état réussisse à atteindre un tel niveau en aussi peu de temps. Mais ce n'était pas si surprenant en réalité : il était un bon professeur et il avait de surcroit une très bonne élève, dévouée à son apprentissage comme si c'était la chose la plus importante de sa vie.
- C'est assez pour aujourd'hui. Va te reposer, nous reprendrons demain.
Elle s'arrêta, haletante, ses cheveux de jais plaqués contre son front et son cou à cause de la sueur.
- Non ! Je veux continuer ! protesta-t-elle entre deux lourdes respirations.
- Si je juge que tu dois arrêter, tu dois m'écouter. Crois-moi, ignorer la douleur ne la rend que plus forte. Repose-toi et profite de ton temps libre pour bien dormir, lui dit-il avant de sortir de la pièce.
Depuis quand est-ce que je me soucie de son bien-être ? se demanda-t-il une fois dehors.
La dernière fois qu'il s'était soucié de quelqu'un, c'était d'elle … Un sourire mi-amer mi-doux étira ses lèvres alors que son image lui revenait. Il croyait pourtant l'avoir enterrée dans les coins les plus sombres et les plus profonds de son esprit. Mais comment pouvait-il l'oublier ? Elle était dans sa chair, elle était un morceau de lui. Sans elle, il n'était rien. Le jour où il l'avait perdue, il était devenu une chose basse et sans valeur. Cela avait beau s'être passé il y a des années, il avait tout de même le sentiment que ce n'était qu'hier qu'il lui avait dit adieu.
Aveuglé par la douleur, il avait oublié à quel point son image était douce et réconfortante. Pourquoi avait-il essayé de l'effacer de sa mémoire ? Oh, comme il était bête à cette époque ! Même si l'avoir perdue à jamais avait été le drame de son existence, il ne regrettait pas de l'avoir connue, loin de là.
...
10 Août 1897- Comté de Hamphire
19 : 37
Camille était assise près de la fenêtre à observer la nuit s'installer lorsqu'elle entendit un bruit à la porte.
Toc ! Toc ! Toc !
- Patientez, s'il-vous-plait ! cria-t-elle.
Elle s'empara de sa canne et alla ouvrir.
- Oh, c'est toi, frérot ? Quel bon vent t'amène ?
- Un vent très doux, répondit-il en entrant, l'air amusé.
Il tenait dans ses mains deux petits paquets, l'un doré et l'autre violet. Il alla s'assoir sur le canapé et les posa tous les deux sur la petite table basse.
- Viens ici, lui demanda-t-il en tapotant la place près de lui.
- J'arrive ! répondit Camille en s'empressant de s'installer à ses côtés. Alors, que veux-tu ? lui demanda-t-elle ensuite avec un grand sourire.
- Je voudrais avoir ton opinion, sœurette. Vois-tu ces deux paquets ? Ils contiennent tous deux des bonbons de la même saveur. Pourrais-tu les goûter et me donner ton avis sincère ?
- Ah, bien sûr que je le peux ! … Mais pourquoi me le demandes-tu au juste ?
Alexandre sourit en inclinant la tête. Lorsqu'il affichait cette tête d'enfant, Camille savait qu'il préparait une chose dont il fallait se méfier.
- Je suis juste curieux, lui répondit-il tranquillement.
- J'ai du mal à te croire, répondit la jeune fille en le dévisageant d'un air suspicieux. Je te signale que je te connais désormais très bien et je devine que tu manques d'honnêteté en cet instant.
Il détourna les yeux, définitivement amusé.
- Je t'en prie, tu peux bien me rendre ce petit service ! Et puis, je te le demande, quel genre de mal peut-il y avoir avec des bonbons ? Je te promets que ma démarche est la plus désintéressée qui soit ! insista-t-il avec un sourire innocent.
Camille secoua la tête, amusée à son tour.
- D'accord, je te crois et j'accepte de te rendre ce service, répondit-elle en prenant le paquet doré sur ses genoux.
C'était celui qui brillait le plus sous la lumière. L'emballage représentait une petite fée assise sur une fleur au milieu d'un champ. Cela devait beaucoup plaire aux enfants, se fit-elle la réflexion. Elle ouvrit alors le paquet pour y découvrir une multitude de sucreries représentant toujours la fée. Elle y vit des sucettes en forme de baguettes magiques, des chocolats en forme d'ailes, des bonbons étoiles et des sucreries représentant des lapins, des papillons ou des abeilles.
Elle prit un bonbon étoile, le déballa pour constater qu'il avait une couleur rouge puis le croqua et le sentit fondre sur sa langue.
- Hmmm ! Mais ça a le goût de la fraise ?! s'exclama-t-elle.
Elle prit ensuite le chocolat et les bonbons, ne pouvant cacher son appréciation des petites sucreries.
- Hé, mais pourquoi ne m'en as-tu pas donné avant ? Les caramels dans ma chambre ne sont rien face à ces délices !
- Je ne voulais pas que tu abuses du sucre, ce n'est pas bon pour les dents. Mais si cela t'intéresse, je pourrais t'en donner de temps à autre.
- Frérot, je n'ai jamais eu l'occasion de manger des bonbons comme ça! Dis-moi, combien coutent-ils ?
Le sourire d'Alexandre s'élargit.
- Pas aussi cher que je le voudrais mais malgré tout, ce n'est pas tout le monde qui pourrait se les permettre.
Camille jeta enfin son dévolu sur le paquet violet. L'emballage représentait cette fois un gros lapin vêtu d'un costume avec un nœud autour du cou. Elle l'ouvrit et y découvrit des sucettes et des bonbons. Le tout était beaucoup plus sobre que dans le précédent paquet : pas de couleurs tapantes, pas de jolies formes … Elle le trouvait assez beau malgré tout.
A l'intérieur, elle remarqua un bonbon qui attira particulièrement son attention. Elle le prit dans ses mains et le reconnu immédiatement.
Phantom Society - Lemon smell
Elle n'en dit rien à son frère et se contenta de le manger. Elle le trouva toujours aussi amer mais ne le recracha pas pour autant. Elle garda le papier dans sa poche puis se tourna vers son frère pour lui offrir un grand sourire contrit.
- Alors qu'en penses-tu ? s'enquit-il.
- C'est … c'est original.
- Tu le trouves bon, oui ou non? Je veux une réponse claire, exigea-t-il.
- Pas … pas vraiment, murmura-t-elle en essuyant la larme de dégoût qui menaçait de dévaler sa joue. Ce n'est pas du tout bon … Enfin …
- Oh, quel bonheur ! Merci, Camille ! se réjouit-il en la prenant dans ses bras pour la serrer plus fort qu'il ne l'avait jamais fait. Oh, ça se voit qu'on a le même sang qui coule dans nos veines! Moi aussi je les trouve infectes, ces bonbons! Sans doute car ils ont été faits par des rats dans des usines dominées par la poussière !
Il se releva d'un bond vers la porte, porté par une joie aveuglante.
- Non, attends !
Mais il était trop tard: il était déjà parti.
Camille joua alors encore un peu avec le reste du bonbon sur sa langue et inspecta davantage la saveur.
- Ce n'est pas aussi dégoûtant que ce que j'avais cru, soupira-t-elle pour elle-même quelques instants plus tard.
Comme si certaines choses avaient besoin de temps pour être appréciées à leur juste valeur.
…
13 Août 1897 – Comté de Hamphire
10 : 15
- Vous semblez aller mieux aujourd'hui, constata-t-elle en prenant place près de lui.
- Hmm, baragouina la personne en-dessous de la couverture en se retournant. Laissez-moi tranquille à la fin !
- Il est l'heure du petit-déjeuner et si vous ne mangez rien maintenant, votre journée sera douloureuse, recommanda-t-elle en essayant doucement de découvrir son visage.
- Je m'en fiche bien ! lâcha le jeune homme. Tout ce que je veux, c'est dormir !
- Annie, dit finalement Camille à l'adresse de la servante. Posez le plateau sur la table basse et venez m'aider à le sortir de son lit. Je peux vous jurer qu'il ne restera pas à roupiller toute la journée comme hier !
- Comme vous le voulez, Miss Camille, répondit la servante, non sans un sourire.
Elles joignirent leurs forces pour lui retirer son drap et l'obliger à se lever et le malade grincheux n'eut alors d'autre choix que de manger son petit-déjeuner. Les premières bouchées furent hésitantes mais bientôt, l'appétit l'emporta et il dévora tout pour ne laisser aucune miette. Il ne faisait preuve que de la plus basique des règles de bienséance, juste pour ne pas offenser Camille qui le regardait manger avec un large sourire.
- Camille, vous ne mangez pas ? lui demanda-t-il avant de boire son verre d'eau.
- J'ai déjà mangé pour ma part, répondit-elle.
- Oh, et quels sont vos projets pour aujourd'hui ?
- Je vais peut-être dessiner ou sortir faire des courses dans le petit village avec Annie. L'anniversaire d'Alexandre approche et j'aimerais bien lui faire une surprise ! sourit-elle en partageant un regard complice avec sa servante.
- Ah, vraiment ! Et que comptez-vous lui préparer comme surprise ?
Il appuya sur le dernier mot.
- Je ne peux vous le dire, répliqua Camille en lui rendant son regard malicieux. Le fondement de la surprise est le secret, vous le savez très bien !
- Oh, allez-y, vous pouvez me faire confiance! Nous sommes des amis après tout ! Dîtes-moi et je vous aiderai !
Camille secoua la tête.
- Non. Vous, vous restez tranquillement ici à attendre qu'on vienne vous aider pour changer vos pansements ! lui ordonna-t-elle.
- Mais … ! protesta Alois. Je vais bien maintenant ! Vous exagérez tout de même, ce n'était qu'une petite chute !
- Une petite chute qui vous a couté votre nez! Soyez raisonnable, Alois, et restez ici pour vous reposer. Remerciez le bon Dieu d'avoir une bonne constitution et d'être bien tombé… Si ce n'était pas le cas, vous auriez pu finir comme moi, ajouta-t-elle en baissant les yeux vers sa canne.
Alois leva la main pour toucher le bandage qui couvrait son nez cassé. C'était vrai qu'il avait été chanceux de ne pas être mort sur le coup. Sa tête avait été touchée mais il n'avait pas fait d'hémorragie, il avait juste le nez cassé et une petite écorchure. Pour le reste, son corps était en parfait état et grâce aux soins du bon docteur, il serait présentable dans quelques jours. Tout le monde ne pouvait pas se vanter d'une telle fortune !
- Alors, qu'a dit le médecin à propos de votre pied ? lui demanda-t-il donc.
Elle sourit en haussant les épaules.
- C'est officiel, mon pied est cassé, brisé, à tout jamais ! Aucun recours n'est envisageable ! expliqua-t-elle en souriant néanmoins.
Alois Trancy la contempla en silence.
- Ne me fixez pas comme ça. Je n'ai pas mal, vraiment. Je … m'y attendais, ajouta-t-elle, toujours avec un sourire.
Le jeune homme continua de la dévisager avec un regard qui lui inspirait un sentiment déroutant pour une raison méconnue.
- Vraiment, je n'ai pas mal, insista-t-elle. C'est la sentence de la vie et j'ai déjà eu trop de chance, je suis trop heureuse ! Il fallait bien rééquilibrer la balance un peu. En plus, ce n'est pas comme si j'avais besoin de marcher. Je ne travaille pas dans les champs, je n'ai pas à gagner ma vie. Ce n'est pas une … grosse perte !
- Si vous le dîtes, répliqua Alois en continuant à la regarder d'un air sévère. J'admire votre réaction mais avant de tenter de me convaincre, vous devriez croire en vos propres mots.
Étrangement, le sourire de la jeune fille s'élargit. Il ne savait pas pourquoi elle lui adressait ce sourire indéchiffrable. Ses yeux disaient qu'elle n'attendait rien de lui mais à cet instant, il eut une forte envie de la prendre dans ses bras.
En réalité, elle lui était juste reconnaissante de ne pas avoir joué le jeu des convenances.
…
10 : 25
Ciel reposait dans un siège sur la terrasse, regardant les autres invités qui jouaient au cricket. Cela ne l'intéressait pas : il préférait accorder sa compagnie à un bon livre. Il s'était déjà assez prêté à cette mascarade. Alors il se contentait d'observer les autres de loin tout en faisant de temps à autre un signe de la main à Lizzy.
Alexandre aussi ne se donnait même pas la peine de jouer. Il se tenait dans un coin avec certains hommes pour parler affaires. Il ne prêtait pas attention à toutes ces jolies créatures qui faisaient tout pour le captiver. Ainsi, le doute pouvait bien s'installer sur ses préférences amoureuses. Il était complètement indifférent face à une belle demoiselle qui lui parlait théâtre mais il s'animait dès que le père de celle-ci lui parlait de bons investissements. C'en était presque drôle. La seule demoiselle qui arrivait un tant soit peu à avoir son attention était Valérie Grey et on disait qu'elle ne lui parlait qu'affaires.
Parfois, Ciel se mettait à douter de la parenté de Camille et d'Alexandre Albertwood. Camille était bonne et douce, et dans un sens, bien plus noble que son frère. Alexandre ne portait aucune noblesse en lui. Tout ce qu'il cherchait était l'argent et le succès, ce qui était les choses les plus vulgaires pour une personne s'étant formée dans la plus haute aristocratie. L'argent était toujours la motivation du pauvre, de celui qui a grandi dans la misère. Mais Alexandre n'avait pas grandi dans le dénuement, loin de là. Alors pourquoi cherchait-il toujours à en avoir plus ?
Ce que Ciel ne voulait pas s'avouer, c'était son incompréhension quant au fait qu'un être pareil puisse s'attirer l'admiration et la tendresse de Camille. Il se souvenait que lorsqu'elle parlait de lui, ses yeux brillaient de considération et de respect. Qu'avait-il pour mériter cela ? C'était douloureux à admettre mais il en était jaloux.
L'image de la jeune fille lui revint encore une fois en mémoire et il soupira. Elle ne le quittait plus. Dire qu'il était si proche d'elle aujourd'hui. Il pouvait sans effort la retrouver maintenant. Oh, comme il le voulait. Oh, comme il était misérable … Qu'avait-il fait pour s'éprendre de pareille fille ?
Pour l'oublier, il concentra son attention sur la belle Elisabeth qui riait avec les autres invités. Dans la haute société, elle était comme un poisson dans l'eau : elle était belle, noble, cultivée et riche. En plus, elle était sa fiancée, sa propriété. Combien d'hommes l'enviaient au juste ? Il était seulement sûr qu'ils étaient vraiment nombreux. Alors pourquoi n'en était-il pas fier ? La vérité était qu'il considérait Elisabeth davantage comme une sœur qu'une personne aimée. Son amour pour elle n'était pas moins puissant que celui qu'il portait à Camille, il était juste différent.
Oui, l'amour pouvait bien être le terme approprié pour ce qu'il ressentait pour Miss Albertwood. Du moins, c'était celui qui se rapprochait le plus de ce sentiment de tendresse qu'elle lui inspirait. Il était conscient de ses défauts mais comme ils lui paraissaient minuscules dans le grand tableau de son âme !
Il serra la mâchoire et concentra de nouveau son attention sur son livre jusqu'à ce qu'il sente quelqu'un venir s'installer sur la chaise près de la sienne. Il leva alors les yeux et vit Alexandre Albertwood qui lui souriait.
- Bonjour encore une fois, Ciel Phantomhive, lui dit-il. Que lisez-vous ?
Il baissa légèrement la tête pour lire le titre de l'ouvrage et son sourire s'affina.
- Ah, c'est un roman! Vous appréciez la lecture romanesque, qui l'aurait cru !
- Pourquoi cela ? s'enquit Ciel. Les romans peuvent être plein de bons enseignements. Je ne crois pas à ceux qui disent que c'est un genre de corruption, loin de là. Qu'en pensez-vous de votre côté ? ajouta-t-il, faussement intéressé.
- Moi, commença pompeusement Alexandre, je n'apprécie guère ce genre d'ouvrages. Je m'intéresse davantage aux œuvres philosophiques et historiques. Ma lecture de loisir est essentiellement constituée de témoignages et de récits de vie. C'est d'ailleurs en s'intéressant à l'Histoire qu'on prend conscience de la malhonnêteté des romanciers. Ils ne savent tout simplement rien inventer! Chacune de leurs scènes est tirée d'ailleurs! La plupart du temps, ils se contentent de suivre une trame déjà existante en reprenant une ancienne histoire ou une légende oubliée pour la maquiller et la faire passer pour une création totalement imaginaire. Et après, ils osent venir réclamer des droits d'auteur! J'espère que vous comprenez maintenant pourquoi le genre romanesque me dégoûte tant!
- Oui, votre position est intéressante et compréhensible, répondit tranquillement le comte Phantomhive, mais je ne la partage pas. Réduire les romans à cela, c'est faire un raccourci dangereux. Personnellement, je trouve que les romans, même ceux tirés d'histoires vraies, sont bénéfiques pour le corps et l'esprit. Ils permettent à l'un de se détendre et à l'autre de s'échapper vers d'autres horizons. La lecture de romans ne sollicite pas que l'esprit, comme peut le faire celle de la science ou de l'Histoire, mais aussi le cœur. Le lecteur peut prendre en affection les personnages d'un conte imaginaire plus facilement qu'une personnalité historique, c'est un fait avéré. Il peut les soutenir, les encourager ou bien les haïr. Il apprend finalement à être plus humain car nous ne sommes pas que des machines de travail, Lord Albertwood. En plus, le lecteur et l'auteur entretiennent une relation privilégiée tout au long du roman. L'un donne un enseignement, présente un fait social ou un univers, et l'autre le juge. Le genre romanesque met le lecteur en première ligne, c'est lui qui accepte de se prêter au jeu de l'histoire, de croire aux faits et aux personnages présentés, de juger de la crédibilité et de la cohérence du récit. Il aiguise ainsi son sens critique. C'est impossible de retrouver ce genre de relation ailleurs. Vous dîtes que les romanciers ne sont que des copieurs qui ne savent rien inventer ? Je vous prie de ne pas faire de généralité car je peux parfaitement vous citer une dizaine d'auteurs qui ne volent aucune scène d'un autre ouvrage préexistant. Et même si beaucoup d'entre eux s'inspirent de l'Histoire pour écrire leurs romans, qu'y-a-t-il de mal à cela ? Les connaisseurs auront un léger sourire en reconnaissant une inspiration historique et les autres qui n'auraient jamais peut-être éprouvé le besoin de se documenter pourraient être piqués de curiosité et entameraient des recherches. N'est-ce pas finalement un formidable moyen d'éduquer le peuple ? conclut Ciel en continuant de lire comme si de rien n'était.
Alexandre déglutit et dut se retenir de détourner les yeux. Il comprenait mieux pourquoi Ciel Phantomhive était si respecté : son esprit était redoutable. À la place, il sourit et tenta de s'en sortir sans trop se ridiculiser.
- Ce sujet vous tient à cœur vraisemblablement. D'où tirez-vous ce penchant pour les romans ? lui demanda-t-il alors.
- Certains livres m'ont accompagné durant des moments où aucun humain n'était avec moi. C'est normal que je leur sois reconnaissant de m'avoir distrait de la douleur lorsqu'elle devenait insupportable. Ce qui, excusez-moi, ne semble pas être votre cas. Vous n'avez point l'air d'une personne qui a souffert, répliqua Ciel avec un petit rictus.
Alexandre haussa les épaules en souriant.
- Oui, c'est vrai, le mot souffrance m'est complètement étranger et je suis reconnaissant au Seigneur de m'avoir épargné et de me soutenir dans mes projets. J'aime me dire qu'il est de mon côté chaque fois que j'entreprends une œuvre. Récemment d'ailleurs, j'ai entendu parler d'une mine en Inde produisant d'excellents diamants et pierres précieuses et je compte bien en racheter une partie.
- Mais n'êtes-vous pas spécialisé dans l'alimentaire ? C'est rare de voir des personnes vouloir étendre leur influence dans un domaine si loin de ce qu'elles connaissent.
- Oui, c'est rare. Mais cela peut-être porteur d'excellentes réussites et vous en êtes le parfait exemple : ne fabriquez-vous pas des jouets ? Et saviez-vous que j'avais plusieurs peluches et soldats en bois de Phantom lorsque j'étais enfant ? ajouta-t-il d'un air faussement affable.
- Et vous, saviez-vous qu'à chaque réception de mes parents, l'on se fournissait dans les magasins Albert ? répliqua Ciel sur le même ton.
- Vraiment ? Vous m'en voyez flatté, mon cher comte! J'espère que nos produits ont leur place sur votre table même aujourd'hui.
- La qualité n'a jamais manqué un seul rendez-vous, répondit Ciel, un sourire plaqué aux lèvres. Et que pensez-vous de nos sucreries ? Ont-elles leur place sur votre table ?
- Oh, leur goût n'a jamais manqué aucun rendez-vous, demandez à ma sœur! répondit Alexandre d'un air amusé. Et comme c'est bon de retrouver même aujourd'hui les saveurs auxquelles j'avais droit durant mon enfance!
- Mon objectif est d'émerveiller les gens, affirma Ciel. Et quoi de plus merveilleux que l'enfance ?
- Il est vrai que le passé renferme nos souvenirs mais ne faut-il pas avancer ? lui fit immédiatement remarquer son interlocuteur. Après tout, le monde bouge, les choses changent. Rien ne reste, tout évolue … N'est-il pas risqué de s'accrocher obstinément à quelque chose qui ne durera pas ?
- Oui, c'est risqué. Mais celui qui ne sait rien risquer n'arrive jamais à rien. C'est le maître mot des affaires, vous ne devez pas l'ignorer, rétorqua le comte sur le ton de l'évidence.
- Oh, je ne l'ignore pas, répondit Alexandre en croisant les bras pour se retenir de frapper cet ignoble personnage. Il est vrai qu'il faut savoir prendre des risques mais des risques mesurés. J'ai des priorités et je ne me lancerai jamais dans une entreprise les yeux fermés.
- Cela explique pourquoi vos bénéfices stagnent depuis des mois, laissa alors échapper Ciel.
Alexandre écarquilla les yeux.
- Pardon ?
- Je disais simplement que pour une personne plaçant la rentabilité avant tout, vous ne faîtes étonnamment pas autant de profits qu'on pourrait se l'imaginer, clarifia le comte.
Alexandre en resta abasourdi, se demandant si ses oreilles lui jouaient des tours. Jamais personne n'avait osé lui manquer ainsi de respect, surtout sous son toit. C'était comme si ce fichu comte cherchait à se faire frapper! Oh, comme il avait envie de le jeter par terre pour le rouer de coups ! Il était si frêle, si faible par rapport à lui que le terrasser ne lui prendrait que peu de temps. Mais il ne pouvait pas en venir aux mains … Du moins, pas dans l'immédiat. Il n'avait que sa répartie pour sauver son honneur mais alors qu'il cherchait quelque chose de sanglant à rétorquer pour effacer le sourire prétentieux qui ornait maintenant les lèvres de son rival, il fut surpris de constater qu'il n'avait rien d'intelligent à dire.
- C'est très... Hmm…
Il se maudit intérieurement de bégayer ainsi. Il sentait ses pieds le démanger tant sa colère était grande. Finalement, il prit une grande inspiration et se força à réfléchir convenablement.
- Je ne vous aurai jamais cru capable de dire de telles choses, répliqua-t-il alors, faussement amusé. Mais compte tenu de vos origines, cette absence d'éducation n'est pas étonnante. D'ailleurs, détrompez-moi si je ne m'abuse, mais votre famille entretient toujours des relations très étroites avec les criminels aliénés de Londres, ceux qui vivent dans les égouts ?
Ce fut au tour de Ciel d'ouvrir grand les yeux. Comment savait-il de pareilles choses ? Il n'y avait qu'une poignée de personnes au courant, seulement des proches de la Reine … Soudain, l'image d'un certain blond aux yeux bleus vint tout expliquer. Il avait presque oublié que ce satané Lord Albertwood et cette petite vermine d'Alois Trancy étaient de mèche depuis belle date.
- Je me demande quel genre de fréquentations vous pouvez avoir pour détenir une telle information, fit mine de s'interroger Ciel.
Alexandre laissa alors tomber le masque et ses yeux lancèrent des éclairs.
- Vous vous croyez sûrement supérieur à moi, Ciel Phantomhive, mais sachez que mon influence est toute aussi, sinon davantage, étendue que la vôtre. Nous avons accès aux mêmes cercles et vous savez très bien ce qui s'y trame à l'égard d'une personne, surtout durant son absence. Ne vous étonnez pas alors si tout le beau monde connait les magouilles de votre famille durant les dernières décennies. Vous êtes franchement misérable avec vos simagrées et vos faux sourires! Vous croyez duper tout le monde mais c'est vous qui n'avez jamais compris le jeu. Sans le soutien de la Reine, vous n'auriez rien à l'heure qu'il est. N'est-ce pas, petit chien de garde ? Personne ne vous respecte réellement et une fois qu'elle partira de ce monde, beaucoup se délecteront de votre chute!
Alexandre se tut brutalement. Il en avait trop dit. Pourtant, il sourit au cas où on les observerait. Il se mordit la lèvre et fit mine de rire.
- Vous m'insultez mais vous ne valez pas mieux que moi, répliqua Ciel en affichant à son tour un sourire venimeux sous un air aimable. Vous ne trompez personne avec votre attitude de putain mondaine. Personne n'ignore vos cruelles méthodes pour avoir de l'argent facile. Vous n'avez pitié de personne et personne n'aura pitié de vous lorsque vous chuterez à votre tour.
Un rire sardonique s'échappa des lèvres d'Alexandre.
- Moi au moins, j'ai la décence d'évoluer dans le domaine de la légalité, ce qui n'est pas votre cas. Tous les privilèges de ma famille ont été obtenus après un travail acharné et une intégrité irréprochable. Contrairement à vous qui ne savez rien faire d'autre que baiser les chaussures de Sa Majesté, nous ne nous sommes jamais abaissés à exécuter les basses besognes chez les Albertwood!
- J'admire votre audace mais pour moi, vous avez autant de poids qu'un petit chaton qui essaye de passer pour un lion. Vous parlez comme si vous connaissiez quelque chose de la vie, vous, petit pourri-gâté qui avez grandi dans un manoir fastueux avec une bonne famille et qui avez fréquenté les plus beaux établissements. Vous n'êtes jamais allé voir plus loin que le bout de votre jardin et vous voulez condamner l'œuvre de ma famille qui vous a protégé ? Au fond, vous ne savez rien des jeux de pouvoir ou des dangers dont on vous préserve depuis tout ce temps alors ne prétendez pas l'inverse.
- Excusez-moi de ne pas avoir grandi en compagnie de trafiquants de substances illicites et de falsificateurs de passeports! C'est vrai que c'était un grand manque à gagner ! s'exclama Alexandre en essayant de ne pas éclater de rire.
Ciel tremblait de colère. C'était maintenant à lui d'essayer de se retenir de frapper son interlocuteur et comme Alexandre aimait le voir ainsi ! Il avait l'impression d'avoir gagné une grande bataille. La fin de la guerre était proche.
- Croyez-moi, je n'envie absolument pas votre position de toutou de la Reine, loin de là, ajouta-t-il avec mordant. Je ne ferai jamais l'erreur de me jeter corps et âme dans le jeu politique qui vous bouffe. D'une part car mon argent m'offre déjà tout ce que je veux et vous êtes la preuve vivante qu'on ne peut rien en tirer de bien. Regardez-vous ! Vous avez passé votre vie à servir la monarchie et que vous a-t-elle apportée ? De l'argent ? Je suis plus riche que vous! De la reconnaissance peut-être ? Nous nous asseyons à la même table lors de tous les diners officiels! N'oublions pas qu'à cause des tâches sales que vous consentez à accomplir, votre nom est toujours évocateur de malhonnêteté dans nos cercles. D'autre part, je n'arrive pas à croire que votre famille protège ce pays de quoi-que-ce-soit, vous qui n'avez pas su vous protéger d'un misérable incendie, incendie que je soupçonne fort d'avoir été orchestré par vos amis politiques. Mais que voulez vous ? Ce sont les risques d'une telle profession !
Ciel fit semblant de sourire mais tous ses efforts ne pouvaient effacer la trace de mépris qu'on lisait dans son œil bleu. Il serra les accoudoirs de son siège pour essayer de se calmer, sans succès. Des images de cette nuit lui revinrent comme un film en pellicules : les cris, le feu rongeant tout, la fumée étouffante et lui, petit garçon en larmes qui courait à travers les couloirs pour retrouver sa maman et son papa.
- Vous n'avez vraiment aucun honneur, Albertwood, siffla-t-il entre ses dents.
- Venant d'une personne qui n'a pas de dignité, je me demande comme je dois le prendre, rétorqua le concerné en haussant les épaules, un sourire impertinent toujours sur les lèvres.
Alexandre était aux anges. Comme c'était délicieux de prendre le dessus sur cette raclure de Phantomhive! Il espérait ainsi qu'il comprenait enfin sa place.
De son côté, Ciel était affligé de constater qu'il perdait le rythme de la danse qu'il avait pourtant engagée. Il aurait sûrement mieux fait de ne pas sous-estimer son opposant avant de sortir les armes. Alexandre Albertwood était bien plus futé qu'il ne se l'était imaginé. Encore une fois, il pensa à Camille et fut frappé du contraste entre ces deux individus pourtant de la même famille.
Au début, il avait espéré retrouver ne serait-ce qu'une petite partie de ce qui faisait le charme de sa sœur en Alexandre mais plus la conversation avait avancé, plus il avait compris que ce dernier était le complet opposé de Camille en tout. Et cela le révulsait à lui donner la nausée. Les yeux de Camille et d'Alexandre étaient absolument les mêmes : un doux marron orné de vert. Mais ils communiquaient des émotions très différentes.
Camille était davantage tournée vers les autres. Ses yeux montraient de l'intérêt pour la personne qu'ils fixaient alors que ceux de son frère étaient vides de tout autre sentiment que la méfiance et l'avidité.
- Messieurs, je ne vous dérange pas ? demanda soudain une douce voix.
Alexandre et Ciel levèrent les yeux vers Elisabeth. Elle était penchée près de son fiancé, souriante, ses boucles blondes brillant de mille feux sous la lumière du soleil. Ils étaient tellement absorbés qu'ils ne l'avaient même pas entendue arriver.
- Comment puis-je vous servir, Miss Midford ? répondit immédiatement Alexandre en lui adressant un sourire agréable.
- On m'a dit que vous aviez acquis récemment une œuvre de John Constable et je suis une grande admiratrice de ses tableaux. Pouvez-vous me montrer la pièce que vous avez achetée ? questionna la blonde.
Alexandre plongea son regard dans ses yeux verts et retint un soupir. Il détestait ce genre de pimbêches.
- Bien sûr que je peux vous le montrer, ce serait un plaisir! Le tableau se trouve dans mon bureau. Et vous, comte Phantomhive, voudriez-vous vous joindre à nous ? l'invita-t-il aimablement.
- Ce serait un honneur, affirma Ciel en se levant.
Elisabeth alla rapidement s'emparer du bras de son fiancé et, guidés par le maître de maison, ils se dirigèrent vers le fameux bureau. Sur le chemin, Alexandre fit la conversation avec Miss Midford à propos de ses préférences en matière d'art.
Arrivés aux escaliers, ils croisèrent alors Camille qui descendait au bras de sa servante.
Elle avançait lentement, très lentement, tenant sa canne d'une main et s'appuyant sur Annie de l'autre. Elle avait les yeux fixés sur le sol et quand elle les releva, elle fit tomber sa canne en voyant Elisabeth souriante au bras de Ciel. Sans savoir pourquoi, son visage s'empourpra, ses membres se mirent à trembler et elle eut envie de retourner dans sa chambre. Sa servante remarqua son état et se pencha vers elle.
- Ne vous en faîtes pas, Miss Camille, lui murmura-t-elle. Votre frère ne vous empêchera pas de sortir cette fois. Miss Kavioski approuve votre démarche et moi, je compte vous accompagner. Il ne devrait donc rien trouver à redire.
En effet, Alexandre avait une politique très claire concernant les sorties de sa sœur : il n'y avait pas de sortie. Si elle avait besoin de quelque chose, elle n'avait qu'à le lui demander et il envoyait quelqu'un commander en ville.
Camille rougit encore plus à ce rappel. Elle avait presque oublié cette interdiction.
Remarquant à cet instant que sa sœur et sa servante étaient vêtues pour sortir, Alexandre eut du mal à contenir sa colère. Comment osait-on enfreindre ses règles ? Il était persuadé que Camille n'avait absolument rien à voir avec cela, elle était d'habitude docile. C'était sûrement cette foutue servante qui avait une mauvaise influence sur elle! Cette fois, il allait la virer pour de bon au lieu de réduire son salaire! Il allait aussi virer l'incompétent qui l'avait engagée en premier lieu et aussi celui qui l'avait mise en contact avec sa sœur!
Il prit cependant une grande inspiration pour se calmer. Qu'importe sa colère, il était hors de question de perdre ses moyens deux fois au cours d'une même journée devant Ciel Phantomhive. Il allait faire preuve de tact, faire valoir son autorité, et ce problème allait se régler aussi vite qu'il s'était créé.
- Oh, Camille, quelle surprise, ma chère sœur ! Que fais-tu ici ? demanda-t-il d'un ton léger en s'approchant d'elle, suivi par le comte et sa fiancée.
- Je-je …comptais sortir aujourd'hui. J'aurais besoin d'une ou deux choses pour réaliser un ouvrage qui me tient à cœur, répondit la jeune fille.
- Mais il n'y a nul besoin de te déplacer, surtout dans ton état actuel! Je pense que la chasse t'a assez épuisée. Que dirais-tu de rédiger la liste de tes besoins et de la donner à ta servante ici présente pour qu'elle aille te les chercher ? Ce serait plus simple, tu ne crois pas ? suggéra Alexandre avec complaisance.
Plongeant ses yeux dans les siens, Camille sut qu'il était en réalité très en colère. Elle pouvait le sentir à son ton. Un sentiment de nausée naquit dans son ventre et elle retint un tremblement. Malgré tout, elle releva la tête.
- Non, ce ne serait pas le cas. Je sais très bien ce que je veux et il n'y a que moi pour choisir ce dont j'ai vraiment besoin car je cherche quelque chose de très spécial. Crois-moi, il n'y a que moi pour le trouver, protesta-t-elle au grand dam de son frère.
- Tu sais ce que j'en pense, répliqua-t-il alors plus froidement.
- Je le sais mais je crois que cela ne devrait pas poser problème pour aujourd'hui seulement. Je sais que cela enfreint les règles que tu as établies mais j'en ai terriblement envie, plaida-t-elle en levant les yeux timidement vers lui.
Ses yeux avaient beau être suppliants, Alexandre y voyait une forte détermination. Elle voulait vraiment sortir. Il se tendit.
- Réfléchis un peu, la pria-t-il. Il y a tant de danger dehors, la route est longue et les risques que tu y aggraves le cas de ton pied ne sont pas négligeables. Souviens-toi de ce qu'a dit le médecin.
Avant que Camille ne puisse répondre, Annie s'en mêla.
- C'est faux, la route n'est pas si longue que ça, c'est à peine à une heure en voiture.
Alexandre la foudroya du regard mais elle ne baissa pas les yeux. C'est à cet instant que Camille comprit qu'elle ne devait surtout pas laisser la jeune femme seule car elle savait que son frère allait lui faire payer cher cette intervention, d'autant qu'elle ne semblait pas être intimidée. Camille lui lança alors un regard et sa servante comprit rapidement qu'elle devait baisser les yeux pour paraitre au moins embarrassée afin de ne pas aggraver son cas.
- Peu importe, soupira Alexandre. Maintenant que vous êtes au courant de ma position sur le sujet, Camille, je te prierai de rejoindre tes appartements et de reprendre tes activités habituelles. Profite de ce mois pour te reposer avant que tes leçons avec Miss Kavioski ne reprennent, lui recommanda-t-il avec ce visage sérieux qu'il ne lui adressait jamais.
Pensant le sujet clos, il se remit à monter les marches.
- Non, je ne le ferai pas !
Alexandre faillit perdre l'équilibre. Il se retourna brutalement et interrogea sa soeur du regard, parfaitement stupéfait. Il y vit toute son obstination et soupira, désormais convaincu que les astres s'étaient tous alignés aujourd'hui pour lui faire regretter de s'être réveillé ce matin. Il savait qu'il aurait bien mieux fait de continuer à dormir au lieu de s'imposer tous ces supplices...
- Je crois que nous ne nous sommes pas bien compris, gronda-t-il en se retournant complètement. Si je dis que tu ne vas pas sortir, tu dois m'obéir. Je n'arrive pas à savoir d'où tu sors cette envie de rébellion mais j'ai ma petite idée, ajouta-t-il en fixant son regard sur Annie.
- Et moi, je te dis que je veux y aller! Mais que crains-tu au juste ? C'est à moi de ne pas te comprendre car en compagnie d'Annie et avec l'aide de la voiture, je doute que quelque chose puisse m'arriver! répliqua-t-elle, ne se souciant pas des yeux de Ciel et d'Elisabeth sur eux.
- Alors Miss Kavioski est aussi dans ce projet ? Ah, soupira-t-il en se pinçant le nez.
Il sentait que bientôt, une terrible migraine allait l'attaquer.
-Si vous voulez mon avis, je pense que vous devriez la laisser sortir. C'est une belle journée et elle a l'air d'y tenir, intervint soudain Ciel.
Alexandre et Camille se tournèrent brusquement vers lui, interloqués. Mais de quoi se mêlait-il ? Il n'y avait pas moins concerné par cette affaire que lui. Camille rougit cependant en croisant son regard avant de baisser les yeux. Elle était touchée qu'il prenne sa défense mais au fond, cela ne lui plaisait absolument pas. Elle voulait s'en tirer toute seule, elle voulait prouver qu'elle pouvait briser ses liens sans aide.
- Mais vous n'y pensez pas, je ne peux laisser ma sœur risquer le moindre mal en sortant dehors! s'indigna Alexandre.
- Mais voyons ! s'interposa Elisabeth à son tour. Que peut bien risquer votre sœur par une aussi belle journée ! Regardez comme le soleil brille, comme les oiseaux chantent des airs doux ! Rien qu'en y pensant, j'ai envie de sortir moi aussi! Oh, et ça tombe si bien, je voulais justement faire des emplettes dans le coin! J'ai aperçu en arrivant deux magnifiques paires de chaussures à la vitrine d'un magasin en venant et comme je désire en faire l'acquisition! s'exclama-t-elle joyeusement, les yeux soudain brillants de joie.
Camille ouvrit légèrement la bouche, émerveillée par l'aura que dégageait Miss Midford. Elle était tout simplement captivante. Son sourire détendait l'ambiance en une fraction de seconde. C'était un ange… Comment était-elle censée tenir tête à une telle créature ? À ses côtés, elle était la chose la plus fade qui soit. Elle détourna alors les yeux pour empêcher les autres de capter l'air triste dans son regard.
- Mais je croyais que vous vouliez voir mon nouveau tableau ? demanda Alexandre, pris au dépourvu.
- Oh, pardon ! Mais je me fais un devoir maintenant d'exaucer le souhait de votre sœur en l'accompagnant en ville! répondit-elle, affichant le même regard déterminé que Camille. Et des jambes ne risquent franchement pas de pousser à ce pauvre tableau en notre absence, il est alors fort peu probable qu'il puisse s'enfuir. En plus, je vous laisserai plus de temps entre hommes, j'ai bien vu que vous vous appréciez énormément!
Alexandre gloussa malgré lui à sa dernière affirmation et Ciel parut consterné.
- D'accord, je t'autorise à sortir aujourd'hui puisque Miss Midford compte vous accompagner, céda finalement Alexandre avec un léger sourire. Mais à une seule condition, vous devrez être revenues avant le coucher du soleil. Si je vois un seul rayon orangé avant votre retour, je vous déclare perdues!
- Oh, voyez ! Nous avons enfin trouvé un arrangement ! Attendez-moi ici, Miss Albertwood, je vais chercher mon chapeau et mon ombrelle et je vous rejoins dans une seconde ! se réjouit-elle avant de filer aussi rapidement qu'un chat.
- Allez, suivez-moi, mon cher comte, que je vous montre mon tableau, l'invita ensuite Alexandre en souriant à Ciel.
- Bien sûr, je ne peux vous décrire mon impatience de le voir, répondit Ciel en lui rendant son sourire.
Camille cligna des yeux plusieurs fois, incapable de croire ce qu'elle voyait. Ils avaient l'air finalement d'être de si bons amis... Enfin, ils étaient plutôt de très bons acteurs. Chacun avait visiblement quelque chose à tirer de l'autre. Elle soupira, les connaissant trop bien pour tomber dans le piège.
- Oh, et Camille ! l'interpella Alexandre alors qu'elle allait descendre.
Elle se retourna et croisa son regard préoccupé.
- Fais attention à toi, je ne te pardonnerai pas s'il t'arrive le moindre mal.
Camille sourit largement, touchée. Si elle avait pu, elle se serait jetée dans ses bras pour le remercier de cette faveur qu'il lui accordait. Elle savait combien il s'inquiétait pour elle.
- Merci, Alexandre ! Tu ne sais pas à quel point ça compte pour moi ! Tu es le meilleur !
- Oh, je le sais déjà ! rétorqua-t-il en se retournant. Passe une bonne journée, elle ne se répétera pas de sitôt, crois-moi !
- Promis !
Ciel assista à la scène avec un regard interrogateur. Un moment, elle rougissait en le regardant mais dès qu'il était à côté de cette raclure d'Alexandre, il devenait invisible. Il se retint alors de faire un croche-pied au maître de maison et le suivit avec un froncement de sourcil. Alexandre de son côté ne prit même pas la peine de remarquer l'air ronchon de son invité, trop heureux d'avoir vu cette lueur de reconnaissance dans les yeux de sa sœur.
- Vous aviez raison, comte ! dit-il à l'adresse de Ciel comme si de rien n'était quelques instants plus tard. Je regrette de ne pas avoir accepté la requête de ma sœur avant votre sage intervention, j'aurai ainsi pu profiter de sa gratitude plus tôt. Mais comme vous l'avez dit, je ne sais pas prendre de risques ! Mais maintenant,a je comprends l'intérêt de jouer avec les probabilités de temps à autre. Je pourrais facilement prendre n'importe quel risque si c'est pour faire plaisir à un membre de ma famille, déclara-t-il avec un large sourire. Rien ne compte davantage que la famille, vous le savez, n'est-ce pas ? lui demanda-t-il en se retournant pour lui faire face. Ah, mais j'avais oublié que vous n'en aviez plus !
Et il éclata de rire. Pas à cause de sa tirade mais plutôt à cause de l'air surpris de Ciel qui, nullement touché par ses mots, essayait plutôt de déterminer s'ils étaient sincères ou pas. Finalement, Alexandre était peut-être beaucoup moins plat que ce qu'il tentait de faire croire...
De son côté, Camille et Annie attendaient dehors près de la voiture la venue d'Elisabeth Midford. Miss Kavioski n'avait pas pu les accompagner finalement, occupée par autre chose. Elisabeth vint au bout de cinq minutes seulement. Elle n'était censée ne prendre que son ombrelle et son chapeau mais elle s'était visiblement changée entièrement pour une nouvelle robe turquoise, de la même couleur que son chapeau et son ombrelle, faisant ainsi ressortir le vert de ses yeux. Elle était divine, aucun autre adjectif ne pouvait mieux la qualifier. Elle était sans doute une créature tombée du ciel avec ses longues boucles blondes, ses yeux si lumineux et son sourire qui arrivait même à adoucir l'humeur d'Alexandre.
Camille soupira, admirative et en même temps lasse. Oui, lasse et non pas jalouse car elle savait maintenant que rien ne pouvait lui permettre d'abattre une telle rivale. Et rivale en quoi de toute manière ? En la conquête de Ciel Phantomhive ? Elle n'était jamais entrée dans l'arène pour se battre contre personne ! Ciel était la propriété d'Elisabeth Midford, elle devait se faire à cette idée et arrêter de rêver au futur mari d'une autre.
Elisabeth la rejoignit à cet instant et la prit par la main pour l'emmener à l'intérieur de la voiture pendant qu'Annie prenait place près du cochet. En route, Miss Midford s'excusa.
- Désolée de mon retard mais lorsque je me suis souvenue de cette robe, je n'ai pu m'empêcher de la porter. Regardez comme elle est mignonne avec tous ces nœuds et ces froufrous! Je ne peux pas croire que j'ai oublié l'existence d'une telle merveille … Mais tiens ! Il est vrai que j'ai tellement de vêtements que j'en oublie forcément certains de temps à autre, ce qui est vraiment fâcheux parce que beaucoup sont magnifiques, comme cette robe ! Et le hasard a fait qu'elle s'harmonise mieux avec mon chapeau et mon ombrelle que ma robe violette! Le hasard fait si bien les choses, dites-moi ! Plus d'une fois, j'ai tiré des vêtements au hasard de ma garde-robe pour finalement me rendre compte qu'ils constituaient un ensemble plus élaboré et plus beau que tout ce que j'aurais pu concevoir par moi-même !
Et elle se mit à rire, dévoilant ses dents blanches et alignées.
Camille ne répondit pas mais l'observa avec un intérêt évident. Elle avait l'air d'une princesse tout droit sortie d'un conte pour enfant et ce n'était pas la robe qui l'embellissait : c'était elle qui embellissait la robe.
- Je suis si heureuse d'aller acquérir ces nouvelles chaussures, j'en rêve depuis des jours! Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point je les désire ! Et puis, j'ai appris pas plus tôt qu'hier qu'un couturier de renom était installé ici. Je vais aller y commander une ou deux robes pour la fin de la Saison. Je compte aussi m'acheter un peu de rouge et un peu d'artifices féminins, il m'en manque ! dit-elle avec un clin d'œil.
- Vous n'en avez pas besoin, lâcha Camille en se tournant vers la fenêtre.
- Pardon ?
- Vous n'en avez pas besoin, répéta la jeune fille en lui adressant un sourire timide. Vous êtes très belle par nature, vous n'avez besoin d'aucun artifice.
- Oh ! s'exclama Miss Midford avec un sourire encore plus grand que le précédent. Comme c'est gentil de votre part, ma petite ! Vous êtes si adorable !
Camille crut qu'elle allait bientôt la câliner comme un petit chiot à cause du regard plein de tendresse qu'elle lui adressait, ce qui ne la dérangeait étrangement pas. Au contraire, elle sentait son cœur se remplir de chaleur.
- Tout de même, sachez que le rouge est un indispensable lorsqu'on entre dans le Monde, reprit-elle. Oh, dans le Monde, il faut être plus que belle ! Il y a tant de concurrence et vous y trouverez des créatures tellement belles que vous n'oserez même pas les qualifier d'humaines ! D'ailleurs, votre mère faisait partie de ce cercle de beautés si sélectif !
- Ma mère ? fit la jeune fille en se tournant vers elle brusquement.
Elisabeth avait maintenant toute son attention.
- Oh oui, elle était même la plus belle d'entre toutes ! Je l'ai vue de mes propres yeux à plusieurs réceptions et je peux vous assurer qu'elle était époustouflante! Aucun homme ne pouvait détourner ses yeux d'elle et aucune femme non plus d'ailleurs, ajouta-t-elle avec un sourire en coin. Même mariée, elle avait une armée de prétendants qui n'attendaient qu'un signe de sa part pour tomber à ses genoux!
- On m'a souvent dit qu'elle avait été belle mais je n'ai jamais pu le vérifier. Notre père était si triste après sa mort qu'il a jeté toutes ses photos dans le feu … Il devait beaucoup l'aimer.
- Et il l'aime sans doute toujours, intervint Elisabeth. Vous savez, ma petite – oh, laissez-moi vous appelez « ma petite », je vous en prie ! Je vous trouve si mignonne que je ne peux pas ne pas le faire ! – les hommes riches et surtout influents se remarient souvent et rapidement après la mort de leur épouse. La société n'aime pas voir un homme riche et puissant célibataire et elle essaye de le mettre en relation avec le plus de personnes possible. Mais votre père ne s'est jamais remarié, restant opposé aux conventions, comme s'il se considérait toujours lié à son épouse. Oh ! Comme c'est romantique !
Au fond, et même si elle ne voulait pas l'admettre, elle voulait que Ciel fasse de même si elle venait à passer de vie à trépas.
- Je ne le savais pas, avoua Camille. Je ne sais pas beaucoup de choses sur ma famille en général …
- Allez, ma petite, je vous en prie, ne faîtes pas cette tête! lui dit Elisabeth. C'est une sublime journée qui s'annonce devant nous. Nous allons pouvoir acheter tant de choses pour nous faire belles! Et d'ailleurs, quel âge avez-vous ?
- J'ai dix-sept ans, répondit Camille.
- Oh, vous ne les faîtes absolument pas ! s'étonna Elisabeth. Je vous aurai donné douze ans ! Alors il ne vous reste plus qu'un an avant de rentrer dans le Monde! Vous devez donc bien vous préparer et comptez sur moi pour vous aider à vous montrer sous votre meilleur jour!
Camille soupira mais ne put prévenir le sourire qui se nicha sur ses lèvres.
- Je ne vais pas en ville pour faire ce genre de courses, voulut-elle préciser à Miss Midford. En fait, je prévois de faire toute autre chose. Annie m'a parlée d'un excellent marchand de tissu que je voudrais voir pour y faire une petite course.
- Mais pourquoi? demanda Elisabeth, un sourcil blond levé.
- J'ai quelque chose à préparer… Mais bien sûr, nous allons nous acquitter de vos courses avant tout. C'est le moins que je puisse faire pour vous remercier d'avoir rendu cette sortie possible.
- Oh, mais de rien ! Nous devons nous serrer les coudes entre petites sœurs opprimées! Moi aussi j'ai un grand-frère trop protecteur, un vrai tyran, vous n'imaginez même pas ! Mais la différence entre nous, c'est qu'il n'est pas encore à la tête de la famille et qu'ainsi, il n'a pas encore l'autorité suprême.
Un frisson parcourut la jeune femme toute entière alors qu'elle parlait.
-Oh, je redoute ce jour !
- Vous savez … Cette envie de nous protéger est un gage d'estime et d'amour, et même si je dois reconnaitre qu'Alexandre en fait beaucoup, et dans tous les domaines d'ailleurs, ce serait terrible pour moi de me dire qu'il est tellement désintéressé de moi que quoiqu'il m'arrive, il ne serait pas ébranlé… C'est mieux ainsi ... Nous sommes vraiment chanceuses. Vous savez, j'ai connu des frères qui battaient leurs sœurs et les traitaient comme des animaux alors quand je vois Alexandre, je me dis que j'ai été bénie. En fait, je me sens bénie chaque fois que je me réveille…
Elisabeth la regarda étrangement.
- Miss Albertwood, dans quel environnement avez-vous grandi au juste ?
Camille sourit.
- J'ai grandi dans une petite campagne. On m'a envoyé là-bas pour m'apprendre la valeur des choses, mentit-elle. Je ne peux pas dire que j'ai vécu dans la misère mais je connais la faim d'après le repas. C'est pour cela que je relativise toujours ma condition. Je connais beaucoup de personnes qui tueraient pour être à ma place.
- Ah, les Albertwood! Pour des nobles, vous êtes bien originaux ! Mais cette éducation a porté un fruit magnifique, regardez-vous ! Vous êtes la chose la plus douce et la plus mignonne qui soit! J'ai tellement envie de vous prendre dans mes bras ! Et comme j'aimerais avoir une fille comme vous! Pour peu, je lui ferai suivre la même éducation dans l'espoir qu'elle vous ressemble!
Camille rougit en secouant la tête.
- Ne le faîtes pas ou elle aura un retard conséquent sur tout le monde, comme moi. L'étiquette doit être assimilée très tôt pour être maîtrisée, pas à l'aube de la majorité. Si vous me voyiez juste à table, ce n'est pas beau à voir.
- Mais dîtes-moi, pourquoi mettez-vous ce genre de vêtements ? lui demanda soudain Elisabeth en inspectant sa robe.
- C'est un compromis entre élégance et confort ! rit Camille en réponse devant la mine dépitée de Miss Midford.
- Ce n'est pas étonnant de vous sentir aussi mélancolique lorsque vous portez une couleur aussi terne! N'avez-vous rien d'autre à vous mettre ?
- Oui, j'ai beaucoup de vêtements mais je préfère un peu de simplicité au quotidien.
- Mais quel genre de quotidien ? s'exclama la jeune femme, outrée. Une jeune fille ne doit pas avoir de quotidien, chaque jour de sa vie se doit d'être une fête ! Et pour chaque fête, sa robe ! Mais regardez-vous ! lui dit-elle encore. On dirait une fille morose qui vient tout juste de sortir du couvent ! Ma petite, votre institutrice doit être cruelle… Qui est-elle d'ailleurs ? Je connais toutes les institutrices du Royaume-Uni et d'Europe puisque je suis amie avec leurs élèves. Pour survivre, nous nous donnions souvent des conseils pour les contrer sans nous attirer la colère des parents alors je peux sûrement vous donner quelques conseils pour vous défendre face à cette chouette qui va être renvoyée dans un an !
- Je doute que Miss Kavioski soit renvoyée avant un bon moment… J'ai cru comprendre que notre père avait un pacte avec Alexandre pour conserver son emploi… et même s'il ne le dit pas, je sais que mon frère est attaché à elle car elle l'a pratiquement élevé.
Le visage d'Elisabeth pâlit en entendant le nom de la gouvernante. Elle déglutit.
- Mon Dieu, ma petite ! J'avais oublié que vous étiez chez elle ! Ah, vous devez souffrir le martyr! se désola Miss Midford. Elle n'a éduquée qu'une poignée de jeunes filles, reprit-elle, et même si elles ont un comportement irréprochable, elles n'ont que mépris pour Miss Kavioski. Elle était si sévère d'après tout le monde. On dit qu'avec elle, il n'y a pas de jours de repos, pas de danse, pas de jeu… On dit que si on veut perdre son enfance, elle est la personne à appeler! Et pire encore, il est pratiquement impossible de se débarrasser d'elle puisque les parents sont toujours de son côté, contrairement à beaucoup d'autres gouvernantes. D'habitude, si une gouvernante ne nous plait pas, à nous petits élèves, nous nous débouillons pour ne pas travailler, pour la rendre folle ou pour la rendre coupable d'une quelconque faute inadmissible. Le plus facile est l'accuser de nous avoir frappées… Mais ça ne marche étonnamment pas avec elle …
- Parce qu'en sa présence, discipline est le seul ordre qui doit exister. Les parents lui font confiance pour élever leurs enfants, ajouta Camille.
- Exactement ! confirma-t-elle. Mais vous devez vous défaire de son autorité, vous êtes après tout au-dessus d'elle en tout! Torturez-la un peu, juste un tout petit peu ! Pour venger toutes celles dont la douce jeunesse a été volée par cette vieille chouette. Je vous y aiderai !
Camille sourit légèrement.
- Vous êtes trop ambitieuse pour votre propre bien, dit-elle à Elisabeth. Moi aussi j'aimerais parfois la remettre à sa place car je trouve qu'elle est victime d'un orgueil envahissant mais je ne le fais pas car je sais d'avance que ce genre de guerre ne mène à rien. Venger toutes ses victimes ne me déplairait pas mais je crois qu'à la fin, elle aura ce qu'elle mérite sans que notre intervention soit nécessaire. Tout le monde finit par recevoir la monnaie de sa pièce un jour, c'est une loi divine. Notre intervention sera donc inutile, argumenta-t-elle.
Elisabeth sourit à son tour.
- Vous avez raison, admit-elle en jouant avec une boucle. Mais il m'arrive parfois de m'emporter pour un rien. Je suis de celles qui sont dominées par leurs émotions et je ne supporte pas l'injustice … Donc, vous voyez ce que cette combinaison peut créer ! ajouta-t-elle avec un sourire presque timide cette fois, mâchouillant sa lèvre inférieure.
Camille lui adressa un grand sourire, parce que c'était à son tour de la regarder avec des yeux bienveillants.
- Ah, croyez-moi, vous n'êtes pas la seule! Vous me rassurez presque à vrai dire, admit-elle. Je n'en ai peut-être pas l'air mais je suis entièrement régie par mes émotions et telle que vous me voyez maintenant, je dois déployer une grande réflexion pour ne pas dire de bêtises…
- Mais pas de ces manières-là avec moi, ma petite ! Je ne vais absolument pas vous juger puisque vous ne me jugez pas! Et avec cette tête que vous avez, si seulement vos joues pouvaient être plus rouges et vos lèvres aussi, vous seriez divine ! Et avec un nœud rose dans les cheveux, ce serait encore plus beau! Vous m'inspirez énormément, dîtes-moi! Vous ai-je déjà dit que vous étiez mignonne ?
Camille partagea avec elle un sourire complice.
- Nous sommes arrivés, Misses ! déclara alors le cochet en arrêtant la voiture.
Et elles descendirent.
…
Malgré toutes ses protestations, Elisabeth insista pour qu'elles aillent d'abord s'acquitter de ses besoins chez le marchand de tissu. Cela fait, la blonde la traina littéralement par la main vers un magasin de vêtements, sûrement le plus « chic » de toute la ville.
Il était très grand et le hall était meublé avec goût. Un monsieur en costume les accueillit à l'entrée et leur pris leurs chapeaux et leurs ombrelles. Annie resta avec lui pendant que Camille et Elisabeth se dirigeaient ensuite vers l'étage. Une femme les accueillit cette fois dans un grand salon très élégant et aéré: le mobilier était tout en bleu, un tapis de la même couleur reposait sur le sol et une multitude de vases abritant des roses blanches donnaient une dimension plus douce et naturelle à la pièce rigide. Il y avait également d'autres demoiselles dont on pouvait entendre les voix mais surtout les rires des pièces voisines.
- Bonjour, Ladies, quelle est la raison qui offre à notre maison l'honneur de vous recevoir ?
- Nous sommes ici car je voudrais commander deux robes en vue de la Saison. Pourriez-vous me montrer vos créations ? s'empressa Elisabeth de répondre.
- Bien sûr, veuillez prendre place sur le canapé juste ici en attendant que je le ramène, leur dit la jolie dame. Voudriez-vous un rafraichissement? Il fait assez chaud aujourd'hui.
- Une coupe de champagne pour moi. Et pour vous, Miss Albertwood ? dit-elle en se tournant vers Camille.
À l'entente de ce nom, Camille crut voir des étincelles jaillir des yeux de la vendeuse.
- Merci mais je n'ai pas soif, déclina-t-elle presque sèchement.
- Excusez-moi de mon indiscrétion, Miss Albertwood mais faîtes-vous partie de la famille Albertwood dont la propriété se trouve dans les environs ?
- Oui, j'en fais partie et j'habite dans la propriété que vous venez de citer, répondit Camille. Mais pourquoi demandez-vous ?
- Car je tiens à vérifier quelque chose. Encore une chose, s'il-vous-plait, votre père est-il Jorge Albertwood ?
- Oui, c'est bien lui, affirma-t-elle en fronçant les sourcils. Mais que voulez-vous, je dois avouer que je ne comprends pas !
- Ah, Seigneur ! s'exclama alors la vendeuse. Nous avons la fille du duc dans notre maison !
Elle s'inclina devant elle.
-Vous ne savez pas à quel point vous nous honorez de votre visite !
- Et pourquoi cela ? fit Camille, perdue. Enfin, je ne comprends absolument pas votre réaction...
- Ne vous a-t-il donc rien dit à propos de nous ? N'avez-vous jamais entendu le service immense que votre père nous a rendu ?
- J'ai, hélas, très peu de contacts avec mon père.
- Avant, à la création de cette maison que vous voyez ici, raconta-t-elle, nous rencontrions des problèmes de financement et nous n'avions pas beaucoup de succès. Mais une fois, votre chère et magnanime mère, la duchesse Albertwood, a daigné nous accorder la chance de faire sa garde-robe pour sa première Saison à Londres car elle avait aimé les créations de la directrice. Et votre très respectable père a tant apprécié la toilette de la duchesse qu'il a investi en nous, croyant sincèrement à notre avenir! C'est grâce à son généreux don que nous avons réussi à dépasser de nombreuses épreuves et nous vous en sommes toujours reconnaissants !
Camille se mit à rougir, ne sachant que répondre. Voilà qu'elle sortait pour la première fois de chez elle et elle rencontrait déjà une personne qui connaissait sa famille. Elle avait pourtant cru qu'elle allait être invisible aux côtés d'Elisabeth. Mais surtout, elle ignorait le geste de son père. Alors c'était un philanthrope … Pourquoi ne lui avait-on jamais parlé de cela ?
- Je vous remercie à mon tour et je promets de faire tout mon possible pour lui faire parvenir votre gratitude et vos remerciements, répondit Camille doucement.
- Ah, je vous en prie, et si vous avez besoin de quoi que ce soit concernant votre toilette, n'hésitez pas à vous adresser à nous. Nous serons honorés de réaliser le tout et vous n'aurez pas à débourser un sou!
- Je n'y manquerai pas si j'ai besoin de vêtements mais nous vous paierons pour vos services, nous ne pouvons faire autrement.
- Non, ne me privez pas du plaisir de vous habiller, Miss Albertwood! J'ai pris un plaisir conséquent à habiller la duchesse et j'en prendrai sans doute davantage à habiller sa fille. Vous voir représenter notre maison nous comblerait de joie, n'en doutez pas, et il n'est pas question que vous payiez pour cela! Sans vos deux parents, je ne serais pas ici et je n'aurais pas eu la chance de réaliser mon rêve. C'est la moindre des choses que je puisse faire pour vous remercier ! plaida la femme.
- J'ai des principes, Madame, et l'un d'eux est de toujours accorder une récompense à quelqu'un pour son travail, insista Camille de son côté. Je vous paierai, d'autant que ce n'est pas à moi que vous devez une faveur mais à ma mère. Et quoi que vous fassiez, elle est six-pied-sous-terre maintenant, rien ne pourra l'en sortir. Mais de là où elle est, je suis sûre qu'elle doit vous estimer de vous occuper ainsi de sa fille même après sa mort et je vous interdis de remettre cela en question.
Après un débat poliment tumultueux, ces dames éclatèrent de rire. Finalement, Camille et Elisabeth prirent place sur le canapé et on leur apporta le livre des créations de la maison. La future comtesse Phantomhive dégustait son champagne en tournant les pages de l'album avec ses doigts blancs et fins, tout en demandant son avis à Camille de temps à autre. Cette dernière reposait contre les coussins et avait son regard perdu vers la fenêtre qui donnait sur le jardin. Elle était pensive, mille et une choses l'accaparaient. Et même lorsqu'Elisabeth sollicitait son avis sur une tenue, elle n'était d'aucune aide.
Miss Midford comprit tout de suite que « sa petite » n'avait pas encore été initiée à l'art de la coquetterie car pour elle, tout était beau, tout était merveilleux. Comme si elle n'avait aucun goût. Mais c'était compréhensible, elle n'avait aucune femme dans son entourage capable de lui inculquer les bases de cette science purement féminine. Alors, pendant les quelques jours qu'il lui restait en sa compagnie, elle allait tout mettre en œuvre pour faire sortir le papillon de sa chrysalide.
Après avoir échangé avec les vendeuses et les couturières mais surtout palpé les tissus dans lesquels les robes allaient être confectionnées, Elisabeth se décida enfin à passer commande pour quatre robes au lieu de deux. C'était toujours ainsi avec elle lorsqu'on lui laissait une bourse pleine : Ciel et sa mère n'allaient pas apprécier cette initiative. Son fiancé disait toujours qu'elle dépensait trop d'argent pour sa toilette, ce à quoi elle répondait par "la vie est trop courte pour la passer modestement! Je préfère bien vivre plutôt qu'être la plus riche du cimetière!"
Et lui répliquait par une de ses prévisions pessimistes. Selon lui, il fallait épargner le plus d'argent possible car personne n'était à l'abri d'un coup dur, même eux. Mais ce n'était que des mots car il la laissait finalement s'acheter tout ce qu'elle voulait. Et au fond, Elisabeth savait que son bonheur faisait le sien. C'était pour cela qu'elle l'aimait tant : il avait beau joué les durs pour se faire passer pour plus grand qu'il n'était, il savait faire preuve d'une complaisance et d'une gentillesse à en épater le plus saint des hommes.
Et même s'il se montrait méchant ou n'agissait pas toujours selon les rouages traditionnels, il ne le faisait que pour servir une cause d'une incroyable noblesse. Son Ciel était la représentation de la droiture et tout le monde l'admirait.
D'ailleurs, lorsqu'Elisabeth donna son nom pour la commande, la première chose que lui dit la dame fut de le lui rappeler.
- Elisabeth Midford ? Vous êtes la fiancée du comte Ciel Phantomhive, n'est-ce pas ? J'ai appris que votre mariage était proche! Je vous souhaite tout le bonheur du monde!
- Je vous remercie, répondit la future mariée avec un grand sourire.
Comme elles s'en allaient, la directrice de la maison vint présenter ses hommages à Camille. Celle-ci, bien qu'embarrassée, avait tenté de paraitre digne et un peu mesurée, ce qu'elle avait réussi avec plus ou moins d'adresse.
Elles rentrèrent ensuite au manoir où les invités buvaient le thé à la terrasse. Camille soupira en descendant de voiture.
- Comment vous-sentez vous, Miss Camille ? lui demanda Annie qui l'aidait à marcher.
- Je vais vraiment bien mais je me sens plus soulagée maintenant. Peut-être que je ne suis toujours pas prête à jouer à la fille du duc Albertwood…
- Vous vous en êtes bien sortie. Continuez ainsi et vous aurez bientôt l'aisance de Miss Midford en public, lui répondit la servante.
- J'en doute … J'avais l'air d'un manche à ballet de rigidité à côté d'elle. J'ai toujours peur de dire quelque chose qui serait inconvenant mais je lui suis reconnaissante d'avoir été si bonne pour moi …
Camille sentit sa gorge se serrer à cette dernière phrase. Il lui en coutait beaucoup d'avouer que Miss Midford s'était très bien comportée avec elle et l'avait traité très gentiment car cela la ramenait à sa condition. Elle aurait bien voulu qu'elle soit une chipie prétentieuse car elle aurait alors eu une raison de la haïr. Mais elle n'arrivait pas à lui trouver un défaut accablant. Elle n'était que joie et vitalité, et elle était très belle de surcroit. Comment pouvait-on avoir tant de qualités et s'en tirer à si bon compte ? C'était injuste …
Arrivée dans sa chambre, elle se jeta sur son lit et enfouit sa tête entre les oreillers.
Annie décida alors de lui laisser un peu d'intimité et elle s'en alla en refermant doucement la porte derrière elle.
Les pensées de Camille tournoyaient toujours dans sa tête. Et si Elisabeth avait su qu'elle se trouvait face à une personne qui convoitait son fiancé ? Comment aurait-elle réagi ?
Et pourquoi Camille se sentait-elle aussi blessée par la perfection d'Elisabeth ? Elle aurait dû, au contraire, en être heureuse. Ciel allait avoir une merveilleuse épouse digne de lui. Elle, elle n'avait pas l'acabit pour être sa compagne.
Elle se devait d'abandonner cette passion qu'elle lui vouait. Aimer le fiancé d'une autre était mal, mal, mal ! C'était immoral, dégoutant ! Et elle, voudrait-elle qu'une femme soit entichée de son mari, qu'elle tente de le lui voler ?
- Je ne le voudrais pas, murmura-t-elle en réponse à sa conscience.
Mais pourquoi était-ce si dur d'y renoncer ?
Cette douleur n'était rien. Elle devait se montrer plus forte et arracher les aiguilles de son cœur une par une, patiemment. Cela lui ferait mal au début, son pauvre cœur mettrait longtemps pour guérir de ses cicatrices mais au bout de la souffrance, elle trouverait une paix qui valait tous les sacrifices.
…
19 : 01
Toc ! Toc ! Toc !
Camille s'empressa de cacher ses outils de couture dans son tiroir. Elle savait très bien qu'elle n'avait pas le droit de coudre. Elle prit ensuite rapidement sa canne et se hâta d'aller déverrouiller la porte.
- Annie, c'est vous? Entrez, je vous en prie !
- Miss Camille, votre frère souhaite vous voir. Il m'a chargée de vous amener à lui, il est dans son bureau, répondit la servante en baissant les yeux.
- Qu'y a-t-il ? Pourquoi êtes-vous dans cet état ? lui demanda-t-elle en remarquant son expression éteinte.
- Je-je..., bafouilla-t-elle. Lord Albertwood vient de parler avec moi. Il-il …
- Que vous a-t-il fait ?
- Il m'a réprimandée par rapport à… Enfin, je préfère que vous l'entendiez de lui. Je ne veux pas déformer ses propos...
Annie s'agita soudainement devant sa maitresse.
-Miss Camille, je vous en prie ! Protégez mon emploi ! J'ai été une bonne servante pour vous, n'est-ce pas ? Si vous me permettez de rester à votre service, je vous jure que je doublerais mes efforts ! Ma mère est malade et j'ai un petit-frère … Papa ne nous a laissés presque rien, c'est avec mon salaire qu'ils survivent ! Si je me retrouve à la rue sans lettre de recommandation, je ne rentrouvrais pas de travail avec l'état actuel et je mourrais sûrement !
- Annie, murmura Camille, attendrie. Je ne vous promets rien… Mais je peux vous dire que je vais tout faire pour que vous gardiez votre emploi. Seulement, vous avez toujours été irréprochable dans votre travail, pourquoi mon frère vous renverrait-il ?
- J'ai… une fois… renversé une tasse de thé sur lui … Et récemment, il m'accuse de vous corrompre ! Ah, pitié ! Aidez-moi, Miss Camille, je ne peux pas être renvoyée ! Je ne le peux pas ! pleura la jeune femme en la prenant dans ses bras.
Camille serra la main autour de sa canne alors qu'elle se faisait enlacer dans une étreinte forte par cette fille en pleurs, touchée.
- C'est ridicule, s'indigna-t-elle. Vous virez pour si peu, il a perdu la tête, ma parole ! J'ai toujours su qu'il était cruel mais pas à ce point ! En plus, de quelle mauvaise influence parle-t-il ? Je n'ai jamais été plus saine que ces derniers jours! Oui, c'est ridicule ! Parfaitement ridicule ! s'écria-t-elle ensuite, sentant soudain la rage s'emparer d'elle.
Annie se sépara de sa maîtresse, à la fois stupéfaite et inquiète. Miss Albertwood était … sérieuse. D'un terrible sérieux. Elle affichait même le sérieux qui servait de prémices à la colère. Elle ne l'avait jamais vue dans cet état. Que s'était-il passé ?
- Ne vous en faîtes pas, personne ne vous virera ainsi… Emmenez-moi à lui, j'ai à lui parler moi aussi ! commanda-t-elle.
Miss Camille qui donnait un ordre… C'était une nouvelle. D'habitude, elle se contentait de demander. Elle n'ordonnait jamais. Annie s'exécuta.
Un moment plus tard, Camille entra dans le bureau de son frère et ce dernier leva les yeux de ses rapports comptables pour lui sourire avant d'être frappé par la colère qui se dégageait de ses yeux.
- Oh, sœurette ! Que s'est-il passé ? Pourquoi cette mauvaise expression sur tes jolis traits ?
- Je n'ai rien, répondit-elle sèchement en prenant place sur la chaise en face de son bureau et en posant sa canne près d'elle comme une grand-mère. Pourquoi m'as-tu demandée ?
- Je n'ai plus le droit de discuter avec ma petite sœur désormais ? fit-il d'un air faussement mortifié. Je voulais juste savoir comment s'était passée ta journée en ville avec Miss Midford car d'après elle, vous vous êtes vraiment amusées et elle t'a couverte d'éloges devant tous les autres, disant qu'elle admirait ta tenue et ta sympathie… Je veux connaitre ta version des faits. Allons, cesse de me regarder avec ces yeux ! Je me sens comme un assassin ! la pria-t-il en replongeant son regard sur ses rapports.
- Que s'est-il passé avec Annie ? demanda-t-elle soudainement.
- Annie qui ? questionna Alexandre, surpris. Je connais plusieurs personnes nommées Annie, ma sœur, il va falloir préciser.
- Annie, ma servante. Celle que tu as menacé de virer.
- Ah ! s'exclama-t-il comme si une ampoule s'allumait au-dessus de sa tête. Ta servante, la souillon ! Je m'en souviens maintenant. Oui, il est vrai que je lui ai dit de faire ses bagages pour partir mais pas avant demain, je ne suis pas un monstre non plus ! Ne t'en fais, Miss Kavioski va se charger personnellement de te trouver une servante digne de toi. Je ne vais pas permettre qu'on t'assigne deux fois une plaie pareille. Mais sinon, pourquoi es-tu aussi en colère ?
- Je suis en colère car tu vas virer une personne qui n'a rien fait, répliqua-t-elle en soutenant son regard.
- Ah ? Rien que pour ça ? fit Alexandre en arquant les sourcils. Mais il faut te calmer, Camille, voyons ! Ce n'est qu'une servante! Ce n'est pas la peine de te mettre dans des états pareils, la colère est très mauvaise pour la santé. Du sang espagnol coule dans tes veines et tu sais comme ils sont alors fais attention car la colère a déjà causé des morts dans notre famille. On m'a raconté que notre grand-mère Alexandra est morte d'une crise de colère après l'annonce du mariage de l'oncle Auguste avec une servante... Il n'y a pas plus stupide comme mort ! ajouta-t-il avec mépris. Dire qu'on m'a nommé d'après elle... Qu'avait mon père dans la cervelle à ce moment, dis-moi ? Enfin, pas plus de choses qu'il n'en a maintenant si tu veux mon avis...
- Arrête ! s'écria soudain Camille. Arrête ! Arrête ! Arrête ! Maintenant ! Je n'en peux plus de t'entendre à longueur de temps dire du mal des gens impunément, surtout lorsqu'ils sont morts! Cesse de médire et laisse-les reposer en paix dans leur tombe, bon sang ! Et moi, si je mourrais demain en tombant des escaliers, ce serait aussi une mort stupide, n'est ce pas ? Te moquerais-tu de moi comme tu te moques de notre grand-mère ?!
- Mais je n'ai jamais connu notre grand-mère, voilà pourquoi c'est si facile pour moi de me moquer d'elle! se défendit son frère. Mais toi, je te connais et je t'aime beaucoup, ce ne serait pas la même chose! Mais Camille, je n'aime pas la façon dont tu me parles, reprit-il en croisant les bras.
- Et pourquoi cela ? Parce que je te dis la vérité sans m'excuser ? répondit-elle en serrant les accoudoirs de son siège.
Ils se défièrent du regard un instant mais la jeune fille prit rapidement conscience de l'importance de se calmer.
- Parfois… J'ai peur de toi, frérot, lui avoua-t-elle alors en soupirant. Tu n'as pas l'air humain. Qu'a-t-il pu advenir dans ton passé pour que tu deviennes ainsi ? Tu ne sais dire que du mal des gens, tu cherches toujours à avoir plus d'argent et même en vacances, tu sacrifies ton temps à travailler … Lorsque tu souris, c'est d'ironie ou de sarcasme. Jamais de joie.
Alexandre ouvrit la bouche pour lui répondre mais Camille le devança.
- Tu promets toujours de changer mais après une courte période, tu retournes à ton bureau et tu recommences à travailler sans relâche, comme si cela t'apportait quelque chose. Je ne peux supporter de te voir ainsi car je t'aime!
- Tais-toi maintenant ! l'interrompit vivement Alexandre. Tu as dépassé les limites, fais attention ou je vais bientôt te punir de cette insolence! Miss Kavioski avait raison, murmura-t-il ensuite avec un sourire qui frigorifia Camille de peur. Elle avait définitivement raison! Cela me fait mal de l'admettre mais elle a toujours été très sage en disant qu'il n'y a rien de bon au contact du peuple. Le peuple est sale, le peuple est mal élevé! S'abaisser à son niveau, c'est jeter un gant blanc dans la boue et tu en es la parfaite démonstration !
- Comment cela ? demanda-t-elle en déglutissant.
- Avant de te lier avec cette sale servante, tu étais ma Camille, douce, gentille, obéissante. Mais depuis qu'elle est à son service, tu as changé, et pas en bien. Je n'aime quand tu te comportes comme ça.
- Comme quoi ?
- Avec cette impertinence qui t'accorde le droit de me répondre sur ce ton! Ce caractère que tu as acquis m'est déplaisant à un point que tu ne peux même pas imaginer. Je te prie donc de reprendre de bonnes habitudes sinon je prendrais les dispositions qui s'imposent.
Camille releva la tête, blessée.
- Mon frère, sache que j'ai toujours été ainsi, ce n'est pas nouveau. Tu ne l'as jamais remarqué car tu ne me parles presque jamais. Et il est vrai que j'ai toujours tâché de ne pas te vexer en te contredisant, croyant sincèrement que c'était moi qui avais tort. Mais maintenant, je réalise que je n'aurais pas dû me monter aussi complaisante à ton égard. Je n'aurais pas dû être comme les autres, j'aurais dû te confronter à tes problèmes plus tôt, ça aurait au moins prévenu une discussion comme celle-ci!
- Tu veux dire que j'ai un problème, que je suis malade ?! Mais comment oses-tu !
- J'ose si c'est pour ton bien, répliqua-t-elle durement. Et j'oserais encore si cela peut te sauver de toi-même. Mais regarde-toi! La façon dont tu parles des autres, la façon dont tu te tues au travail, la façon dont tu te coupes du monde ! Tu ne vis plus, admets-le ! Et à force de penser de la sorte, tu finiras seul et haïs de tous, ton argent ne te sera plus d'aucune aide! Moi qui suis ta sœur, je dois lutter contre ma raison pour ne pas te détester alors pense aux autres !
Alexandre sentit la rage s'étouffer dans sa gorge mais il la ravala. A la place, il eut un sourire tandis qu'il baissait les yeux sur ses feuilles. Il joignit alors ses mains sous son bureau pour se pincer les paumes. C'était douloureux mais il en avait besoin.
- Et si on se calmait ? proposa-t-il ensuite posément, surprenant ainsi Camille.
- Tu as raison, acquiesça-t-elle en prenant une grande inspiration.
Elle découvrit ensuite une expression si désemparée sur le visage de son frère qu'elle se sentit mal à l'aise.
- Je-je… Je suis désolée…
- Désolée de quoi ? fit-il avec ce même sourire plaqué. Tu n'as rien fait, c'est moi le fautif. Dis à ta servante qu'elle peut rester, qu'elle se débrouille seulement pour que je ne vois pas sa sale face… Mais pour toi, Camille, oublie cette conversation. Je ne veux plus en parler. Maintenant, laisse-moi seul.
- Non, je ne peux pas le faire! Je veux que tu changes et sache que je ferai tout mon possible pour cela. Tu ne peux pas continuer ainsi-
- Laisse-moi seul ! répéta-t-il en haussant la voix. Tu as eu ce que tu voulais alors maintenant pars et que je ne te revois plus !
- Mais-
- Il n'y a pas de mais avec moi ! Pars, c'est un ordre !
Camille se mordit les lèvres pour ne pas répondre et prit sa canne, se dirigeant doucement vers la porte derrière elle. Elle le laissa comme il le voulait : seul.
Alexandre maintint son sourire forcé un moment puis se releva pour aller regarder à travers sa fenêtre le coucher de soleil. Il faisait de son mieux pour ne pas exploser de colère.
- Personne ne me comprend, ragea-t-il malgré lui en serrant les poings.
Il n'avait personne pour le soutenir, eh bien, il allait se soutenir lui-même! Il prit une grande inspiration et retourna à ses rapports comptables.
- Travail, travail, travail… Toi qui ne me laisseras jamais, comme je t'aime...
Le temps fila mais au bout d'un moment cependant, il fut forcé de se préparer pour diner avec ses invités. Après s'être habillé, il ouvrit un petit tiroir et en sortit une bouteille. Il ne savait plus depuis combien de temps elle était là mais cela lui importait peu car il avait besoin de courage.
Il se servit un verre, hésita puis en prit une gorgée. Il resta ensuite un moment à inspecter le goût avant d'éclater en une toux atroce lorsqu'il avala, sentant ses entrailles brûler.
Après s'être calmé, il regarda la bouteille avec un petit sourire.
Il avait oublié qu'il ne supportait pas l'alcool.
…
- Sinon, Lord Albertwood, lui murmura-t-il à l'oreille. J'ai entendu parler d'un investissement très intéressant par un de mes collaborateurs. C'est un projet de chemin de fer indépendant par deux Américains. Ils cherchent des investisseurs et, comment vous dire, ils sont parfaitement désespérés ! Je pense que nous ferions bien d'acheter le plus d'actions possible de leur entreprise tant qu'elles sont à aussi bas prix car j'ai vu les plans de leur projet et nul doute qu'il rapportera des sommes extravagantes une fois qu'il sera mis en place !
- Désolé, M. Underwood, mais je me vois dans l'obligation de refuser. Cela m'aurait fait plaisir de vous soutenir dans votre démarche mais comme vous le savez, je ne peux être sur tous les fronts. Entre la gestion de mon entreprise et mes investissements en Inde, je n'ai plus une minute à moi. Mais en passant, je vous recommande de faire attention lorsque vous négociez avec les Américains. J'ai déjà travaillé avec eux et ces gens ne m'ont jamais inspiré confiance. Il faut bien les serrer pour qu'ils vous donnent ce que vous voulez !
- Ah, j'avais oublié que vous aviez racheté une partie de la nouvelle mine! Eh bien, bonne chance dans vos affaires ! C'est un très bon placement, je ne peux que reconnaître la justesse de votre instinct ! le complimenta tout de même l'homme.
Lèche-bottes, lâche-moi et va voir ailleurs si j'y suis, faillit répondre Alexandre. Son regard se posa alors sur Ciel Phantomhive et sa fiancée qui partageaient un moment étrangement intime au milieu de tous ces invités.
Ils se parlaient en se murmurant à l'oreille, se souriant l'un à l'autre régulièrement. En la regardant plus attentivement, Alexandre devait reconnaitre qu'Elisabeth était assez belle. Bien plus belle que Valérie Grey. Il serra la main autour de sa fourchette et détourna le regard.
Même en matière de femmes, Ciel Phantomhive était plus gâté que lui. Il avait beau avoir une dizaine de belles jeunes filles à ses pieds, aucune d'elle n'avait la beauté d'Elisabeth Midford.
La vérité était que certaines d'entre-elles étaient bien plus belles que Miss Midford mais sa jalousie l'empêchait de le constater.
…
Camile était sur son lit et rejouait ses souvenirs en boucle.
Il lui arrivait parfois de se demander ce qu'étaient devenus certains de ses amis. Joe, Sabrina, Mom … Mais pas qu'eux. Il y avait aussi Théophile qui l'accaparait parfois. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas pensé à lui et un étrange flou s'était posé sur son visage dont elle avait malheureusement oublié les traits. Tout ce dont elle se souvenait, c'était de ses histoires et de ses yeux qui transperçaient le temps pour se présenter à elle. C'était un bleu difficilement oubliable, une nuance profondément froide qui contrastait avec les regards chaleureux qu'il avait l'habitude de leur accorder.
Elle se demandait ce qu'il était devenu.
Pour une quelconque raison, il lui était difficile de se figurer qu'un être aussi cultivé que lui était devenu serviteur. Avec tout son savoir, il était sûrement devenu professeur ou s'était lancé dans des études brillantes… Ou peut-être était-il simplement mort.
Elle savait que plus jamais elle ne le reverrait mais elle ne voulait pas se séparer de son souvenir ou de celui d'aucun autre. Vieille et fripée, elle voulait pouvoir revivre les moments de joie et de paix qu'elle avait vécus avec tous ces gens.
En fermant les yeux, elle pouvait encore courir, monter aux arbres, se rouler dans l'herbe, se faire réprimander par sa Mom, faire le ménage, se disputer avec tout le monde, agir sans réfléchir … Et ce soleil qui dorait sa peau, qui éclaircissait ses cheveux et qui assistait avec bienveillance à toutes ses aventures.
Mais dès qu'elle les ouvrait de nouveau, elle se retrouvait dans une pièce froide et sombre. En regardant sa main, elle se rendait compte à quel point elle avait pâli. Elle n'avait fait que retrouver sa véritable couleur au fond. Elle aurait beaucoup donné pour pouvoir la rendre sombre de nouveau car elle n'avait plus l'impression d'être la même fille qu'elle était dans ses souvenirs. A son chevet, veillaient sur elle une canne et une cloche pour lui confirmer que tout avait changé.
Et au milieu de cela, un Saphir faisait le lien entre elle et un village qu'elle ne retrouverait que bien plus tard.
…
14 Août 1897
9 : 22
Toc ! Toc ! Toc !
Camille buvait tranquillement du thé dans ses appartements lorsqu'elle entendit frapper à la porte. Alors qu'elle allait se lever pour ouvrir, Annie l'arrêta net.
- Il n'en est pas question. Vous restez à votre place ! dit-elle en se dirigeant vers la porte.
- Bonjour, tout le monde ! s'exclama Elisabeth en pénétrant.
La jeune fille sentit la gorgée de thé se coincer dans sa gorge en voyant Elisabeth entrer, plusieurs paquets à la main. Elle dut tousser plusieurs fois pour s'en remettre.
- Comment allez-vous, Miss Albertwood ? lui demanda-t-elle ensuite en s'asseyant sur le siège en face du sien.
- Bien, et j'imagine que vous allez bien aussi ? répondit Camille en arquant les sourcils.
- Vous n'imaginez pas ! Je me porte comme un charme ! Cependant, vous concernant, fit-elle en inspectant la tenue de la jeune fille en face d'elle. Pardonnez-moi l'expression, mais vous avez l'air d'avoir un enterrement de prévu!
Un large sourire étira les lèvres de Camille.
- Et pourquoi donc ? répliqua-t-elle, ne pouvant cacher la malice dans sa voix.
Elisabeth sourit à son tour.
- Cette couleur est digne d'un enterrement! Oh, non ! Hier n'était alors pas une exception, vous vous habillez vraiment comme ça ! se désola Elisabeth comme s'il s'agissait d'une tragédie grecque.
- Mais, fit Camille en inspectant sa tenue. Je ne vois pas le mal avec ma te-
- Ce n'est pas du tout mignon ! l'interrompit Elisabeth. Vous êtes mignonne comme tout, c'est donc un crime de vous habiller comme une veuve !
- Parce que je dois être mignonne ? questionna la jeune fille en haussant les épaules. Personnellement, je trouve que je m'habille assez bien.
- Et elle croit que c'est bien ! Ah, mon Dieu ! Pourquoi êtes-vous aussi injuste ! La mission que vous m'avez délivrée est cruelle de par sa difficulté ! Mais je ne vais pas reculer devant l'obstacle et je vais continuer à répandre la beauté dans ce monde cruel, vous pouvez compter sur moi !
- Je ne crois pas que Dieu soit intéressé par mes goûts vestimentaires, intervint Camille avec un sourire.
- Bien sûr qu'il est intéressé! Il en est d'ailleurs consterné, c'est pour cela qu'il vous a mise sur mon chemin. Il m'a chargée de vous rendre votre féminité, je l'ai compris hier, et croyez-moi, je ne vais pas manquer à l'appel! assura la jeune fille en se mettant à déballer le contenu de ses paquets.
Après quelques instants, elle se leva puis prit Camille par la main.
- Maintenant, montrez-moi votre garde-robe !
- Si vous y tenez…
Elle l'y mena pour ouvrir la porte qui les séparait de la pièce dédiée entièrement aux habits de Camille et Elisabeth écarquilla les yeux.
Elle s'élança alors à travers les différentes robes, palpant leur tissu, jouant aves leurs nœuds et broderies, vérifiant les différentes chaussures, les chapeaux, les accessoires … Tout était parfaitement rangé, ordonné. Les vêtements étaient classés par couleur et il y en avait une multitude infinie.
- Seigneur ! Vous êtes une criminelle, Miss Camille Albertwood !
- Et quel est mon crime ? demanda cette dernière en s'appuyant sur le cadre de la porte, l'observant non sans amusement.
- Avoir tant de beaux vêtements et vous habiller comme vous le faîtes devrait être puni de prison à perpétuité !
- Et vous n'avez encore rien vu, ce n'est qu'une partie de ma garde-robe d'été. Le reste est encore à Londres avec les vêtements d'hiver, ajouta Camille avec mordant.
- Alors c'est l'échafaud qu'il vous faut !
- Et j'accepte mon sort avec résignation. Priez pour le salut de mon âme, Miss Midford.
- Non ! Non ! Non ! Je ne vous laisserai pas mourir sans essayer de vous sauver! Vous n'êtes pas irrécupérable, jeune fille, décida-t-elle en commençant à empiler les vêtements. Je vais travailler durement, veiller des nuits entières, mais je vais réussir à vous mettre sur le droit chemin, ô pauvre âme égarée !
- Votre gentillesse n'a-t-elle donc aucune limite ? se moqua gentiment la jeune fille.
- Pour accomplir mon devoir, je suis prête à repousser toutes les bornes et à me heurter à tous les obstacles ! Maintenant, venez par ici, ma pauvre petite, que je vous discipline un peu !
- Comment pourrais-je résister à l'appel d'une aussi belle lumière ? s'amusa Camille en avançant tant bien que mal grâce à sa canne.
Elisabeth la regarda un instant. Elle oubliait parfois sa condition et au fond d'elle, elle la plaignait et se demandait ce qui avait bien pu la rendre ainsi… Mais ce n'était pas le moment de penser à de pareilles choses.
Elle la prit par la main et commença à faire passer les couleurs sur sa peau.
- Les couleurs chaudes vous vont bien au teint, surtout l'orange et le rose. Regardez ce petit nœud, il vous va à ravir !
Et sans lui demander son avis, elle l'accrocha dans ses cheveux. Camille se laissa faire. Au fond, elle était curieuse de ce qu'Elisabeth avait à lui montrer et l'espace de ce moment passé avec elle, elle oublia qu'elle était la promise de Ciel.
- Maintenant, allez-vous changer ! Essayez cette robe, puis celle-là. Oh et aussi celle-là! Comme elles sont toutes jolies !
- Ce n'est pas un peu trop ?
- Ce n'est jamais trop ! La vie est trop courte pour la passer dans des vêtements pareils !
- Si vous le dîtes, lâcha la jeune fille en allant se changer avec l'aide d'Annie et laissant ainsi Elisabeth seule entre toutes ces belles robes.
Oh, si seulement elle était aussi mince que Camille ! se désola Elisabeth. Elle pourrait alors lui prendre une ou deux robes. Comme sa petite était chanceuse de faire une aussi petite taille, elle ne devait ressentir aucune douleur au port du corset! Et comme son allure devait être fière et élégante sur des talons ! Elle avait le corps d'un modèle… Et elle allait le sublimer.
Lorsque Camille sortit, vêtue de la robe rose à froufrous qu'on lui avait choisie, elle se jeta presque sur elle pour arranger ses cheveux.
- Gardez-la en place ! dit-elle à Annie. Elle ne doit pas bouger si on veut tirer quelque chose de ses cheveux.
Les cheveux de Camille, loin des boucles luxuriantes de Miss Midford, étaient en effet raides et fins. On ne pouvait définitivement rien en tirer. Même la pourtant très douée Elisabeth ne réussit à en faire qu'un petit chignon mais elle le sublima avec tant de nœuds roses que le rendu fut beau.
- Voyez maintenant, voilà ce que j'appelle mignon ! dit-elle en la mettant face au miroir.
Camille écarquilla les yeux et oublia presque de respirer devant son reflet.
- C'est moi… ça? souffla-t-elle en se tournant vers Elisabeth et Annie.
Les deux femmes hochèrent la tête fièrement.
- Oh, Miss Camille ! Comme vous êtes jolie comme ça! Miss Midford, vous avez vraiment un goût très sûr !
- Tout peut être bien modelé du moment qu'on dispose d'une bonne pâte, répondit Elisabeth. Mais merci ! Ca me touche vraiment ! Hihi !
Elle s'empressa ensuite d'aller chercher les paquets qu'elle avait amenés avec elle. Elle étala leurs contenus sur une petite table, rapprocha deux sièges, s'assit sur l'un d'eux et fit signe à Camille de venir s'assoir sur celui en face du sien. La jeune fille haussa alors les épaules et s'exécuta.
- Maintenant, il est temps de passer aux choses vraiment sérieuses ! déclara-t-elle en ouvrant une petite boite.
Un peu de poudre blanche s'en échappa et Camille se tendit lorsqu'Elisabeth approcha son pinceau de son visage. La jeune femme était très concentrée, faisant attention à bien appliquer la poudre sur le visage de sa petite.
- Votre peau est très jolie. Seulement, votre teint est trop pâle, presque maladif. Ca se voit que vous ne sortez pas beaucoup, lui dit-il en finissant.
Elle appliqua ensuite soigneusement un peu de rouge sur ses lèvres et ses joues.
- Oh ! Je suis une artiste, qu'on m'apporte un prix ! s'exclama-t-elle en mettant son chef-d'œuvre devant la glace.
Encore une fois, Camille eut du mal à se reconnaitre et elle posa sa main sur son visage pour vérifier que le reflet était bien le sien. Elle se trouvait, peut-être pour la première fois de sa vie, jolie. Vraiment jolie. Elisabeth apparut à ses cotés et étira les lèvres de sa petite pour former un grand sourire.
- Maintenant, souriez! Le sourire est la touche finale à toute tenue !
Camille lui adressa un sourire un peu plus timide que celui qu'elle tentait de lui imposer.
- Merci, Miss Midford, la remercia-t-elle sincèrement en la regardant à travers la glace. Je ne me suis jamais sentie aussi belle qu'en cet instant.
- Bien, ma petite, cela remplit mon cœur de joie, avoua Elisabeth en l'enlaçant par derrière. Mais appelez-moi Lizzy! Tous mes amis m'appellent Lizzy et je pense que nous sommes bonnes amies maintenant, non ?
- Seulement si vous m'appelez Camille. Je n'aime pas vraiment le titre de « Miss Albertwood ».
- Marché conclu! s'écria Lizzy. Maintenant, ma bonne petite Camille, et si nous allions dans le jardin pour faire une belle balade !
- Vraiment ? Dans cette tenue ?
- Oh, que oui ! Vous allez y aller dans cette tenue! Vous êtes absolument ravissante, pourquoi ne pas vouloir vous montrer ainsi ?
- Je trouve que c'est un peu trop...
- Comment cela trop ? Non, ce n'est pas trop du tout. Allons-y, venez ! Vous n'avez rien à perdre, n'est-ce pas ? lui fit-elle remarquer avec un large sourire.
- Je suppose que vous avez raison, céda la jeune fille en haussant les épaules
- Oh, que vous êtes mignonne comme ça! Si seulement j'avais quelque chose pour capturer cet instant !
Camille s'empara de sa canne et suivit Elisabeth. Ensemble et avec l'aide d'Annie, elles parvinrent bientôt jusqu'au jardin où un rayon de soleil les accueillit.
- N'avez-vous pas l'impression que les journées sont de plus en plus belles ? lui demanda Lizzy alors qu'elle marchait sous l'ombrelle.
- Vous avez raison, approuva Camille qui inspectait les fleurs bordant le chemin. J'ai toujours pensé que malgré sa chaleur, le mois d'août était le plus beau qui soit.
- Oui, le soleil y atteint son apogée et même un pays comme le notre peut profiter d'un peu de beau temps. Mais rapidement, l'automne va arriver et cet été ne sera plus qu'un rêve...
- L'automne a aussi du bon. Les arbres verts prennent des teintes magnifiques comme l'orange, le rouge, le jaune … Ces couleurs qui chantent la joie sont un juste réconfort pour compenser la perte de chaleur!
- L'automne et l'hiver sont tristes, mais d'une tristesse bouleversante ! protesta Lizzy. On ne peut rien y faire. Toutes les belles activités sont à faire en été et au printemps, là où il n'y a ni neige ni pluie qui vient nous déranger. Je n'aime pas rester confinée dans une pièce durant des mois, cela m'est insupportable. J'aimerais mieux vivre dans un pays tel que l'Inde !
- Vous ne tiendriez pas un mois en Inde, à moins d'avoir une constitution très forte, lui fit remarquer Camille. On dit que le climat là-bas est meurtrier. Miss Kavioski m'a raconté que nombre de personnes y ont mortes car elles n'arrivaient pas à supporter les conditions de vie, surtout les femmes. Mais je vous accorde qu'avoir un peu plus de soleil ne serait pas de refus !
- Oh, vous me comprenez ! S'il faisait un temps décent en hiver, j'aurais volontiers avancé la date de mon mariage. Mais cela est impossible car je ne veux surtout pas me marier dans le froid ou voir mes invités grelotter. Je veux que la cérémonie se passe au milieu d'un champ fleuri, en plein air, et que les enfants puissent jouer partout !
Camille baissa les yeux. Pourquoi fallait-il toujours qu'elle lui rappelle qu'elle était fiancée ?
- Oh, et quand allez-vous vous mariez? se força-t-elle pourtant à lui demander avec un sourire.
- Le printemps prochain, en avril. Vous ne savez pas comme j'ai hâte ! s'exclama sa nouvelle amie en sautant presque sur place. Je prépare cet événement depuis que je suis toute petite et j'ai déjà tout prévu: la couleur de ma robe, le lieu, les gâteaux et leurs compostions, le bouquet, les décorations, les invités ! Déjà, quand j'étais plus jeune, je m'amusais souvent à jouer au mariage avec mes amies ! Nous nous arrangions pour préparer le lieu avec les moyens du bord : on cueillait des fleurs dans le jardin pour faire le bouquet et décorer la pièce de jeux, on alignait des chaises, on créait les invitations! Puis l'une de nous se mettait au piano et ainsi nous jouions ! J'insistais tout le temps pour être la mariée mais il fallait bien laisser cette place à une de mes amies de temps à autre…
- Et qui jouait le marié ? s'enquit Camille sans s'en rendre compte.
Elle rougit cependant en réalisant la question qu'elle avait posée involontairement.
- Ah la la la ! Voilà le plus difficile à faire ! Eh bien… Parfois, on se débrouillait pour enrôler mon frère ou celui de l'une de nous lorsque celui-ci était de bonne humeur mais la plupart du temps, on mettait la veste de papa sur une chaise et faisait comme si c'était le marié ! répondit-elle avant d'éclater de rire.
Camille aussi ne put empêcher un gloussement en imaginant la scène.
- Et vous, Camille ? Jouiez-vous au mariage ? demanda soudainement Elisabeth.
- Non, non, bredouilla la jeune fille devant l'air pressé de Miss Midford. Je dois avouer n'y avoir jamais pensé. Je jouais davantage à des jeux de garçon si on peut dire… J'aimais faire la course, monter aux arbres, me rouler dans l'herbe ou encore chercher des animaux. Je me souviens que j'ai joué une ou deux fois à la dinette avec les filles de mon village mais plus jamais après… l'incident.
- Quel incident ?
- Oh, ce n'était rien ! la rassura Camille. Ce n'était qu'une mésentente entre petites filles ! C'est courant !
- Si elles ne vous ont plus permis de jouer avec elles, je dois comprendre que ce n'était pas une si petite mésentente que vous l'affirmez, insista la jeune femme.
Camille allait répondre lorsqu'une voix les interpella.
- Ohé ! Miss Midford ! Nous sommes par là !
Camille et Elisabeth se tournèrent vers le son de la voix et virent un groupe de femmes assises à une table sur l'herbe non loin de là où elles trouvaient. Un très grand sourire naquit sur les lèvres d'Elisabeth lorsqu'elle les aperçut et elle leur fit un très remarquable signe de la main pour leur faire savoir qu'elle les avait entendues.
- Venez donc par ici, toutes les deux !
- Avec plaisir, répondit Elisabeth en entrainant Camille avec elle.
Cette dernière sentit l'air lui manquer alors qu'elle réalisait ce qui allait arriver. Elle allait encore se retrouver dans le Monde, au milieu de jeunes femmes très élégantes et raffinées. Si elle venait à se tromper ou à se ridiculiser, elle ne pourrait que blâmer sa propre personne. Elle soupira pour essayer de réduire l'anxiété qui s'emparait d'elle.
- Que vous êtes belle aujourd'hui, Miss Albertwood ! lui dit une jeune femme avec un grand sourire.
Camille rougit en s'asseyant près d'elle.
- Merci, murmura-t-elle en réponse.
- C'est vrai que vous êtes ravissante, renchérit une autre avec un clin d'œil.
Les autres demoiselles ne purent retenir un gloussement, ce qui empourpra les joues de la jeune fille encore plus mais sans savoir pourquoi et elle se permit de rire avec elles.
- Vous êtes très gentilles, leur dit-elle en leur rendant leurs sourires.
- Mais c'est la stricte vérité! renchérit la première à l'avoir complimentée. D'ailleurs, je ne pense pas qu'on nous ait déjà présentées l'une à l'autre. Je suis Miss Melpot. Mon père est un parfumeur de renom. Peut-être avez-vous même l'un de ses parfums chez vous ?
- Je ne sais pas mais je vais vérifier plus tard, répondit Camille. En tous cas, je suis enchantée de faire votre connaissance. J'imagine que vous me connaissez déjà mais je suis Miss Albertwood, nous nous sommes croisées lors de la chasse…
- Oh, oui ! Qui ne vous aurait pas remarquée ! approuva-t-elle. Vous avez fait preuve de tant de courage en sauvant M. le comte Trancy! Vous devez vraiment beaucoup... tenir à lui pour avoir pris tant de risques, n'est-ce pas ?
- Je ne sais pas, rétorqua la jeune fille en baissant les yeux. C'est un bon ami. Mais ce n'était pas la raison principale de mon geste, je pense que j'aurais fait la même chose pour n'importe qui d'autre dans une pareille situation.
- Comme je vous admire ! s'exclama une autre. Moi, je n'aurais pas eu le courage de faire une chose pareille si j'avais été à votre place! J'aurais plutôt pris mes jambes à mon cou aussi rapidement que possible ! N'est-ce pas, mes amies ? lança-t-elle en se tournant vers les autres filles.
Toutes lui répondirent par un hochement de tête.
- Ne vous sous-estimez pas, je pense que vous auriez fait comme moi, insista Camille avec un grand sourire. Vous ne savez pas à quel point on peut se montrer téméraire devant le danger, surtout lorsqu'on peut faire quelque chose pour aider. Nous nous croyons faibles mais nous sommes bien plus forts que ce que nous imaginons.
- Vraiment ? J'ai du mal à vous croire, lui dit une autre en jouant avec ses boucles brunes. De toutes les façons, je ne pense pas que nous aurons l'occasion de le vérifier. Nous vivons dans une sécurité absolue, rares sont les événements qui viennent secouer notre quotidien. D'ailleurs, ma première préoccupation est de trouver une assez jolie robe pour le gala dans deux semaines… Ah, je ne sais pas quelle couleur choisir !
- Du violet ! s'empressa de répondre une autre. Du violet vous irait à la perfection et cette couleur est très à la mode !
- Ah, vous lisez dans mes pensés, très chère, c'est exactement la couleur que j'envisageais le plus sérieusement! J'ai d'ailleurs vu une très belle robe lorsque je me suis rendue chez Trancy Luxus la dernière fois. Je pense que c'est le moment de l'acheter ! Elle vaut très cher mais la beauté n'a pas de prix, n'est-ce pas ?
- Vous avez raison ! affirma Elisabeth.
- Et je ne peux que partager votre avis, renchérit Miss Melpot. Je suis la première à dépenser des sommes faramineuses juste pour me vêtir… Enfin, avec la fortune de ma famille, ce n'est pas comme si j'avais un budget ! Budget, y a-t-il un mot plus laid que celui-ci ? Le son qu'il produit est désagréable et son sens nous renvoie à une limite d'argent, ce qui est le comble pour une femme! Qu'y a-t-il de plus misérable qu'une femme qui doit compter la somme qu'elle met pour se faire belle ?
Certaines l'approuvèrent tandis que Miss Midford croisa simplement les bras. Miss Grey était quant à elle occupée par un livre et Camille resta un long moment à les observer, indécise. Se moquaient-elles ou étaient-elles vraiment sérieuses ? Mais avant qu'elle ne puisse dire quelque chose, une petite blonde chétive mais très belle malgré son air malade donna son avis.
- Ce que vous dîtes est injuste. Je vous rappelle que tout le monde n'est pas aussi fortuné que vous. Bien sûr que certains doivent se fixer un budget pour se vêtir ! C'est vraiment incroyable, ignorez-vous donc que le monde ne tourne pas autour de la mode ? Beaucoup dans notre pays ne trouvent même pas de quoi manger à leur faim et vous osez critiquer cela ? Comment pouvez-vous justifier la cruauté de vos mots ?
Miss Melpot eut un sourire narquois et lui adressa un regard presque moqueur.
- Miss Martin, nul besoin de vous emporter de la sorte. Vous perdez tout votre charme lorsque vous vous enflammez ainsi. En plus, les sautes d'humeur ne sont pas bonnes pour votre santé fragile, gardez-le en tête.
- Vous n'avez pas répondu à ma question !
- Et je ne compte pas y répondre. Ne nous brouillons pas pour des questions aussi futiles que celles-ci.
Ladite Miss Martin la jaugea du regard.
- Mais depuis quand la pauvreté et la misère sont-elles une question futile ? répliqua-t-elle calmement.
- Cela ne nous concerne pas, répondit Miss Melpot en agitant doucement sa main. Ce sont alors des questions futiles pour nous. Les pauvres resteront pauvres quoi qu'on fasse alors autant en rire ! Ne nous gâchez pas ce petit plaisir à cause de vos convictions humanitaires, par pitié. En plus, si les pauvres ne veulent plus l'être, ils n'ont qu'à travailler pour faire fortune. Regardez les Patinson : il y a deux générations, ils étaient les gens les plus modestes qui soient mais maintenant, ils sont aussi riches que nous! Il ne leur manque plus qu'un titre de noblesse et ils deviennent nos égaux !
Camille fronça les sourcils et secoua la tête légèrement. Ce qu'elle entendait ne lui plaisait absolument pas. Elle voulait parler mais elle ne savait pas ce qu'elle pouvait ajouter après l'intervention de Miss Martin.
- Miss Albertwood, vous ai-je dit que les nœuds dans vos cheveux sont vraiment adorables? Ils vous vont bien ! Je les portais aussi lorsque j'avais douze ans ! la complimenta Miss Melpot avec un grand sourire.
Camille écarquilla les yeux puis rougit comme une tomate lorsqu'elle se rendit compte que le compliment était sincère. Du moins, c'est ainsi qu'elle osait l'interpréter…
- En fait, intervint Miss Midford. Miss Albertwood a-
- J'ai dix-sept ans, l'informa la principale concernée.
Miss Melpot ouvrit légèrement la bouche et ce fut à son tour de cligner des yeux.
- Qui l'aurait cru… Vous, dix-sept ans? Excusez-moi mais vous paraissez tellement jeune! Vous n'avez pas…. Je veux dire, vous me comprenez...
La jeune fille eut un sourire en coin.
- Alors vous ne voyez pas beaucoup de filles de douze ans. Mais ne vous en faîtes pas, vous ne m'avez pas offusquée.
- Mais c'est incroyable, vous donnez l'impression d'être tout juste entrée dans l'adolescence! Lorsque je vous ai vue de loin à la chasse, vous m'aviez pourtant parue un peu plus vieille. Mais dès que je vous ai vue de plus près, je me suis tout de suite dit que vous aviez au moins douze ans. C'est vrai, vous paraissez tellement innocente...
- Je n'ai pas eu de majeur changement physique depuis mes douze ans, je dois l'avouer, admit la jeune fille. Vous n'êtes pas la seule à m'avoir fait la-
Elle allait continuer lorsqu'elle sentit une petite main tapoter son épaule. Elle leva alors les yeux vers Annie.
- Miss Camille, lui dit-elle. J'aurais besoin de vous. Cela ne prendra pas longtemps, c'est au sujet de la tâche que vous m'avez confiée. Je n'arrive pas à trouver la juste mesure…
- Oh, j'arrive ! Excusez-moi mais je dois m'éclipser pendant un moment, dit-elle au groupe de jeunes femmes avant de se lever difficilement à l'aide de sa canne.
Aussitôt qu'elle eut disparu, Miss Melpot éclata de rire.
- Mais vous l'avez vue ! s'exclama-t-elle. Voilà la sœur de Lord Albertwood ? On peut dire qu'elle est le vilain petit canard de la famille!
- Et il est sûr qu'elle ne se transformera jamais en cygne, même avec tout le savoir faire du monde ! renchérit une autre.
A ces mots, Miss Midford les fusilla du regard.
- Qu'avez-vous donc, Lizzy, vous semblez tout à coup très offensée? Ne me dîtes pas que vous êtes vraiment devenue amie avec cette chose…? Je sais qu'elle est très riche mais il faudrait tout de même un peu de tenue !
- Et Dieu merci qu'elle est riche, se prononça encore une autre avec un petit sourire. Sinon elle n'aurait absolument rien ! Je sais que la minceur est un critère de beauté mais là, elle a davantage l'allure d'un manche à balai que celui d'une grande dame. Ne mange-t-elle donc jamais ?
Les demoiselles se mirent alors à glousser sauf Miss Martin qui avait l'air consterné et Miss Grey qui lisait toujours aussi avidement son livre.
- Quoi que vous disiez, je peux vous dire que vous faîtes une grande erreur de jugement, affirma Miss Midford. Vous regretterez vos mots aussitôt que vous aurez appris à la connaître davantage. Je peux vous dire qu'elle est d'une fraîcheur et d'une douceur rares de nos jours.
- Je n'aurai pas la patience d'apprendre à connaitre une personne aussi peu agréable pour les yeux, sourit une demoiselle. Comparée à ce qu'était sa mère, elle ressemble à une contrefaçon bon marché. Je doute aussi qu'elle soit intelligente, la bêtise est inscrite sur son visage.
- Pourtant, elle aurait intérêt à être intelligente pour compenser son apparence peu plaisante, ajouta Miss Melpot avec un sourire venimeux. Suis-je la seule à me retenir de rire chaque fois que je lui adresse la parole? Je ne peux m'empêcher de la trouver parfaitement ridicule! Le tableau qu'elle offre est vraiment drôle : le contraste entre la belle robe et celle qui la porte est parfaitement hilarant!
- Et même toute la poudre du monde ne suffirait pas à la rendre ne serait-ce que supportable !
- Arrêtez donc vos moqueries, dit Miss Midford, vous vous comportez comme des-
Son œil droit repéra alors une silhouette et elle se retourna. Près de la table un peu plus loin, elle la vit. En un éclair, elle sut qu'elle avait tout entendu. Les autres se tournèrent également et à sa vue, leurs sourires se fanèrent d'eux-mêmes.
- Miss Albertwood, je...
Camille, muette, fit doucement un pas en arrière. Puis un autre. Puis un autre jusqu'à tomber à terre. Elle releva ensuite les yeux et constata que Miss Melpot se retenait de rire. Elle se remit sur pieds difficilement et s'enfuit le plus rapidement possible que pouvait lui permettre sa condition.
- Camille ! Attendez ! lui cria Elisabeth.
- Miss Midford, calmez-vous, la réprimanda Miss Melpot avec un sourire faussement doux. Si cette petite n'est même assez futée pour différencier la plaisanterie de l'insulte, vous ne devriez pas vous infliger ainsi sa compagnie.
Elisabeth l'ignora et fila à la poursuite de sa nouvelle amie.
- Ah… Qu'est-il donc arrivé à Miss Midford ? s'interrogea-t-elle en la voyant disparaitre à son tour. Avant, elle était la plus clairvoyante d'entre-nous toutes mais maintenant qu'elle a pris pour amie cette petite, c'est comme si son bon sens s'était envolé par la fenêtre !
- Ne soyez pas si dure, tempéra une des demoiselles. Je suis certaine qu'elle se montre gentille envers elle juste pour s'assurer les faveurs de Lord Albertwood. Lui et son fiancé sont concurrents si je dois vous le rappeler.
- Ses intentions n'empêchent pas le fait qu'elle soit tombée bien bas, répondit-elle.
Soudain, Clara Grey referma brusquement son livre.
- Miss Melpot, n'allez-vous donc jamais changer ?
- Pourquoi ? Y a-t-il quelque chose qui cloche chez moi ? s'étonna-t-elle avec un petit sourire entendu.
- Je me sens engourdie de m'être assise durant tout ce temps, je pense que je vais rentrer pour prendre un thé, éluda Clara.
- Vous avez raison, cela nous fera le plus grand bien ! approuvèrent les autres en se levant
C'est ainsi qu'elles se dirigèrent toutes vers l'intérieur en riant et en discutant.
Durant ce temps, Elisabeth parvint à retrouver Camille qui s'était nichée sous un arbre dans un coin très sombre.
- C'est donc ici que vous êtes ! s'exclama-t-elle en allant s'assoir à ses côtés sur l'herbe.
Elle resta ensuite un moment à la regarder.
La jeune fille avait la tête enfouie entre ses genoux mais elle ne pleurait pas. Les nœuds roses qu'elle avait mis dans ses cheveux gisaient sur l'herbe près d'elle, tout comme sa canne.
Seuls les bruits de leurs respirations et le chant des oiseaux venaient troubler le silence qui les avait enlacées.
Elisabeth posa timidement une main sur l'épaule de la jeune fille. Celle-ci ne la repoussa pas, ne réagit même pas. Alors, Lizzy se mit à passer doucement sa main de haut en bas sur son bras.
Le temps s'écoula ainsi lentement pendant lequel Camille ne réagit pas davantage.
Miss Midford leva les yeux pour admirer le ciel qui les surplombait d'un bleu très pur et elle se fit la réflexion qu'aucun de ses vêtements n'arriverait jamais à ressembler à ce bleu, qu'importe son prix. Une multitude de nuages blancs y nageaient, prenant différentes formes au gré du vent : une fois c'était un dragon, l'autre un papillon, ensuite un pot de fleur … Elle prit alors une grande respiration et sentit une forte odeur fruitée dans l'air.
- Hmmm, comme ça sent bon! lâcha-t-elle.
Elle imagina une belle assiette de fruits bien frais et un sourire vint se placer sur ses lèvres. Elle aimait définitivement trop manger.
Son regard se porta de nouveau sur la jeune fille dont elle caressait le bras et son sourire disparut rapidement.
- Vous savez, commença-t-elle. Miss Melpot a toujours été ainsi. Personne n'ose la contredire ou la remettre à sa place car son père est très influent. Elle fait et défait les réputations. Elle s'est habituée au fur et à mesure à pouvoir dire tout ce qui lui chante impunément. Et même si… elle est vraiment allée très loin, vous ne devriez pas la prendre trop au sérieux, ni la vie d'ailleurs, car on apprend très vite que prendre ce monde trop au sérieux mène indubitablement vers la démence…
Camille releva enfin la tête et ses prunelles brunes rencontrèrent celles vertes d'Elisabeth.
- Laissez-moi seule… Par pitié…
C'était le murmure le plus bas que la jeune femme n'ait jamais entendu. Tout était prononcé d'une voix enrouée qui ne demandait qu'à pouvoir éclater en sanglots et sa main se referma sur son bras.
- Mais je ne peux pas vous laisser comme ça… Parlez-moi, je suis sûre que cela vous rendra le moral! Voulez-vous venir manger un bout avec moi ? Vous n'avez pas faim ?
- Je veux être seule… Laissez-moi seule, c'est tout ce que je veux.
Elisabeth soupira puis la prit dans ses bras.
- Comme j'ai mal pour vous...
Camille sentit son cœur se serrer. Elle se mordit la lèvre inférieure pour ne pas permettre aux larmes de couler et repoussa Elisabeth.
- Comprenez-moi, Lizzy. Je vous suis très reconnaissante mais je veux juste être un peu avec moi-même, je dois penser.
Son amie la regarda avec des yeux profondément teintés d'incompréhension mais elle hocha finalement la tête et se leva.
- Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez sur la terrasse, je vais continuer d'y lire un livre. N'hésitez pas à me rejoindre aussitôt que vous serez remise de vos émotions.
Camille hocha la tête et la jeune femme aux beaux yeux verts s'éloigna.
Elle resta ensuite assise sous cet arbre un long moment, observant l'horizon avec des yeux vides. La scène se rejouait devant ses yeux et les larmes menaçaient à chaque instant de mouiller ses joues. Mais elle ne pleura pas. Elle s'était promis de ne plus jamais pleurer. Elle l'avait promis à Alois.
Elle était plus forte que tout ça.
Utilisant les manches de sa robe, elle se débarbouilla alors le visage. Elle ne parvint pas à se défaire de tout le maquillage mais elle se sentit plus légère. La jolie robe était maintenant à jeter… Elle ne savait pas si on pourrait la nettoyer de toute la poudre, du rouge à lèvres ou encore des traces laissées par l'herbe. Mais elle n'y prêta aucune attention, elle en avait bien d'autres… Regardant le maquillage désormais imprégné dans le tissu des manches, elle se promit que plus jamais elle ne mettrait le moindre artifice.
C'était joli, certes, mais elle n'avait pas envie de passer pour ce qu'elle n'était pas. Derrière cette couche de poudre, elle avait l'impression d'être une chimère, une fausse marchandise… Elle n'était pas belle et ce n'était pas sa faute alors elle allait arrêter de se comporter comme si c'état une honte. Elle avait été faite de cette manière et elle devait dès aujourd'hui commencer à s'accepter avec ses défauts. Ainsi, elle espérait que la prochaine fois que quelqu'un se moquerait d'elle, elle ne serait pas aussi touchée qu'à cet instant.
Son pied la faisait souffrir le martyr et elle grimaça en la massant. Elle avait oublié ce qu'elle était devenue. Désormais, les courses et la vitesse étaient pour les autres. Elle prit sa canne dans sa main, l'observa sous toutes les coutures et sourit.
- Je suis vieille avant l'heure !
Elle l'utilisa pour se relever, cette fois avec précaution, ne voulant pas empirer son cas. Marcher sans aide était pénible, mais elle s'étonna de le faire beaucoup mieux qu'elle l'aurait espéré. Pourtant, ce n'était pas à faire tous les jours car à chaque pas, elle sentait que ses os allaient craquer.
Comme l'époque où elle traversait son village en courant lui semblait loin ! Désormais, elle haletait pour pouvoir se rendre à ses appartements...
Une fois rentrée, elle emprunta un couloir désert mais sa canne glissa et elle tomba de nouveau, genoux contre le sol. Serrant les dents, elle se releva puis continua d'avancer. Son cœur commençait à se remplir de soulagement car elle approchait de son but. Elle allait enfin rentrer dans sa chambre, sonner la cloche pour appeler Annie, enlever cette robe et se remettre à organiser l'anniversaire de son frère. Tout allait bien se passer…
Pam … Pam … Pam …
Un bruit de pas se fit soudain entendre et elle se mit à trembler. Tous ses membres étaient à l'affut du moindre danger. Elle jeta un coup d'œil furtif à la personne qui approchait avant de se détourner très vite, les joues roses et les yeux écarquillés. Elle posa ensuite sa main sur sa poitrine pour calmer son souffle. Ce n'était pas bon, pas bon du tout.
Pam … Pam … Pam …
Sentant son rythme cardiaque augmenter, elle réalisa que l'individu se dirigeait vers elle, qu'il allait passer par là où elle se trouvait, qu'il allait la voir dans cet état. Rapidement, elle chercha un endroit où se cacher mais il n'y avait pas d'échappatoire. C'était inévitable, il allait la voir.
Pam … Pam … Pam …
Alors elle résolut de rester immobile, debout, tremblante et clouée sur place par l'appréhension. Comme si ses pieds étaient engloutis dans du ciment. Il était trop tard pour fuir et elle le savait.
Pam … Pam … Pam …
Elle maudit tout ce qu'elle pouvait maudire : le sort, le destin, la vie. Elle ne supportait plus ce qu'on lui infligeait. Cette journée était définitivement l'une des pires de toute son existence.
Pam … Pam … Pam.
Il était devant elle maintenant.
Il était vêtu d'un très beau costume noir de la même couleur que son bandeau habituel. Il avait passé des gants de la même couleur à ses mains qui tenaient un livre à la couverture verte.
Elle espéra pendant une brève seconde qu'il n'allait pas la remarquer, qu'il garderait la tête penchée sur son ouvrage mais cet espoir fut comme jeté au feu au moment où sa vision périphérique la localisa. Il releva alors la tête et leurs regards se croisèrent.
- Camille ? murmura-t-il, stupéfait.
Cette vision le surpris. Il avait devant lui une Camille aux joues rouges comme une tomate, aux yeux brillants de larmes, à la figure tremblante et portant une robe à froufrous aux manches tâchées. Ses cheveux étaient détachés et en désordre, quelques feuilles y étaient même disséminées.
La jeune fille ne répondit pas et baissa plutôt la tête pour ne plus avoir à supporter son regard. Finalement, elle n'y tint plus et se retourna brusquement pour s'enfuir mais au premier pas, elle trébucha sur sa robe et s'effondra de nouveau.
Ciel lâcha son livre qui tomba avec un bruit sourd sur le sol alors qu'il se précipitait vers elle. Il s'agenouilla et la prit dans ses bras pour l'aider à se relever. Pourtant, la jeune fille ne l'entendait pas de cette oreille car il la sentit le repousser farouchement.
- Laissez-moi! Je n'ai pas besoin de vous ! lui lança-t-elle.
- Ne dîtes pas de telles sottises, regardez-vous ! Mais que vous est-il arrivé ? lui demanda-t-il en se rapprochant malgré ses gestes.
Camille rougit et détourna le regard. C'était humiliant … Elle ne s'était jamais sentie aussi humiliée qu'en cet instant. Pourquoi la voyait-il dans cet état ? Alexandre avait raison. Elle n'aurait jamais dû sortir de sa chambre, elle aurait dû y rester et elle aurait pu échapper à bien des souffrances...
Ciel la sortit de ses pensées en la prenant par la main, ignorant ses protestations et l'aidant à se relever. Elle se laissa faire, n'ayant pas d'autre choix. Dès qu'elle fut de nouveau sur pied cependant, elle prit appui sur sa canne pour se détacher de lui. Elle n'osait toujours pas le regarder mais elle fut bien obliger de le faire lorsqu'elle sentit un mouchoir essuyer son visage.
- Vous allez pleurer, souffla-t-il.
- Non, je ne vais pas pleurer. Laissez-moi maintenant…
Elle s'arracha à nouveau de son contact mais il la rattrapa aussitôt.
- Je ne vous laisserai pas jusqu'à ce que vous me disiez pourquoi vous êtes ainsi, affirma-t-il en la prenant fermement dans ses bras.
Les tremblements de Camille redoublèrent alors qu'elle sentait son souffle sur son cou. Cette fois, les larmes lui montaient vraiment aux yeux. Elle sentait son cœur battre très fort, au même rythme que le sien. Était-il donc dans le même émoi qu'elle ? Mais pourquoi donc une telle réaction ? Elle se le demandait car il lui était invraisemblable qu'il puisse ressentir quelque chose d'autre que de la pitié pour elle.
Quant à Ciel, il ne savait pas vraiment ce qu'il faisait. Elle avait l'air si mal en point … Il n'avait envie que de la prendre dans ses bras pour la rassurer. C'était naturel mais il n'arrivait pas à se l'expliquer logiquement. Elle semblait avoir mal alors il avait mal à son tour. Pour lui, elle ne méritait pas de souffrir seule et même s'il ne pouvait pas la soulager, il était prêt à devenir une partie d'elle-même pour partager sa souffrance, la vider de toute sa peine pour qu'elle puisse sourire de nouveau.
Elle sentait les fruits et les fleurs. Il avait rarement senti dans sa vie des odeurs aussi enivrantes et douces. De son côté, il sentait l'eau de toilette, une odeur acre et en même temps assez délicate. C'était d'un effet très léger et il fallait se tenir très près de lui pour la distinguer mais elle n'en était que plus fascinante. Camille soupira de bien-être, laissant son nez profiter de cette senteur nouvelle.
La jeune fille était comme paralysée, enivrée par sa chaleur et son parfum. Ils étaient tous les deux figés sur place comme des statues par une force presque surnaturelle. Pourtant, elle pouvait parfaitement bouger. Elle pouvait définitivement le repousser et cela aisément car son étreinte était la plus douce qui soit mais elle ne le faisait pas … Pourquoi ? Peut-être parce qu'elle appréciait ce moment autant que lui.
- Dîtes-moi, pourquoi avez-vous mal ? Qui vous a causé cette souffrance lui souffla-t-il encore à l'oreille.
- Vous n'avez pas besoin de le savoir, je vous le jure. Il faut maintenant que l'on se sépare ou quelqu'un va venir, répondit-elle, plus pour se convaincre elle-même que pour le persuader lui.
Étonnamment, Ciel ne semblait pas du tout affecté par le risque d'être découverts dans une position aussi compromettante que celle-ci. En un sens, ceci la rendait un peu plus sereine elle-même.
- Personne ne va venir… Tout le monde est dans le salon pour boire le thé, la détrompa-t-il. Camille, parlez-moi, je vous en prie. Comme cette nuit où nous nous sommes retrouvés, je veux vous entendre, je suis prêt à tout entendre … Je-je n'aime pas vous voir ainsi...
Un sourire apparut sur les lèvres de Camille. Il lui semblait avoir déjà entendu ces mots. Mais dans la bouche de Ciel, ils la touchaient davantage encore, prenant un sens bien différent.
Sans qu'elle s'y attende, elle réalisa subitement que Ciel se souciait vraiment d'elle. Il ne la traitait pas comme avant. Tout en lui était différent à cet instant : son expression, ses mots, son timbre de voix … Tout semblait authentique. Ce n'était pas la façade mondaine ou l'esprit d'affaires cynique qui était avec elle … Mais une vraie personne qui lui ressemblait, qui voulait vraiment entrer dans son cœur. Elle voulait y croire, elle voulait y croire plus que tout. Peu lui importait à cet instant que ce qui se passe était plus proche du rêve que de la réalité.
Elle soupira, rejetant avec l'air toutes ses craintes et sa raison pour le prendre presque violemment dans ses bras.
- Comme je t'aime !
Ciel sentit son rythme cardiaque s'accélérer et bientôt, ses pieds se dérobèrent sous lui. Il se mit à trembler. Néanmoins, il la serra encore plus fort dans ses bras, ne voulant plus la lâcher. Il enfouit son nez dans ses cheveux qui sentaient la nature… Il était certain qu'elle venait de rentrer du jardin. En prenant conscience de sa chaleur contre la sienne, il sentit alors un grand plaisir enivrer tous ses sens et bientôt, aucune rationalité ne fut plus capable de l'arrêter.
- Je t'aime, chuchota-il à son tour. Je t'aime plus que tu ne peux l'imaginer... Tu me hantes, je ne pense plus qu'à toi… Parfois, je te hais à cause de ça, je te déteste de tout mon cœur mais… je ne peux m'empêcher de t'aimer. Dis-moi que tu m'aimes, s'il te plait... Dis-le juste encore une fois ...
- Je t'aime, répéta-t-elle instantanément. Je t'aime, je t'aime, je t'aime… Ne me blâme pas. Je ne peux pas m'arrêter de t'aimer. C'est plus fort que moi… J'ai essayé de t'oublier, j'ai vraiment essayé ! murmura-t-elle en déposant sa tête contre sa veste, ne voulant pas qu'il voit son visage rouge. J'essaye toujours… Mais t'aimer est si bon ! Je ne peux plus vivre sans t'aimer! T'aimer est ma torche, mon phare! Sans cela, je me perdrais …
Ciel se sentit alors étrangement serein. Comment pouvait-on regretter de s'éprendre d'une telle créature ? Mais surtout, comment pouvait-on lui faire du mal impunément ?
- Dis-moi qui t'a fait du mal, je te promets qu'il va payer, la pressa-t-il d'une voix soudain sombre.
- Cela n'a pas d'importance. Plus rien n'a d'importance maintenant que je suis avec toi … Je n'ai plus mal maintenant …
C'était vrai. C'était la chose la plus vraie qu'elle n'ait jamais dite. Comme c'était bon de se sentir aimée par lui! Elle fit de son mieux pour graver au fond d'elle-même chaque petit détail de ce moment, comme si elle se doutait que cela ne durerait pas. Elle était trop heureuse à cet instant. Et bientôt, l'image d'Elisabeth se présenta à elle. Son cœur faillit s'arrêter de battre en se souvenant qu'avant, dans ses bras dans lesquels elle se blottissait, Elisabeth Midford s'y était sans doute trouvée. Du dégoût vint remplacer rapidement son bonheur et elle se détacha vivement de lui.
- Nous ne pouvons pas faire ça… C'est mal ! s'indigna-t-elle.
Ne comprenant pas à quoi elle faisait référence, Ciel tenta de l'attirer à nouveau, comme un enfant qui ne voudrait pas être séparé de son doudou.
- Mais pensez à votre fiancée, bon sang ! Nous ne pouvons pas être ensemble ! lui rappela alors cruellement Camille. Comment ai-je pu oublier ça ?
L'image d'Elisabeth lui revint brutalement et sa posture changea du tout au tout, revenant instantanément à son sérieux habituel. Du moins en apparence. Il savait qu'elle l'aimait beaucoup, qu'elle l'aimait depuis toujours, qu'elle avait sacrifié beaucoup de choses pour pouvoir être la femme qu'il lui fallait. Leur mariage était prévu l'année prochaine … Un mariage que son père et sa mère avaient décidé pour lui de leur vivant, un mariage prévu depuis bien longtemps, un mariage pour fortifier la famille.
Il prit une grande inspiration, retrouvant un peu ses esprits. Les traditions ne lui importaient pas au final mais Elisabeth était comme sa petite sœur. Ils avaient grandi ensemble. Il ne pouvait pas la laisser tomber ainsi …
Voyant son hésitation, Camille comprit que la barrière entre eux était infranchissable. Les larmes lui montèrent enfin aux yeux et elle se maudit d'avoir ainsi dévoilé ses sentiments. Désormais, malgré ses regrets, il n'y avait plus de retour en arrière. Il avait fait son choix. Tout l'espoir qu'elle avait fondé malgré elle venait vraiment de s'effondrer. Mais cela ne servait à rien de pleurer en pareille situation, même si elle mourrait d'envie de se jeter à ses pieds pour lui dire à quel point elle l'aimait, à quel point elle voulait qu'il soit sien. Au lieu de se ridiculiser, elle sentit monter en elle une rare envie de dignité. Elle n'était après tout pas aussi misérable qu'elle supposait qu'il ne pensait.
- Oublions tout de cette conversation, déclara-t-elle avec un sang froid qui la surprit elle-même. Retrouvez maintenant les autres au salon, ils doivent se demander où vous êtes.
Et elle reprit sa route vers ses appartements, plus abattue que jamais mais tentant de se tenir droite pour sauver ce qui lui restait de mérite.
Ciel la regarda partir. Une douleur pesante lui assommait la poitrine. Il posa sa main sur son cœur pour constater qu'il battait encore très vite. Il tenta alors de toutes ses forces de réfléchir plus clairement. Mais c'était peine perdue. Il ne pouvait plus faire appel à sa froide logique de toujours car cette jeune fille l'avait chassée avec trois petits mots.
Je t'aime.
Sa voix résonnait dans sa tête, faisant bourdonner ses oreilles et chamboulant ses entrailles. Il ne voulait vraiment pas l'abandonner. Mais comment la garder lorsqu'il était enchainé par une telle obligation ? Son amour était-il destiné à rester un rêve inaccessible ?
Il se reprit finalement. Se morfondre maintenant n'avait aucun sens car on l'attendait en bas. En effet, Alexandre Albertwood avait invité tous les hommes à le rejoindre pour une partie de billard. Cela allait encore être une occasion de parler d'économie et de gouvernement sur fond de jeu. Cependant, il n'était vraiment plus d'humeur à s'adonner à une telle représentation.
Mais le choix ne lui était pas accordé, il avait accepté de s'y rendre et c'était son devoir d'honorer sa parole.
Son sourire savamment étudié, mi-moqueur mi-malin plaqué aux lèvres, ses pieds le menèrent vers la salle de jeux.
Il savait que les salons féminins pouvaient être cruels, que les femmes savaient manier les mots aussi bien que les chevaliers savaient manier leurs épées. Mais il était absurde de croire que les messes-basses et les commérages étaient l'apanage de ces dames. Les hommes pouvaient parfois se montrer bien plus vicieux que ce qu'ils laissaient paraitre.
Étrangement, lorsqu'il entra dans la pièce, il trouva que les fenêtres avaient été ouvertes. Ni l'odeur de tabac ni celle de l'alcool ne l'accueillit et il en fut soulagé… Pas pour longtemps cependant car il vit bientôt qu'Alois Trancy faisait partie de la danse.
Après une partie et une discussion autour de la table, l'heure du diner se présenta enfin. Pourtant, tout ce que voulait Ciel, c'était dormir.
Comme d'habitude, il se retrouva assis près de sa fiancée qui elle aussi n'avait pas l'air dans son assiette. Il n'eut même la délicatesse de lui demander ce qui la tracassait, habitué à ses sautes d'humeur imprévisibles et affligeants.
Le diner se passa sans encombre, tranquillement rythmé par les anecdotes interminables des invités. La table était garnie d'assez de mets pour nourrir un village entier pendant une bonne semaine. On y mangeait cependant sans appétit, l'estomac déjà rempli par du thé et des gâteaux. Les invités veillaient juste à faire honneur à l'étiquette : les bruits étaient ainsi presque absents et pas une fourchette ne claquait, pas une mâchoire ne mastiquait et ne venait se mêler aux voix de ceux qui parlaient.
Ciel et Elisabeth échangèrent quelques sourires pour affecter la complicité devant les autres mais on pouvait bien sentir qu'aucun des deux ne portait correctement son masque.
D'ailleurs, lorsqu'ils se retrouvèrent hors de vue pendant un instant, ils ne manquèrent pas de se disputer.
- Quel fiancé attentionné tu es, Cielounet ! laissa échapper Elisabeth alors qu'ils rejoignaient le jardin après le diner. Je vais mal, tu le remarques mais tu ne dis rien ! Si je ne te connaissais pas mieux, je jurerais que tu n'en as rien à faire de moi !
Ciel se pinça le nez.
- Lizzy, écoute, ce n'est ni l'endroit ni le moment pour faire une de tes scènes. Tu n'es pas la seule à avoir passé une sale journée alors sourions de toutes nos dents et faisons semblant une dernière fois que notre couple est harmonieux. Nous parlerons de tes problèmes demain.
Elle le foudroya du regard.
- Je n'ai jamais vu un gentilhomme moins soucieux de sa future épouse que toi! Parfois, j'ai juste envie de te frapper pour te remettre les idées en place! s'indigna-t-elle sans pour autant lâcher son bras.
- Mais tu ne le peux pas. Avoue que tu n'oses pas toucher mon joli visage.
Malgré sa colère, un sourire trouva son chemin sur les lèvres d'Elisabeth et elle lui donna un coup de coude.
- Je te déteste !
- Moi encore plus, répondit-il avec sourire taquin.
...
Après la fin de la promenade de groupe dans le jardin présidée par Alexandre qui montrait la beauté de sa propriété de nuit, les invités rentrèrent enfin se coucher.
- Trancy, je voudrais vous voir dans mon bureau, lui susurra-t-il à l'oreille alors que les autres s'en allaient.
- Avec plaisir, répondit ce dernier, ravi.
Il savait que la raison poussant Alexandre à le solliciter allait être divertissante.
Ils se retrouvèrent ainsi rapidement dans le bureau et Alois alla directement prendre place sur un siège pendant que son hôte défaisait sa cravate.
- Voulez-vous boire quelque chose ? lui demanda-t-il.
- Vous avez du vin ?
- Je n'ai que ça, rétorqua-t-il en sortant une bouteille.
Il amena un verre, le posa sur la table et servit son invité.
Alois le prit, inspecta sa couleur sous la lumière des lustres puis se mit à le siroter.
- Hmm, gémit-il en détachant le verre de ses lèvres. C'est très bon!
- C'est français, précisa Alexandre en prenant place face à lui.
- Hmmm, je n'ai jamais aimé les français mais je n'ai jamais autant aimé me souler que chez eux, laissa échapper le jeune homme.
- C'est assez drôle de haïr la France lorsqu'on fait la majeure partie de son chiffre d'affaires là-bas, vous ne croyez pas ? lui fit remarquer Alexandre avec un sourire.
Alois haussa les épaules.
- Que voulez-vous ? La vie est pleine d'ironie. Sinon, vous ne comptez pas boire ?
- Non, j'essaye d'arrêter, répondit le jeune homme en secouant la tête.
- Arrêter quoi ? Je ne vous ai jamais vu avec un verre à la main et c'en est presque suspicieux! Avez-vous rejoins une quelconque religion vous empêchant de boire ?
- Non, je vous rassure sur ce point. J'aime boire, peut-être un peu trop, mais je ne le fais pas en public car je ne le tiens pas. Au bout de deux verres, j'ai tendance à perdre mes moyens, expliqua le jeune homme en croisant les jambes.
Alois sourit, notant cette fabuleuse information précieusement dans sa mémoire. Il se promit alors qu'un jour, il sortirait avec Alexandre et le ferait boire jusqu'à ce qu'il perde la raison. Un Albertwood bourré, ce devait être un spectacle impayable.
- Sinon, pourquoi m'avez-vous demandé ? Vous comptez me souler pour me soutirer une ou deux faveurs, comme d'habitude?
- Moi, faire ça ? fit Alexandre, faussement indigné. Je croyais que vous me connaissiez mieux! Voyons, comte Trancy, ce n'est pas mon genre !
- Alors que voulez-vous ?
- Je voudrais plutôt votre collaboration concernant un projet à visée humanitaire.
- Un projet à visée humanitaire ? répéta Alois en haussant un sourcil. Êtes-vous tombé récemment sur la tête ? Je suis incapable de croire que vous vous souciez désormais du sort des pauvres !
- Non, mon projet est humanitaire, mais pas dans ce sens. Merci mais je n'ai guère envie de gaspiller mon argent pour nourrir des fainéants ! Comme je le dis toujours, si tu veux manger, lève-toi tôt, investis de l'effort et de l'ingéniosité dans ton boulot, et l'argent coulera à flot!
- Je n'arrive pas à croire que vous êtes le fils de Jorge Albertwood... Que dirait-il en vous entendant parler ainsi ? demanda le comte en se servant un nouveau verre de vin.
- Et que dirait votre père en vous voyant vous comporter comme un clown devant le monde, lui qui était un modèle de retenue et de dignité ? répliqua Alexandre.
- Ah, vous vous trompez ! réfuta le compte. Sachez que Papa était l'être le plus blagueur qui soit, personne n'aimait autant rire que lui !
Alexandre entendit clairement une note de sarcasme dans le ton de son allié mais il ne développa pas. Au fond, peu lui importait les malheurs de la vie passée du comte. Tout ce qu'il voulait, c'était parler affaires. Bien sûr, exploiter ses blessures pour qu'il s'attache à lui était une très bonne stratégie mais Alois était loin d'être naïf d'une part et de l'autre, même s'il ne voulait pas se l'avouer, il le respectait trop pour oser se jouer de lui d'une façon qu'il reconnaissait cruelle.
- Revenons à l'essentiel, reprit-il, mettant fin aux divagations. Nous avons tous les deux un ennemi commun. Vous avez des comptes à régler avec lui, j'ai intérêt à ce qu'il disparaisse pour m'assurer le monopole du secteur et j'ose dire que personne ne sera attristé de la disparition de sa famille avec lui… N'ayant plus vraiment de proches, je ne demande même qu'à connaitre ceux qui pleureront sa disparition.
Alois prit une nouvelle gorgée de son vin et esquissa un sourire.
- Bien, bien, bien ! Je vois très bien de qui vous parlez, déclara-t-il posément. Mais comment comptez-vous vous en débarrasser au juste ?
- Vous savez, les accidents sont monnaies courante par les temps qui courent. Je songe à quelque chose d'esthétique, une malheureuse chute du haut du balcon peut-être ? Ou si vous préférez, un suicide savamment orchestré avec une émouvante lettre pour expliquer son mal-être ? Ce serait du plus bel effet mais je dois vous exprimer ma préférence pour le premier scénario.
- Voyons, vous n'êtes pas le seul ! J'ai toujours rêvé de lui transpercer l'abdomen avec une épée. Pourquoi ne pas le faire et inculper un ou deux gardes pour une raison stupide ?
- Faîtes comme vous voulez mais j'exige que ce soit propre et rapide. Ma maison est toute neuve, je ne veux pas la salir.
- D'accord, soupira le comte. Va pour votre idée. Mais comment comptez-vous calmer la nouvelle de sa mort dans votre maison? C'est une très importante personnalité et la famille de sa fiancée va sûrement exiger une enquête.
- Les Midford ont beau être puissants, face à vous et à moi, ils ne pèsent pas grand-chose. Je vais m'arranger pour que la nouvelle de sa mort se retrouve à la troisième ou quatrième page du journal. Et vous, contentez-vous de jouer de vos relations avec la Reine pour manipuler les résultats de la possible enquête qu'elle pourrait ordonner. Je vous promets qu'ainsi, dans un peu moins de deux mois après le petit accident, le monde aura oublié que Ciel Phantomhive l'a foulé.
… Fin du Chapitre …
